Terres de soleil et de sommeil

Part 9

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Maintenant, ma vie est toute brillante et tissée de fils éclatants. Loin des miens, je sais entendre en moi et retrouver cette résonance lointaine, infiniment lointaine, qui retentit depuis des siècles, à travers les consciences de mes ancêtres, jusqu’à étouffer toutes les chansons du monde, tous les murmures humains. Cette voix-là me recommande le courage et m’annonce les prochaines victoires.

* * * * *

Je sais que je dois me croire supérieur aux pauvres Bayas de la Mambéré. Je sais que je dois avoir l’orgueil de mon sang. Lorsqu’un homme supérieur cesse de se croire supérieur, il cesse effectivement d’être supérieur. Avec son orgueil, un peu de lui-même disparaît, un peu de la meilleure partie de lui-même. Lorsqu’une race supérieure cesse de se croire une race élue, elle cesse effectivement d’être une race élue. Lorsqu’une race forte cesse de croire à sa force, elle cesse effectivement d’être forte. La supériorité d’une race sur une autre race est peut-être une illusion... Qu’importe? C’est l’illusion de se croire supérieur aux autres qui fait accomplir les belles actions. Et si toutes les illusions disparaissent les unes après les autres, celle-là, nous devons la maintenir, l’entretenir en nous comme une plante précieuse.

L’illusion de la force, c’est la dernière colonne des vieux temples, celle qu’il nous faut le plus jalousement garder. Se croire fort, c’est déjà une manière d’être fort, et l’on peut même dire que la force d’un peuple se mesure à la conscience qu’il a de cette force. Tout se pénètre ici et s’enchevêtre. Un peuple fort est celui en lequel l’orgueil de la race ne s’est pas affaibli. C’est parce que l’Empire romain était grand et fort, que le citoyen de Rome pouvait dire avec orgueil: _Civis romanus sum._ Mais c’est bien un peu aussi parce qu’il disait cela, parce qu’il le criait, parce qu’il emplissait le monde du bruit de ces trois mots glorieux, c’est bien un peu pour cela que l’empire était grand et fort.

Jamais, plus qu’aux belles heures de marche sous le soleil du Tropique, je n’ai éprouvé de joie à me répéter à moi-même cette phrase si simple et si bienfaisante: «Je suis soldat français». Ces mots-là, c’était comme le refrain forcé, la prosodie de toute l’Afrique. Chaque objet me les suggérait et semblait les approuver. Comment s’étonner que cette lumière qui me venait tout à coup, m’intéressât plus que les paysages de ma route et les rencontres de mon voyage?

* * * * *

On croirait presque, aujourd’hui, que l’héroïsme est une chose morte. On croirait presque, ma foi, qu’ils sont morts, les divins amants de la Force, de l’Amour, de la Poésie, et tous ceux qui avaient soif et faim de l’absolu. Ils sont là, pourtant, parmi nous, tout prêts à nous aider et à nous secourir...

«Opinions du peuple saines», disait Pascal. Nous reviendrons à l’opinion du peuple qui est la guerre. De l’extrême barbarie, nous sommes passés à une extrême civilisation. Et ce qui nous manque, en effet, ce sont des _barbares_. Maintenant, il nous faut venir prendre conseil chez des sauvages. Mais qui sait si, par un retour fréquent dans l’histoire humaine, nous ne reviendrons pas au point dont nous sommes partis? Il est un moment où l’esprit trop guerrier s’affine et s’adoucit; la violence révolte comme une injustice; la bonté féconde remplace la haine stérile. Progrès normal et légitime, mais qui n’est pas le terme de notre évolution. Il vient une heure où la violence n’est plus de l’injustice, mais le jeu naturel d’une âme forte et trempée comme un acier. Il vient une heure où la bonté même cesse d’être féconde et devient amollissante et lâche. Alors la guerre n’est plus qu’un indicible poème de sang et de beauté. C’est la grande vendange de la Force, où une sorte de grâce inexprimable nous précipite et nous ravit. Là nous trouvons l’emploi le plus normal, le plus noble, en même temps, de ces ressources infinies d’énergie, de ces formidables ampères, de ces hectowatts d’énergie qui circulent en nous incessamment. Plus que la lutte de deux intérêts, comme dans la période barbare de l’humanité, la guerre est l’inévitable choc de deux puissances de vie qui s’interrogent et interrogent en même temps la destinée. Admirable mystère que celui de ce devoir héroïque, qui nous mène à la plus périlleuse des spéculations, par les chemins les plus étranges du rêve!

