Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Chapter 7

Chapter 73,823 wordsPublic domain

Il persuada à ses électeurs qu'il avait arrangé leurs affaires à Londres; que grâce à lui on avait donné satisfaction à leurs revendications légitimes. Désormais, ils pouvaient pêcher où bon leur semblait et faire des établissements en quelque point des côtes qu'il leur plairait. Il prétendait encore avoir obtenu l'autorisation de nommer des magistrats au French shore.

Il poussa l'impudence jusqu'à faire imprimer tous ces mensonges et à les faire afficher, sous forme de proclamation, dans tous les villages de son district électoral.

On le crut sans contrôle. Les braves gens de Terre-Neuve étaient trop heureux pour chercher à approfondir.

Cet homme!

Il avait donc réussi là où tant de diplomates de génie avaient échoué depuis un siècle. Le lion une fois encore était vaincu par le moucheron: Terre-Neuve avait humilié la France!

Sir William fut réélu et devint premier ministre.

«Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose.»

Mais, hélas! il arrive parfois que la vérité s'ennuie au fond de son puits et qu'on la surprend toute nue assise sur la margelle. Comme elle est d'une beauté ravissante, tous ceux qui l'ont découverte ainsi, soit nos marins français, soit les ennemis politiques de M. Whiteway, se sont empressés d'appeler la foule autour d'elle pour la contempler.

Bien des aveugles ont été par elle rendus à la lumière. Les élections l'ont bien prouvé, qui viennent d'avoir lieu à la dernière session. Sans l'influence, bien justifiée, celle-là, de votre frère, monsieur Shea, croyez-vous que sir William eût été de nouveau nommé?

M. SHEA.--Peut-être. Je sais bien qu'il s'est donné beaucoup de mal.

MOI.--Et qu'il a jeté tant qu'il a pu de votre argent. Croyez-moi, on commence à s'apercevoir que ce n'est pas un grand ministre, mais un grand _humbog_, qui dirige la politique de Terre-Neuve. Ce n'est que par amour propre que quelques-uns semblent encore lui rester fidèles. Et encore ceux-là ne se rencontrent-ils que parmi les gens en place.

Or, M. Whiteway est arrivé par le peuple; il tombera par le peuple. Vous comprenez l'étonnement indigné d'un pauvre pêcheur terre-neuvien qui, sur la foi des déclarations Whiteway, est venu tranquillement exercer son industrie dans nos eaux, lorsque nos navires de guerre accourent lui enjoindre de quitter ces lieux. On lui déclare qu'il est en contravention. «Mais, répond-il, on a affiché chez nous une circulaire de sir W. Whiteway, dans laquelle il dit», etc. On lui réplique que c'est faux, et qu'on le trompe.--Comment cela se peut-il? on ne lui montre rien d'écrit, et ce qu'il a vu était imprimé? Cependant, on l'oblige à partir. Sa pêche, qui fait seule vivre toute sa famille, est compromise parce qu'il va perdre du temps en changeant de place, et alors il se fait ce raisonnement infaillible: Ou les Français me chassent sans en avoir le droit, et je me vengerai; ou M. Whiteway me trompe, et alors c'est un misérable que je hais parce qu'il m'exploite au risque de me faire crever de faim.

MON AMI.--Mais crois-tu que ces pauvres gens ne pensent pas plus généralement que le tort est de notre côté?

MOI.--Sans doute, ils ont commencé par se faire cette opinion. Mais à force de voir la France entretenir à grands frais sur leurs côtes des navires de guerre, uniquement destinés à leur dresser des procès-verbaux, tu comprends qu'ils ne sont pas plus bêtes que d'autres, ils se sont dit: Pas possible qu'une grande nation comme ça vienne nous chercher chicane jusqu'ici et en présence des navires de guerre anglais, si ce n'est pas son droit qu'elle réclame. Alors, c'est le Whiteway qui nous blague.

Ah! si on l'enveloppait dans la peau d'un phoque, le grand homme, que de pauvres gens qui seraient enchantés d'avoir cette excuse pour l'écorcher tout vif!

M. SHEA.--Vraiment vous êtes terrible. Laissons M. Whiteway pour le moment. C'est mon tour de vous accabler. Car tout en étant impartial, nous avons bien de justes griefs à énoncer.

