Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Chapter 9

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Les Américains n'ont pas le temps de penser; du moins savent-ils profiter de ce que nous trouvons pour eux. Quel pays a fait faire plus de progrès à la lumière électrique que la France? Cependant, à peine l'employons-nous, tandis que, en Amérique, elle est devenue, dans bien des cas, l'éclairage indispensable.

Quoique Saint-Jean soit une ville anglaise, elle ressemble beaucoup, sous certains rapports, à ses voisines du continent.

Il est vrai qu'il n'y a ni théâtres, ni promenades publiques, ni musiques dignes de ce nom; il est vrai que les voitures y sont de formes surannées, qu'on n'y trouve que des meubles du mauvais goût le plus parfait; en un mot, qu'il n'y a rien pour les gens du monde et rien pour les artistes.

Seulement, le peuple de Terre-Neuve est composé de pêcheurs, la société de négociants, et tous les perfectionnements relatifs à la pêche et au commerce, vous pouvez les y aller chercher.

Vous trouverez que cette ville, bâtie de bois, possède un dock, à peine achevé d'après un nouveau système, et où les plus grands navires du monde peuvent être reçus.

Avant de quitter le port, jetez un regard sur le gréement des goëlettes. Leurs câbles ont été fabriqués dans une corderie voisine de Saint-Jean, et qui, en 1883, à l'Exposition internationale des pêcheries, a obtenu à Londres une médaille.

Prenez garde, la nuit, en suivant les rues non pavées et à peine éclairées, de vous heurter contre les poteaux des téléphones.

Évitez aussi ceux du télégraphe qui se débandent à travers pays, le long de routes où ils n'ont jamais rencontré de cantonniers.

Si vous êtes en voiture, faites attention aux poteaux indicateurs du chemin de fer. Ils vous avertissent que la voie ferrée coupe la route à cet endroit-là. Ce sont les seuls garde-barrières qu'ait institués la Compagnie.

Du reste, si cela vous convient, vous pouvez à votre aise vous promener le long des rails. Rien n'en défend l'accès, pas plus dans les champs que dans les rues de la ville qu'ils traversent entre deux maisons. En remontant la ligne, vous finirez par aboutir à un hangar en planches. Vous vous demanderez peut-être pourquoi les trains s'arrêtent là? Eh! parbleu! c'est la gare.

N'allez pas croire que c'est un chemin de fer pour rire, au surplus voici son histoire.

Le premier projet date de 1875. Son auteur, ingénieur en chef des chemins de fer du Canada, avait pour objectif la création d'une voie de correspondance plus rapide entre l'Angleterre et l'Amérique. Il proposait une ligne de steamers de grande marche, ne portant que la malle, les passagers et les colis de grande vitesse. Ces paquebots iraient de Valentia (Irlande) à Saint-Jean de Terre-Neuve. Là on débarquerait pour traverser l'île en chemin de fer, jusqu'à la baie Saint-Georges. Une correspondance, par steamers, serait créée entre ce point et Shippegan, dans la baie de Chaleur, d'où un tronçon irait rejoindre les réseaux canadiens et américains. Suivant cet itinéraire, la traversée ne devait point dépasser quatre jours, et le voyage entier de Londres à New-York serait de sept jours.

En 1878, le projet n'ayant pas reçu d'exécution, M. Whiteway,--en mal d'ambition,--résolut de pousser l'affaire et sa fortune, dans la Législature de la colonie.

Battu en brèche par de puissants adversaires, il pensa se rendre populaire en se lançant dans la voie du progrès. Il y avait beaucoup à faire dans ce sens, et entreprendre était déjà réussir. Une fois qu'on eut résolu de faire autre chose de l'île de Terre-Neuve qu'une simple station de pêche, il fallut songer aux moyens propres à attirer des émigrants et à leur donner la faculté d'exister. Les pêcheurs avaient beau gagner de l'argent par leur industrie, ils n'en étaient pas moins misérables pendant une partie de l'année, forcés par l'hiver à rester oisifs.

Plus que toute autre, la création d'un chemin de fer parut bonne à parer à ces inconvénients.

