Terres de soleil et de sommeil

Part 2

Chapter 23,931 wordsPublic domain

En arrivant sous le grand arbre de Dioumane, le 10 mars, nous apercevons, bien au delà de la rive adverse du fleuve, une fumée épaisse se tordre vers le ciel en chevelure d’ombre. Il n’y a nul bruit dans le village. Des femmes attendent sur la berge... Un grand oiseau au pennage compliqué, comme on en voit sur les estampes japonaises, effleura l’eau diaphane et passa... Soudain, de toutes les ruelles du village, apparaissent des hommes, un à un. Un chef hostile a incendié les herbages de Dioumane, et l’on va le combattre là-bas, de l’autre côté du Logone. C’est maintenant un vomissement continu de partout. Les hommes armés surgissent silencieux et se hâtent vers la rivière. On entend seulement un clapotis, quand un homme entre dans l’eau; les boucliers de paille tressée et les sagaies se dressent au-dessus des têtes.

Des traînards se jettent dans le fleuve en courant et s’efforcent vers l’autre rive. Puis tout disparaît; là-bas, les hommes se perdent dans les hautes herbes, et seul, dans l’écrasement total de midi, on se demande si l’on vient de faire un rêve, un rêve de beauté antique dans de la clarté.

Sans le vouloir et comme par surprise, ces gens arrivent donc à une sorte de beauté, à la beauté que fiévreusement, maladivement, nous recherchons depuis des siècles. Cependant nous sommes venus ici avec notre idéal, notre canon de perfection. La beauté, pour nous, est quelque chose de très spécial, de très défini, d’enserré dans des limites très nettes. C’est tout ce qui reflète l’idéal innombrable des hommes de notre race. C’est leur pensée, leur cœur, leur sang, éternisés dans un peu de matière. C’est la Grèce; c’est Rome; c’est la France chrétienne... Nous savons très bien ce que c’est que la beauté. Et voici que, parmi ces sauvages, des images nous émeuvent que nous savons pertinemment être belles. Ce n’est point de la beauté neuve, inattendue, étrangère à nous. C’est bien «notre» beauté, celle-là qui fait notre incessante poursuite, celle-là qui nous a nourris et que depuis si longtemps nous avions perdue. Nous avons assisté à Dioumane à une scène de l’_Énéide_. Nous revenons ici, aux bords sereins du Logone, sur les bancs de l’école. Après un détour assez curieux, nous retrouvons le Portique, et l’hellénisme, derechef, nous assiège. Malgré nos efforts pour ne pas compromettre, par des réminiscences, la primitive beauté du spectacle, ces hommes qui couraient vers le fleuve, leur souplesse, leur grâce unique par qui ils semblaient voler, tels des annonciateurs de victoire, nous évoquaient des statues antiques, jusqu’à présent reconnues impossibles et périmées.

IV

Nous sommes accoutumés à la laideur. Que l’on parcoure pourtant, avec des yeux vierges, nos campagnes et nos villes et que l’on suppute tous les aspects de tristesse et d’indigence qui se présenteront sur la route. C’est en vain que l’on poétisera le paysan qui pousse sa charrue, l’ouvrier qui sort de l’usine ou de la mine. Le paysan est une chose laide. L’ouvrier est une chose laide. La misère a fait cela et le travail, et un long écrasement qui a tué tout germe de vie, qui a fait de ces corps des automates.

Nous devons avouer que la présence des hommes nous a toujours gâté la divine douceur de nos paysages de France. Nous les aimons solitaires, sans que rien de sordide en vienne troubler la paix heureuse. Parmi eux nous souhaitons qu’aucun pleur humain ne revienne abolir le sourire des choses. Mais ici, par une singulière transposition, nous désirons cela précisément que nous redoutions là-bas. Il nous plaît que la rudesse des aspects, la tragique solitude des routes se tempèrent d’humanité. C’est là, si l’on peut dire, le paradoxe de l’Afrique. Chez nous, les arbres, les ruisseaux, les vallons, les coteaux nous sont familiers et connus. Dans la plus parfaite solitude, nous savons nous entretenir avec eux, et notre âme attentive sait comprendre la chanson des bois et le murmure des eaux. Ici la brousse, farouche, pleine d’embûches, est hostile et se tait. Mais qu’au détour d’un sentier apparaisse un étincellement de sagaies, que, des hautes herbes, jaillissent un vol de torses nus avec des souplesses animales, que des cases, hors des euphorbes et des volubilis, s’érigent, qu’un homme coure devant nous, plutôt qu’il ne marche, parmi les landes noires que l’on brûla au dernier été, et tout ce qui nous entoure prend un sens, une signification nouvelle.

