Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Chapter 8

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Alors on inondera de plus en plus le gouverneur de protestations indignées, auxquelles il sera certainement assez courtois pour répondre par un banal accusé de réception, délicatement noué de faveurs bleues.

* * *

Mais, sur le pont de la frégate, des coups de sifflet retentissent, une voix crie des ordres, et un peloton vient là se ranger l'arme aux pieds: c'est la baleinière du commandant qui accoste.

Le voici lui-même: on présente les armes.

C'est déjà une vieille connaissance; aussi profitons de son invitation pour le suivre chez lui.

On pénètre sous la dunette où l'on traverse d'abord la salle à manger, puis on débouche dans le salon.

Il est grand, confortable, avec ses divans rouges le long des parois, et ses fenêtres à l'arrière qui ouvrent à deux battants sur le balcon.

«Lisez cela», nous dit-il, en nous tendant un journal. C'est l'_Evening Mercury_, l'organe officieux du gouvernement colonial.

Quand je lui ai rendu la feuille:

«Vous vous rappelez bien ce qui s'est passé? Vous avez lu les nombreux rapports anglais et français qui ont été rédigés sur l'affaire et qui peuvent tous se résumer ainsi:

* * *

Dans une baie du French shore déjà occupée par un de nos pêcheurs, trois bateaux de Terre-Neuve sont venus pour prendre la morue. Le Français les a inutilement sommés de se retirer. Les sujets anglais ont commencé leurs préparatifs de pêche. Alors le patron français a résolu de s'y opposer en les dépouillant de leurs engins, et en enlevant leur gréement à leurs embarcations. Son but, en prenant cette dernière mesure, était de mettre les délinquants dans l'impossibilité de s'enfuir, tandis qu'il enverrait à la recherche d'un bâtiment de guerre, anglais ou français, pour faire constater le délit. Il réussit en effet dans son entreprise, mais non sans avoir eu le crâne fendu par un des patrons terre-neuviens, qui, se voyant pris, lui asséna brutalement un coup de gaffe sur le crâne.

Un navire de guerre arriva après quelques jours. Une enquête minutieuse fut menée. Le patron terre-neuvien s'avoua lui-même coupable. En outre, il était en contravention pour monter une goëlette sans aucun nom inscrit à l'arrière.

À son tour, le commandant anglais fit examiner l'affaire, et de nouveau l'indigène avoua ses torts.

Mais tout cela traduit en anglais signifie: que le Terre-Neuvien est innocent comme l'enfant qui vient de naître, et que le Français n'a pas volé le mauvais coup qu'il a attrapé.

--Oui, commandant, pour qui n'a lu que l'article de l'_Evening Mercury_ il n'y a pas d'autre opinion possible.

--Conclusion: aucun espoir d'obtenir justice contre ces maraudeurs et de leur imprimer le respect de nos droits!

L'aventure de la _Canadienne_ n'était pas surprenante!»

* * *

Un jour, la goëlette de guerre en question était tombée dans une anse sur une flottille de bateaux de pêche terre-neuviens installés chez nous. Vainement elle avait tenté de les expulser au nom des traités. Les délinquants auxquels les proportions de la goëlette n'en imposaient pas, inventaient mille mauvais prétextes pour ne point partir. Si bien que le commandant de la _Canadienne_ à bout d'arguments avait dû céder la parole à ses canons.

Et la morue de décamper, entraînant derrière elle ses frères de la côte.

On peut se faire maintenant une idée de ce qu'il faut à la fois de tact, d'énergie et de modération au capitaine de vaisseau qui reçoit, d'ordinaire pour trois ans, le commandement de la station de Terre-Neuve.

La _Clorinde_ arrive en juin et repart vers la fin de septembre. Tout cet intervalle se passe en surveillance le long des côtes du French shore; elle ne laisse guère rouiller ses ancres dans le port de Saint-Jean.

Cette année-là elle a tout de suite commencé son inspection dans le nord, et elle n'est redescendue dans notre rade qu'en fin juin. De nouveau elle est prête à retourner sur les lieux de pêche français, et, en attendant qu'elle revienne nous dire adieu, je vais de nouveau me remettre à vivre de la vie des Terre-Neuviens et faire en sorte de m'intéresser à leur genre d'existence.