Voilà ce que j’ai pu lire dans le ciel des Bayas. Voilà l’adorable vision que m’envoyait la terre conquise, toute sombre de deuils et de tristesses, la dernière parole de l’Afrique, avant que j’aille rejoindre les seuils clairs de la France.

Dans ma patrie, on aime la guerre, et secrètement on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non pour conquérir une province. Non pour exterminer une nation. Non pour régler un conflit d’intérêts. Ces causes existaient assurément, mais elles étaient peu de choses. Elles étaient secondaires et adventices. En vérité, nous faisions la guerre pour faire la guerre. Sans nulle autre idée. Pour l’amour de l’art. La guerre pour la guerre. Nous faisions la guerre, par un naturel besoin de nous dépenser et de nous imposer, parce que c’était notre loi, notre raison secrète, notre foi.

Quelle plus belle preuve en donnerai-je que la vie même de Napoléon? Bien souvent, ses campagnes furent absurdes dans leurs principes, désastreuses dans leurs conséquences. Mais toujours le peuple les exalta, et comment en eût-il été autrement, puisque cet homme était la volonté même et l’histoire même de ce peuple? Le plus beau, le plus inutile en même temps, le plus fou, le plus absurde de ces drames merveilleux de la destinée française, la campagne de Russie, en 1812, est précisément la plus populaire des guerres de l’Empire, la plus chantée par l’imagination enthousiaste de la foule.

Pas un de nos rois qui n’ait été guerrier. Pas un qui n’ait conquis sa gloire par la guerre. Et le seul qui ait été vraiment un ami de la paix, Louis-Philippe, comme nous l’avons maltraité et bafoué, pour son parapluie de paisible bourgeois! Avais-je donc tort de conseiller l’action, de rechercher en moi le meilleur héritage des ancêtres?

* * * * *

Mais pour justifier cette action, il nous suffit de dépasser, par une sorte d’hypostase, le domaine de nos impressions extérieures pour atteindre le substratum des énergies latentes, des forces vives qui dorment en nous. Alors, par derrière les civilisations séculaires, les éducations complexes, les enseignements de la société où nous vivons, par derrière tout ce que cette civilisation, cette éducation, cet enseignement ont déposé en nous de limon fertile, nous pouvons découvrir la partie vraiment primitive de notre être. Dans cette mystérieuse région, il y a des tumultes et des ouragans. Des passions fortes, montées de quelles profondeurs, s’apprêtent à vivre à la lumière d’un surnaturel soleil. Quelle richesse dans cette merveilleuse ascension! Quels insoupçonnés trésors!

Parfois, en pleine action, nous sommes comme en extase. C’est un état plein de félicité où notre être atteint des sommets qu’il ignorait dans la trame quotidienne de la vie. Impossible alors de démêler l’écheveau complexe de nos sensations, de distinguer et de formuler les états de l’âme qui se précipitent dans un absolu désordre.

Mais ce que nous savons bien, c’est que notre humanité est alors développée jusqu’à son point le plus avancé. Nous sentons en nous un maximum d’existence. Transfigurés, il faut que nous allions vers des dangers. Et touchés par la vénéneuse odeur de la mort, nous sentons sourdre en nous d’immenses fleuves de vie et de beauté.

Ainsi, ce noble pays d’Afrique sait-il nous avertir du sens de l’action que nous y déroulons.

