Terres de soleil et de brouillard

Part 1

Chapter 13,645 wordsPublic domain

TERRES DE SOLEIL

ET DE

BROUILLARD

DU MÊME AUTEUR

LEURS EXCELLENCES 1 vol.

MYLORD ET MILADY 1 --

COMPROMISE 1 --

MADAME D’ÉPONE (_Ouvrage couronné par l’Académie française_) 1 --

L’IRRÉMÉDIABLE 1 --

A LA DÉRIVE 1 --

NOTES SUR LONDRES (_Ouvrage couronné par l’Académie française_) 1 --

JEUNES MADAMES 1 --

JOUG D’AMOUR 1 --

LES ÉPOUSEURS 1 --

LETTRES D’UNE AMOUREUSE 1 --

L’OMBRE 1 --

PETITS ET GRANDS 1 --

UNE IMPASSE 1 --

COMME LES AUTRES 1 --

RETOUR DU FLOT 1 --

_Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège, le Danemark et la Hollande._

BRADA

TERRES DE SOLEIL

ET DE

BROUILLARD

PARIS FÉLIX JUVEN, EDITEUR 122, RUE RÉAUMUR, 122

TERRE DE SOLEIL

I

PAYSAGES ET MŒURS DE TOSCANE

_L’acqua che tocchi dei fiumi è l’ultima di quella che andò e la prima di quella che viene. Così il tempo présente._

LEONARDO DA VINCI.

(L’eau qu’on touche dans un fleuve est la dernière de celle qui s’écoule et la première de celle qui arrive. Ainsi le temps présent.)

Il n’est pas la même heure en Italie qu’en France. Quand de tous les campaniles sonne, à l’instant du coucher du soleil, l’_Ave Maria_ du soir, le jour qui s’achève atteint sa vingt-quatrième heure et un autre jour commence, dont la première heure se lève avec la nuit! Il semble bien, en effet, qu’il est ici à la fois et plus tôt et plus tard. Mais sûrement l’heure est autre.

Massimo d’Azeglio, dans ses _Mémoires_, raconte qu’au temps de sa jeunesse les Romains avaient pour habitude d’aller dans le monde toujours trois heures après l’_Ave Maria_, sans s’occuper du changement apporté par les saisons à l’heure réelle: au moment actuel, pour bien des choses, c’est encore l’heure de l’_Ave Maria_ qui fait la règle, et ce n’est point du tout l’heure moderne.

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Cette terre est vieille, mais de la vieillesse immortelle des dieux qu’elle abrite; le sol est encore fumant, rien n’a rompu la tradition du passé: il existe, présent et militant, même pour le menu du peuple; cette communion continuelle avec le passé imprime à la vie moderne un caractère tout particulier et comme une autre signification. Aussi, il est impossible d’apprécier et de juger sainement l’Italie d’aujourd’hui si on ne connaît l’Italie d’autrefois. Il ne faut pas oublier combien longue et ancienne est ici la tradition humaine: le vieux chroniqueur Villani, qui, au XIVᵉ siècle, écrivait l’histoire d’une façon si délicieuse et si personnelle, a soin de nous apprendre que Fiesole fut le premier lieu d’Europe où s’établirent les petits-fils de Japhet; et il abonde en détails sur le roi Attalante, qui, à la sortie de la tour de Babel, s’en vint, sur les conseils de son astrologue Apollino, fonder une ville sur cette colline, au-dessus de laquelle brillent les constellations les plus propices aux mortels, de sorte que les habitants de cet heureux site naissent avec plus d’allégresse et de force naturelle qu’en aucun lieu du monde. Cette sorte de filiation directe avec Enée fait une race plus claire, si l’on peut s’exprimer ainsi, n’ayant jamais connu les obscurités des temps primitifs des races du Nord.

