Terres de soleil et de sommeil
Part 4
De N’Digué à Bohon, de Bohon à Lamé, de Lamé à Léré, sur soixante kilomètres de développement, l’horizon ne cesse d’être parfaitement circulaire, comme sur une mer tranquille et paresseuse. Seulement, les lointains ont des tons exquis et changeants.
Ils se colorent en mauve, en violet, en gris, en rose, et toutes ces nuances sont comme noyées dans une fine brume solaire, impénétrable.
Les maisons des hommes ajoutent encore à la tristesse infinie du sol. De loin, elles semblent de grands tombeaux perdus au sein d’une plaine élyséenne.
Elles sont en terre grise, sans issues, sans ouvertures; et l’on ne voit qu’un mur uni et circulaire, avec des tourelles basses que surmontent des coupoles en terre et des toits plats, en terre également, comme ceux de ces nécropoles d’Orient où dort un passé mort et sans vestiges. Quand on pénètre à l’intérieur, on se trouve dans un dédale de couloirs, de chambres basses, tantôt circulaires, tantôt carrées, de recoins obscurs où s’empile le grain de la saison.
En venant de la plaine aride et mauvaise, on est étonné de surprendre une vie paisible et agricole, simple et enfantine. Le maître fait apporter par les femmes une grande amphore emplie de dolo capiteux et inoffensif qui est fait avec le mil fermenté. Il en boit quelques gorgées, puis s’assoit sur le sol et tire de longues bouffées de sa pipe, emplie d’un tabac fort et narcotique. Comme il fait sombre, on voit seulement la grande tache blanche de son boubou en laine tissée par les Foulbés, d’où émerge sa grosse tête rasée, empreinte de gravité et d’indifférence. Puis on repart, dans le jour qui décline, à la petite brise du soir, tandis que les grands troupeaux de bœufs se hâtent en mugissant vers les fermes basses, éternellement endormies sous le soleil de plomb, comme des tombeaux oubliés.
O le triste exode dans la lumière impitoyable! O la terre sans printemps et sans automne, où l’harmonieux retour des saisons est inconnu! O l’épouvante d’ignorer toujours les sourires heureux des arrière-saisons, et la tendresse apaisée de l’automne! O la terre maudite qui fait froid au cœur et laisse des traînées de navrance au cœur enthousiaste de la route!
Sama en mourra bientôt, comme tant d’autres!...
Déjà il ne parle plus, et il me montre seulement, de temps en temps, sa poitrine étroite, avec un geste d’abandon. A Bohon, je lui ai trouvé un cheval. Durant les marches, il oscille lentement la tête à droite et à gauche, et ses longues jambes, qui maigrissent chaque jour, pendent lamentablement sur chaque flanc de la bête. Le soir, il s’étend sur une natte, nu, avec une insouciance étonnante chez lui qui aime la vie et que je ne croyais pas résigné. Maintenant, il s’abandonne. Toute la nuit, je l’entends gémir doucement, d’une voix blanche et monotone, et le petit bandjo ne chante plus...
XII
Le 10 février, j’atteignais Lamé, la dernière étape avant le poste de Léré. J’arrivais donc en plein pays connu et je repassais avec plaisir dans ma mémoire ces longues marches qui m’avaient conduit de Carnot, aux rives boisées de la Nana, puis aux montagnes arides de Yadé, puis aux bords sablonneux du Logone, et enfin, par une interminable route vers le Nord-Ouest, à travers les paisibles fermes des Lakas. Je me voyais près de revoir des hommes de mon pays et de goûter l’animal repos qui suit les équipées africaines. Et pourtant, je n’éprouvais nul contentement. Je sentais en moi un vide angoissant, une inexplicable tristesse devant la fuite des heures qui emporterait bientôt ce qui avait été ma vie pendant tant de mois, rêves et souvenirs.
Lamé est presque une ville, pour ce pays où les villages ne sont que quelques groupes de cases endormies parmi les solitudes profondes. De très loin, je voyais ses murs bas, gris comme la terre, dominés par ces tourelles basses où s’entasse le mil nourricier.
