# Thaïs

## Part 3

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--Tu parles excellemment, chère tête de Paphnuce, quand tu dis qu'il s'est fait chair. Un Dieu qui pense, qui agit, qui parle, qui se promène dans la nature comme l'antique Ulysse sur la mer glauque, est tout à fait un homme. Comment penses-tu croire à ce nouveau Jupiter, quand les marmots d'Athènes, au temps de Périclès, ne croyaient déjà plus à l'ancien? Mais laissons cela. Tu n'es pas venu, je pense, pour disputer sur les trois hypostases. Que puis-je faire pour toi, cher condisciple?

--Une chose tout à fait bonne, répondit l'abbé d'Antinoé. Me prêter une tunique parfumée semblable à celle que tu viens de revêtir. Ajoute à cette tunique, par grâce, des sandales dorées et une fiole d'huile, pour oindre ma barbe et mes cheveux. Il convient aussi que tu me donnes une bourse de mille drachmes. Voilà, ô Nicias, ce que j'étais venu te demander, pour l'amour de Dieu et en souvenir de notre ancienne amitié.

Nicias fit apporter par Crobyle et Myrtale sa plus riche tunique; elle était brodée, dans le style asiatique, de fleurs et d'animaux. Les deux femmes la tenaient ouverte et elles en faisaient jouer habilement les vives couleurs, en attendant que Paphnuce retirât le cilice dont il était couvert jusqu'aux pieds. Mais le moine ayant déclaré qu'on lui arracherait plutôt la chair que ce vêtement, elles passèrent la tunique par-dessus. Comme ces deux femmes étaient belles, elles ne craignaient pas les hommes, bien qu'elles fussent esclaves. Elles se mirent à rire de la mine étrange qu'avait le moine ainsi paré. Crobyle l'appelait son cher satrape, en lui présentant le miroir, et Myrtale lui tirait la barbe. Mais Paphnuce priait le Seigneur et ne les voyait pas. Ayant chaussé les sandales dorées et attaché la bourse à sa ceinture il dit à Nicias, qui le regardait d'un oeil égayé:

--O Nicias! il ne faut pas que les choses que tu vois soient un scandale pour tes yeux. Sache bien que je ferai un pieux emploi de cette tunique, de cette bourse et de ces sandales.

--Très cher, répondit Nicias, je ne soupçonne point le mal, car je crois les hommes également incapables de mal faire et de bien faire. Le bien et le mal n'existent que dans l'opinion. Le sage n'a, pour raisons d'agir, que la coutume et l'usage. Je me conforme aux préjugés qui règnent à Alexandrie. C'est pourquoi je passe pour un honnête homme. Va, ami, et réjouis-toi.

Mais Paphnuce songea qu'il convenait d'avertir son hôte de son dessein.

--Tu connais, lui dit-il, cette Thaïs qui joue dans les jeux du théâtre?

--Elle est belle, répondit Nicias, et il fut un temps où elle m'était chère. J'ai vendu pour elle un moulin et deux champs de blé et j'ai composé à sa louange trois livres d'élégies fidèlement imitées de ces chants si doux dans lesquels Cornélius Gallus célébra Lycoris. Hélas! Gallus chantait, en un siècle d'or, sous les regards des muses ausoniennes. Et moi, né dans des temps barbares, j'ai tracé avec un roseau du Nil mes hexamètres et mes pentamètres. Les ouvrages produits en cette époque et dans cette contrée sont voués à l'oubli. Certes, la beauté est ce qu'il y a de plus puissant au monde et, si nous étions faits pour la posséder toujours, nous nous soucierions aussi peu que possible du démiurge, du logos, des éons et de toutes les autres rêveries des philosophes. Mais j'admire, bon Paphnuce, que tu viennes du fond de la Thébaïde me parler de Thaïs.

Ayant dit, il soupira doucement. Et Paphnuce le contemplait avec horreur, ne concevant pas qu'un homme pût avouer si tranquillement un tel péché. Il s'attendait à voir la terre s'ouvrir et Nicias s'abîmer dans les flammes. Mais le sol resta ferme et l'Alexandrin silencieux, le front dans la main, souriait tristement aux images de sa jeunesse envolée. Le moine, s'étant levé, reprit d'une voix grave:

--Sache donc, ô Nicias! qu'avec l'aide de Dieu j'arracherai cette Thaïs aux immondes amours de la terre et la donnerai pour épouse à Jésus-Christ. Si l'Esprit saint ne m'abandonne, Thaïs quittera aujourd'hui cette ville pour entrer dans un monastère.