La terre toscane est donc de justice la première qu’il faut étudier en Italie. L’homme ici paraît se rapprocher beaucoup plus du type réel et naturel de l’humanité: voluptueux et plutôt cruel; la civilisation semble ne l’avoir pas encore déformé, et on est frappé partout de la joie de vivre qui se lit dans les yeux; le goût de la vie est encore incorrompu, et c’est peut-être pour l’individu le don par excellence.

Il n’est pas question ici de chercher ce qui fait les États puissants et prospères; j’ai idée que la nature, cette grande dévorante, ne s’en soucie pas; elle veut seulement que ses enfants vivent et accomplissent avec joie les actes qu’elle ordonne. Dans les pays du Nord, l’amour devient de plus en plus une chose triste; à mesure que nous atteignons une espèce de lucidité maladive, le fait de s’unir à une autre créature, celui de transmettre la vie, cesse d’être l’impulsion suprême de l’homme, qui lui donne dans la joie le plein sentiment de lui-même et de sa force.

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Il ne paraît pas ici que la vie ait très sensiblement changé depuis cinq cents ans; l’armature qui soutient l’édifice social est encore intacte; et tout le courant de l’existence en reçoit l’empreinte.

Physiquement, chez l’homme du moins, la race est plutôt contemporaine de celle des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Si, en France, on compare les portraits de cette époque aux hommes qui nous entourent, on constatera aussitôt l’immense modification advenue dans l’apparence extérieure: la race, lourde d’aspect, aux visages ronds, aux corps disposés à l’embonpoint, était modifiée dès le siècle dernier, et ce siècle-ci a vu l’avènement d’un type tout autre. Ici, au contraire, on retrouve continuellement dans les rues les corps et les visages que reproduisent les anciennes fresques et les anciennes statues: la tête ronde, les gros yeux, les barbes luisantes, les ovales courts, les structures lourdes. Le long effort du passé pour maintenir en faisceaux intacts les classes et les castes semble avoir réussi à conserver l’aspect extérieur particulier à chacune d’elles.

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Un massif chanoine, que je voyais l’autre matin sur les marches du dôme, représente le type même de ce cardinal qu’on voit au Pitti, magnifique et monstrueux dans son embonpoint énorme, avec un visage fin et sensuel: et voici un moine, le visage glabre, la tête en poire, la bouche large, les épaules hautes, le corps châtié, qui a son portrait sur les fresques de Santa-Maria-Nuova, peintes il y a six cents ans. Quand, le vendredi, sur la place de la Signoria, on circule au milieu des métayers venus de tous côtés, il est curieux d’observer combien peu de visages ont la moindre ressemblance avec les animaux: les traits, sans être beaux, sont nets et creusés, les figures ont une certaine noblesse inconsciente; beaucoup de ces hommes de la campagne, surtout parmi les vieux, se rapprochent du type que nous appelons par convention le type sacerdotal, et qui est souvent celui des races simples, par exemple de nos Bretons.

C’est qu’en vérité l’homme intérieur est resté très sensiblement le même, et continue à vivre avec une certaine lenteur. L’ambiance, qui influe si fort sur l’être humain, a retenu ici le caractère du passé, car l’Église a tout imprégné, âmes et mœurs: l’Italien a été fait par elle, et, n’envisageât-on l’Église que comme le système politique le plus achevé, ou comme l’école de philosophie la plus élevée, étudier son influence n’est pas moins d’un intérêt profond. Les églises abondent dans les villes italiennes: dômes vastes et magnifiques, chapelles closes, ardentes d’or et de peintures, et c’est là un fait non pas seulement matériel, mais d’une importance morale capitale. Il n’y a qu’à entrer dans ces églises, y demeurer un peu, pour se rendre compte qu’en Italie, sous quelque régime que ce soit, par le fait de l’action catholique toujours militante, a existé et existe la plus admirable des démocraties, en même temps que la plus puissante des aristocraties. Le pauvre, l’humble, la femme ignorante ont dans l’église la véritable maison commune, celle où ils peuvent venir penser en paix et se reprendre à vivre. Le côté le plus cruel peut-être de notre existence moderne, telle que l’a façonnée la lutte féroce pour la vie, est l’absence de trêve et de pause! Les grands maîtres de la vie spirituelle, qui étaient des sociologues de premier ordre, ont compris l’impérieuse nécessité pour la créature fatiguée de fuir quelquefois ses proches, de se recueillir et de se taire, de s’appartenir dans une solitude qui, en se remplissant de la pensée d’une présence occulte et bienfaisante, devient consolante. Pour moi, j’avoue que je ne sais ce que signifie le mot de «superstition», ni où elle commence, ni où elle finit; le culte le plus dépouillé de formes extérieures me paraît tout aussi entaché de superstition (en ce qu’elle est crainte et respect d’un être invisible) que la plus matérielle et la plus humble des manifestations de piété d’une paysanne italienne; et le culte en esprit et en vérité me semble précisément celui que rendent ici les pauvres et les ignorants.