De par ces humanités que nous sentons si proches, malgré tout, et qui peuvent exciter en nous des sensations crues mortes jusqu’alors, nos cœurs sont encore capables d’exaltation.

Le noir a sa raison d’être et son explication dans cette brousse même qui nous inquiétait autrefois. Il en est un indispensable ornement, celui-là par qui tous objets prendront une vie nouvelle et une harmonie.

Nous sommes loin maintenant des tristesses, des découragements de N’Gombo, notre première station. Nous avons découvert derrière les coteaux qui bornaient l’horizon, dans les profondeurs des vallées, dans le désolé moutonnement des plaines, des hommes qui ont répondu à nos secrètes attentes, qui nous ont apporté ce que nous demandions.

V

Nous avons voulu vivre avec eux, connaître, par tout ce qui était eux, l’ordonnance de leurs vies et la trame de leurs pensées. Mais les noirs tiennent à garder jalousement leurs secrets. Certaines coutumes qui touchent au passé le plus profond de la race resteront toujours ignorées ou mal connues. Malgré toutes les ruses que nous emploierons, les pratiques de la sorcellerie, les cérémonies de l’excision qui est pratiquée dans tous les pays que nous avons visités, les détours compliqués du code indigène, ne nous seront jamais dévoilés. A cet égard, les Bayas font le désespoir des enquêteurs. Quand ils ne se taisent pas, ils mentent par système et par parti pris. C’est peu de dire qu’ils mentent. Cela tendrait à admettre qu’ils sont susceptibles de dire la vérité. Disons plutôt qu’ils ignorent toute distinction entre le vrai et le faux. Le mensonge est chez eux une attitude naturelle, et même, une nécessité d’existence. Peu armés, nullement faits pour la guerre, nous voulons dire pour la guerre ouverte et le corps à corps, le mensonge leur sert de défense et de protection. C’est par lui qu’ils tâchent de limiter la conquête du blanc; c’est par lui qu’ils arrêtent nos indiscrétions quand nous voulons aller trop avant dans la connaissance de leurs mœurs et même dans la connaissance géographique de leur pays.

Ceci, à vrai dire, ne nous paraît pas une chose indifférente. C’est le signe d’une volonté de se maintenir dans une tradition chère, de s’enfermer dans un système compact de traditions et d’habitudes, de «permaner», malgré la conquête du sol et l’envahissement du blanc.

Ici, les hommes parlent peu. Le soir, on les rencontre sur les chemins, la sagaie haute, se hâtant vers les villages, avec tout le mystère de l’impénétrable brousse dans leurs grands yeux étonnés. On ne sait d’où ils viennent, ce qu’ils font, moins encore leurs sentiments et leurs pensées secrètes. Derrière la simplicité de vie du sauvage, derrière la rudesse apparente des mœurs, se cache une extrême complication de sentiments, point du tout primitifs, mais rattachés, au contraire, par des racines profondes, à tout un passé obscur et lointain.

Encore que le sud du pays baya ait été sillonné par les voyageurs un peu dans tous les sens, nous ignorons tout des grands drames qui se sont joués sur cette terre, des idéals inexprimés, peut-être à demi conscients, qui travaillent ces cerveaux de rêveurs, des mystérieuses alchimies des consciences. Chose plus grave, nous ignorons cela, parce que les Bayas veulent que nous l’ignorions. Ils entendent ne pas se livrer, ne nous montrer d’eux-mêmes que ce qu’ils désireront nous en montrer.

Nous savons que leurs cœurs ont des tendresses insoupçonnées. Rarement pourtant ils ont ces épanchements soudains par où l’essence même de l’être se trahit et s’affirme.