--Crains d'offenser Vénus, répondit Nicias; c'est une puissante déesse. Elle sera irritée contre toi, si tu lui ravis sa plus illustre servante.

--Dieu me protégera, dit Paphnuce. Puisse-t-il éclairer ton coeur, ô Nicias, et te tirer de l'abîme où tu es plongé!

Et il sortit. Mais Nicias l'accompagna sur le seuil, il lui posa la main sur l'épaule et lui répéta dans le creux de l'oreille:

--Crains d'offenser Vénus; sa vengeance est terrible.

Paphnuce dédaigneux des paroles légères sortit sans détourner la tête. Les propos de Nicias ne lui inspiraient que du mépris; mais ce qu'il ne pouvait souffrir, c'est l'idée que son ami d'autrefois avait reçu les caresses de Thaïs. Il lui semblait que pécher avec cette femme, c'était pécher plus détestablement qu'avec toute autre. Il y trouvait une malice singulière, et Nicias lui était désormais en exécration. Il avait toujours haï l'impureté, mais certes les images de ce vice ne lui avaient jamais paru à ce point abominables; jamais il n'avait partagé d'un tel coeur la colère de Jésus-Christ et la tristesse des anges.

Il n'en éprouvait que plus d'ardeur à tirer Thaïs du milieu des gentils, et il lui tardait de voir la comédienne afin de la sauver. Toutefois il lui fallait attendre, pour pénétrer chez cette femme, que la grande chaleur du jour fût tombée. Or, la matinée s'achevait à peine et Paphnuce allait par les voies populeuses. Il avait résolu de ne prendre aucune nourriture en cette journée afin d'être moins indigne des grâces qu'il demandait au Seigneur. A la grande tristesse de son âme, il n'osait entrer dans aucune des églises de la ville, parce qu'il les savait profanées par les ariens, qui y avaient renversé la table du Seigneur. En effet, ces hérétiques, soutenus par l'empereur d'Orient, avaient chassé le patriarche Athanase de son siège épiscopal, et ils remplissaient de trouble et de confusion les chrétiens d'Alexandrie.

Il marchait donc à l'aventure, tantôt tenant ses regards fixés à terre par humilité, tantôt levant les yeux vers le ciel, comme en extase. Après avoir erré quelque temps, il se trouva sur un des quais de la ville. Le port artificiel abritait devant lui d'innombrables navires aux sombres carènes, tandis que souriait au large, dans l'azur et l'argent, la mer perfide. Une galère, qui portait une Néréide à sa proue, venait de lever l'ancre. Les rameurs frappaient l'onde en chantant; déjà la blanche fille des eaux, couverte de perles humides, ne laissait plus voir au moine qu'un fuyant profil: elle franchit, conduite par son pilote, l'étroit passage ouvert sur le bassin d'Eunostos et gagna la haute mer, laissant derrière elle un sillage fleuri.

--Et moi aussi, songeait Paphnuce, j'ai désiré jadis m'embarquer en chantant sur l'océan du monde. Mais bientôt j'ai connu ma folie et la Néréide ne m'a point emporté.

En rêvant de la sorte, il s'assit sur un tas de cordages et s'endormit. Pendant son sommeil, il eut une vision. Il lui sembla entendre le son d'une trompette éclatante et, le ciel étant devenu couleur de sang, il comprit que les temps étaient venus. Comme il priait Dieu avec une grande ferveur, il vit une bête énorme qui venait à lui, portant au front une croix de lumière, et il reconnut le Sphinx de Silsilé. La bête le saisit entre les dents sans lui faire de mal et l'emporta pendu à sa bouche comme les chattes ont accoutumé d'emporter leurs petits. Paphnuce parcourut ainsi plusieurs royaumes, traversant les fleuves et franchissant les montagnes, et il parvint en un lieu désolé, couvert de roches affreuses et de cendres chaudes. Le sol, déchiré en plusieurs endroits, laissait passer par ces bouches une haleine embrasée. La bête posa doucement Paphnuce à terre et lui dit:

--Regarde!