Ce qui frappe d’abord et avant tout dans les églises italiennes, c’est l’extraordinaire liberté de chacun, non pas liberté dans le sens de licence, mais dans celui qui réserve l’initiative personnelle entière. Chacun prie ou se recueille à sa guise, sans se soucier du voisin; l’intention chez tous, très certainement, est de s’unir par la présence au mystérieux sacrifice qui s’offre à l’autel; mais l’église est aussi un lieu de repos, où, au milieu des suggestions des choses d’art, du noble déploiement des offices, les humbles et les simples viennent chercher une halte. Cet acte seul, ne durât-il qu’un quart d’heure, ne fût-il accompagné d’aucune autre méditation intérieure, distingue déjà sensiblement l’homme de la brute.

On ne peut, je crois, exagérer l’importance sociale qu’il existe un lieu ouvert, et fréquenté par tous, où, sans effort d’un côté, ni condescendance de l’autre (ce qui est l’humiliation suprême), les hommes entre eux se trouvent réunis sur un pied d’une entière égalité: le pauvre se tient au premier rang et son attitude ne marque ni gêne ni respect de son voisin quel qu’il soit,--il est chez lui. Les églises italiennes ne connaissent heureusement pas les arrangements de chaises et de prie-Dieu, ni de barrières bien défendues; les grandes nefs vides sont à tous, et pour moi le spectacle d’une messe dans une église italienne est d’un intérêt puissant. Il y a là des personnes de tous les âges et de toutes les classes, beaucoup de vieux, heureusement extasiés, s’appuyant aux balustres des autels, des femmes à genoux se pressant autour du prêtre et le touchant presque; les gens du peuple sont mêlés à la petite bourgeoisie prospère et bien vêtue. Personne ne se croit appelé à se donner un air spécial, les figures conservent leur expression naturelle, ou bien prennent tout simplement celle d’une méditation tranquille; il y a des attitudes de prière d’une simplicité et d’une sincérité indiscutables, des agenouillements d’une humilité réelle, mais tout cela sans façon, pour ainsi dire; l’extrême bon sens de cette race lui a fait comprendre que le meilleur hommage qu’on puisse rendre au Créateur n’était peut-être pas celui d’une attitude de convention. Les gens se reconnaissent et s’abordent avec un sourire. Il me semble qu’il y a là une entente de la prière extrêmement supérieure à celle qui en fait un acte de contrainte pour soi-même, en même temps que de presque hostilité vis-à-vis du prochain. En présence de ces assemblées de fidèles, il est impossible de se défendre d’une réflexion qui, au premier abord, peut paraître paradoxale: c’est que la _liberté de conscience_ a engendré le formalisme. Les sectes dissidentes protestantes sont arrivées à l’extrême limite de l’intolérance et des contraintes extérieures, tandis que la liberté est au contraire avec ceux qui ont accepté un dogme formulé, l’ont adapté à leur personnalité comme un vêtement toujours porté et auquel on ne pense plus.