VI

Vers la fin du mois de mai 1907, nous redescendions des hauteurs des monts Yadé vers la vallée calme et verdoyante de la Mambéré. Près de cent porteurs bayas nous accompagnaient, avec des tirailleurs bambaras et des bouviers foulbés.

Dès qu’on a quitté les entassements granitiques de Yadé, et qu’on a franchi l’Ouam qui en est à deux jours de marche, on sent une douceur exquise circuler dans l’air plus clément. On aime la vie, à revoir, parmi les brumes du matin, parmi les brouillards des crépuscules, les lointaines collines, si pâles qu’elles semblent arachnéennes, à franchir encore les petits torrents dont l’eau smaragdine est si froide à la bouche, à retrouver, après tant d’excès et d’aventures, ces aspects oubliés, calmes comme les paysages du Morvan, dont un seul suffirait à remplir toute une existence d’un impérissable parfum de poésie.

Dans les lointains, des cases palpitent et les villages apparaissent, propres et nets, au détour des chemins.

Et, de nouveau, ce sont les longues soirées, fraîches parfois, où les heures s’écoulent vite dans l’absolu oubli de tout; de nouveau, les chansons bayas et les brouillards emplis d’indistincts murmures. C’est le retour à Mambéré.

Le Baya est très attaché à sa terre; il aime son pays, sa patrie, c’est-à-dire son village et sa case. Loin de chez lui, il a la nostalgie de son ciel gris, de ses champs de manioc, de sa «bandja» où il fait si bon s’accroupir pendant des heures à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser. Il regrette sa femme, et sa «nana», sa mère, et son fils qui bientôt subira la grande initiation, le Labi. Il ne faut pas lui parler des Lakas, des M’boums, des Moundangs; ce sont des «sauvages». Chez l’étranger, il est malade, incapable de se plier au climat nouveau, aux exigences nouvelles de la vie. Mais c’est son cœur aussi qui est malade, du regret de la Mambéré perdue.

Dès que l’on a dépassé les Monts Yadé par le 7e parallèle Nord, et que l’on entre dans le pays M’boum, le baya ne se nourrit plus. Privé de manioc, il ne peut s’habituer au mil qui est l’unique culture de tous les pays du Logone. Il dépérit comme une fleur transplantée et se laisse, sans résistance, incliner vers la mort. Sur les routes, on les entend souvent murmurer les syllabes chères: Mambéré... Mambéré... L’un des nôtres, un homme du village de Gougourtha, me décrivait un jour sa case. Ce que j’ai compris de son discours m’a touché jusqu’au fond de l’âme:

--Ma case, disait-il, est tout près de la case de Gougourtha; tu vois: ici, ma case; ici, la case de Gougourtha. A côté, c’est la case de Moussa qui est mon camarade, mais je n’ai pas beaucoup de camarades. Moi, je ne sais pas être camarade avec les autres. Je suis mauvais, mauvais. Quand j’étais petit et que Gougourtha m’appelait, je me sauvais; alors il m’attrapait et me donnait des gifles. Il est méchant, Gougourtha.

N’est-ce pas d’une émotion délicieuse, ce petit récit que je viens de traduire fidèlement, mais sans pouvoir rendre le charme particulier de cette langue baya, si souple, si nuancée, si chantante?

Quand nos porteurs reconnurent le parfum de leur terre et la divine pâleur de leur ciel, leurs faces enfantines s’illuminèrent de tous les bonheurs retrouvés, de toutes les tendresses ressuscitées, et du souvenir des paresses antérieures. Les charmes du sol natal assiégèrent les âmes longtemps navrées, et le soir, autour de la flamme qui tentait le vol tournoyant de sphinxs monstrueux, pendant des heures, on chanta la litanie du retour, lente et monotone, ce thrène harmonieux qu’on ne saurait oublier quand on l’a entendu une seule fois.

Parmi nos Bayas, quelques-uns étaient du village d’Ouannou, situé à quelques lieues de Carnot. Nous arrivions à Ouannou le 9 juin. C’est un tout petit bourg, quelques toits perdus dans la verdure et qui semblent des joujoux d’enfants délaissés. Un enclos en paille tressée recèle cinq ou six cases disposées en cercle autour d’une place de sable fin. C’est le «tata» du chef. La fortune de ce village, ce sont ses bananiers. Ils en font l’unique ornement. Mais la chair de leurs fruits, toujours fraîche, procure une sorte de bien-être capiteux dont aucune caresse ne saurait passer la douceur animale.