Parmi le désert gris où toute chose apparaissait avec une précision parfaite, elle semblait un archaïque château-fort, ou une de ces naïves villes d’Orient qui figurent sur les vieilles éditions des histoires du sire de Joinville.
Elle m’apparaissait comme une chose morte et périmée, comme une vision abolie, inattendue et impossible, comme un rêve biblique.
Dans le tata du chef où de grandes cours, nettes comme des aires, s’ouvraient parmi le dédale des maisons basses, des cases destinées aux chevaux et des tourelles emplies de mil, je vis un vieillard qui s’avançait au devant de moi, suivi de plusieurs hommes plus jeunes et tous vêtus de gandourahs éclatantes.
Il me fait de longues doléances:
--Autrefois, j’avais beaucoup de femmes; j’en avais plus de cent, et de beaux troupeaux et du mil en abondance. Aujourd’hui, je n’ai plus rien; les femmes sont mortes. Il n’y a plus d’hommes dans mon village et plus de troupeaux dans la campagne.
Je comprends qu’il y a eu une épidémie de variole dans le pays, qu’une disette de trois ans a achevé de ruiner. Pourtant le vieux Lamé m’apporte des pains de mil, deux jarres de lait, deux paniers d’arachides, des œufs, des poules, un beau mouton et une grande amphore de dolo mousseux et pétillant.
Je fais porter du lait et des œufs à Sama. Il est dans une case, étendu sur une natte, presque dévêtu, et ruisselant de sueur. Il est couché sur le dos, les genoux relevés et les bras en croix. De sa gorge sort un bruit rauque et court qui emplit seul le silence de la chambre nue. Il est oppressé et, chaque fois qu’il respire, on dirait un hoquet final. Et c’est sinistre, ce grand corps maigre qui râle abandonné sur sa natte, parmi le soir violet, parmi la mort du soleil.
Je l’appelle...
--Sama!... Sama!...
Il tourne vers moi ses grands yeux de gazelle et sourit doucement.
--Sama, libri n’dai aséné, goui koré aséné; me nô tigidi, me iummo tigidi[7].
[7] Sama, il y a du lait, il y a des œufs. Bois un peu, mange un peu.
Il jette une de ses mains vers moi, en un geste qui est presque de nos races, et il dit simplement:
--Mi in mé, marzi, mi in mé dokdok[8].
[8] Je te connais, maréchal des logis. Je te connais bien (c’est-à-dire je t’aime bien).
Ce sera pour cette nuit, pensai-je en le quittant. Peut-être pour demain.
XIII
Et ce fut le lendemain, par une journée claire et blême comme les autres, au village de Zâlé, petit bourg de terre grise tout rempli d’ombre et de silence, jeté, pareil aux autres, parmi la plaine mortelle et sépulcrale. Tout le jour, j’avais marché lentement près de Sama, avec ce fiévreux désir de gagner du terrain sans relâche, pour arriver plus tôt à Léré où serait le repos de tous et la fin pour moi de la mort qui m’accablait davantage de minute en minute. Sama, en quelques jours, était devenu maigre, si maigre que les os saillaient sous la peau mate et tendue. A sa vue,--lui aimable pourtant et comme jadis--s’exaltait en moi une grande pitié. Qu’était-ce pourtant que cette petite chose qui partait? Si peu de chose, ou rien, rien qui valût la peine d’une émotion ou d’une tristesse. Un noir meurt sur la route, et l’on marche, et c’est fini...
Mais toute résolution s’effaçait devant cette agonie si douce, si sauvage, si anonyme.
Les villages bien enclos s’égrènent. Maëzan, Toaré, Bichi Mafou, Bappi, Bichi Malfi. Et parfois, près d’un village, on voit un homme, un rude Moundang; il a l’air indolent et obstiné du travailleur de la terre. Dans le tata du vieux Zâlé, il y a un petit pavillon à toit pointu dont le chaume s’effondre de toutes parts. Autour se pressent les maisons de terre où les femmes peinent avec patience. Des enfants avec de gros bedons, tout mafflus, entrent par la grande porte en paille dont la clochette tinte clair dans le murmure confus de l’arrivée. Et Zâlé apporte un petit escabeau de bois grossier, pour le blanc, une natte pour lui-même, et une amphore emplie de dolo.