MOI.--Je vous l'accorde, cher monsieur, et nous vous écoutons.

MON AMI, _moqueur_.--C'est cela, repose-toi. Tu dois être épuisé. Tu as fait un véritable discours de tribune. Tu devrais poser ta candidature contre M. Whiteway. Sauf la grande naturalisation, qu'il faudrait obtenir, tu réalises déjà toutes les conditions d'éligibilité.

MOI.--J'aurais vite tranché la question du French shore.

M. SHEA.--Peut-être! Savez-vous bien tout ce que nous demandons?

D'abord vous aurez beau faire et beau dire, vous serez toujours considérés chez nous comme des intrus. Je sais bien que cette épithète vous choque et que vous nous la reprochez amèrement. Mais imaginez que les côtes de Normandie ne puissent être pêchées que par les Américains. De quel oeil verriez-vous ces gens-là venir chaque année vous chasser de chez vous pour s'y installer à votre place? Ils auraient beau avoir des papiers en règle, vous ne les en regarderiez pas moins comme des...

MOI.--Mais, cher monsieur, nous nous appartenons depuis plus de quinze siècles. Et Terre-Neuve n'est à vous que d'hier; c'est nous qui avons inventé ses pêcheries; c'est nous qui l'avons faite un pays; elle nous a longtemps appartenu, et il ne tient qu'à M. de Vergennes que nous ne la possédions plus. Si vous avez une propriété, ne vous est-il pas loisible de la vendre en vous en réservant une portion! Nous pouvions tout prendre au traité de Versailles, et nous nous sommes contentés de droits de pêche.

Vous devriez au moins nous bien recevoir et même nous être infiniment reconnaissants de n'avoir pas tout gardé. Car si vous étiez sous le régime français vous n'auriez pas la chère liberté dont vous jouissez. Si vous aviez traîné notre drapeau dans la boue, au lieu d'une constitution ce sont des coups de canon que nous vous eussions envoyés.

M. SHEA.--Enfin vous direz tout ce que vous voudrez, il n'en est pas moins fort vexant pour les Terre-Neuviens de n'être pas chez eux à Terre-Neuve.

Ainsi, conçoit-on qu'on nous empêche d'exploiter nos mines? Nous en avons de fort riches et qui seraient la source d'un immense revenu pour la colonie. Mais parce qu'elles sont sur le French shore, nous ne pouvons en tirer aucun parti.

MON AMI.--Qu'entendez-vous par French shore?

M. SHEA.--C'est cette partie des côtes sur laquelle les Français exercent certains droits de pêche en vertu des traités.

MOI.--Oui, et cette éloquente périphrase est celle que l'on emploie officiellement pour désigner le French shore, car cette dénomination qui signifie rivage français, sonne désagréablement, comme une ironie, à l'oreille des Terre-Neuviens.

MON AMI.--Soit. Mais je ne saisis pas bien pourquoi nous vous empêchons d'exploiter vos mines. Elles ne sont pas toutes absolument sur le rivage?

M. SHEA.--Non, mais nous n'avons de débouché que par mer, de sorte que nous nous trouvons dans l'impossibilité de faire sortir notre minerai de chez nous, puisqu'on ne nous permet pas d'aborder sur cette portion de l'île, ni d'y faire les établissements indispensables à l'exercice de cette industrie. C'est une des principales raisons qui nous a fait entreprendre la ligne de chemins de fer qui est en voie d'exécution.

MOI.--Oui, mais ne comptez pas que nous vous laissions tranquillement achever son parcours jusque chez nous.

M. SHEA, _souriant_.--Oh! je suis bien convaincu que vous protesterez, comme vous le faites toutes les fois que nous nommons des magistrats pour le French shore. Mais vous savez mieux que moi que cela ne nous gêne pas beaucoup: le gouverneur envoie un simple accusé de réception au consul, et tout finit par là.

MOI.--Oui, mais nous en avons assez de nous montrer débonnaires. Avec des gens comme vous les procédés délicats ne servent à rien. Vous êtes rusés: vous avancez quand même, et si parfois on vous force à reculer, vous ne revenez jamais jusqu'à l'endroit d'où vous êtes partis.