Avant de quitter les rives de la Sangha, j’ai la prétention inouïe d’avoir conquis une croyance et d’avoir pu hausser mon rêve au-dessus des doutes et des relativités. Ce que j’ai trouvé de plus beau dans ces domaines, c’est le souvenir des hommes qui sont venus jadis de la terre natale pour y mourir obscurément. De tels passants suffisent à fixer en beauté noble et héroïque le plus fluide des univers. Loin de la vie mondaine et sentimentale, je suis ramené par eux à la vie même, à la source même de la vie.

J’agitais exactement ces pensées, au moment de prendre le chemin du retour, avec mon chef aimé et vénéré, le commandant Lenfant. De Bania, qui avait été le début et le terme de notre exploration, jusqu’à Ouesso, il faut trois grandes journées de pirogue. De Ouesso, un bateau à vapeur conduit à Brazzaville par la Sangha et le Congo. C’est alors la fin de la barbarie. On sent, de bien loin, pourtant, comme un vague parfum d’Europe, auquel il faut enfin s’habituer de nouveau.

Les 5, 7, 8 et 9 septembre 1907, nous descendîmes la Sangha dans une de ces frêles barques que les N’Goundis de Nola taillent dans les troncs d’arbres de la forêt. Ce furent nos derniers beaux jours d’Afrique, les derniers parmi la vie la plus simple et la plus primitive qui soit au monde. Dures et monotones heures, à glisser sur l’eau calme de la rivière, tout illuminée de soleil! On longe les berges, encombrées de lianes, sans un murmure humain, sans un souffle animal. On n’entend que l’éternelle chanson des N’Goundis criant debout à l’arrière de la pirogue, leur éternel: «si gi ti yo, yo, yo... si gi ti yo, yo, yo...» qui scande le mouvement régulier des pagaies. On croit baigner dans un paradis dévasté où les pensées ne seraient plus que de claires et joyeuses fulgurations...

Couché pendant des heures, dans cette auge de bois où les mouvements trop brusques sont interdits, j’aurais pu dénombrer toutes les richesses de l’âme française et retirer quelque bien de ce travail. J’ai préféré, par une rêverie appropriée, me préparer à revoir les miens et j’ai laissé courir vers moi ce grand souffle de la patrie qui venait m’effleurer mystiquement.

Le 9 septembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes à Ouesso, après une belle nuit de marche, toute irradiée de lune. Je dis alors adieu à la terre des sauvages, de ceux du moins que notre civilisation n’a pas encore pu toucher, mais ma pensée allait surtout vers les morts que nous avons laissés sur cette terre, promise aux héros.

ÉPILOGUE

Depuis trois semaines, je suis à Paris. De ma fenêtre, rue Chaptal, je vois le petit jardin qui me rappelle toute mon enfance et mon adolescence d’hier. Il fait froid. Il semble que les lilas légers et le lierre âgé se crispent sous le givre, et des rafales, en efforts haletants, font rage parmi les hautes parois des maisons. Une lumière rare filtre du ciel qu’on ne voit plus. Le froid sent la misère, la grande débâcle, l’aigre misère, le trottoir. J’ai retrouvé mes livres, qui s’ouvrent encore à la page souvent lue, et mon fauteuil à la même place et cette belle rangée d’in-octavos qui préside au-dessus de mon lit à mon sommeil. J’ai retrouvé mon père et ma mère, toute ma famille penchée le soir sous la lampe heureuse, dans la chambre tiède, loin de la bise mauvaise et loin de la rue. J’ai retrouvé le vieux foyer, empli de pensées douces et graves.

Tous les jours, je vais dans la ville. Je marche longtemps parmi la ville dont tous les coins me sont familiers et connus... Grenelle, le pont de Grenelle et Javel, tous les quartiers tristes comme Popincourt, la rue de la Goutte-d’Or, le boulevard Exelmans et la Muette; la Seine, l’insigne ruisseau, que strient les bateaux mouches et les remorqueurs de la «Société Générale de touage et de remorquage» et les chalands aux proues camuses, aux noms évocateurs de nos campagnes: «l’Oise», la «Marne», la «Brie», massifs et lourds de poutres ou de moellons, j’ai tout revu, et la rive gauche avec la rue de Verneuil, la rue Saint-Dominique, la rue de l’Université, élégantes et strictes.