En effet, il traverserait un pays désert où il y aurait des terres à cultiver, des forêts à exploiter. Dans le centre de l'île la température était moins rigoureuse, l'agriculture pouvait obtenir des résultats, tout au moins par l'élève du bétail. Il y avait aussi des terrains miniers dont l'exploitation ne pouvait se faire, faute de débouchés. Les domaines de la couronne seraient distribués en concession à ceux qui voudraient s'y établir et cultiver.

Au lieu d'attendre l'appel d'une population établie, c'est au contraire le railway qui prend les devants pour l'engager à venir et à se grouper autour de lui.

Et l'on devait compter que le sifflet de la locomotive serait entendu par des milliers d'émigrants, et qu'enfin Terre-Neuve deviendrait un véritable pays comme les autres.

Tel est le plan général de la politique qu'on a appelé «politique du progrès» et qui est celle du gouvernement actuel de Terre-Neuve.

À ces séduisants discours le «new-party», ennemi de M. Whiteway, répondait en assurant qu'il n'y avait ni forêts, ni terres cultivables dans l'intérieur pas plus que sur les côtes, et que l'entreprise ne servait qu'à mettre de l'argent dans la poche de Whiteway et compagnie.

L'avenir seul décidera. Il n'en est pas moins vrai que s'il est permis de mettre en doute l'intégrité du Premier, ses ennemis apportent pourtant de jour en jour moins d'acharnement à le condamner sur ce point.

M. Whiteway obtint donc de la Législature un subside annuel de $120,000[9] et des dons libéraux de terrain de la couronne le long de la voie, pour toute Compagnie qui se chargerait de l'entreprise du projet de 1875.

[Note 9: Le signe $ placé devant un nombre signifie qu'il s'agit de dollars; le signe £ sert à indiquer les livres.]

Mais une difficulté s'éleva qu'avec un peu de bonne foi, il était aisé de prévoir: le gouvernement de la métropole refusa sa sanction, parce que la ligne finissant à Saint-Georges se trouverait sur le French shore, et qu'il y avait à ce moment-là des pourparlers entamés avec la France au sujet de nos droits de pêche.

Après deux ans d'attente vaine, sir W. Whiteway, ne pouvant faire cette ligne, proposa d'en construire une autre qui devait mesurer trois cent quarante milles et servir à l'exploitation des mines entre Harbor Grace et Brigus. Il proposait à la colonie d'entreprendre elle-même ses travaux avec ses finances qu'il prétendait suffisantes. Un comité chargé de l'examen du projet fit un rapport favorable qui fut adopté par la Législature.

L'entreprise fut confiée à une Compagnie américaine. En retour d'une subvention annuelle de $180,000 et de la donation de cinq mille acres de terre cultivable par mille de chemin de fer, elle s'engageait à terminer toute la ligne en cinq ans.

À l'heure qu'il est, les trains font le service de Saint-Jean au Havre de Grâce, les deux plus importantes villes de Terre-Neuve.

En février 1882, pendant la session de la Législature, une demande fut présentée pour une «_Charter of incorporation for the great American and European Short-line Railway Company_». Le dessein de cette Compagnie était de mettre à exécution l'ancienne idée d'une grande voie de communication entre l'Amérique et l'Europe, en passant par Terre-Neuve.

Le plan, mieux étudié que le premier, propose d'établir un railway de première classe, de la côte-est de Terre-Neuve à un point dans le voisinage du cap Ray; puis un transport à vapeur pour passer la malle et les passagers jusqu'au cap Nord (Cap-Breton), une distance de cinquante-six milles. De là un chemin de fer rejoindra le détroit de Canso. Cette traversée faite, le réseau des chemins de fer du Canada et des États-Unis est atteint, et l'on peut aller dans toutes les directions.

Une ligne de paquebots rapides serait créée entre un port sur la côte ouest d'Irlande et celui de la côte-est de Terre-Neuve où aboutirait le railway. Par cette voie on mettrait pour aller de Londres à New-York deux jours de moins qu'il ne faut aujourd'hui.