CHAPITRE VII

_2 juillet._--C'était hier dimanche, et je dînais chez l'évêque, où j'avais pour voisin de table un juge, charmant homme, plein de verve caustique et de dédain pour les habitants de son île, des sauvages, disait-il.

Comme on parlait des missions et qu'on vantait la foi et la vertu des Terre-Neuviens, je demandai tout bas à mon voisin:

«Tous ces braves gens sont-ils trouvés aussi parfaits devant la justice des hommes que nous pouvons penser qu'ils le seront devant celle de Dieu?»

«--Monsieur, en l'an de grâce 1883, l'autre jour, au discours d'ouverture de la Cour suprême, le chef de la justice prononça ces paroles mémorables:

«Messieurs, je suis heureux et fier de constater qu'aucun délit ou crime relevant de votre juridiction, n'a été commis dans le courant de cette année!»

À l'heure où je reproduis ces paroles, les temps sont bien changés!

L'âge d'or n'a duré beaucoup dans aucun pays; pourquoi vouloir qu'il en soit différemment pour Terra-Nova?

L'aveu est dur, le voici tout de même. La religion qui avait réussi à maintenir dans un haut degré de moralité le peuple grossier de Terre-Neuve est devenue plus tard la cause des premiers crimes.

Vers la fin de septembre de cette même année 1883, Saint-Jean apprit avec une épouvante indignée que, dans une localité voisine, une querelle religieuse entre un orangeman et un catholique avait fini par un dénoûment fatal.

Hélas! la foi non raisonnée engendre le fanatisme. Ce coup de couteau ne fut que le signal de plus grands désordres. L'année suivante apporta de l'occupation à messieurs de la Cour suprême. Ce fut alors la population tout entière d'une ville protestante qui se rua contre sa voisine catholique.

Les policemen ne furent plus en force. L'émeute se faisait guerre de religion. Il fallut implorer l'assistance de la couronne. Le _Tenedos_, le croiseur commandant la station de Terre-Neuve, fut envoyé d'Halifax pour remettre l'ordre.

Mais les habitants de Saint-Jean furent cruellement atteints dans leur amour-propre. Être obligé de solliciter le secours des soldats anglais lorsqu'on avait jadis demandé et obtenu le renvoi des garnisons de la métropole, quelle humiliation!

Et songer que jusqu'ici on négligeait de fermer sa porte le soir et de s'armer pour voyager la nuit, parce que l'on ne craignait ni les voleurs ni les brigands.

La Cour suprême chômait. Ses juges palpaient de gros appointements pour ne rien faire.

C'était dommage, du reste, qu'une magistrature si bien organisée fût ainsi abandonnée des criminels.

Maintenant ils ont soufflé la vieille poussière de leurs codes, et ils vont enfin user leur première perruque.»

Après s'être arrêté un instant pour sourire et laisser sa phrase produire tout son effet, le juge Carlston reprit:

«Je ne parle, bien entendu, que de la _Supreme Court_, celle qui fut créée en 1826 par promulgation d'une charte royale. Elle est composée d'un chef de la justice et de deux juges assistants, nommés par la couronne. Le _Chief of Justice_ a rang immédiatement après le gouverneur. C'est lui qui doit remplir la charge d'_Administrator of the Government of the Colony_, et celle de juge de la _Vice-Admiralty Court_ lorsque ces emplois sont vacants.

«La _Supreme Court_ siége deux fois par an à Saint-Jean. Outre cela, elle fait des tournées dans l'île aux lieux et époques fixés par le gouverneur.

«Le traitement du chef de la justice est de cinq mille dollars. Celui de juge assistant est de quatre mille.

«Il y a encore deux autres cours, celle du Labrador, qui a juridiction civile et criminelle sur toute la partie du Labrador qui dépend du gouvernement de Terre-Neuve, et la _Central District Court_, qui siége, quand besoin est, dans Saint-Jean, pour l'instruction des causes civiles du district. Ses deux juges sont nommés par le gouverneur en conseil, et touchent chacun deux mille dollars. Enfin, il y a un sheriff pour chaque district judiciaire de l'île.