Et Paphnuce, se penchant sur le bord de l'abîme, vit un fleuve de feu qui roulait dans l'intérieur de la terre, entre un double escarpement de roches noires. Là, dans une lumière livide, des démons tourmentaient des âmes. Les âmes gardaient l'apparence des corps qui les avaient contenues, et même des lambeaux de vêtements y restaient attachés. Ces âmes semblaient paisibles au milieu des tourments. L'une d'elles, grande, blanche, les yeux clos, une bandelette au front, un sceptre à la main, chantait; sa voix remplissait d'harmonie le stérile rivage; elle disait les dieux et les héros. De petits diables verts lui perçaient les lèvres et la gorge avec des fers rouges. Et l'ombre d'Homère chantait encore. Non loin, le vieil Anaxagore, chauve et chenu, traçait au compas des figures sur la poussière. Un démon lui versait de l'huile bouillante dans l'oreille sans pouvoir interrompre la méditation du sage. Et le moine découvrit une foule de personnes qui, sur la sombre rive, le long du fleuve ardent, lisaient ou méditaient avec tranquillité, ou conversaient en se promenant, comme des maîtres et des disciples, à l'ombre des platanes de l'Académie. Seul, le vieillard Timoclès se tenait à l'écart et secouait la tête comme un homme qui nie. Un ange de l'abîme agitait une torche sous ses yeux et Timoclès ne voulait voir ni l'ange ni la torche.

Muet de surprise à ce spectacle, Paphnuce se tourna vers la bête. Elle avait disparu, et le moine vit à la place du Sphinx une femme voilée, qui lui dit:

--Regarde et comprends: Tel est l'entêtement de ces infidèles, qu'ils demeurent dans l'enfer victimes des illusions qui les séduisaient sur la terre. La mort ne les a pas désabusés, car il est bien clair qu'il ne suffit pas de mourir pour voir Dieu. Ceux-là qui ignoraient la vérité parmi les hommes, l'ignoreront toujours. Les démons qui s'acharnent autour de ces âmes, qui sont-ils, sinon les formes de la justice divine? C'est pourquoi ces âmes ne la voient ni ne la sentent. Étrangères à toute vérité, elles ne connaissent point leur propre condamnation, et Dieu même ne peut les contraindre à souffrir.

--Dieu peut tout, dit l'abbé d'Antinoé.

--Il ne peut l'absurde, répondit la femme voilée. Pour les punir, il faudrait les éclairer et s'ils possédaient la vérité ils seraient semblables aux élus.

Cependant Paphnuce, plein d'inquiétude et d'horreur, se penchait de nouveau sur le gouffre. Il venait de voir l'ombre de Nicias qui souriait, le front ceint de fleurs, sous des myrtes en cendre. Près de lui Aspasie de Milet, élégamment serrée dans son manteau de laine, semblait parler tout ensemble d'amour et de philosophie, tant l'expression de son visage était à la fois douce et noble. La pluie de feu qui tombait sur eux leur était une rosée rafraîchissante, et leurs pieds foulaient, comme une herbe fine, le sol embrasé. A cette vue, Paphnuce fut saisi de fureur.

--Frappe, mon Dieu, s'écria-t-il, frappe! c'est Nicias! Qu'il pleure! qu'il gémisse! qu'il grince des dents!... Il a péché avec Thaïs!...

Et Paphnuce se réveilla dans les bras d'un marin robuste comme Hercule qui le tirait sur le sable en criant:

--Paix! paix! l'ami. Par Protée, vieux pasteur de phoques! tu dors avec agitation. Si je ne t'avais retenu, tu tombais dans l'Eunostos. Aussi vrai que ma mère vendait des poissons salés, je t'ai sauvé la vie.

--J'en remercie Dieu, répondit Paphnuce.

Et, s'étant mis debout, il marcha droit devant lui, méditant sur la vision qui avait traversé son sommeil.

--Cette vision, se dit-il, est manifestement mauvaise; elle offense la bonté divine, en représentant l'enfer comme dénué de réalité. Sans doute elle vient du diable.

Il raisonnait ainsi parce qu'il savait discerner les songes que Dieu envoie de ceux qui sont produits par les mauvais anges. Un tel discernement est utile au solitaire qui vit sans cesse entouré d'apparitions; car en fuyant les hommes, on est sûr de rencontrer les esprits. Les déserts sont peuplés de fantômes. Quand les pèlerins approchaient du château en ruines où s'était retiré le saint ermite Antoine, ils entendaient des clameurs comme il s'en élève aux carrefours des villes, dans les nuits de fête. Et ces clameurs étaient poussées par les diables qui tentaient ce saint homme.

