# Thaïs

## Part 12

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--Pourquoi m'ordonnes-tu de regarder ces images? Sans doute elles représentent les journées terrestres de l'idolâtre dont le corps repose ici sous mes pieds, au fond d'un puits, dans un cercueil de basalte noir. Elles rappellent la vie d'un mort et sont, malgré leurs vives couleurs, les ombres d'une ombre. La vie d'un mort! O vanité!...

--Il est mort, mais il a vécu, reprit la voix, et toi, tu mourras, et tu n'auras pas vécu.

A compter de ce jour, Paphnuce n'eut plus un moment de repos. La voix lui parlait sans cesse. La joueuse de cinnor, de son oeil aux longues paupières, le regardait fixement. A son tour elle parla:

--Vois: je suis mystérieuse et belle. Aime-moi; épuise dans mes bras l'amour qui te tourmente. Que te sert de me craindre? Tu ne peux m'échapper: je suis la beauté de la femme. Où penses-tu me fuir, insensé? Tu retrouveras mon image dans l'éclat des fleurs et dans la grâce des palmiers, dans le vol des colombes, dans les bonds des gazelles, dans la fuite onduleuse des ruisseaux, dans les molles clartés de la lune, et, si tu fermes les yeux, tu la trouveras en toi-même. Il y a mille ans que l'homme qui dort ici, entouré de bandelettes dans un lit de pierre noire, m'a pressée sur son coeur. Il y a mille ans qu'il a reçu le dernier baiser de ma bouche, et son sommeil en est encore parfumé. Tu me connais bien, Paphnuce. Comment ne m'as-tu pas reconnue? Je suis une des innombrables incarnations de Thaïs. Tu es un moine instruit et très avancé dans la connaissance des choses. Tu as voyagé, et c'est en voyage qu'on apprend le plus. Souvent une journée qu'on passe dehors apporte plus de nouveautés que dix années pendant lesquelles on reste chez soi. Or, tu n'es pas sans avoir entendu dire que Thaïs a vécu jadis dans Sparte sous le nom d'Hélène. Elle eut dans Thèbes Hécatompyle une autre existence. Et Thaïs de Thèbes, c'était moi. Comment ne l'as-tu pas deviné? J'ai pris, vivante, ma large part des péchés du monde, et maintenant réduite ici à l'état d'ombre, je suis encore très capable de prendre tes péchés, moine bien-aimé. D'où vient ta surprise? Il était pourtant certain que partout où tu irais, tu retrouverais Thaïs.

Il se frappait le front contre la dalle et criait d'épouvante. Et chaque nuit la joueuse de cinnor quittait la muraille, s'approchait et parlait d'une voix claire, mêlée de souffles frais. Et, comme le saint homme résistait aux tentations qu'elle lui donnait, elle lui dit ceci:

--Aime-moi; cède, ami. Tant que tu me résisteras, je te tourmenterai. Tu ne sais pas ce que c'est que la patience d'une morte. J'attendrai, s'il le faut, que tu sois mort. Étant magicienne, je saurai faire entrer dans ton corps sans vie un esprit qui l'animera de nouveau et qui ne me refusera pas ce que je t'aurai demandé en vain. Et songe, Paphnuce, à l'étrangeté de ta situation, quand ton âme bienheureuse verra du haut du ciel son propre corps se livrer au péché. Dieu, qui a promis de te rendre ce corps après le jugement dernier et la consommation des siècles, sera lui-même fort embarrassé! Comment pourra-t-il installer dans la gloire céleste une forme humaine habitée par un diable et gardée par une sorcière? Tu n'as pas songé à cette difficulté. Dieu non plus, peut-être. Entre nous, il n'est pas bien subtil. La plus simple magicienne le trompe aisément, et s'il n'avait ni son tonnerre, ni les cataractes du ciel, les marmots de village lui tireraient la barbe. Certes il n'a pas autant d'esprit que le vieux serpent, son adversaire. Celui-là est un merveilleux artiste. Je ne suis si belle que parce qu'il a travaillé à ma parure. C'est lui qui m'a enseigné à natter mes cheveux et à me faire des doigts de rose et des ongles d'agate. Tu l'as trop méconnu. Quand tu es venu te loger dans ce tombeau, tu as chassé du pied les serpents qui y habitaient, sans t'inquiéter de savoir s'ils étaient de sa famille, et tu as écrasé leurs oeufs. Je crains, mon pauvre ami, que tu ne te sois mis une méchante affaire sur les bras. On t'avait pourtant averti qu'il était musicien et amoureux. Qu'as-tu fait? Te voilà brouillé avec la science et la beauté; tu es tout à fait misérable, et Iaveh ne vient point à ton secours. Il n'est pas probable qu'il vienne. Étant aussi grand que tout, il ne peut pas bouger, faute d'espace, et si, par impossible, il faisait le moindre mouvement, toute la création serait bousculée. Mon bel ermite, donne-moi un baiser.