Dans le tata du chef, les hommes d’Ouannou retrouvaient leurs femmes, leurs mères, leurs enfants, leurs amis restés au foyer. Ce fut une minute d’intense émotion. J’eus le sentiment de quelque chose d’intime, de profond, d’inexprimable. Les hommes avaient les yeux humides de larmes: des femmes, à genoux sur le sol, baisaient ardemment les mains de leurs fils. Peu de paroles, mais quels gestes ardents et passionnés! Un beau garçon passa; il avait un petit enfant dans chaque bras et son regard allait de l’un à l’autre, béatement. Dans le fond du tata, des groupes s’abandonnaient; des époux, enlacés, se baisaient longuement sur la bouche. Il y avait un peu de gravité dans tout ce bonheur, quelque chose de contenu et de noble dans ces effusions. Il y avait là surtout beaucoup d’humanité, et de _notre_ humanité, toute faite de faiblesse et d’abandon du cœur.

Tout à coup, d’un groupe serré, s’éleva un chant monotone et monocorde, toujours cette même complainte obsédante où l’on dirait que les Bayas ont mis toute leur âme, et son essence la plus intime. Ce fut alors l’expression subite et sans apprêt de la joie. Il y eut une sorte d’exaltation. Deux tambours faisaient rage et aussi cette double cloche en airain, sorte de gong, instrument de musique cher aux Bayas, qui jette, parmi la voix crépusculaire des chœurs, des notes de clarté, doucement mystiques et religieuses.

Les femmes se mirent à pousser des cris stridents et à courir comme des possédées dans toute la longueur du tata. Beaucoup prenaient la précaution de changer le petit paquet de feuilles qui les habille, contre un paquet de feuilles plus gros et plus décent. D’autres venaient se rouler dans la poussière, à nos pieds. Une vieille prit ma main et la baisa avec frénésie... Puis des hommes armés de sagaies, de boucliers, de couteaux de jet firent irruption dans le tata et commencèrent la danse de guerre. Nulle parole ne saurait dire la beauté parfaite de leurs attitudes de bataille. Un genou en terre, le torse et le chef renversés en arrière, la haste haute, ils restaient en arrêt, immobiles comme des statues d’athlète antique. D’un bond, ils se relevaient et sautaient à pieds joints par-dessus leur bouclier tenu dans la main gauche. Et alors ils rampaient, s’avançaient avec des souplesses félines contre l’ennemi imaginaire.

Je ne pense pas que cette danse soit fantaisiste. Les poses des combattants sont hiératiques et apprises. Elles signalent, plus que le caractère guerrier de la race, le sens obscur de la beauté, l’art peut-être inconscient, mais sûrement étudié, de la plastique, de l’harmonie des lignes dans le mouvement. Elles sont un avertissement de ce qui remplace, pour ce peuple baya, notre statuaire immuable et malhabile. Nous ne savons pas goûter la joie parfaite des corps s’ébattant dans de la lumière. C’est là pourtant la seule jouissance esthétique de ces hommes pour qui l’image n’est rien, sans l’étincelle de la vie...

Cependant la musique cessa. Les danseurs et les musiciens sortirent du tata. Les femmes rentrèrent dans les cases. Et, dans les coins, il y avait encore des hommes et des femmes qui s’enlaçaient et s’embrassaient sur la bouche, insatiablement.

VII

Ce soir-là, tandis que le soleil irradiait d’améthyste les bananiers du vieux Ouannou, et précisément jusqu’à l’heure où le disque de la lune devint zénithal, je rêvai profondément. Les coteaux de la Mambéré, où tant de petites âmes ignorées se blottissent et se taisent, m’avaient bien conquis et me retenaient désormais.

Quelques êtres, en dépit de cette volonté arrêtée du baya de défendre la solitude de son intérieur, venaient de se livrer, de nous signaler cela même que nous cherchions si avidement, c’est-à-dire le parfum particulier des âmes, et ce qui demeure en elles d’essentiel et d’éternel... Combien ces hommes étaient près de nous! Quelle identité dans l’amour et dans l’amitié! Que leurs consciences nous sont connues et familières!