Paphnuce se rappela ce mémorable exemple. Il se rappela saint Jean d'Égypte que, pendant soixante ans, le diable voulut séduire par des prestiges. Mais Jean déjouait les ruses de l'enfer. Un jour pourtant le démon, ayant pris le visage d'un homme, entra dans la grotte du vénérable Jean et lui dit: «Jean, tu prolongeras ton jeûne jusqu'à demain soir.» Et Jean, croyant entendre un ange, obéit à la voix du démon, et jeûna le lendemain, jusqu'à l'heure de vêpres. C'est la seule victoire que le prince des Ténèbres ait jamais remportée sur saint Jean l'Égyptien, et cette victoire est petite. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si Paphnuce reconnut tout de suite la fausseté de la vision qu'il avait eue pendant son sommeil.

Tandis qu'il reprochait doucement à Dieu de l'avoir abandonné au pouvoir des démons, il se sentit poussé et entraîné par une foule d'hommes qui couraient tous dans le même sens. Comme il avait perdu l'habitude de marcher par les villes, il était ballotté d'un passant à un autre, ainsi qu'une masse inerte; et, s'étant embarrassé dans les plis de sa tunique, il pensa tomber plusieurs fois. Désireux de savoir où allaient tous ces hommes, il demanda à l'un d'eux la cause de cet empressement.

--Étranger, ne sais-tu pas, lui répondit celui-ci, que les jeux vont commencer et que Thaïs paraîtra sur la scène? Tous ces citoyens vont au théâtre, et j'y vais comme eux. Te plairait-il de m'y accompagner?

Découvrant tout à coup qu'il était convenable à son dessein de voir Thaïs dans les jeux, Paphnuce suivit l'étranger. Déjà le théâtre dressait devant eux son portique orné de masques éclatants, et sa vaste muraille ronde, peuplée d'innombrables statues. En suivant la foule, ils s'engagèrent dans un étroit corridor au bout duquel s'étendait l'amphithéâtre éblouissant de lumière. Ils prirent leur place sur un des rangs de gradins qui descendaient en escalier vers la scène, vide encore d'acteurs, mais décorée magnifiquement. La vue n'en était point cachée par un rideau, et l'on y remarquait un tertre semblable à ceux que les anciens peuples dédiaient aux ombres des héros. Ce tertre s'élevait au milieu d'un camp. Des faisceaux de lances étaient formés devant les tentes et des boucliers d'or pendaient à des mâts, parmi des rameaux de laurier et des couronnes de chêne. Là, tout était silence et sommeil. Mais un bourdonnement, semblable au bruit que font les abeilles dans la ruche, emplissait l'hémicycle chargé de spectateurs. Tous les visages, rougis par le reflet du voile de pourpre qui les couvrait de ses long frissons, se tournaient, avec une expression d'attente curieuse, vers ce grand espace silencieux, rempli par un tombeau et des tentes. Les femmes riaient en mangeant des citrons, et les familiers des jeux s'interpellaient gaiement, d'un gradin à l'autre.

Paphnuce priait au dedans de lui-même et se gardait des paroles vaines, mais son voisin commença à se plaindre du déclin du théâtre.

--Autrefois, dit-il, d'habiles acteurs déclamaient sous le masque les vers d'Euripide et de Ménandre. Maintenant on ne récite plus les drames, on les mime, et des divins spectacles dont Bacchus s'honora dans Athènes nous n'avons gardé que ce qu'un barbare, un Scythe même peut comprendre: l'attitude et le geste. Le masque tragique, dont l'embouchure, armée de lames de métal, enflait le son des voix, le cothurne qui élevait les personnages à la taille des dieux, la majesté tragique et le chant des beaux vers, tout cela s'en est allé. Des mimes, des ballerines, le visage nu, remplacent Paulus et Roscius. Qu'eussent dit les Athéniens de Périclès, s'ils avaient vu une femme se montrer sur la scène? Il est indécent qu'une femme paraisse en public. Nous sommes bien dégénérés pour le souffrir.

» Aussi vrai que je me nomme Dorion, la femme est l'ennemie de l'homme et la honte de la terre.

--Tu parles sagement, répondit Paphnuce, la femme est notre pire ennemie. Elle donne le plaisir et c'est en cela qu'elle est redoutable.