Paphnuce n'ignorait pas les prodiges opérés par les arts magiques. Il songeait dans sa grande inquiétude:

--Peut-être le mort enseveli à mes pieds sait-il les paroles écrites dans ce livre mystérieux, qui demeure caché non loin d'ici au fond d'une tombe royale. Par la vertu de ces paroles les morts, reprenant la forme qu'ils avaient sur la terre, voient la lumière du soleil et le sourire des femmes.

Sa peur était que la joueuse de cinnor et le mort pussent se joindre, comme de leur vivant, et qu'il les vît s'unir. Parfois, il croyait entendre le souffle léger des baisers.

Tout lui était trouble et maintenant, en l'absence de Dieu, il craignait de penser autant que de sentir. Certain soir, comme il se tenait prosterné selon sa coutume, une voix inconnue lui dit:

--Paphnuce, il y a sur la terre plus de peuples que tu ne crois et, si je te montrais ce que j'ai vu, tu mourrais d'épouvanté. Il y a des hommes qui portent au milieu du front un oeil unique. Il y a des hommes qui n'ont qu'une jambe et marchent en sautant. Il y a des hommes qui changent de sexe, et de femelles deviennent mâles. Il y a des hommes arbres qui poussent des racines en terre. Et il y a des hommes sans tête, avec deux yeux, un nez, une bouche sur la poitrine. De bonne foi, crois-tu que Jésus-Christ soit mort pour le salut de ces hommes?

Une autre fois il eut une vision. Il vit dans une grande lumière une large chaussée, des ruisseaux et des jardins. Sur la chaussée, Aristobule et Chéréas passaient au galop de leurs chevaux syriens et l'ardeur joyeuse de la course empourprait la joue des deux jeunes hommes. Sous un portique Callicrate déclamait des vers; l'orgueil satisfait tremblait dans sa voix et brillait dans ses yeux. Dans le jardin, Zénothémis cueillait des pommes d'or et caressait un serpent aux ailes d'azur. Vêtu de blanc et coiffé d'une mitre étincelante, Hermodore méditait sous un perséa sacré, qui portait, en guise de fleurs, de petites têtes au pur profil, coiffées, comme les déesses des Égyptiens, de vautours, d'éperviers ou du disque brillant de la lune; tandis qu'à l'écart au bord d'une fontaine, Nicias étudiait sur une sphère armillaire le mouvement harmonieux des astres.

Puis une femme voilée s'approcha du moine tenant à la main un rameau de myrte. Et elle lui dit:

--Regarde. Les uns cherchent la beauté éternelle et ils mettent l'infini dans leur vie éphémère. Les autres vivent sans grande pensée. Mais par cela seul qu'ils cèdent à la belle nature, ils sont heureux et beaux et seulement en se laissant vivre, ils rendent gloire à l'artiste souverain des choses; car l'homme est un bel hymne de Dieu. Ils pensent tous que le bonheur est innocent et que la joie est permise. Paphnuce, si pourtant ils avaient raison, quelle dupe tu serais!

Et la vision s'évanouit.

C'est ainsi que Paphnuce était tenté sans trêve dans son corps et dans son esprit. Satan ne lui laissait pas un moment de repos. La solitude de ce tombeau était plus peuplée qu'un carrefour de grande ville. Les démons y poussaient de grands éclats de rire, et des millions de larves, d'empuses, de lémures y accomplissaient le simulacre de tous les travaux de la vie. Le soir, quand il allait à la fontaine, des satyres mêlés à des faunesses dansaient autour de lui et l'entraînaient dans leurs rondes lascives. Les démons ne le craignaient plus, ils l'accablaient de railleries, d'injures obscènes et de coups. Un jour un diable, qui n'était pas plus haut que le bras, lui vola la corde dont il se ceignait les reins.

Il songeait:

--Pensée, où m'as-tu conduit?