Mais le soir, dans la vieille maison où les bruits de la rue n’arrivent pas, je savoure encore les splendeurs de l’Afrique et ses délices. De chez moi, de ma ville qui déjà m’a repris avec son vieux passé, son passé de tous les siècles, je vois mieux la terre libre de là-bas, où l’on marchait heureux sous le soleil de l’éternel été. Maintenant je ne vois pas d’emploi plus digne de la vie que de partir vers les pays lointains, et d’user ses chaussures sur des terres nouvelles, par delà nos mers et nos océans. De telles équipées nous rendent meilleurs et nous font mieux comprendre l’innombrable beauté.

Je partirai encore vers d’autres cieux. Toutes les patries sont belles pour un cœur chaleureux et pour des yeux aimants. Mais nulle ne me sera plus bienfaisante ni plus reposante que l’Afrique. Sur cette terre jeune, nous avons pendant deux ans emmagasiné de la jeunesse pour toute une vie; nous avons bu à cette fontaine de Jouvence qui redonne l’énergie aux cœurs amollis et qui tend les êtres à leur plus haut diapason, au-dessus des petitesses de la vie et des humilités quotidiennes.

C’est une terre de vertu. Je l’aime pour les exploits qu’y ont accomplis mes maîtres et mes chefs, et qui lui font une belle couronne de gloire, de gloire française. Elle suscite les héros et leur procure, par les joies fortes et nobles qu’elle leur dispense, les récompenses attendues.

Je conçois les paysages africains sous une double catégorie, celle de l’action et celle du rêve. Mais l’action qui nous y est conseillée est si pure, si héroïque qu’elle entre déjà de plain-pied dans la catégorie du rêve. C’est là sans doute toute la métaphysique de l’Afrique. Dans telle forêt de la Sangha, j’entendais bruire dans des cycles de verdure l’appel lointain de Parsifal. Le jeune héros me semblait être ici dans un cadre digne de lui et de ses hautes pensées. Lisez les récits des voyageurs d’Afrique. Ce sont de nouveaux mystiques, pleins de la foi qui déplace les montagnes. Voyez les images de notre admirable Gentil: cette face austère et douce, ces yeux profonds qui ont tout vu, ce regard dur et clair qui semble toujours tendu vers quelque chose d’absolu, ce regard de volonté absolue, ignorante des obstacles et des contingences. Mais quelle joie profonde nous étreint quand nous lisons ce livre au titre sonore comme un appel de victoire, au titre évocateur des combats primitifs dans l’âpre brousse: «La chute de l’Empire de Rabah»!

Notre foi a ses textes sacrés et ses bibles. Mon chef, le commandant Lenfant, m’a souvent raconté l’enthousiasme qui le transportait, dans sa jeunesse, lorsqu’il lisait le livre de Stanley: _Dans la plus ténébreuse Afrique_. Arrivé au passage où le grand voyageur raconte que, découvrant enfin le Tanganika et dominant l’immense nappe d’eau du haut d’une falaise, il s’écria avec ferveur: «Tanganika! Tanganika!», le jeune homme voyait dans un rêve lointain se dérouler d’immenses horizons inconnus avec un monsieur en casque blanc, botté et ceinturé d’un revolver, qui s’avançait tout seul en plein mystère parmi de hautes herbes, vers des lointains éclatants.

Ces premières images nous accompagnent toute la vie; les premiers rêves deviennent nos étoiles et nous suivent dans nos rudes pèlerinages. En France, nous sommes pris dans un engrenage social; nous jouons sur la petite scène du monde un rôle préconnu, préfixé, conforme à notre richesse et au milieu où nous vivons. Mais là-bas notre cœur s’exalte vers les plus hautes pensées que l’on puisse avoir. Nous sommes transportés au-dessus de nous-mêmes. Je ne suis plus un jeune bourgeois français, occupé des travaux de mon état; je suis un homme, en qui ne surnagent plus que des sentiments primitifs et frustes. Parmi les miens, je suis pénétré du désir de bien faire; mais sur la terre d’Afrique, je ne pense pas à bien faire. Mon action s’y déroule naturellement comme une mélodie passionnée. Elle vaut pour elle-même, et non plus en ce qu’elle se rapporte à moi, à ma maison et à ma vie.