Il s’étend à terre, sans rien dire, nullement étonné, comme s’il m’attendait depuis longtemps; il fume sa longue pipe; il dit des phrases brèves aux enfants et ne pense à rien. Moi, je vais voir Sama. Il est caché dans un recoin obscur de la ferme où s’entassent des jarres pansues et de belles amphores. Là, près d’un bon feu que j’ai fait allumer--car les Bayas soignent peu leurs malades--il halète doucement, avec un bruit de gorge qui fait mal. L’âcre fumée m’emplit les yeux; je retourne auprès de Zâlé. Le vieux n’a pas bougé. Mais je lui fais signe de partir et me voilà seul, avec la mort qui est là, tout près. Je m’ennuie; je ne pense à rien, non, à rien, ni à Sama, ni à personne, ni à rien. Alors je m’étends sur mon lit de camp, sans désirs, las, anéanti.
Soudain des cris aigus partent de la case où repose Sama. Je me dis simplement: il est mort... et je sors lentement. Devant la porte, les femmes bayas hurlent sauvagement, et dedans, les hommes gémissent, à genoux sur le sol, le corps penché et tâtant le pauvre être avec leurs mains, en un beau geste animal d’effroi devant la mort. Sama respire encore, mais c’est de loin en loin un soupir. Et puis cela s’arrête, comme une montre qui cesse de battre; et c’est fini...
Quelle mort étrange! quelle étrange chose que l’on puisse mourir ainsi! Que s’est-il passé? Je touche le corps de Sama; il est déjà froid.
C’est fini... Et c’est si peu de chose que ce noir, qui est mort un soir à Zâlé... Toute la nuit, j’ai écouté les chants funèbres des Bayas. C’est un thrène exténuant et monotone. Une note déchirante se prolonge et décroît en gamme chromatique pour finir sur une note profonde, à peine tenue et suivie d’un court silence. Puis la plainte éclate encore, toujours semblable, pleine de douleur et d’abandon.
Ils l’aimaient donc, eux qui ne l’ont jamais soigné. Nous ne comprenons pas cela, nous autres, mais c’est baya. Chanson de la mort, lamentez-vous. Endormez les sens et la pensée. Demain, nous irons ailleurs et vous vous tairez. Pleurez ce soir, sous la lumière fantasque de la lune. Il est parti dans le néant, l’étrange ami des routes lointaines, l’éphémère compagnon que j’eusse voulu connaître...
XIV
Non loin du village, il y avait un arbre, un nété solitaire d’où pendaient des gousses allongées semblables à de grosses larmes noires. C’est là que les Bayas ont creusé un grand trou pour Sama. Puis ils ont enveloppé son corps avec une grande étoffe blanche qui m’était restée à travers les vicissitudes de la route. Comme le soleil allait se lever, ils portèrent l’enfant à la tombe; ils le mirent dans le trou, accroupi, les mains aux genoux, la tête penchée sur la poitrine, et tournée vers le soleil levant. Puis ils poussèrent la terre avec hâte et il n’y eut plus que l’argile unie et grise, sans rien pour annoncer la mort et prévenir le passant. Quand le soleil incendia l’Est de ses lueurs rouges, les chants funèbres cessèrent et les Bayas se dispersèrent. C’était l’heure de partir, mais, pendant qu’un boy sellait mon cheval, je restais sous le grand nété qui allait abriter Sama pour toujours...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Combien de fois ai-je vu cela? Combien de fois ai-je entendu les funèbres chants bayas? Combien d’hommes ai-je vu mourir, et j’avais un cœur dur de soldat, cette volonté latente de ne pas ternir la beauté de l’action par des sentimentalismes vains...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et ce jour-là, j’étais triste et veule et lâche et las...