Il vous est interdit par les traités d'avoir aucun établissement sédentaire sur les côtes qui nous sont réservées. Vous êtes arrivés à y élever de petites villes ou des villages. Aujourd'hui, vous poussez l'impudence jusqu'à y placer des magistrats, ce qui est reconnaître officiellement l'existence de ces villages, qui se trouvent pourtant là en contravention. Et puis, comme nous avons eu l'air de fermer les yeux au lieu de protester, voilà que c'est vous maintenant qui osez vous plaindre sous prétexte que nos marins font la contrebande dans ces villes. Mais du tout, ils ne la font pas, la contrebande, puisque ces villes ne sont pas censées exister.

M. SHEA.--Vous ne pouvez toujours pas nier qu'ils la font en mer quand nos pêcheurs vont leur vendre la boette[5].

[Note 5: Prononcez: boîte.]

MOI.--Cela, c'est une autre affaire. Je conviens qu'ils la font, mais tant pis pour vous. Vous comprenez bien...

MON AMI.--Qu'est-ce que la boette?

MOI.--Ah! c'est juste. On appelle _boette_ les appâts dont on se sert pour pêcher la morue. Elle consiste en poissons qu'on trouve ici sur les côtes. De telle sorte que les pêcheurs de Terre-Neuve en sont déjà pourvus quand les nôtres arrivent. Alors ils vont à leur rencontre au large, leur vendent la boette et remportent du rhum et autres denrées soumises à des droits d'entrée très-élevés.

Naturellement la douane en pâtit; mais il faut avouer que nos marins seraient bien niais d'avoir des scrupules à cet égard, vu que cet approvisionnement immédiat les met en mesure de commencer leur pêche plus tôt.

Ainsi donc, cher monsieur, voilà tous vos griefs: n'être pas entièrement libres chez vous; ne pouvoir exploiter vos mines, ni faire aboutir votre railway sur nos côtes; être tracassés au sujet de vos magistrats et enfin trompés par la contrebande.

Y a-t-il encore quelque chose?

M. SHEA.--Non, c'est tout!

MOI.--Eh bien! tenez, je suis sûr qu'à nous deux nous pourrions nous entendre.

M. SHEA, _souriant_.--Voyons, Excellence, que proposez-vous?

MOI.--D'abord, que disent les traités? À nous Français, ils accordent le droit exclusif de pêche sur cette partie du littoral comprise entre le cap Saint-Jean, sur la côte est, et le cap Rouge, à l'ouest, en passant par le nord. La jouissance de ce droit nous est donnée à partir du 5 avril jusqu'au 5 octobre. De plus, nous pouvons couper sur la côte tout le bois nécessaire aux échafauds pour faire sécher la morue. Enfin nos pêcheurs n'ont à payer aucun droit de douane sur le French shore.

À vous, Anglais, il est interdit de pêcher sur la partie des côtes qui nous est réservée. Vous avez encore moins le droit d'y élever des établissements sédentaires. Par cela même qu'il ne doit pas y avoir de ville, il ne peut exister ni magistrats ni fonctionnaires d'aucune sorte. Cette défense absolue pour vous de faire aucun établissement sur le French shore vous empêche à la fois d'exploiter vos mines et d'achever votre chemin de fer.

Cela étant établi, et il faudrait que vous eussiez la bonne foi de reconnaître la vérité de ces principes, je vous dirais:

Exploitez vos mines en toute liberté; nous vous abandonnons pour cet usage le point du French shore que vous nous désignerez comme vous étant le plus commode pour y élever un embarcadère.

Organisez sur nos côtes telle administration qu'il vous plaira; ayez-y des députés, nommez-y des magistrats, installez-y une douane et une police. Seulement, nous réservons pour nos marins l'entrée libre de tous les objets qu'ils feront venir pour servir à l'exercice de leur industrie. Mais nous vous autorisons à les faire surveiller par votre police et, en cas de fraude, à sévir contre eux.

Quant à votre railway, prolongez-le jusqu'où bon vous semblera.

En échange de tant de concessions qui sont pour vous de la plus haute valeur et que nous croyons devoir vous faire par équité et par égard pour la liberté, nous attendons de vous que vous fassiez respecter nos droits avec la plus scrupuleuse exactitude.