Si réellement il doit en être ainsi, toutes les grandes Compagnies transatlantiques seront forcées d'adopter ce nouvel itinéraire, et il n'y a pas le moindre doute que Terre-Neuve se ressentirait bien vite de l'énorme avantage apporté par sa position sur la route la plus fréquentée de l'Océan.

Aussi la Législature s'empressa-t-elle d'accueillir ce nouveau plan, et la Compagnie qui s'en chargea reçut en retour la promesse de cinq mille acres de terre par mille de chemin de fer, le droit d'usage exclusif pendant quarante ans, et l'importation franche pour tous les matériaux nécessaires à la construction et à l'entretien de la ligne[10].

[Note 10: Voy. _Newfoundland, the oldest British colony_, etc., etc., par J. HATTON and Rev. M. HARVEY. Londres, 1883.]

Voilà, non pas ce que j'ai appris, mais ce que je me suis fait préciser dans ma conversation d'aujourd'hui. Malgré tout, je crois que les politiciens de Terre-Neuve ont plus d'ambition que de capacités, et que leur pays, en dépit de leurs beaux discours en mauvais anglais, ne deviendra jamais autre chose qu'une station de pêche,--à moins qu'un beau jour les Américains ne mettent la main dessus.

CHAPITRE IX

10 _août._--Nous voilà de retour à Saint-Jean, après trois jours employés à faire la plus jolie excursion qu'on puisse rêver. Elle avait été organisée par le P. Galveston, et c'est lui qui conduisait la caravane. Nous étions une dizaine, hommes ou femmes. Nous devions aller en chemin fer jusqu'au port d'Holyrood, environ deux heures de route. Là on déjeunerait avec les provisions dont nous étions tous plus ou moins chargés. Puis on traverserait en voiture l'isthme qui réunit la presqu'île d'Avalon au reste de l'île et l'on arriverait ainsi à Salmonier, chez le curé de l'endroit, le P. Saint-Jacques, qui nous attendait.

La cloche sonne pour le départ, le train se met en mouvement, et, après avoir traversé deux ou trois rues, nous découvrons la mer que nous ne perdrons plus de vue jusqu'à notre arrivée, tandis que de l'autre côté le désert s'étend, immobile et muet.

Mais comment peindre avec des mots les merveilleux aspects de ce pays ignoré de tout le monde! la ravissante vue qui se déroule autour du chemin de fer entre Topsail et Holyrood, les vagues qui, pendant une heure de trajet, viennent mourir le long des rails et l'horizon limité par plusieurs îles rocheuses et par la silhouette plus lointaine des côtes aux découpures fantastiques; et le gentil havre d'Holyrood avec le grand rocher en forme de dôme qui le surplombe; le déjeuner improvisé dans la blanche auberge où nous avons dépisté deux jeunes mariés qui avaient choisi ce nid romantique pour garder de leurs premiers baisers une souvenance de suprême poésie; et les quatre heures de route en voiture à travers une forêt vierge, non interrompue, de sapins centenaires en cheveux blancs; les lacs répandus de tous côtés et sur lesquels s'épanouit dans une atmosphère parfumée la fleur blanche au coeur d'or du lotus sacré; le magnifique silence et la désolante solitude du désert troublés seulement au bord des eaux par l'appel inquiet du «grand plongeur du Nord»; ces bois sur la lisière desquels, en hiver, le caribou broute le lichen sous la neige; ces rivières rapides où le saumon bondit de rocher en rocher; ces plateaux, çà et là déboisés, et dont le sol tourbeux engendre des plantes fabuleuses: la _sarracenia purpurea_ ou «tasse des sauvages», dont les feuilles marbrées de rouge sont autant de vases dans lesquels, les jours de chaleur, le rare passant trouve une eau rafraîchissante; et la «pipe indienne» dont la tige, les feuilles et la fleur semblent ciselées dans un morceau d'ivoire; et l' «attrape-mouche» dont les petites feuilles hérissées de barbes rouges et visqueuses retiennent prisonnier l'imprudent insecte qui venait y chercher une place au soleil; et tant d'autres, que, pour cueillir, on ne fait pas arrêter la voiture! Puis la première étape à l'Auberge du Milieu: une maisonnette d'où l'on domine lugubrement un troupeau de montagnes étendues sans vie sous le linceul sombre des forêts de sapins. Ensuite chez Cary, autre auberge où se fait notre dernière halte. Mais là on est au milieu d'une ferme, tout près d'un torrent. Il y a de la vie, du bruit, et dans l'obscurité déjà profonde, le va-et-vient des lanternes allumées aux voitures qui amènent ou emportent les chasseurs de caribous ou les pêcheurs de saumons. Car le lieu est célèbre parmi les sportsmen.