Le Centre-Afrique est un des derniers endroits du monde où l’on trouve la vie primitive, sans aucune des altérations qu’y apporte partout ailleurs notre civilisation envahissante. Là seulement on éprouve ce petit tressaillement du cœur à pénétrer dans des terrains vierges, parmi d’insoupçonnées barbaries. Sous les dernières latitudes inconnues, que de fois nous fûmes pris de ce léger vertige, assez voluptueux, parce que nous retrouvions la vie à sa source même, dans sa splendeur abolie. Là, nous avons surpris d’admirables gestes, et tout ce qui reste de beauté mâle et harmonieuse dans notre médiocre humanité.

Sur les rives brûlantes du Logone, de belles attitudes de victoire et de force, mêlées à de la grâce, ont revécu pour nous, que je croyais n’exister plus que sur les panses arrondies des vases antiques. J’ai été surpris de trouver ces hommes vénérables et de voir que leurs âmes allaient aussi en profondeur. J’y démêlais parfois d’obscurs frissons qui jusqu’alors ne me semblaient appartenir qu’à moi. Mais rien n’égale la joie de se sentir, parmi eux, le dominateur. Quelle belle solitude humaine qui réveille en nous les meilleures passions et les plus oubliées! Jusqu’à la mélancolie des heures du soir, si nues et si simples, nous fait du bien et nous élève.

Aucune littérature ne s’y mêle; à ces heures-là, comme ma maison me semblait lointaine et indistincte dans le passé!

Parfois alors, je concevais l’orgueil de vivre en beauté et je trouvais la vie divine et voluptueuse. Mais cela même était si confus en moi que je ne pouvais me l’exprimer précisément. Je pensais à ces grands oiseaux qui nagent dans l’or liquide d’un soir d’Orient. Une vie nouvelle s’ouvrait vers des jardins bizarres, aux fleurs inconnues.

Logone! nom plaintif comme une source de l’Achaïe, plaines du Logone, ruisseaux de la Sangha et vos intimités d’amantes, croupes de Yadé qui recélez les hordes des fauves Bayas, croupes du Simbal et cols du Simbal, encombrés de sombres pierrailles, Penndé, estuaire de clarté sereine et franche, vous êtes les plus douces pages de ma vie. Parmi vous, quel cœur dolent et meurtri ne se guérirait pas, quel cœur ne s’égalerait aux dieux? Votre calme silencieux suscite en nous des tumultes. Du fond des âges de la vieille planète, nous arrivent des splendeurs nouvelles. Chez vous, nous devenons les premiers hommes, étonnés et fervents, qui voyaient de l’horizon nébuleux monter de rouges soleils...

Bientôt j’irai en Bretagne. Je reverrai le petit hameau de Tréshugel dont le murmure très doux se mêle au murmure plus rude de la mer. Je reverrai le bois de pins qui monte près du rivage harmonieux, le sentier où, tout petit, je suivais des yeux le vieux Renan, lourd de pensées et de génie. J’irai à cheval pendant des heures dans les chemins creux où chaque ajonc me redira une heure de mon enfance, où chaque branche m’enverra un parfum du passé.

Mais je penserai encore à la vieille Afrique, à la vieille terre du sommeil qui repose là-bas, sous le soleil.

APPENDICE

NOTE I (page 19).

C’est une grave question de savoir si les races de l’Afrique sont autochtones ou si elles sont venues d’un berceau commun, avant de s’être répandues sur le continent noir. Mettons de côté ces races de nains, les M’babingas du Congo, disséminées dans toutes les régions de forêt et qui semblent des aborigènes.