Je repense maintenant au paradoxe de Joseph de Maistre.

Paresseux et subtil, menteur et compliqué, sentimental et artiste, sensuel et impudique, dégénéré et ingénieux, vicieux et charmant, tel nous avons rencontré le Baya. N’est-il pas un aboutissant, l’aboutissant d’une série d’hérédités aussi compliquées que les nôtres?

Plusieurs traits nous attestent l’antiquité de la race. Le nom du village de Gougourtha rappelle singulièrement celui du célèbre Berbère, Jugurtha, qui s’illustra dans sa longue lutte contre les Romains. D’autres noms de villages ont des sonorités symptomatiques: Berbérati, Gaza, et bien d’autres. Il faut prendre garde de ne pas s’aventurer trop loin. Mais qui sait si ce peuple n’eut pas des destinées glorieuses? Qui connaît les pays d’où il est venu, les influences qu’il a subies? Qui sait si, dans des temps antérieurs, la splendeur de l’Orient n’a pas ébloui ses yeux, s’il n’a pas eu des Mages et des Christs, s’il n’a pas connu nos douleurs et nos inquiétudes? Et puis plus tard, échoué sur cette terre de sommeil et de mort, écrasé par l’éternelle forêt où rien ne vit, où rien ne vibre, ne s’est-il pas découragé, replié sur lui-même?

Dans les crépuscules toujours semblables des jours égaux, tandis qu’un gros disque fuligineux baissait à l’horizon morne, dans les soirées sans rires et sans chansons, n’a-t-il pas renoncé à la lutte incertaine?

C’est le mystère, hélas! et le grand secret des siècles. Mais ne cherchons pas. Le Baya nous apprend que les joies de la vie sont fugaces et qu’il faut les saisir quand elles passent près de nous. Il nous dit qu’il ne faut pas rêver du ciel et que, seule, l’insouciance animale de vivre rend les heures légères et voluptueuses. Écoutons seulement son conseil. Et alors, en passant le soir dans les villages, tandis que les hommes s’assemblent pour le repas préparé par les mains indolentes des femmes, nous penserons que peut-être l’existence est une chose douce et chère, après tout...

SAMA

I

_Au Nord de Ouantonou._

Comme le soleil déclinait, la terre devint plus noire. Je m’aperçus que des rochers faisaient de fantastiques créneaux sur la colline où nous venions de nous arrêter pour y passer la nuit. Et de grosses outardes se mirent à tournoyer au-dessus de nous, en poussant de longs cris de détresse. Nous avions marché toute la journée. A midi, nous avions rencontré le Lim. La rivière bondissait entre de hautes collines et l’on entendait des bruits de cascades. Puis nous étions repartis vers le Nord-Ouest, dans l’espoir de trouver des hommes, enfin. Pays lamentable, aux hautes herbes indéfinies, sans hommes, presque sans eau, empli de mort. Nous ne savions plus où nous étions. Verrions-nous bientôt des cases, un village? Allions-nous entendre la rumeur de la vie? Où demain nous mènerait-il?

Depuis Ouantonou, c’étaient des plaines, puis des collines, puis des plaines, et partout l’immense désert de la savane. Une tristesse rude, avec un peu de vague inquiétude et de la détresse, me serrait la gorge. Et de la pitié, à voir nos pauvres Bayas, si loin de chez eux, sur la terre hostile. Il me semblait que l’Afrique était une chose immense, informe, indéfinie, meurtrière. Ouantonou! Ce nom revenait à ma mémoire. Il me semblait un nom de détresse et de déroute. Ouantonou! Cela disait la ruine, l’abandon, le froid...

Au sortir d’un col étroit, dans la montagne, nous avions vu des cases, la plupart à moitié détruites, toutes désertes, depuis longtemps désertes. Des fragments de marmites jonchaient le sol. Trois pierres en triangle marquaient un ancien feu. C’était Ouantonou.

Puis, la montagne descendait brusquement vers la Mbéré, le grand fleuve qui coule là-bas, vers le Tchad lumineux. Mais on ne voyait rien et le village émergeait d’un océan de brouillard, perdu parmi les roches, comme un nid d’aigles dans les Andes. Nous sommes descendus vers la rivière, et nous avons marché...

