Terres de soleil et de brouillard
Part 12
Ce peuple si pratique s’est détourné brusquement de sa voie séculaire; lui qu’on ne secouait de sa prospérité égoïste qu’avec les idées de religion et de liberté, n’est plus épris que de faste et de grandeur; une orgueilleuse folie a passé sur les têtes et la nation a absolument perdu son équilibre.
Aux grilles qui entourent la National Gallery, par le plus étonnant des contrastes sont suspendues de grandes pancartes, telles qu’on en voit dans les écoles, et où figurent les différents corps de cadets de marine et d’infanterie, et tout autour de ces images sont énumérés les avantages du service de la reine. De pauvres gamins au teint pâle contemplent, déchiffrent et iront échanger leurs sordides guenilles pour de jolis et nets uniformes. Il faut dire qu’en ce pays l’uniforme, en soi, n’a eu pendant longtemps qu’un prestige mitigé; «le soldat de la reine» en ses beaux atours n’était pas admis dans la plupart des auberges de villages; on se méfiait fort de lui; et étant donnée la façon dont se recrute l’armée, cette crainte n’était peut-être pas chimérique. Les sergents recruteurs sont là, flânant dans Trafalgar square, gaillards, grands, bien portants, comme du lard dans la souricière pour amorcer les pauvres gars aventureux, besogneux ou misérables: on passerait des heures à les observer dans leur jeu un peu tragique. Sur un coin de trottoir de la grande place, ils arrivent les uns après les autres, en tunique rouge ou bleue, ou blanche; galonnés, médaillés, astiqués à la perfection, le jarret tendu, les reins cambrés, les épaules effacées, la tête haute et la moustache victorieuse, ils vont et ils viennent leur badine à la main, dévisageant les pauvres hères qu’une attirance mène là, un peu comme des filles dévisagent le passant, ils ont des tactiques silencieuses tout à fait curieuses; enfin on les voit s’arrêter, et entre ce bel animal humain, étrillé et actif, et quelque maigre et famélique loqueteux s’engage un dialogue: le sergent, l’air presque indifférent, casseur plus qu’autre chose, et les autres, humbles, curieux, avides, hésitants; souvent la proie s’échappe: j’en ai observé deux qui s’en allaient en riant, ayant l’air de se féliciter; mais à toute leur expression je parie qu’ils y sont revenus, et ma foi, pour ce qu’ils devaient faire à Londres, ils seront peut-être mieux aux Indes ou ailleurs. Quand le marché est conclu, quand l’homme enjôlé a accepté le _shilling_ du roi que le sergent lui met dans la main, il est devenu sa chose, et on les voit partir épaule à épaule pour le dépôt des conscrits qui est tout proche. Il y a là évidemment une large satisfaction à donner aux instincts chasseurs de l’homme, et je suis persuadé que le sergent recruteur a tous les sentiments d’un sportsman et déteste rentrer bredouille. L’idée inouïe de s’engager ne peut venir à aucun fils de famille, sauf en temps de guerre et dans des conditions exceptionnelles.
Il est assez curieux de constater l’espèce de transposition du sentiment patriotique qui s’opère: il va s’extériorisant, l’amour de la «petite île» cédant à une sorte de passion pour le mythe de la «plus grande Bretagne» (_Greater Britain_); le roi lui-même, a donné une sanction à ces aspirations en ajoutant la dénomination de souverain de la «plus grande Bretagne» à ses autres titres. Mais malgré ce délire momentané des grandeurs, le sens pratique de la race se retrouve dans une des manifestations les plus sympathiques du génie anglais, celle de ses caricatures politiques dont l’importance et l’influence sont réelles.
Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans _Punch_; on y trouve cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la blague dissolvante!
J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de l’année terrible,--une France la tête couronnée, le bras menaçant, tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse et fière... et une _Commune_ toute rouge de sang, et l’empereur germain, entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!
Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur de l’espèce humaine;--là, point du tout, et ce sera l’honneur de l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot profond: «_Il est très mauvais de penser._» Il n’y a qu’à voir où mène le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines conséquences?--L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient un fléau.
Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois mots symboliques pour les enlever et les retenir. _Imperium et libertas_ est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans sa brièveté sommaire.--J’ai assisté au grand meeting annuel de la «Primrose League», ce qu’on appelle _the grand Habitation_. Le vaste théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les loges--le théâtre a la forme des théâtres italiens--étaient ornées de primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces distinctions.
La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque _Balfour_, chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il remplit avec un prestige toujours croissant.
Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le _God save the Queen_, qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en chœur par ces milliers de voix, que le _chancelier_ de la «Primrose League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme pour englober dans l’appel de son regard _tous ceux_ qui l’écoutent; la voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et les trois _cheers_ qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.
XI
L’HÉRITAGE DES SIÈCLES
Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui, après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.
L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles, mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.
Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en Angleterre.
A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays, prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.
Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement observé. A l’Hôtel de Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries, mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense, composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales étaient célébrées en même temps.
Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle, précédée d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas commencée d’hier.
Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.
Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de refuge que dans les «Priest’s hole[P]» cachettes ménagées avec une extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la majorité qui gouverne l’opinion n’appartiendra plus aux fanatiques d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques à gauche, et les _religions de fantaisie_ en arrière.» Du moins chacun avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que peut-on raisonnablement demander au delà?
On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession, le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle, etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux qui relèvent presque des punitions édictées contre les coutumes catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.
On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement nécessaire de faire peau neuve.
Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour entrer dans les ordres excluait et exclut tout recrutement démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les _livings_ (cures) étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle; la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure, mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»--ce qui répond aux vicaires--est réelle; l’un d’eux dernièrement échouait dans un «work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la tendance des clergymen est _de donner trop d’importance au côté religieux de la vie_. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants, il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.
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Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain, endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus militants, ou bien l’édifice sombrera sans fracas, s’enlisant dans le sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur les ruines.
Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi Édouard VII est le chef, possède des religieux _Franciscains_ et _Bénédictins_, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre de prodigieux changements.
Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde s’annonce.
La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures caractéristiques du naturel anglais.
L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.
Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la lutte de deux camps de _cricketers_. Or, le cricket est un jeu qui n’en finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de l’Afrique du Sud. Il affirmait que la grande majorité des Anglais, le Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une _colonie hollandaise_, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des malheurs eussent été évités.
Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.
Au XVIIᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre, l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes a totalement disparu.
La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé pendant son absence au Transvaal. Le _co-respondent_ était riche, et une somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé; il crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme, afin de lui assurer une situation indépendante.
Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.
Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force. Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un privilège viril.
XII
LE ROI ÉDOUARD VII