Pour vous aider dans cette charge, nous demandons qu'il soit accordé aux officiers de notre station navale les mêmes pouvoirs de répression qu'à ceux de la station anglaise. Et nous attendons de vous que lorsque procès-verbal vous sera adressé d'un délit ayant pour auteur un de vos nationaux, vous ne vous contentiez pas d'un simple et illusoire accusé de réception. Nous voulons que l'affaire soit immédiatement portée devant vos tribunaux et que le coupable reçoive le châtiment qu'il mérite.

Quant à la boette, comme vous ne pouvez en empêcher le trafic, vous n'avez rien de mieux à faire que de permettre à vos pêcheurs de la porter aux nôtres.

M. SHEA, _sérieux, après un instant de réflexion_.--Oui, je crois qu'avec ces conditions nous pourrions nous entendre.

Seulement, c'est ce diable de droit exclusif, qui est choquant pour nous. Il me semble que vous pourriez bien laisser nos pêcheurs aller dans les baies que les vôtres laisseraient inoccupées, avec obligation pour les premiers de se retirer à l'arrivée des seconds.

MOI.--Oui certes! un chat aurait assez de place dans une chambre pour y vivre avec un rat. Cela n'empêche pas qu'il le dévorerait. Ce mélange de vos pêcheurs avec les nôtres serait la cause de querelles constantes. Vous comprenez qu'il y en aurait bien peu d'assez consciencieux pour se retirer, comme vous le dites, sans protester, ou même sans résister. Et c'est précisément pour éviter tant de fâcheuses complications que nous avons tout fait pour obtenir que nos droits de pêche soient rendus exclusifs. Rappelez-vous du reste la tentative qui a été entreprise de la combinaison dont vous parlez. Au bout d'un très-petit nombre d'années, l'Angleterre et la France sont tout de suite tombées d'accord pour reconnaître l'impossibilité et faire cesser l'existence de ce _modus vivendi_.

Après tout, vous avez une étendue de côtes largement suffisante pour l'emploi de tous vos pêcheurs. Et puis songez qu'en échange de la tranquillité que nous vous demandons d'assurer aux nôtres, nous nous engageons à reconnaître officiellement l'existence politique de Terre-Neuve au French shore. Vous ne pouvez rien acquérir de plus précieux.

M. SHEA, _gravement_.--Tout cela en effet pourrait s'arranger à la satisfaction des deux parties. Mais soyez bien persuadés d'une chose: c'est qu'on n'arrivera jamais à aucun résultat satisfaisant tant que la France cherchera à traiter directement avec l'Angleterre. C'est avec nous qu'il faut qu'elle s'entende d'abord, puisque la sanction de notre Parlement est indispensable au traité qu'elle pourrait conclure avec le gouvernement britannique. Et vous pensez bien que l'Angleterre ne nous forcera pas à coups de canon à accepter un arrangement qu'elle aura fait sous toutes réserves avec la France. Elle ne peut nous déclarer la guerre, et en nous contrariant, elle craindrait trop de nous révolter et de nous voir échapper à sa souveraineté.

Ne vient-on pas de frapper?

MON AMI.--Si, je crois.

M. SHEA.--_Come in_!

QUELQU'UN.--Le conseil attend Sa Seigneurie pour se réunir.

M. SHEA.--Messieurs, vous m'excusez, n'est-ce pas? Il faut...

MON AMI.--Comment donc, monsieur! mais nous vous sommes très-reconnaissants d'avoir bien voulu nous accorder un si long entretien.

MOI.--Trois heures! Que faisons-nous?--Comment trouves-tu le secrétaire colonial?

MON AMI.--Charmant! et puis c'est un homme qui a l'esprit juste et qu'on sent de bonne foi.

Puisque nous avons vu le Premier chez l'honorable secrétaire colonial, inutile, n'est-ce pas? d'aller de nouveau l'interviewer dans son cabinet.

Nous sortons du palais; nous redescendons dans le bas de la ville. Justement au quai de la Reine, en face de la douane, le canot-major de la _Clorinde_ attend des officiers qui vont rentrer à bord.

Les voilà: embarquons!