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Plus on voit ce peuple de près et intimement, plus on reste convaincu qu’il est demeuré intangible dans son essence, tout plein des mêmes passions qui agitaient ses ancêtres, et que les modifications apportées par le temps sont surtout superficielles. On sait la prise et la force des factions dans les anciennes républiques, l’ardeur furieuse avec laquelle le peuple s’y jetait, le besoin de lutte sociale qui était sa vie même. Ces instincts se réveillent à la moindre occasion. En voici un exemple. Il y a quelques années on procédait à l’achèvement du dôme à Florence; deux ordres d’ornementation: l’un dénommé Basilicate, l’autre Tricospidale, furent proposés et soumis au choix des citoyens, et, aussitôt, la ville se divisa violemment en partis rivaux, on s’abordait en se demandant auquel on appartenait, c’était le sujet de tous les entretiens, et certes, il aurait fallu peu de chose pour que _Basilicati_ et _Triscospidali_ en vinssent aux mains. Le Florentin du XVᵉ siècle ne revit-il pas là tout entier dans ce simple épisode d’une restauration architecturale?

Avec une race aussi impressionnable que celle-ci, le refuge et le calme de l’Église sont d’une utilité pratique indiscutable; on se figure aisément de quel prix devaient être ces asiles de paix, dans les temps agités où la guerre civile sévissait souvent dans les rues; le jour, c’est le repos et le silence; le soir, à l’heure de l’_Ave Maria_, tout est douceur et mystère, et de toutes ces choses l’âme a un infini besoin.

On ne connaît vraiment une créature humaine que dans la souffrance et la douleur: alors le véritable visage se découvre; de même, peut-être, pour étudier une race vaut-il mieux commencer par essayer de comprendre ce que sont ses pauvres et ses humbles d’esprit. Pour qui observe sans préventions ce peuple toscan, une des choses qui étonne et qui va peut-être plus à l’encontre des idées préconçues est la totale absence d’obséquiosité qui le distingue. Il faut avoir vu l’Angleterre et le nord de l’Allemagne pour savoir ce qu’est l’obséquiosité des inférieurs, et quelles formes multiples elle peut prendre. Ici, dans ce milieu si singulièrement identique à lui-même, elle n’existe pas; en cela et en tant d’autres choses encore vivantes, l’héritage viril des vieilles communes guelfes a laissé sa marque. Cosme de Médicis, «père de la patrie», dont le souvenir est encore si présent, procédant au dénombrement des siens, compte tant de _bocche di casa_: maîtres et serviteurs sont confondus; chacun, individuellement, faisait partie d’un ensemble, et cet ensemble laissait une place à chacun. Selon la définition de l’historien anglais Froude, tout homme devait occuper sa place et n’était pas libre de faire autrement. Hier encore, toutes les anciennes institutions sociales étaient debout, et, en les déblayant pour en substituer d’autres, on n’en a pu effacer les traces: les résultats moraux qui en découlaient sont demeurés, et les institutions nouvelles en ont été pénétrées et modifiées.

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Je ne suis pas tout à fait certain que les lois équitables et justes amènent toujours le meilleur résultat au point de vue du gain et de la prospérité d’un pays; d’autres lois secrètes régissent ces choses. Mais, au moment où la question sociale prime toutes les autres, où la répartition plus équitable des biens de la terre s’impose comme un problème brûlant, il n’est pas indifférent d’étudier de près comment, il y a six cents ans, cette question avait été résolue ici, et comment cette solution s’adapte aujourd’hui à notre vie moderne.

La _mezzeria_ (métayage) toscane est demeurée ce qu’elle était au XIVᵉ siècle, et paraît, dans son ensemble, se rapprocher, autant que l’imperfection humaine le permet, d’une égale justice.