Et il résolut de travailler de ses mains afin de procurer à son esprit le repos dont il avait besoin. Près de la fontaine, des bananiers aux larges feuilles croissaient dans l'ombre des palmes. Il en coupa des tiges qu'il porta dans le tombeau. Là, il les broya sous une pierre et les réduisit en minces filaments, comme il l'avait vu faire aux cordiers. Car il se proposait de fabriquer une corde en place de celle qu'un diable lui avait volée. Les démons en éprouvèrent quelque contrariété: ils cessèrent leur vacarme et la joueuse de cinnor elle-même, renonçant à la magie, resta tranquille sur la paroi peinte. Paphnuce, tout en écrasant les tiges des bananiers, rassurait son courage et sa foi.

--Avec le secours du ciel, se disait-il, je dompterai la chair. Quant à l'âme, elle a gardé l'espérance. En vain les diables, en vain cette damnée voudraient m'inspirer des doutes sur la nature de Dieu. Je leur répondrai par la bouche de l'apôtre Jean: «Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu.» C'est ce que je crois fermement, et si ce que je crois est absurde, je le crois plus fermement encore; et, pour mieux dire, il faut que ce soit absurde. Sans cela, je ne le croirais pas, je le saurais. Or, ce que l'on sait ne donne point la vie, et c'est la foi seule qui sauve.

Il exposait au soleil et à la rosée les fibres détachées, et chaque matin, il prenait soin de les retourner pour les empêcher de pourrir, et il se réjouissait de sentir renaître en lui la simplicité de l'enfance. Quand il eut tissé sa corde, il coupa des roseaux pour en faire des nattes et des corbeilles. La chambre sépulcrale ressemblait à l'atelier d'un vannier et Paphnuce y passait aisément du travail à la prière. Pourtant Dieu ne lui était pas favorable, car une nuit il fut réveillé par une voix qui le glaça d'horreur; il avait deviné que c'était celle du mort.

La voix faisait entendre un appel rapide, un chuchotement léger:

--Hélène! Hélène! viens te baigner avec moi! viens vite' Une femme, dont la bouche effleurait l'oreille du moine, répondit:

--Ami, je ne puis me lever: un homme est couché sur moi.

Tout à coup, Paphnuce s'aperçut que sa joue reposait sur le sein d'une femme. Il reconnut la joueuse de cinnor qui, dégagée à demi, soulevait sa poitrine. Alors il étreignit désespérément cette fleur de chair tiède et parfumée et, consumé du désir de la damnation, il cria:

--Reste, reste, mon ciel!

Mais elle était déjà debout, sur le seuil. Elle riait, et les rayons de la lune argentaient son sourire.

--A quoi bon rester? disait-elle. L'ombre d'une ombre suffit à un amoureux doué d'une si vive imagination. D'ailleurs, tu as péché. Que te faut-il de plus? Adieu! mon amant m'appelle.

Paphnuce pleura dans la nuit et, quand vint l'aube, il exhala une prière plus douce qu'une plainte:

--Jésus, mon Jésus, pourquoi m'abandonnes-tu? Tu vois le danger où je suis. Viens me secourir, doux Sauveur. Puisque ton père ne m'aime plus, puisqu'il ne m'écoute pas, songe que je n'ai que toi. De lui à moi, rien n'est possible; je ne puis le comprendre, et il ne peut me plaindre. Mais toi, tu es né d'une femme et c'est pourquoi j'espère en toi. Souviens-toi que tu as été homme. Je t'implore, non parce que tu es Dieu de Dieu, lumière de lumière, Dieu vrai du Dieu vrai, mais parce que tu vécus pauvre et faible, sur cette terre où je souffre, parce que Satan voulut tenter ta chair, parce que la sueur de l'agonie glaça ton front. C'est ton humanité que je prie, mon Jésus, mon frère Jésus!

Après qu'il eut prié ainsi, en se tordant les mains, un formidable éclat de rire ébranla les murs du tombeau, et la voix qui avait résonné sur le faîte de la colonne dit en ricanant:

--Voilà une oraison digne du bréviaire de Marcus l'hérétique. Paphnuce est arien! Paphnuce est arien!

Comme frappé de la foudre le moine tomba inanimé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand il rouvrit les yeux, il vit autour de lui des religieux revêtus de cucules noires, qui lui versaient de l'eau sur les tempes et récitaient des exorcismes. Plusieurs se tenaient dehors, portant des palmes.