La _Clorinde_ est une ancienne frégate d'une hauteur de mâts invraisemblable et à laquelle on a adapté une faible machine à vapeur. Elle est commandée par un capitaine de vaisseau qui est le chef suprême de notre station navale de Terre-Neuve. Il a sous ses ordres trois autres navires: deux goëlettes à voiles, la _Canadienne_ et l'_Evangéline_, et un transport mixte, l'_Indre_[6].

[Note 6: À la fin de la campagne de 1883, ces deux goëlettes sont rentrées en France pour être remplacées dans leur service par la canonnière à éperon, _le Lynx_.]

De son côté, la station anglaise se compose de trois croiseurs à vapeur de troisième et quatrième rang, et par cela même beaucoup plus propres à faire le service exigé par la surveillance des côtes. Il y a en effet nombre de baies dont l'entrée, trop étroite pour livrer passage à un navire tel que la _Clorinde_, permet aux Terre-Neuviens de pêcher impunément sous les yeux mêmes des Français. Nos goëlettes seules pourraient pénétrer dans ces passes; mais comme elles ne sont point à vapeur, il n'est pas rare qu'un vent contraire ne les retienne en vue des délinquants, et dans l'impuissance de les atteindre.

Maintes fois le commandant de la station s'est plaint de cet état de choses, et enfin on s'est décidé à donner suite à ses réclamations en remplaçant les deux goëlettes par une canonnière à éperon d'un nouveau modèle et d'une marche rapide.

Aujourd'hui, nous avons trois vapeurs dans les eaux de Terre-Neuve, comme les Anglais. Mais à l'époque où je conduis le lecteur à Saint-Jean, nous ne sommes qu'au commencement de 1883. La _Canadienne_ et l'_Evangéline_ continuent à courir des bordées le long du French shore, tandis que les trois anglais, poussés par leur hélice, vont droit au but. Le plus gros, le _Tenedos_, est sous les ordres d'un capitaine qui a le titre de commandant supérieur de la station anglaise, mais qui, au lieu de relever directement du ministre de la marine, ainsi que notre commandant en chef, dépend immédiatement du vice-amiral commandant la flotte des Indes occidentales et des provinces britanniques de l'Amérique du Nord, et dont la résidence est Halifax.

À la suite de cet état explicatif des navires de guerre français et anglais en croisière dans les eaux de Terre-Neuve, nous rentrerons dans l'examen de la question française, en disant de quelle mission ces vaisseaux sont chargés et comment ils s'en acquittent.

* * *

Chaque année, après que l'éloignement des glaces a rendu libre l'accès des côtes terre-neuviennes, les goëlettes de pêches, françaises et indigènes, se hâtent vers les lieux fréquentés par la morue. Les nôtres vont sur le French shore, et celles du pays occupent les baies de l'autre partie de la côte.

Cela se passe-t-il réellement ainsi?--Point du tout. Si chacun restait chez soi, il n'y aurait plus de police nécessaire.

Mais, comme on sait déjà, les uns affirment leur droit exclusif à occuper une certaine portion de territoire, et les autres le nient. De là, invasion des derniers chez les premiers, luttes, batailles, complications de toutes sortes.

Alors, l'Angleterre et la France, d'accord dans leur bon vouloir à maintenir la paix parmi leurs pêcheurs, envoient des navires de guerre chargés d'exercer sur les lieux une surveillance de haute police et d'inspirer en même temps une crainte salutaire aux pauvres bougres d'électeurs de M. Whiteway.

Seulement, tandis que sur chaque navire anglais un des officiers a été investi par le gouvernement colonial des fonctions de _justice of the peace_ et peut donc infliger des peines aux délinquants, les Français n'ont que le droit inoffensif de dresser des procès-verbaux.

Une goëlette terre-neuvienne est-elle surprise par un de nos croiseurs dans les lieux de pêche qui nous sont réservés, l'ordre lui est intimé de partir. Si elle refuse, on la dépouille de ses engins de pêche et l'on dresse contre elle un procès-verbal qui est transmis par le commandant français au commandant anglais. Celui-ci répond par un simple accusé de réception et fait ensuite une enquête qui, par crainte de déplaire au gouvernement colonial, aboutit toujours à innocenter le coupable, ou n'aboutit pas du tout.

Et le pêcheur malin, qui connaît le coup, récidive à la prochaine occasion.