Enfin le reste de la route,--une heure de voiture,--parcouru dans d'épaisses ténèbres, sur un chemin étroit qu'aucun parapet ne protége contre le précipice qui s'écroule sur ses flancs jusque dans le bras de mer de Salmonier; nos chansons renvoyant des échos français à ces solitudes où, d'ordinaire, la seule voix qui tressaille est celle de la brise du large qui vient le soir éveiller les bruits de la forêt; et notre irruption, à minuit, chez le P. Saint-Jacques où un bon souper nous fit oublier toute poésie pour ne songer qu'à satisfaire nos appétits gloutons. Enfin, enfin! les deux chambres réservées au consul de France et à moi dans la plus belle maison du village, et le reste de la nuit passé sans sommeil grâce aux beuglements inhospitaliers d'un enfant volontaire.

Le lendemain, le soleil est de la partie. On monte d'abord en bateau, et quittant le bras de mer, on pénètre dans une rivière encaissée de la façon la plus pittoresque entre de hauts rochers revêtus d'une opulente végétation. À chaque coude, des surprises et des changements à vue inénarrables!

À l'heure du _luncheon_, on traverse le bras de mer tout entier pour atterrir sur l'autre rive où le P. Saint-Jacques fait bâtir une église qui est presque achevée. Nous y entrons, et avec quelques planches nous y dressons une table sur laquelle les provisions sont étalées.

C'est ainsi qu'en attendant sa consécration, l'église fut inaugurée. Mais au nombre des convives, il y avait trois prêtres très-disposés à nous donner l'absolution.

Voilà un nouveau prétexte à observations de moeurs, et je veux en noter quelques-unes encore avant que l'instant arrive,--instant si désiré!--d'écrire «FIN» à la dernière page de mon journal.

D'abord, on remarquera que c'est le P. Galveston, beau-frère du P. Saint-Jacques, qui, de concert avec celui-ci, avait organisé notre excursion. L'élément féminin, loin de faire défaut, était représenté d'une manière charmante. Pendant trois jours, en voiture, en bateau, à pied, à table, tout le monde s'est réuni ou dispersé avec la plus complète liberté d'allures.

Vous le trouvez extraordinaire? Sans doute vous avez des raisons pour cela. Là-bas, personne n'y voit de mal. Je ne connais pas de clergé plus tolérant ni plus respecté, prenant une si grande part au commerce de la vie matérielle et jouissant d'une si haute réputation de sainteté. Là-dessus je n'insiste pas: j'en ai suffisamment parlé ailleurs.

Mais j'ai trouvé saisissant ce détail d'un plaisir uniquement temporel partagé sans hésitation ni surprise entre le prêtre et le fidèle.

Ce n'est pourtant pas un parti pris chez moi de tout approuver des moeurs anglo-américaines. Loin de là.

J'ai même été fort choqué de l'incident qui eut lieu un soir au bal chez une jeune femme charmante: tout à coup il se fit du vacarme dans l'escalier. J'allai voir: c'était le commandant d'un croiseur anglais qui, sous prétexte que son domestique avait une dispute avec un autre, se battait avec ce dernier.

7 _septembre._--J'ai failli m'étonner ce matin en recevant de miss Esther un billet ainsi conçu: «...Voulez-vous être assez aimable pour nous accompagner, ma soeur et moi, à bord du _Tenedos_? Mon père et mon frère sont obligés de s'absenter...» Il s'agissait d'une sauterie qui devait avoir lieu dans la journée à bord du croiseur commandant la station anglaise.