--Comme nous traversions le désert, dit l'un d'eux, nous avons entendu des cris dans ce tombeau et, étant entrés, nous t'avons vu gisant inerte sur la dalle. Sans doute des démons t'avaient terrassé et ils se sont enfuis à notre approche.

Paphnuce, soulevant la tête, demanda d'une voix faible:

--Mes frères, qui êtes-vous? Et pourquoi tenez-vous des palmes dans vos mains? N'est-point en vue de ma sépulture?

Il lui fut répondu:

--Frère, ne sais-tu pas que notre père Antoine, âgé de cent cinq ans, et averti de sa fin prochaine, descend du mont Colzin où il s'était retiré et vient bénir les innombrables enfants de son âme. Nous nous rendons avec des palmes au-devant de notre père spirituel. Mais toi, frère, comment ignores-tu un si grand événement? Est-il possible qu'un ange ne soit pas venu t'en avertir dans ce tombeau.

--Hélas! répondit Paphnuce, je ne mérite pas une telle grâce, et les seuls hôtes de cette demeure sont des démons et des vampires. Priez pour moi! Je suis Paphnuce, abbé d'Antinoé, le plus misérable des serviteurs de Dieu.

Au nom de Paphnuce, tous, agitant leurs palmes, murmuraient des louanges. Celui qui avait déjà pris la parole s'écria avec admiration:

--Se peut-il que tu sois ce saint Paphnuce, célèbre par de tels travaux qu'on doute s'il n'égalera pas un jour le grand Antoine lui-même. Très vénérable, c'est toi qui as converti à Dieu la courtisane Thaïs et qui, élevé sur une haute colonne, as été ravi par les Séraphins. Ceux qui veillaient la nuit, au pied de la stèle, virent ta bienheureuse assomption. Les ailes des anges t'entouraient d'une blanche nuée, et ta droite étendue bénissait les demeures des hommes. Le lendemain, quand le peuple ne te vit plus, un long gémissement monta vers la stèle découronnée. Mais Flavien, ton disciple, publia le miracle et prit à ta place le gouvernement des moines. Seul un homme simple, du nom de Paul, voulut contredire le sentiment unanime. Il assurait qu'il t'avait vu en rêve emporté par des diables; la foule voulait le lapider et c'est merveille qu'il ait pu échappera la mort. Je suis Zozime, abbé de ces solitaires que tu vois prosternés à tes pieds. Comme eux, je m'agenouille devant toi, afin que tu bénisses le père avec les enfants. Puis, tu nous conteras les merveilles que Dieu a daigné accomplir par ton entremise.

--Loin de m'avoir favorisé comme tu crois, répondit Paphnuce, le Seigneur m'a éprouvé par d'effroyables tentations. Je n'ai point été ravi par les anges. Mais une muraille d'ombre s'est élevée à mes yeux et elle a marché devant moi. J'ai vécu dans un songe. Hors de Dieu tout est rêve. Quand je fis le voyage d'Alexandrie, j'entendis en peu d'heures beaucoup de discours, et je connus que l'armée de l'erreur était innombrable. Elle me poursuit et je suis environné d'épées.

Zozime répondit:

--Vénérable père, il faut considérer que les saints et spécialement les saints solitaires subissent de terribles épreuves. Si tu n'as pas été porté au ciel dans les bras des séraphins, il est certain que le Seigneur a accordé cette grâce à ton image, puisque Flavien, les moines et le peuple ont été témoins de ton ravissement.

Cependant Paphnuce résolut d'aller recevoir la bénédiction d'Antoine.

--Frère Zozime, dit-il, donne-moi une de ces palmes et allons au-devant de notre père.

--Allons! répliqua Zozime; l'ordre militaire convient aux moines qui sont les soldats par excellence. Toi et moi, étant abbés, nous marcherons devant. Et ceux-ci nous suivront en chantant des psaumes.

Ils se mirent en marche et Paphnuce disait:

--Dieu est l'unité, car il est la vérité qui est une. Le monde est divers parce qu'il est l'erreur. Il faut se détourner de tous les spectacles de la nature, même des plus innocents en apparence. Leur diversité qui les rend agréables est le signe qu'ils sont mauvais. C'est pourquoi je ne puis voir un bouquet de papyrus sur les eaux dormantes sans que mon âme se voile de mélancolie. Tout ce que perçoivent les sens est détestable. Le moindre grain de sable apporte un danger. Chaque chose nous tente. La femme n'est que le composé de toutes les tentations éparses dans l'air léger, sur la terre fleurie, dans les eaux claires. Heureux celui dont l'âme est un vase scellé! Heureux qui sut se rendre muet, aveugle et sourd et qui ne comprend rien du monde afin de comprendre Dieu!