Il en ressort que, pour le résultat final, la surveillance de nos navires est purement illusoire; mais elle sert du moins à affirmer le bien fondé de nos droits.

* * *

Justement alarmés pour l'avenir de nos pêcheries de la vanité des résultats obtenus, et voulant à tout prix les rendre plus fructueux en donnant aux affaires une suite forcée, le commandant en chef et le consul de France avaient alors mis en commun leur énergie pour aboutir par une action directe sur le gouverneur de la Reine.

Jusque-là le procès-verbal dressé par le commandant français était expédié au commandant anglais. Celui-ci faisait une enquête, puis il rédigeait un rapport de l'affaire au gouverneur. À la fin de la campagne toutes ces pièces formaient un dossier qui était alors transmis au Foreign office, où l'on n'a sans doute jamais eu le temps de les lire.

Absolument, il fallait changer ce système. Nos pêcheurs se dégoûtaient de venir se créer des ennuis sur le French shore. Depuis vingt ans le nombre de nos goëlettes avait diminué sur les lieux de pêche d'une façon effrayante. Et puis, chaque jour plus arrogants parce qu'ils restaient impunis, les Terre-Neuviens ne tenaient aucun compte des traités; ils les niaient.

D'après eux, les traités ne nous accordaient pas le _droit exclusif_, mais seulement la pêche _sans concurrence_. Et ce n'était pas faire la concurrence, disaient-ils, que d'occuper nos baies, lorsqu'elles ne l'étaient pas à l'avance par nous. Notre situation déjà si compromise menaçait de se perdre tout à fait.

Il fallait au plus vite affirmer très-haut nos droits, avoir l'air de faire des concessions au lieu de subir une force.

Cette heureuse entente qui existait pour la première fois entre l'agent des affaires étrangères et celui de la marine pouvait faire espérer les meilleurs succès. Elle tomba pourtant à rien par la force d'inertie du gouverneur qui se dérobait par un simple accusé de réception, en ajoutant qu'il saisirait le gouvernement colonial de la question.

Et le train roulait toujours!

* * *

Je m'arrête, moi, car, peut-être serait-ce trop en dire sur des faits qui n'ont encore reçu aucune publicité.

* * *

Du reste, à quoi bon recommencer un procès plus que séculaire et qui depuis cinquante ans surtout a provoqué la réunion de conférences aussi vaines que nombreuses?

La dernière, composée de plénipotentiaires anglais et français s'est donné rendez-vous à Paris en février 1884. Naturellement on s'est séparé sans avoir pu s'entendre.

Cependant, les mêmes plénipotentiaires ont été convoqués de nouveau au mois d'avril suivant. La France et l'Angleterre ont fini par tomber d'accord et donner leur adhésion à un traité. Mais celui-ci ne peut avoir de valeur que ratifié par le gouvernement de Terre-Neuve; et la ratification n'est pas encore venue.

Car, immolant toujours à la sainte routine, au lieu de chercher d'abord à traiter avec Terre-Neuve et de s'arranger ensuite avec l'Angleterre,--seule voie capable d'aboutir à de sérieux résultats,--le gouvernement français a préféré garder de son côté toutes les chances d'échouer comme par le passé.

La vanité n'est-elle donc pas extra-humaine, qui tient au ventre les gens de Terre-Neuve, pour qu'il soit si malaise de la comprendre et de chercher à l'exploiter? N'est-il pas très-naturel qu'un petit pays qui peut dire non le dise, quand cela ne serait que pour témoigner qu'il est capable de braver impunément deux grandes nations?

Il fallait donc aller d'abord à lui, le flatter par une démarche directe. Il fallait lui reconnaître tout ce qu'il nous a pris en ayant l'air de le lui accorder par pur esprit de conciliation. Et puis, disons-le, quelques pots-de-vin, comme dernier argument, en considération du voisinage des États-Unis,--et l'on aurait, sans doute, beaucoup obtenu.

Trop heureuse ensuite d'adhérer, la vieille Albion!

Ah bas! il faut suivre les errements traditionnels!

Et la République, par amour de la tradition! court à un nouvel échec diplomatique, bien fait, n'est-ce pas? pour affirmer aux Terre-Neuviens toute leur force et les encourager à se montrer toujours plus exigeants.