--Par les Dieux immobiles, s'écria Dorion, la femme apporte aux hommes non le plaisir, mais la tristesse, le trouble et les noirs soucis! L'amour est la cause de nos maux les plus cuisants. Écoute, étranger: Je suis allé dans ma jeunesse, à Trézène, en Argolide, et j'y ai vu un myrte d'une grosseur prodigieuse, dont les feuilles étaient couvertes d'innombrables piqûres. Or, voici ce que rapportent les Trézéniens au sujet de ce myrte: La reine Phèdre, du temps qu'elle aimait Hippolyte, demeurait tout le jour languissamment couchée sous ce même arbre qu'on voit encore aujourd'hui. Dans son ennui mortel, ayant tiré l'épingle d'or qui retenait ses blonds cheveux, elle en perçait les feuilles de l'arbuste aux baies odorantes. Toutes les feuilles furent ainsi criblées de piqûres. Après avoir perdu l'innocent qu'elle poursuivait d'un amour incestueux, Phèdre, tu le sais, mourut misérablement. Elle s'enferma dans sa chambre nuptiale et se pendit par sa ceinture d'or à une cheville d'ivoire. Les dieux voulurent que le myrte, témoin d'une si cruelle misère, continuât à porter sur ses feuilles nouvelles des piqûres d'aiguilles. J'ai cueilli une de ces feuilles; je l'ai placée au chevet de mon lit, afin d'être sans cesse averti par sa vue de ne point m'abandonner aux fureurs de l'amour et pour me confirmer dans la doctrine du divin Épicure, mon maître, qui enseigne que le désir est redoutable. Mais à proprement parler, l'amour est une maladie de foie et l'on n'est jamais sûr de ne pas tomber malade.

Paphnuce demanda:

--Dorion, quels sont tes plaisirs?

Dorion répondit tristement:

--Je n'ai qu'un seul plaisir et je conviens qu'il n'est pas vif; c'est la méditation. Avec un mauvais estomac il n'en faut pas chercher d'autres.

Prenant avantage de ces dernières paroles, Paphnuce entreprit d'initier l'épicurien aux joies spirituelles que procure la contemplation de Dieu. Il commença:

--Entends la vérité, Dorion, et reçois la lumière.

Comme il s'écriait de la sorte, il vit de toutes parts des têtes et des bras tournés vers lui, qui lui ordonnaient de se taire. Un grand silence s'était fait dans le théâtre et bientôt éclatèrent les sons d'une musique héroïque.

Les jeux commençaient. On voyait des soldats sortir des tentes et se préparer au départ quand, par un prodige effrayant, une nuée couvrit le sommet du tertre funéraire. Puis, cette nuée s'étant dissipée, l'ombre d'Achille apparut, couverte d'une armure d'or. Étendant le bras vers les guerriers, elle semblait leur dire: «Quoi! vous partez, enfants de Danaos; vous retournez dans la patrie que je ne verrai plus et vous laissez mon tombeau sans offrandes?» Déjà les principaux chefs des Grecs se pressaient au pied du tertre. Acanas, fils de Thésée, le vieux Nestor, Agamemnon, portant le sceptre et les bandelettes, contemplaient le prodige. Le jeune fils d'Achille, Pyrrhus, était prosterné dans la poussière. Ulysse, reconnaissable au bonnet d'où s'échappait sa chevelure bouclée, montrait par ses gestes qu'il approuvait l'ombre du héros. Il disputait avec Agamemnon et l'on devinait leurs paroles:

--Achille, disait le roi d'Ithaque, est digne d'être honoré parmi nous, lui qui mourut glorieusement pour l'Hellas. Il demande que la fille de Priam, la vierge Polyxène soit immolée sur sa tombe. Danaens, contentez les mânes du héros, et que le fils de Pelée se réjouisse dans le Hadès.

Mais le roi des rois répondait:

--Épargnons les vierges troiennes que nous avons arrachées aux autels. Assez de maux ont fondu sur la race illustre de Priam.

Il parlait ainsi parce qu'il partageait la couche de la soeur de Polyxène, et le sage Ulysse lui reprochait de préférer le lit de Cassandre à la lance d'Achille.

Tous les Grecs l'approuvèrent avec un grand bruit d'armes entre-choquées. La mort de Polyxène fut résolue et l'ombre apaisée d'Achille s'évanouit. La musique, tantôt furieuse et tantôt plaintive, suivait la pensée des personnages. L'assistance éclata en applaudissements.