Fuir! Fuir! Atteindre Léré... Là je trouverai sans doute un camarade. On parlera du service et on racontera des histoires de chasse, et les découragements de la route ne seront plus.
Je marche à pied très vite. Léré est loin. Un petit vent de jeunesse et de douceur circule dans l’air léger. Une odeur exquise et délicate s’exhale de l’herbe courte. Quelquefois, un acacia épineux, quelques ronces, et c’est tout.
Mais je ne quitte pas des yeux la grande ligne pure de l’horizon qui ondule comme une grande houle marine. On cherche un point de repère, tout là-bas, sur la mouvante circonférence. Puis on atteint la ligne qui nous encerclait tout à l’heure. Une autre ondulation émerge au loin et c’est toujours pareil, la terre, le ciel, presque fondus dans la même nuance tendre. Je pense à cela seulement, que peut-être, derrière le prochain horizon, apparaîtra un paysage nouveau et merveilleux. Mais non! C’est la même ligne, éternellement, sans espoir d’autre chose, sans répit... Le soleil monte... monte... Il est presque au zénith... Le large lit sablonneux d’une rivière à sec, et puis c’est encore l’éternelle argile qui semble crépiter sous le feu ardent du soleil.
Fuir!... Fuir!... Le soleil commence à redescendre lentement vers notre gauche. De temps en temps, on rencontre des points d’eau, de petits puits où les hommes se penchent pour boire avidement. Des petites bourgades de terre, Dagon, Bikouloum, stagnent parmi la solitude embrasée. Comme d’impénétrables termitières, les châteaux-forts surgissent aux creux des plissements monotones de la plaine. Un peu de vie agricole et familiale y végète. Les grands bœufs bossus paissent aux entours des maisons. Des cactus sombres se pressent par endroits. Le soleil, maintenant très bas, nage dans une buée légère faite de lumière rose. Toute chose s’enveloppe de brouillard, irradié de clarté diffuse.
D’une dernière ondulation, nous sommes descendus dans une immense plaine herbeuse. A notre gauche se dessine une petite colline qui vient mourir en pente douce près du sentier tandis que là-bas, vers le Nord-Est, s’étire une mince ligne d’argent bordée de rose. Je devine le lac de Tréné. Léré bientôt! L’oubli de la grande paix! L’oubli!...
Il fait presque nuit. On marche longtemps, encore. On ne pense plus à rien, anéanti par douze heures d’implacable soleil. Soudain, un nom traverse ma mémoire: Sama! Comme il est loin déjà! Comme il n’est plus! Mais voici apparaître, dans l’ombre, des fermes moundangs largement établies aux flancs à peine inclinés de faibles coteaux. De longs troupeaux mugissent vers la ville prochaine... Puis une vision douce: une rivière aux plages sablonneuses où s’ébattent d’innombrables indigènes. Les uns portent des amphores qu’ils emplissent d’eau. D’autres se baignent dans l’eau dorée à peine par un ultime rayon. Ils semblent de petites figurines qui dansent dans un idéal décor. Nul bruit, mais seulement un murmure indistinct qui semble venir de loin... Sur la rive adverse, au sommet de la colline, s’étale une grande case à toit de chaume.
C’est fini, nous sommes au bord du Mayo Kabi et c’est Léré... Comme tout le passé est affreusement mort, déjà...
XV
Dors là-bas, petit Baya, dont le sourire fut doux, aux longues routes d’Afrique, petite âme animale, emplie d’ombre comme les vallées de la Sangha, que tu ne reverras plus. Dors, petit ami que je n’attendais pas, et qui m’a surpris comme une belle contrée que l’on découvre.
Dors là-bas, sur la terre des Moundangs, sous le grand nété de Zâlé. Sur le mystère ami de ton être, s’est abattu le mystère plus sombre de la mort.
Maintenant, que la paix des grandes plaines dorées descende en toi, la grande paix, sur la la terre des Moundangs, là-bas!...