«Vous voilà maintenant au courant de la situation.

«Ah! cependant, non; pas encore, car le plus beau de l'affaire est que notre traitement est à vie. Quand nous avons pris notre retraite, nos appointements continuent à nous être versés comme si nous étions en activité.»

Ici nous fûmes interrompus par un des convives qui, sur la prière de l'évêque, venait d'entonner une chanson. Plusieurs autres s'exécutèrent de même l'un après l'autre, pour la plus grande joie de Monseigneur. Mais l'un d'eux se distingua gracieusement en modulant d'une voix agréable: _Montagnes des Pyrénées_...

C'était le P. Galveston, un vieil ami, prêtre de la cathédrale, artiste et parlant le français et l'italien.

Après dîner, je lui portai mes félicitations, et nous prîmes rendez-vous pour faire, le lendemain, une promenade ensemble.

Je viens à peine de le quitter. Nous avons été au village de Quidividi. Rien de plus romantique que ce nid de pêcheurs.

On longe d'abord le lac de Quidividi dans toute sa longueur, et, à son extrémité, on franchit un torrent qui a à peine le temps de murmurer un court refrain avant de disparaître dans l'eau salée. À première vue, il semble que c'est dans un second lac qu'il se jette pour s'en réchapper ailleurs plus turbulent.

Point du tout; c'est la mer, c'est le gouffre, c'est le tombeau.

Mais le joli tombeau! creusé à grandes entailles dans le granit. L'Océan, qui pénètre dans cette anse mignonne par on ne sait quelle invisible porte, s'attarde au sein des rochers, calme et limpide comme le cristal d'une source. À droite, les plates-formes de branches mortes où sèche la morue, se penchent au-dessus de l'eau, montées sur leurs échasses de bois.

Dix à douze maisonnettes de pêcheurs,--tout le village,--élèvent en arrière leurs murailles blanches et propres, coiffées d'ardoises. Elles s'appuient au dos de falaises, d'abord enfouies sous un épais fourré de plantes et d'arbrisseaux fleuris de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, puis découvrant plus loin un front chauve que la nature a marqué de violentes cicatrices.

Au milieu, tout au fond, sur l'eau blanche et bleue, une barque jette une tache noire qui glisse silencieuse vers la rive où elle va déposer le produit de sa pêche. Et toujours on se demande où est cet océan invisible et si vaste d'où arrive ce petit bateau, et qu'un rocher suffit à masquer.

Pour y atteindre il faut contourner la falaise, et l'on n'aperçoit la vague verte et perfide que lorsqu'elle vous emporte.

Quidividi! nom étrange, à la fois poétique et barbare. Le P. Galveston, qui cherchait avec acharnement à établir l'étymologie et l'origine des noms, tous plus ou moins baroques, de son île, répétait avec désespoir ce nom vibrant comme un chant d'oiseau.

J'ai su depuis qu'il avait un sens en bas breton.

Une fine senteur de morue fit changer le thème de notre conversation.

La morue! ce poisson si délicieux, si délicat, si savoureux! j'ai bien envie de dire: le meilleur de tous, et pourtant si calomnié.

Une morue de trois ans, blanche et grasse, et dont la chair se détache par écailles gonflées et savoureuses, éternel regret de ceux qui ont été à Terre-Neuve, et qui, en nul autre lieu, ne sauraient parvenir à retrouver une sensation gastronomique dont ils ne gardent plus que l'exquise souvenance!

Il est vrai que l'odeur qui s'exhalait des rivages de Quidividi venait de la morue séchée au soleil, et j'avoue qu'en cet état, ce noble poisson est beaucoup moins séduisant.

Comme la barque approchait, nous l'attendîmes pour assister au déchargement de la morue et à sa préparation.

Aussitôt que la barque se fut arrêtée, le dory (petit bateau) amarré à son arrière vint se ranger à bâbord. Le produit de la pêche fut mis à terre et transporté à la maison du pêcheur.

Là, sur le plancher, à l'aide d'un couteau étroit et pointu, le poisson est dépecé, vidé, fendu en deux et débarrassé de son arête.