Mais à voir les peuplades du Congo, les Bayas par exemple, on se demande si des races, qui supportent aussi mal les conditions de vie imposées par le pays, peuvent être originaires de ce pays. Non seulement les noirs sont sujets à la fièvre, mais encore ils souffrent de la chaleur et du soleil.--L’étude de la toponymie africaine donnerait peut-être au sujet des migrations des peuples noirs de précieux renseignements. Nous avons déjà fait remarquer le nom du village de Gougourtha, si voisin de celui de l’ancien numide Jugurtha, l’ennemi des Romains, et Berbérati, nom d’un autre village dans la même région, qui fait songer aux Berbères ou aux Barbares.

Il ne faut pas oublier que les légendes helléniques les plus anciennes plaçaient à l’orient de la terre le peuple noir des Éthiopiens. C’est peut-être là qu’il faut chercher le berceau de la race noire, comme on y a cherché le berceau de la race sémite et celui de la race aryenne. Les vieux livres guèbres nous apprennent que lorsque les Aryens pénétrèrent dans les pays compris entre la mer Caspienne et le golfe Persique, ils rencontrèrent une race d’hommes très différente de la leur. Ces peuples contre qui les nouveaux venus durent batailler pendant de longues années et qui les impressionnèrent si fort, sont minutieusement décrits dans les textes anciens.

Le _Vendidad_ (le plus vieux livre de la Perse) les désigne sous des noms divers. Il les appelle notamment «Nouby» et «Afryts». «Nouby», nous dit M. de Gobineau[23], veut dire «l’homme de race noire».

[23] _Histoire des Perses_, t. Ier, p. 16.

Quant à Afryts, il se montre en rapport très direct avec «afer» et «Africa». M. de Gobineau décrit ces «Afryts» d’après le _Vendidad_. «Cette créature odieuse, dit-il[24], apparaît dans une stature qui dépasse la mesure commune du corps humain; elle a les dents longues et saillantes. Plus tard, on a dit que ses oreilles étaient grandes et détachées de la tête; c’est pourquoi on lui a donné le titre «d’oreilles d’éléphant». Le portrait du nègre est complet et la ressemblance absolue.» Je ne sais si la ressemblance avec le nègre est aussi absolue que le dit M. de Gobineau. Mais ce qui est plus sérieux, c’est que les fouilles de Mésopotamie ont mis à jour des types fantastiques dans lesquels il est facile de reconnaître des noirs. Le prognatisme accentué, la hauteur de la taille et surtout les cheveux crépus des êtres figurés sur ces documents, ne peuvent laisser aucun doute.

[24] _Op. cit._, tome I, page 18.

M. de Gobineau possédait dans son cabinet une quantité de cylindres d’hématite, de cornalines, d’intailles et de gemmes où sont figurés ces premiers habitants de l’Iran. Sur toutes ces œuvres d’art, M. de Gobineau n’hésite pas à reconnaître des spécimens de la race noire, ainsi que sur les abraxas gnostiques du Bas Empire hellénique et sur les peintures des manuscrits persans du XIVe et du XVe siècle, où les premiers ennemis des Iraniens sont figurés avec toutes les caractéristiques de la race nègre actuelle. Un détail singulier nous confirme dans cette manière de voir: ces noubys sont toujours représentés les jambes pliées, les bras avancés, les mains pendantes, dans l’attitude bestiale de la danse africaine. Quelle émotion de retrouver sur ces vieux documents de la protohistoire les gestes et les attitudes des hommes d’aujourd’hui, de ceux que nous voyons et observons tous les jours!

Il s’en faut de beaucoup que ces premiers habitants des plateaux de la Perse aient été exterminés par les Iraniens conquérants. Ils se mêlèrent au contraire aux envahisseurs et nous devons considérer ces noirs comme un facteur essentiel de notre race aryenne telle qu’elle devint dans la suite des âges, après tous les mélanges qui en altérèrent la primitive pureté.

NOTE II (page 12).