II

Les Bayas sont couchés sur le sol. Cercles noirs autour des feux qui s’éteignent, dans la nuit sombre. Quelques-uns dorment. D’autres sont là, immobiles, étendus sur le dos, les yeux ouverts. Tout à coup, un chant s’élève, et il emplit mon âme à en mourir. O le souvenir de cette obsédante lamentation! Son endormante tristesse! Il n’y a pas de paroles à cet air. C’est une gamme en mineur qui commence haut, par une note éclatante, et s’achève en sourdine, par une note traînée et basse, comme un soupir de détresse. Ceux qui chantent s’arrêtent subitement, et d’autres reprennent, avec des voix lasses et blanches qui font mal.

Un homme est à mes pieds près d’un feu solitaire. Je le reconnais: c’est Sama. Il ne chante pas et semble ne rien entendre, couché sur le côté, un coude sur la terre, ses yeux semblables à deux pierres dures perdues dans le vide.

C’est un enfant, Sama. Comme sa pose est gracieuse et délicate! Il est tout nu; son corps est mince, comme celui des Adonis antiques. Sa face me plaît infiniment; il n’a pas le nez épaté et la lèvre lippue, selon l’idée que l’on se fait des noirs en France. Il a deux grands yeux énormes, toujours ouverts, presque immobiles. Je le regarde longtemps; je voudrais épier tous ses gestes. C’est si peu, un «sauvage», et je suis si loin de lui! Il est pour moi un mystère que jamais je ne déchiffrerai...

Il se soulève pour mettre quelques branches dans le feu. Sa figure, parfaitement ovale au-dessus de son cou trop long d’adolescent, s’illumine tout à coup à la flamme ranimée. Puis il se recouche, tandis que la chanson baya s’égrène dans la nuit, plus lente, plus lasse encore que tout à l’heure. Alors une grande pitié m’envahit. Comment! il porte une caisse, ce gamin; il fait nos rudes étapes avec une caisse sur la tête, ce petit être si fin, aux gestes si purs; il fait ce dur métier, sans révolte et sans murmure. Quelle misère et quelle tristesse!

Je lui dis en baya:

--Sama, tu ne porteras plus; demain, tu prendras mon fusil et tu marcheras avec moi.

Sama se tourne vers moi. Ses grands yeux me regardent dans la pénombre et il sourit doucement en montrant ses deux rangées de dents blanches et saines.

III

Le bagage de Sama: une natte roulée, un petit arc, un carquois en paille tressée et une petite cithare à deux cordes faite avec une vieille calebasse.

Sama laisserait bien sa natte et son arc et ses flèches pour conserver ce petit «bandjo» qui lui rappelle Beylou, son village, perdu dans la verdure, là-bas. Car Sama n’est pas très guerrier, et il aime son pays. Que lui importent les Boums, les Lakas? Ce sont des sauvages, dit-il. Il ne les connaît pas et ne veut pas les connaître. Seulement il me parle de Beylou qui est puissant et possède beaucoup de femmes, beaucoup de cabris. Rien ne l’étonne et jamais il n’admire. Que lui font les pays nouveaux et les manières des blancs? Retrouvera-t-il, quelque part, ses cases de chaume, et sa vieille «nana» et les petites «boukos»[3] de la Sangha! Sama est maintenant mon ami; il ne me quitte plus; il est content de porter mon fusil. Sur le sentier, Sama chemine près de moi; nous causons. Quelquefois, il rit et cela nous rapproche un peu, parce que nous rions pour la même chose, lui et moi, lui si différent de moi, si loin de moi... Ami Sama, petite bête si jolie, petite âme si simple et si compliquée, que je voudrais connaître, savoir toute ta vie, tout ton cœur, et tes pensées!

[3] _Nana_, mère. _Bouko_, femme.

Sama me fait oublier la tristesse morne de cette plaine interminable, et toute la misère humaine de cette colonne perdue dans les solitudes de l’Afrique. Oublier? non, mais toutes ces misères, tressées ensemble par la pitié, font, dans le désert mauvais, de la force, de la beauté, de la tendresse...