Je me hâtai d'accepter, très-fier de mon rôle, et quelques heures après nous montions en bateau et débarquions tous les trois sur le pont du _Tenedos_. Je laissai aussitôt mes deux jeunes filles s'envoler chacune de son côté, et, apercevant miss Lilia, je m'assis avec elle, pour causer, dans l'embrasure d'un sabord. Elle aussi était venue seule avec des amies dont les parents étaient de même restés à la maison.

J'aimais surtout à flirter avec Lilia. J'y trouvais un charme singulier. Ce n'était ni de l'amour ni de l'amitié, mais quelque chose de plus suave que l'amitié et de moins indiscret que l'amour.

Flirter! qui a jamais dit ce que c'était? Où commence le flirtage? où finit-il? Tout porte à croire qu'il est mitoyen avec la galanterie d'un côté et l'amour de l'autre; mais où est la ligne exacte de démarcation? Nous Français, nous ignorons la nature de ce sentiment-là. Nous ne nous doutons pas de ce qu'il procure de sensations à la fois profondes et délicates.

N'est-il pas charmant de pénétrer peu à peu un coeur de jeune fille et d'arriver à s'y faire une place sans tomber dans l'indifférence d'une trop grande camaraderie ou dans les liens trop serrés de l'amour?

Mais la parole du grand Roi reste vraie toujours et partout. Aujourd'hui, ce qui est vérité de ce côté-ci de l'Océan est mensonge de l'autre. Ce commerce intime entre les deux sexes,--ici parfaitement honorable,--serait sans aucun doute fort dangereux en France. Je crois que l'habitude n'a rien à voir là dedans, mais seulement le caractère. Il y a ici deux jeunes gens,--qui commenceront bientôt à ne plus l'être,--qui sont fiancés depuis dix ans, et, depuis dix ans, ils sont toujours des fiancés. Mille empêchements ont retardé leur mariage; ils attendront jusqu'à ce que tout obstacle soit écarté, et alors ils s'épouseront. Presque toujours on reste fiancé un ou deux ans; beaucoup le sont pendant trois ou quatre ans.

Parlez donc de cela à un Français. Vous voyez bien que c'est lui demander l'impossible. Et pour le flirtage, il en est de même.

En effet, le caractère des deux peuples est si différent que l'éducation des Françaises n'est pas un moindre sujet de consternation pour les Américaines que celle des Américaines pour les Françaises.

En revanche, je crois que les femmes mariées se ressemblent dans tous les pays.

L'autre soir, lady S*** a donné une fête en l'honneur du second fils du prince de Galles, le prince George, midship à bord du croiseur le _Canada_. Son orgueil de maîtresse de maison lui faisait tourner la tête. La veille, comme le goût français fait partout la loi, elle était venue nous consulter pour la décoration de ses salons.

La soirée a été des plus animées. Le prince George, avec lequel j'ai eu l'honneur de causer en français, n'a pas manqué une contredanse. Son vaisseau repartait le lendemain, et lady S*** ne pouvait dissimuler son triomphe d'être la seule à pouvoir se flatter d'avoir reçu Son Altesse Royale.

* * *

20 _septembre._--Ce matin, j'ai assisté à une cérémonie qui est sans doute la dernière que j'honorerai de ma présence. C'était au couvent de la Présentation, qui nous avait invités à la célébration de son cinquantième anniversaire.

Il y a d'abord eu messe pontificale à la chapelle. Pendant ce temps on écorchait indignement la messe de sainte Cécile, et non content de ce premier crime, on a été jusqu'à profaner l'_Inflammatus_ du _Sabat Mater_.

Après l'office, le Père Galveston a fait un court historique de la fondation des couvents de femmes à Terre-Neuve. Il y a cinquante ans, nous a-t-il dit, les quatre Soeurs qui vinrent fonder ce couvent étaient les premières religieuses de langue anglaise qui eussent encore traversé l'Océan. On leur fit des adieux comme à des personnes qui partaient pour un pays situé dans un autre monde et d'où l'on ne revenait jamais. Quand elles eurent débarqué à Saint-Jean, on mit à leur disposition la voiture d'un médecin, qui était la seule existant dans l'île.