Le foie est d'abord enlevé, égoutté dans un vase et mis de côté pour faire l'huile.

La tête et les entrailles sont placées à part et destinées à être vendues aux cultivateurs pour servir d'engrais.

Enfin la langue, également conservée, constitue un mets délicat, quoique un peu trop gélatineux.

Ainsi amputée, la morue passe aux mains d'un second opérateur chargé de l'ouvrir en la fendant le long de l'épine dorsale et de faire sauter l'arête.

Le _saleur_ entre alors en fonction, enlève par un lavage les dernières traces de sang, saupoudre le poisson d'une couche de gros sel et le dispose en piles sur le plancher.

Au bout d'un certain temps, on défait les tas, on lave la morue et on la transporte sur le chaufaud où on l'étale pour la faire sécher au soleil.

L'_échafaud_ ou _chaufaud_ est cette plate-forme formée de petits madriers recouverts de branches de sapin et élevée sur pilotis, de façon que l'air circule librement par-dessous.

Un homme armé d'une sorte de fourche pique la morue et la fait passer à ceux qui l'attendent sur le chaufaud.

Il faut alors l'entourer des soins les plus attentifs. Pleut-il ou, au contraire, le soleil est-il trop ardent, on la réunit de nouveau en tas. Les conditions atmosphériques les plus favorables sont une température moyenne et un ciel traversé fréquemment par des nuages.

Bien séchée, la morue est transportée sur les calles des commerçants qui en font un triage de quatre qualités diverses.

Il y a environ quarante morues par quintal, et le quintal vaut, en moyenne, quatre dollars, soit vingt et un francs soixante centimes.

La pêche de la morue se pratique en trois endroits différents: sur les bancs de Terre-Neuve, sur les côtes de l'île de ce nom et sur une partie de celles du Labrador.

Le Grand Banc, situé à l'est de l'île, en plein Océan, mesure six cents milles de longueur et trois cents de largeur. C'est la véritable patrie, le _home_ des morues. Là, elles abondent en quantité inépuisable. Et pourtant l'homme en détruit bien peu en comparaison du carnage qu'en font toutes sortes de monstres marins.

Malgré tout, il est impossible d'admettre un instant que le nombre des morues diminue. Depuis presque quatre cents ans qu'on les pourchasse dans ces parages, elles continuent à se montrer en abondance, et déjà la pêche s'annonce, pour cette année, plus rémunératrice que jamais.

La pêche des Bancs est faite presque exclusivement par les Français, un peu aussi par les États-Unis.

C'est un rude métier que celui de ces hommes qui jettent l'ancre en pleine mer, assez hardis pour faire halte entre le ciel et l'eau, hors de vue de tout rivage.

Là, presque toujours, une bise méchante secoue sans pitié le navire, vieux brick ou trois-mâts sur le retour, qui se soulève et retombe en gémissant, incapable de fuir devant l'ennemi.

Chaque matin les embarcations du bord, montées chacune par trois ou quatre hommes, partent à la recherche du poisson.

Mais combien de fois s'en vont-elles pour ne revenir jamais ou tout au moins pour échouer sur quelque rocher désert! En ai-je vu, de ces braves matelots auxquels la brume avait barré la route pour regagner leur navire! Dans leur frêle coquille, ils avaient lutté jusqu'à extinction contre la mer, la fatigue, le froid et la faim, jusqu'à ce que la fortune les ait enfin placés sur le passage de la goëlette ou du steamer qui les avait recueillis.

Puis ils venaient au consulat. La plupart du temps c'étaient des Bretons ou même des Normands qui s'exprimaient dans un français inintelligible. Seulement, hélas! leurs habits en lambeaux et leurs mains déchirées parlaient avec assez d'éloquence. Alors on leur donnait de l'argent pour aller manger, on les habillait et on les logeait, jusqu'à la première occasion venue pour les rapatrier ou les embarquer.

Mais ceux qui ne sont jamais revenus!