Zozime, ayant médité ces paroles, y répondit de la sorte:

--Père vénérable, il convient que je t'avoue mes péchés, puisque tu m'as montré ton âme. Ainsi nous nous confesserons l'un à l'autre, selon l'usage apostolique. Avant que d'être moine, j'ai mené dans le siècle une vie abominable. A Madaura, ville célèbre par ses courtisanes, je recherchais toutes sortes d'amours. Chaque nuit, je soupais en compagnie de jeunes débauchés et de joueuses de flûte, et je ramenais chez moi celle qui m'avait plu davantage. Un saint tel que toi n'imaginerait jamais jusqu'où m'emportait la fureur de mes désirs. Il me suffira de te dire qu'elle n'épargnait ni les matrones ni les religieuses et se répandait en adultères et en sacrilèges. J'excitais par le vin l'ardeur de mes sens, et l'on me citait avec raison pour le plus grand buveur de Madaura. Pourtant j'étais chrétien et je gardais, dans mes égarements, ma foi en Jésus crucifié. Ayant dévoré mes biens en débauches, je ressentais déjà les premières atteintes de la pauvreté, quand je vis le plus robuste de mes compagnons de plaisir dépérir rapidement aux atteintes d'un mal terrible. Ses genoux ne le soutenaient plus; ses mains inquiètes refusaient de le servir; ses yeux obscurcis se fermaient. Il ne tirait plus de sa gorge que d'affreux mugissements. Son esprit, plus pesant que son corps, sommeillait. Car pour le châtier d'avoir vécu comme les bêtes, Dieu l'avait changé en bête. La perte de mes biens m'avait déjà inspiré des réflexions salutaires; mais l'exemple de mon ami fut plus précieux encore; il fit une telle impression sur mon coeur que je quittai le monde et me retirai dans le désert. J'y goûte depuis vingt ans une paix que rien n'a troublée. J'exerce avec mes moines les professions de tisserand, d'architecte, de charpentier et même de scribe, quoique, à vrai dire, j'aie peu de goût pour l'écriture, ayant toujours à la pensée préféré l'action. Mes jours sont pleins de joie et mes nuits sont sans rêves, et j'estime que la grâce du Seigneur est en moi parce qu'au milieu des péchés les plus horribles j'ai toujours gardé l'espérance.

En entendant ces paroles, Paphnuce leva les yeux au ciel et murmura:

--Seigneur, cet homme souillé de tant de crimes, cet adultère, ce sacrilège, tu le regardes avec douceur, et tu te détournes de moi, qui ai toujours observé tes commandements! Que ta justice est obscure, ô mon Dieu! et que tes voies sont impénétrables!

Zozime étendit les bras:

--Regarde, père vénérable: on dirait des deux côtés de l'horizon, des files noires de fourmis émigrantes. Ce sont nos frères qui vont, comme nous, au-devant d'Antoine.

Quand ils parvinrent au lieu du rendez-vous ils découvrirent un spectacle magnifique. L'armée des religieux s'étendait sur trois rangs en un demi-cercle immense. Au premier rang se tenaient les anciens du désert, la crosse à la main, et leurs barbes pendaient jusqu'à terre. Les moines, gouvernés par les abbés Ephrem et Sérapion, ainsi que tous les cénobites du Nil, formaient la seconde ligne. Derrière eux apparaissaient les ascètes venus des rochers lointains. Les uns portaient sur leurs corps noircis et desséchés d'informes lambeaux, d'autres n'avaient pour vêtements que des roseaux liés en botte avec des viornes. Plusieurs étaient nus, mais Dieu les avait couverts d'un poil épais comme la toison des brebis. Ils tenaient tous à la main une palme verte; l'on eût dit un arc-en-ciel d'émeraude et ils étaient comparables aux choeurs des élus, aux murailles vivantes de la cité de Dieu.