La supérieure du couvent, une des quatre Soeurs arrivées ici il y a cinquante ans, était là courbée sur son prie-Dieu.

La cérémonie s'est terminée par un salut où, enfin, on nous a fait la grâce de nous donner un _O salutaris_ de Cherubini chanté par miss Fisher.

Un déjeuner nous attendait dans une grande salle. L'évêque, avec sa gaieté d'usage, présidait la vaste table en fer à cheval autour de laquelle avaient pris place nombre de jeunes filles et le clergé de la cathédrale. Au dessert, des toasts furent portés.

Cela se passait toujours au couvent, dans le grand salon duquel on alla faire de la musique, en sortant de table.

* * *

3 _octobre._--Nous avons rapporté hier de la chasse plusieurs bécassines et une demi-douzaine de perdrix.

À une dizaine de kilomètres de Saint-Jean, nous avons fait arrêter la voiture et sommes entrés en chasse dans un pays qui nous était absolument inconnu. Aussi, entraînés par notre ardeur guerrière, avons-nous franchi, sans y prendre garde, marais et collines, si bien qu'une fois sur la route, nous ne savions s'il fallait tourner à droite ou à gauche.

Naturellement nous sommes partis dans la mauvaise direction. Nous marchions depuis longtemps, ne retrouvant ni la voiture ni aucun point de repère, lorsque la mer nous apparut entre deux collines.

Comme nous ne l'avions pas vue en venant, il était bien certain que nous faisions fausse route. Nous retournons sur nos pas, avançant toujours sans rien reconnaître. Enfin des femmes passent. Je les interroge. Elles n'ont point vu notre véhicule et ne savent nous donner aucun renseignement.

Cependant la nuit se faisait. L'un de nous remarqua que la lune montait insensiblement la mèche de sa lampe. On exécuta une salve de coups de fusil; on jeta aux échos des appels stridents.

Puis on écoutait.

Toujours rien!

Rien que la ligne blanchâtre et poudreuse du chemin qui disparaît à une courte distance au détour d'un rocher gris; des petits buissons trapus, bas et touffus, où le crépuscule, en passant, laisse, accrochés, des lambeaux de son voile sombre et froid; le silence, toujours le grand silence du désert: il dort, mollement étendu sur les lacs, ou tapis comme un lézard solitaire sur la croupe éternellement immobile des rochers nus. Seulement, de temps en temps, le cri timide d'un oiseau effarouché, le vent d'ouest soulevant des frissons sur toute cette nature endormie et le bruit régulier de nos pas pressés. La lune, dans tout son éclat, semble stupéfaite d'éclairer dans ces solitudes des êtres vivants, et elle nous fait escorter de notre ombre, silencieusement.

Tout à coup, un bruit lointain, sourd, grandissant toujours, puis discordant, tapageur, vient troubler ce grand calme rêveur.

C'est notre voiture! c'est elle! c'est bien elle!

Nous étions simplement allés beaucoup plus loin que l'endroit marqué pour le rendez-vous. Inquiet de ne pas nous voir, le cocher était venu à notre avance.

Il n'avait du reste pas perdu sa journée, car en se promenant le long des lacs et des torrents, sa ligne à la main, il avait récolté cent quatorze truites.

À Terre-Neuve, c'est ainsi. Une heure avant son dîner, on va au ruisseau prochain, d'où l'on rapporte sa douzaine de truites, qu'on jette toutes vivantes dans la poêle à frire.

* * *

20 _octobre._--Tout passe et tout arrive, même ce que l'on avait désiré.

C'est au bas de cette page que je vais l'écrire, ce mot FIN, mot toujours cruel parce que c'est le bonheur à jamais enfui ou la douleur soufferte jusqu'au bout.

Et voici que, malgré mon ardent désir de rentrer en France, je m'aperçois qu'on ne peut, sans quelques regrets, quitter pour toujours un pays où l'on a passé tant d'heures de jeunesse, tristes ou gaies, peu importe.

J'aurai beau faire, quelque chose de moi restera ici à jamais.

Aussi cette page, je n'ose la terminer, et ma plume, en dépit de moi, au lieu du mot fatal, trace ces vers:

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