LA BATAILLE DE MARATHON
I
J’éprouve à séjourner plusieurs jours dans un poste après de longues routes chez les Barbares, une indicible tristesse et un morne accablement. A la mince satisfaction de revoir des hommes de ma race, je préfère encore les mystères insoupçonnés de la brousse, ses splendeurs et ses misères. Le repos complet, succédant trop vite à une activité tendue, me semble une petite mort; il m’inflige cette pénible certitude qu’un peu de ma vie est périmé et qu’un peu de moi est aboli; que quelque chose est fini qui ne recommencera plus. Dans l’écoulement harmonieux des heures, c’est une solution de continuité qui me blesse et me contraint brutalement de m’entretenir avec moi-même.
A Léré, les ressouvenirs de cette campagne me hantaient. La pensée de Sama ne m’avait pas encore quitté et je m’en gourmandais sans pouvoir me guérir, ni oublier. Le sentimentalisme vain dont j’étais victime m’irritait. N’étais-je pas la brute, le traîneur de sabre, le soudard? Mais non! Ces deux grands yeux où j’avais voulu lire un jour, fermés maintenant à tout jamais, ne voulaient plus me quitter...
Le lendemain de mon arrivée à Léré, je fis seller un cheval et je partis pour Binder. Binder! Ce nom chantait doucement à ma mémoire, comme une chanson exotique que l’on apprend. Dès mon départ, je sentis presque un avertissement que je l’aimerais. Je me la figurais immense, toute blanche et orientale, avec des odeurs éparses de sérail, une vie intime et violente. En 1903, le Commandant Lenfant, allant au Tchad, était passé par là. Je me rappelais sa belle description: «Bindéré-Foulbé est une ville de six à huit mille habitants, longue de deux kilomètres et large d’un. Les villages suburbains s’étendent à vingt kilomètres vers le Sud, à quatre lieues au Nord; il y en a beaucoup dans l’Est et dans l’Ouest, en sorte que la population totale doit être d’environ quarante mille âmes...--La maison du Roi n’est pas très luxueuse; c’est un caravansérail recouvert de terrasses, mais propre et bien tenu. Une grande place, ornée d’arbres séculaires, sépare le palais de la mosquée... Il est difficile de trouver en Afrique des territoires plus riches que celui où nous sommes. De beaux champs de mil, des rizières, du maïs, du tabac, des légumes, des lougans d’arachides à perte de vue, voilà ce qu’il faut traverser pour arriver à Bindéré-Foulbé. Le bétail abonde et pullule, des troupeaux magnifiques paissent en septembre l’herbe des déclivités, tandis qu’en janvier le pâturage n’existe que près des mares seulement... La ville laisse émerger de ses toitures les cimes des papaiers, des citronniers et des dattiers, tandis qu’autour des cases, on voit de beaux jardins où le coton, le chanvre, les girofles et les oignons poussent à l’envi[9]».
[9] Commandant Lenfant, _La grande route du Tchad_, Paris, 1905, pages 125 et 126.
A vrai dire, ce que j’allais surtout chercher à Binder, c’était le reflet d’un passé mort, l’émotion, jusqu’ici inéprouvée, de voir non plus seulement des maisons et des paysages, mais dans ces maisons et dans ces paysages, une histoire, une âme ancienne et perpétuelle, la joie de se sentir, dans le présent même, rattaché à des temps antérieurs, même mystérieux et voilés d’obscurité. Et j’espérais aussi deviner quelque chose de cette grande aventure des Foulbés, de leurs fabuleux voyages à travers l’Afrique, de leurs longs exodes de pasteurs et de nomades.
Je mis deux jours pour franchir les soixante kilomètres qui séparent Léré de Binder.