On peut bien penser qu’il n’est pas indifférent d’être né dans un de ces palais magnifiques qui subsistent encore intacts dans les villes italiennes, d’y avoir été élevé, de se sentir relié si directement à la vie des siècles écoulés. Ce serait une grande erreur que de regarder la noblesse en tant que caste comme une chose évanouie; elle existe encore très forte, mais une sorte de sagesse, fruit d’une civilisation avancée, a corrigé dans sa forme les excès qui pouvaient résulter de cette supériorité d’une partie de la nation sur l’autre. Je regardais dernièrement, sur la voûte du vestibule d’une de ces belles villas si nombreuses dans cette Toscane fertile, la représentation de cette même habitation peinte il y a trois cents ans par un élève de Raphaël; l’extérieur est à peine changé, et l’on peut tout autant ajouter que les relations qui existent entre le propriétaire d’aujourd’hui et ses paysans sont exactement les mêmes qu’elles étaient alors.

Dans cette terre féconde, où abondent le blé, l’huile et le vin, la propriété rurale ne revêt jamais cet aspect presque stérile dans un certain sens, qui provient de l’extension immodérée de parcs uniquement disposés pour l’agrément.

La part faite à la culture de luxe est restreinte; le mot italien _ameno_, dont les anciens écrivains caractérisent souvent les villas, convient admirablement à en rendre l’aspect vraiment plaisant, doux et riant; et pour moi, j’aime infiniment cette familiarité du champ proche de la maison du maître. Car la première condition essentielle pour que la _mezzeria_ donne son maximum d’avantages moraux et matériels est la présence du propriétaire sur sa terre, le lien qui l’unit à ses métayers est vraiment un lien familial: protection d’un côté, respect de l’autre; les intérêts sont identiques, tout en attribuant à chacun, selon sa force et sa capacité, sa part de responsabilité et de risques.

Le baron Ricasoli, qui était un très noble esprit, disait «que lorsqu’il se trouvait parmi ses métayers, il se sentait un homme libre au milieu d’autres hommes libres». En effet, l’association qui unit le propriétaire et le métayer est une société d’égaux: l’un donne la terre, l’autre le labeur, et tout se partage. Jusqu’à ces derniers temps, il n’existait aucun contrat écrit. Tout était verbal, tout était basé sur une bonne foi réciproque, et néanmoins, avec ces contrats libres, il y a certains _poderi_[A] occupés par les mêmes familles depuis le XIVᵉ siècle, et en général ils se transmettent comme un héritage.

Toutes les charges matérielles incombent au maître; il entretient les _poderi_, il paie les impôts, il achète les bestiaux, il fournit les instruments de travail et les chariots, il pare à toutes les éventualités; mais sa responsabilité s’étend encore au delà de ces charges déjà lourdes: le droit de vivre est reconnu par une loi non écrite, mais toujours observée comme un droit sacré; la famille du métayer _doit_, coûte que coûte, être pourvue du nécessaire; si, par suite de mauvaises années, ce nécessaire manque, le maître est tenu à des avances d’argent sans intérêts. Il est vrai que, pendant les années prospères, le métayer laisse presque toujours entre les mains du maître, une somme à lui et n’en reçoit pas non plus d’intérêts; par le fait, la situation du métayer est plus avantageuse que celle du maître, lequel n’a que la moitié de tous les profits et de beaucoup la part la plus hasardeuse et la plus onéreuse à supporter. L’honnêteté et la confiance sont le fond même des rapports entre le propriétaire et ses métayers, et il est de l’intérêt du métayer de ne point trahir cette confiance, car il s’expose à perdre son _podere_, le contrat qui le lui cède étant révocable chaque année; mais il est également de l’intérêt du maître de bien choisir ses métayers et de les garder; des liens s’établissent qui se continuent de génération en génération, il se forme une sorte d’égalité entre le maître et le serviteur; et on a vu des métayers tutoyant leur maître, représentant d’une des plus illustres maisons toscanes.