Lorsqu'en 1713, abandonnant Terre-Neuve aux Anglais, la France s'était réservé des droits de pêche sur une partie des côtes de l'île et sur les Bancs, elle considérait que ces expéditions, pleines de dangers et de fatigues, à la poursuite de la morue, étaient un merveilleux apprentissage pour les matelots parmi lesquels elle recrutait ensuite sa marine d'État. C'est ce qui fait que dans tous les traités antérieurs à celui d'Utrecht, la France s'est toujours montrée attentive à sauvegarder ces droits pour la conservation desquels elle lutte encore aujourd'hui.

* * *

Tous les ans, en avril, les navires français arrivent à Saint-Pierre-Miquelon. Là, ils débarquent les marchandises de tous genres qu'ils ont apportées de la métropole pour les commerçants de notre colonie, puis ils font leur provision de «boette» et partent pour la pêche.

La boette, autrement dit l'appât pour prendre la morue, varie selon les saisons.

La première pêche, celle de juin et juillet, qui est ordinairement la plus fructueuse, se fait avec le capelan. C'est un petit poisson blanc, très-semblable à la sardine et qui, au commencement de l'été, pullule sur les côtes de Terre-Neuve en telle abondance, qu'on le ramasse par charretées, et qu'on l'emploie aussi bien comme engrais pour fumer les terres que comme appât pour la morue.

Au bout de six ou sept semaines, le capelan disparaît, après avoir frayé.

La place est aussitôt prise par l'encornet. C'est un animal de la famille et de l'aspect de la sèche. On le pêche de la mi-juillet à la fin d'août, et dès qu'il commence à disparaître, des légions de harengs font le blocus de l'île jusqu'à l'hiver.

Ce dernier poisson constitue un mets très-délicat, et on l'expédie en grande quantité au Canada et aux États-Unis, conservé dans la glace.

Nos navires des Bancs partent donc d'abord approvisionnés de capelan. Puis, quand cette boette est épuisée, ils rentrent à Saint-Pierre déposer le produit de leur pêche chez leurs armateurs. La morue, déjà salée, est mise à sécher à terre. Il faut alors se munir d'encornet et repartir. À la fin d'août on revient encore débarquer cette nouvelle pêche, qui subit le même sort que la précédente.

Enfin, chargés de harengs, les navires mettent à la voile pour une troisième et dernière campagne. Mais, cette fois, au lieu de rapporter à Saint-Pierre leur approvisionnement, ils reprennent, sans détours, le chemin de France, chargés de «morue verte». C'est ainsi qu'on désigne la morue salée, mais pas encore séchée.

Les hasards et les risques courus sur les Bancs sont tels pour les armateurs, que longtemps nos pêcheries étaient tombées en déclin. Une prime de dix francs par quintal de morues fut alors instituée par le gouvernement. Cette mesure nous sauva, si bien qu'en 1845, les Terre-Neuviens renoncèrent à toute concurrence et cédèrent la place aux Français qui en sont, à cette heure, presque les seuls occupants.

Aujourd'hui, la France pêche de quatre à cinq cent mille quintaux de morues par an, tant sur les Bancs que sur les côtes de Terre-Neuve. En 1871, cette industrie rapportait à la métropole dix millions cinq cent mille francs, et en 1874, de quinze à vingt millions.

Quant aux Terre-Neuviens, aux Anglais, ils pêchent dans des goëlettes le long d'une portion de leur île et sur une certaine étendue des côtes du Labrador. Ils ont plus de cinquante mille barques employées à l'exercice de cette industrie.

La morue se prend de diverses façons: à la ligne, à la seine, au filet et à la trappe.

Le moyen le plus simple est la ligne garnie d'une amorce. Mais quand la morue est très-grasse, elle ne mord plus (quoique en temps ordinaire elle soit d'une voracité telle qu'on a souvent trouvé des pierres et des morceaux de fer dans son ventre). On fait alors usage des autres appareils.

La seine, très-employée par nos pêcheurs, «est un filet de cent à cent vingt brasses de longueur, sur une largeur variant de cinquante à cent pieds au centre, mais se rétrécissant aux extrémités. Cette seine est projetée autour d'une troupe de poissons et resserrée. Elle est alors retirée renfermant, très-souvent, de quarante à cinquante tonnes de poisson[7].»

[Note 7: _Newfoundland, its fisheries and general resources_, par sir A. SHEA. K. C. M. G.]