J’aurais voulu m’attarder davantage encore dans cette campagne triste et monotone, toute emplie du frêle et sensuel parfum des mimosas épineux, mais si pareille toujours, semblable à la mort elle-même et léthargique. Elle me mit dans un état d’âme approprié et me prépara à voir la ville sacrée des Foulbés. Dès les premiers villages, Ellboré, Momboré, on croit respirer comme un parfum d’Islam. C’est une émotion étrange et délicieuse. Il semble que toutes les sévérités, toutes les aspérités de nos âmes chrétiennes disparaissent devant la grande, la définitive paix de l’Islam. C’est un engourdissement de tout l’être, un peu morbide, avec de la décomposition et de la pourriture, et un sensualisme, non point aigu, mais délicat et envahissant. Près d’un gommier en fleurs, j’ai vu, sur la route, un crâne et des ossements qui tombaient presque en poussière. La vue de ces débris et les douces odeurs qui flottaient sur toutes choses, me plurent également, comme des témoignages attendus. Je voulus voir, dans cet infime détail que j’ose à peine rapporter, un symbole de cette âme musulmane, la même toujours depuis l’hégire, la même partout, jusqu’aux confins de la Marmara, mais ici atténuée, adoucie, merveilleusement adaptée à ces êtres doux, point guerriers ni combatifs, aux goût simples et familiaux. De molles odeurs sont aussi dans cette âme, aussi subtiles que celles qui traînent parmi les branches épineuses des mimosas de Binder, si fluides qu’elles semblent descendre du ciel. Et pourtant on y sent la vieille lassitude, l’accablement de la foi, qui laisse au cœur qu’elle a touché cette mortelle impression des ossuaires bretons, cachés dans les cryptes des chapelles, où l’on renifle le glacial et délétère parfum de la mort.
II
Les approches de Binder! C’est presque l’entrée dans un monde nouveau... Au loin, on voit la ville toute grise avec ses jardins baignés de soleil, ses murs bas, ses maisons toutes pareilles, tableau d’une unité vraiment parfaite, en qui l’on sent une âme identique, une âme grise, impersonnelle, répandue partout, une âme sans violence, infiniment triste et harmonieuse. Pas une maison ne s’élève au-dessus des autres. Nul être ici n’a voulu faire mieux que les autres et tous vivent la même vie, pastorale et simple, et enfermée dans une foi mélancolique. Les maisons resserrées parmi la plaine basse, d’une nuance presque semblable à celle du sol, semblent un accident naturel du terrain. Elles sont adaptées au pays même, comme les hommes sont adaptés à elles, et l’ensemble est d’une eurythmie reposante. Aux entours de la ville, c’est une unité, une simplicité pareilles. Les sables micacés des molles dépressions, l’éternelle argile violacée de l’Afrique donnent à la campagne de Binder un aspect clair, un peu rude et l’impression de quelque chose de minéral.
Point d’abondance; mais cette sobriété même évoque des images de bonheur; elle évoque les vies encloses dans la foi facile, sans passions fortes et sans excès. Elle donne l’idée de la vieillesse. Elle surprend, car elle semble recéler des passés morts.
Lorsque j’entrai dans la ville, si préparé que je fusse à la comprendre et à l’aimer, je me trouvai surpris, dérouté. Pour la première fois, je sentis que je m’accordais vraiment avec les choses et les hommes. Ici, en pleine sauvagerie, après trois mois de route parmi la plus extrême barbarie, je rencontrais une âme, l’âme foulbé, l’âme silencieuse des Foulbés. Le décor me plaisait par son insignifiance. Dans la petite ruelle qui me menait à la place où s’érigent les cases du lamido[10], c’étaient deux rangées de murs tendant toutes droites leurs lignes monotones, une ruelle emplie de soleil et de silence. Le pas de mon cheval résonnait clair dans ce grand accablement de midi. Sous un gommier poussé entre deux murs, un vieux foulbé à teint presque blanc, à barbe blanche, égrenait un chapelet. Tout à coup, une tourelle basse, percée de deux portes, laissait voir un jardin: un petit carré planté de chanvre; un petit carré avec des cotonniers, et, derrière, une autre muraille grise semblable aux autres. Personne. Et rien, que toujours la même chose, si peu de chose! Point d’orgueil, ni de triomphe... Comme ils sont vieux pourtant, ces hommes, venus jadis, dit-on, des profondeurs de l’Orient, toujours semblables, malgré les horizons entrevus, et les aventures des routes!...
[10] _Lamido_, chef, en foulbé.