Il régnait dans l'assemblée un ordre si parfait que Paphnuce trouva sans peine les moines de son obéissance. Il se plaça près d'eux, après avoir pris soin de cacher son visage sous sa cucule, pour demeurer inconnu et ne point troubler leur pieuse attente. Tout à coup s'éleva une immense clameur:

--Le saint! criait-on de toutes parts. Le saint! voilà le grand saint! voilà celui contre lequel l'enfer n'a point prévalu, le bien-aimé de Dieu! Notre père Antoine!

Puis un grand silence se fit et tous les fronts se prosternèrent dans le sable.

Du faîte d'une colline, dans l'immensité déserte, Antoine s'avançait soutenu par ses disciplines bien-aimés, Macaire et Amathas. Il marchait à pas lents, mais sa taille était droite encore et l'on sentait en lui les restes d'une force surhumaine. Sa barbe blanche s'étalait sur sa large poitrine, son crâne poli jetait des rayons de lumière comme le front de Moïse. Ses yeux avaient le regard de l'aigle; le sourire de l'enfant brillait sur ses joues rondes. Il leva, pour bénir son peuple, ses bras fatigués par un siècle de travaux inouïs, et sa voix jeta ses derniers éclats dans cette parole d'amour:

--Que tes pavillons sont beaux, ô Jacob! Que tes tentes sont aimables, ô Israël!

Aussitôt, d'un bout à l'autre de la muraille animée, retentit comme un grondement harmonieux de tonnerre le psaume: _Heureux l'homme qui craint le Seigneur_.

Cependant, accompagné de Macaire et d'Amathas, Antoine parcourait les rangs des anciens, des anachorètes et des cénobites. Ce voyant, qui avait vu le ciel et l'enfer, ce solitaire qui, du creux d'un rocher, avait gouverné l'Église chrétienne, ce saint qui avait soutenu la foi des martyrs aux jours de l'épreuve suprême, ce docteur dont l'éloquence avait foudroyé l'hérésie, parlait tendrement à chacun de ses fils et leur faisait des adieux familiers, à la veille de sa mort bienheureuse, que Dieu, qui l'aimait, lui avait enfin promise.

Il disait aux abbés Ephrem et Sérapion:

--Vous commandez de nombreuses armées et vous êtes tous deux d'illustres stratèges. Aussi serez-vous revêtus dans le ciel d'une armure d'or et l'archange Michel vous donnera le titre de Kiliarques de ses milices.

Apercevant le vieillard Palémon, il l'embrassa et dit:

--Voici le plus doux et le meilleur de mes enfants. Son âme répand un parfum aussi suave que la fleur des fèves qu'il sème chaque année.

A l'abbé Zozime il parla de la sorte:

--Tu n'as pas désespéré de la bonté divine, c'est pourquoi la paix du Seigneur est en toi. Le lis de tes vertus a fleuri sur le fumier de ta corruption.

Il tenait à tous des propos d'une infaillible sagesse. Aux anciens il disait:

--L'apôtre a vu autour du trône de Dieu vingt-quatre vieillards assis, vêtus de robes blanches et la tête couronnée.

Aux jeunes hommes:

--Soyez joyeux; laissez la tristesse aux heureux de ce monde.

C'est ainsi que, parcourant le front de son armée filiale, il semait les exhortations. Paphnuce, le voyant approcher, tomba à genoux, déchiré entre la crainte et l'espérance.

--Mon père, mon père, cria-t-il dans son angoisse, mon père! viens à mon secours, car je péris. J'ai donné à Dieu l'âme de Thaïs, j'ai habité le faîte d'une colonne et la chambre d'un sépulcre. Mon front, sans cesse prosterné, est devenu calleux comme le genou d'un chameau. Et pourtant Dieu s'est retiré de moi. Bénis-moi, mon père, et je serai sauvé; secoue l'hysope et je serai lavé et je brillerai comme la neige.

Antoine ne répondait point. Il promenait sur ceux d'Antinoé ce regard dont nul ne pouvait soutenir l'éclat. Ayant arrêté sa vue sur Paul, qu'on nommait le Simple, il le considéra longtemps puis il lui fit signe d'approcher. Comme ils s'étonnaient tous que le saint s'adressât à un homme privé de sens, Antoine dit:

--Dieu a accordé à celui-ci plus de grâces qu'à aucun de vous. Lève les yeux, mon fils Paul, et dis ce que tu vois dans le ciel.

Paul le Simple leva les yeux; son visage resplendit et sa langue se délia.