On se sert aussi d'une corde munie de plusieurs centaines de lignes amorcées et appelée _bultow_ par les Terre-Neuviens. On la pose sur les bancs ou sur les côtes à l'entrée des baies, et on la laisse toute la nuit, gardée par une ancre et une bouée.

Le produit annuel de la pêche des Français, des Terre-Neuviens et des Américains est estimé en moyenne à trois millions sept cent mille quintaux, représentant environ cent cinquante millions de morues et une valeur de quatre-vingts millions de francs.

La morue se trouve d'ordinaire dans l'Atlantique, entre 77° latitude N. et 30° latitude N. Elle ne peut vivre dans le Gulf-Stream, à cause de la température trop élevée de l'eau. Au contraire, elle abonde dans les courants arctiques qui viennent baigner les côtes de Terre-Neuve. Ceux-ci entraînent avec les icebergs des quantités de mollusques et de zoophytes fixés à la glace, et qui servent de nourriture aux harengs, et les harengs à la morue.

Autrefois on avait établi toute une théorie sur la migration des harengs et des morues vers les régions arctiques. Depuis, l'observation a bouleversé toutes ces idées. On sait d'une façon certaine qu'ils demeurent toujours dans les mêmes régions, mais, au moment de frayer, ils redescendent et disparaissent dans les eaux profondes où ils sont nés.

Voilà donc ce qu'est ce fameux poisson et cette fameuse pêche qui fait vivre un peuple entier[8].

[Note 8: J'ai emprunté les détails techniques et de statistique à des notes extraites de: _Newfoundland, the oldest British colony_, etc., par J. HATTON, _and Rev._ M. HARVEY.]

CHAPITRE VIII

_16 juillet._--En vérité si je ne m'étonne plus de rien de la part des jeunes filles,--pas même des fleurs que l'une d'elles m'a envoyées hier pour ma fête,--je trouve en dépit de moi-même de nouveaux sujets de stupéfaction.

Je viens de chez le docteur Galveston, le frère de l'abbé, et j'en rapporte sur les affaires de Terre-Neuve mille détails que je m'empresse de consigner ici.

Mais de tout ce que j'ai à dire le plus curieux, le plus ridicule, le plus invraisemblable pour moi, Français, homme d'une civilisation raffinée, c'est l'absence:

D'impôts directs!

De conseil municipal!

D'état civil!

Pas d'impôts directs d'aucune sorte.--Les sauvages! Les caisses du trésor sont remplies uniquement par les produits de la douane augmentés de quelques autres revenus insignifiants. Il est vrai que les importations--et tout est importé--sont taxées à des taux exorbitants.

Si cependant les Terre-Neuviens ont pénétré le secret d'être heureux sans payer d'impôts, je crois qu'ils ne se trouveraient pas plus mal d'être en puissance d'une municipalité, et, certainement, la ville s'en trouverait mieux. Les rues sont des cloaques; les trottoirs, des casse-cou. Il n'y a rien pour le plaisir de la promenade ou pour l'agrément des yeux. Et pourtant un atome de Tourny ou un microbe d'Haussmann n'aurait qu'à aider un peu la nature, et les flâneurs jouiraient des lieux de rendez-vous les plus pittoresques.

Mais on est trop occupé pour songer à cela.

C'est sans doute pour la même raison qu'il n'y a pas de registres de l'état civil.--À quoi bon? point de service militaire; point d'écoles imposant une limite d'âge.

Les actes de baptême suffisent au reste.

Eh bien! il y a cinquante ans, il n'y avait dans l'île de Terre-Neuve qu'une mauvaise carriole appartenant à un médecin.

Aujourd'hui, il y a un téléphone à Saint-Jean!

Voilà de quoi rendre confus bien des maires de la République française.

Confus! quand le serons-nous donc de voir que tant de merveilleuses découvertes faites dans la science par nos savants n'atteignent de résultats pratiques que dans le Nouveau Monde?

Pour nous, nous voulons être sceptiques en tout. Plus la découverte a de prix, plus nous doutons de son avenir. J'ai quelque crainte que ce beau scepticisme ne soit qu'une manière de routine.