Une fois en possession, les métayers ont une position qui ne cède en rien en dignité et en importance à celle de n’importe quel fermier libre, et c’est l’organisation particulière de la famille du métayer qui est le trait saillant de l’institution en Toscane, et la distingue d’autres qui lui ressemblent.

Le métayer en chef s’appelle _capoccia_ et son rôle a toute la grandeur de la paternité antique. Il est le seul maître et commande d’une façon absolue; il est de son avantage de pouvoir se passer de bras salariés qui seraient à sa charge, et, par conséquent, une famille nombreuse est pour lui un profit et un bienfait; mais ses fils, arrivés à l’âge d’homme, et même mariés, ne reçoivent de lui que le logement, la nourriture et les vêtements: toute somme d’argent, quelle qu’elle soit, doit être rapportée au _capoccia_, dont l’autorité n’est jamais discutée. Le soin de la nourriture appartient à la _massaia_, qui est pour les femmes ce que le _capoccia_ est pour les hommes; c’est elle qui reçoit le gain des femmes et donne à ses filles et à ses brus ce qu’elle croit bon. _Capoccia_ et _massaia_ sont les pierres angulaires de la _mezzeria_; néanmoins il n’est pas obligatoire que le père ou la mère de famille soient invariablement _capoccia_ ou _massaia_, ils sont choisis et nommés par le maître seul, qui désigne ceux qu’il juge le plus aptes à en remplir l’emploi. Il arrive, par exemple, que le père devenant vieux, un fils est nommé _capoccia_, et souvent ce ne sera pas l’aîné; parfois une belle-fille sera préférée pour _massaia_ ayant plus d’ordre ou d’entente que la femme du _capoccia_, et tout cela est accepté sans murmure ni difficulté; l’obéissance se transfert à celui qui commande.

Mais avec les responsabilités se développent les meilleures qualités protectrices et familiales; le paysan s’attache passionnément à la terre qu’il cultive et fait tous les sacrifices, pour que le _podere_ demeure dans la famille. Obéissant au même esprit qui vouait autrefois les cadets au célibat (chaque _podere_ ne pouvant nourrir qu’un certain nombre de personnes), il arrive que les frères, sauf un seul renoncent à se marier. Aujourd’hui les propriétaires découragent cette coutume pour des raisons de moralité faciles à apprécier, car le patronage du maître est non seulement matériel, mais moral, et il est de toute importance qu’il l’exerce consciencieusement. Un maître intelligent, en allant au-devant des besoins de ses métayers, en veillant à leur bien-être, en les plaçant dans des conditions d’existence qui leur permettent de donner leur maximum d’effort, voit s’accroître la valeur de ses terres et augmenter ses revenus, sans jamais avoir à penser que sa prospérité est faite de la souffrance de ceux qui fécondent sa terre; car, au contraire, elle témoigne de la leur, et le labeur, garanti contre les risques indépendants de la volonté du travailleur, apparaît ce qu’il est en effet, purement rémunérateur.

Le métayer se rend compte que l’intervention du maître est toujours dans l’intérêt mutuel, et aucun esprit d’hostilité systématique ne peut exister entre eux; au lieu de regimber contre les conseils, le métayer les accueille volontiers, d’autant qu’il n’a pas de risque à courir, et que de plus il est dédommagé pour tout travail extraordinaire, les intérêts de la culture en elle-même sont donc sauvegardés. Un même propriétaire possédera peut-être vingt ou trente _poderi_ formant un magnifique ensemble de propriété rurale, et cependant, par son organisation spéciale, elle conciliera les avantages de la grande propriété avec les bienfaits de la petite culture. Tous ces _poderi_ sont dispersés dans le périmètre de la _bandita_ dont l’étendue est indiquée par, de loin en loin, un poteau, portant le nom du possesseur, dont l’écusson, peint en couleurs claires, s’étale aux façades des _poderi_.

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