Paphnuce, qui rapportait tout à la vérité divine, murmura:

--O lumières et ténèbres répandues sur les gentils! De tels sacrifices, parmi les nations, annonçaient et figuraient grossièrement le sacrifice salutaire du fils de Dieu.

--Toutes les religions enfantent des crimes, répliqua l'Épicurien. Par bonheur un Grec divinement sage vint affranchir les hommes des vaines terreurs de l'inconnu...

Cependant Hécube, ses blancs cheveux épars, sa robe en lambeaux, sortait de la tente où elle était captive. Ce fut un long soupir quand on vit paraître cette parfaite image du malheur. Hécube, avertie par un songe prophétique, gémissait sur sa fille et sur elle-même. Ulysse était déjà près d'elle et lui demandait Polyxène. La vieille mère s'arrachait les cheveux, se déchirait les joues avec les ongles et baisait les mains de cet homme cruel qui, gardant son impitoyable douceur, semblait dire:

--Sois sage, Hécube, et cède à la nécessité. Il y a aussi dans nos maisons de vieilles mères qui pleurent leurs enfants endormis à jamais sous les pins de l'Ida.

Et Cassandre, reine autrefois de la florissante Asie, maintenant esclave, souillait de poussière sa tête infortunée.

Mais voici que, soulevant la toile de la tente, se montre la vierge Polyxène. Un frémissement unanime agita les spectateurs. Ils avaient reconnu Thaïs. Paphnuce la revit, celle-là qu'il venait chercher. De son bras blanc, elle retenait au-dessus de sa tête la lourde toile. Immobile, semblable à une belle statue, mais promenant autour d'elle le paisible regard de ses yeux de violette, douce et fière, elle donnait à tous le frisson tragique de la beauté.

Un murmure de louange s'éleva et Paphnuce l'âme agitée, contenant son coeur avec ses mains, soupira:

--Pourquoi donc, ô mon Dieu, donnes-tu ce pouvoir à une de tes créatures?

Dorion, plus paisible, disait:

--Certes, les atomes qui s'associent pour composer cette femme présentent une combinaison agréable à l'oeil. Ce n'est qu'un jeu de la nature et ces atomes ne savent ce qu'ils font. Ils se sépareront un jour avec la même indifférence qu'ils se sont unis. Où sont maintenant les atomes qui formèrent Laïs ou Cléopâtre? Je n'en disconviens pas: les femmes sont quelquefois belles, mais elles sont soumises à de fâcheuses disgrâces et à des incommodités dégoûtantes. C'est à quoi songent les esprits méditatifs, tandis que le vulgaire des hommes n'y fait point attention. Et les femmes inspirent l'amour, bien qu'il soit déraisonnable de les aimer.

Ainsi le philosophe et l'ascète contemplaient Thaïs et suivaient leur pensée. Ils n'avaient vu ni l'un ni l'autre Hécube, tournée vers sa fille, lui dire par ses gestes:

--Essaie de fléchir le cruel Ulysse. Fais parler tes larmes, ta beauté, ta jeunesse!

Thaïs, où plutôt Polyxène elle-même, laissa retomber la toile de la tente. Elle fit un pas, et tous les coeurs furent domptés. Et quand, d'une démarche noble et légère, elle s'avança vers Ulysse, le rythme de ses mouvements, qu'accompagnait le son des flûtes, faisait songer à tout un ordre de choses heureuses, et il semblait qu'elle fût le centre divin des harmonies du monde. On ne voyait plus qu'elle, et tout le reste était perdu dans son rayonnement. Pourtant l'action continuait.

Le prudent fils de Laërte détournait la tête et cachait sa main sous son manteau, afin d'éviter les regards, les baisers de la suppliante. La vierge lui fit signe de ne plus craindre. Ses regards tranquilles disaient:

--Ulysse, je te suivrai pour obéir à la nécessité et parce que je veux mourir. Fille de Priam et soeur d'Hector, ma couche, autrefois jugée digne des rois, ne recevra pas un maître étranger. Je renonce librement à la lumière du jour.

Hécube, inerte dans la poussière, se releva soudain et s'attacha à sa fille d'une étreinte désespérée. Polyxène dénoua avec une douceur résolue les vieux bras qui la liaient. On croyait l'entendre:

