Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes
Chapter 5
Le pire est que cet animal se défend quand on l'attaque. Il est même plus méchant que cela, et se fait agresseur pour sauver la vie à sa femelle et à son petit.
Or, ne voilà-t-il pas qu'un homme, se trouvant sur un glaçon de compagnie avec un jeune hood, lui applique, en guise de _shake hand_, un coup de bâton sur le nez. Au cri de la victime, le père surgit de l'eau, furieux, et s'élance visière baissée contre l'adversaire. Deux pêcheurs volent au secours de leur camarade. Les coups de bâton grêlent sur la tête du phoque. Mais animée de vengeance, la vaillante bête fait face à chacun, se précipite gueule ouverte, et voulant saisir un bras, prend au vol un des bâtons de l'ennemi et le broie d'un coup de dent.
Désarmé, le combattant recule, si vivement poussé que sans avoir le temps de se retourner il tombe à la mer.
C'en est fait de l'homme si la bête se met à l'eau. Aussi les deux autres lui barrent le passage, attirant sur eux la rage du monstre, tandis que leur camarade reprend pied. Alors on exécute une retraite précipitée derrière le bâton qui voltige et s'abat.
Un pêcheur arriva à temps, armé d'un fusil, pour décider du sort de la bataille. Mais il s'en fallut de peu que la tragédie ne plongeât son poignard dans un sang plus pur que celui d'un phoque.
* * *
_22 mars._--L'équipage du _Greenland_ aura-t-il péri tout entier, ou bien aura-t-il été recueilli par quelque autre navire? Quant à nous, nous avons perdu tout espoir de le rallier. On continue pourtant à faire retentir chaque demi-heure le sifflet d'alarme.
Aujourd'hui la chasse a porté à trente mille le nombre des peaux de phoque rangées à bord. C'est magnifique. À l'exception de notre cabine et du dortoir des hommes, tout est plein comme un oeuf dans le navire, du plancher au plafond.
Nous n'avons plus qu'à profiter du beau temps pour nous hâter vers le port. Cependant le brave capitaine Dickson ne peut se décider à virer de bord sans pousser une pointe plus au large à la recherche de l'équipage du _Greenland_.
Tous nos pêcheurs sont rentrés à bord, et nous partons à la découverte.
* * *
_23 mars._--Vers cinq heures, ce matin, le _French Shore_ a atteint la limite de la banquise. Après c'était la mer libre jusqu'à la «belle France». Nous sommes retournés sur nos pas, ou plutôt sur notre sillage.
Il n'y a plus rien à faire pour l'équipage du _Greenland_.
Revenus dans les glaces, nous étions entourés d'une telle quantité de phoques, qu'on n'a pu s'empêcher de faire une nouvelle descente au milieu d'eux.
Au bout de la journée, il y avait sept mille peaux de plus sur le pont. Total: trente-sept mille peaux doublées chacune environ de trois pouces de lard.
Où les mettre? L'hésitation n'a pas été de longue durée. D'une seule voix, l'équipage a galamment offert son dortoir.
Le capitaine est triomphant.
* * *
_27 mars._--Voilà Saint-Jean!
On a interrogé le pilote; mais il ne savait rien du désastre du _Greenland._
Nous avons eu une très-belle navigation de retour, malgré qu'il fît froid. Les hommes ont passé quatre nuits sur le pont, roulés dans leurs couvertures. Cela ne les empêche pas d'être de la plus belle humeur et de la plus belle santé.
Dès demain matin on commencera à décharger le steamer. On séparera le lard d'avec les peaux. Celles-ci seront salées pour être exportées en Angleterre, où on les emploie à fabriquer des chaussures, harnais, portemanteaux, etc.
Quant au lard, découpé en petits morceaux par une machine à vapeur, on le fait fondre, puis on l'expose au soleil dans des bassins vitrés.
Il sort de là une huile blanche, inodore et des plus fines, également exportée pour servir à la confection des meilleurs savons, et à l'usage des phares, machines et autres objets[2].
[Note 2: Un tonneau de cette huile vaut environ 140 dollars, et une peau de jeune harp, de 90 à 100 cents (4 fr. 50 à 5 francs).]
* * *
_14 avril._--Sur le rapport du capitaine Dickson, le gouvernement a envoyé un vapeur à la recherche des naufragés du _Greenland_. Il est revenu ce matin, sans avoir rien découvert.
Ils étaient cent trente hommes!
On ne se rappelle pas de semblable catastrophe.
De tous les _loups-mariniers_ rentrés au port, c'est le _French Shore_ qui a fait la pêche la plus rapide et la plus abondante.
Il y en a deux que les glaces ont retenus dix jours entiers tout près d'ici et qui n'ont rapporté chacun que deux ou trois cents phoques. Ils se préparent du reste à repartir. Le _French Shore_ reprend aussi la mer demain matin, pour tenter de nouveau la fortune.
Cette fois on va avoir affaire à des phoques adultes qui savent nager et n'attendront pas patiemment qu'on vienne les assommer pour les déshabiller. Aussi le bâton est-il suppléé par le fusil.
* * *
_15 avril._--Dieu soit loué! Ils sont soixante-dix, de l'équipage du _Greenland_, qui sont arrivés ce matin à bord d'un voilier. Quarante-trois autres ont été recueillis par un second navire à voile et sont en route pour Saint-Jean.
D'après leur rapport, les vingt-sept hommes, y compris le capitaine, qui restaient à bord ont péri avec le steamer.
Quant aux survivants, ils avaient été sauvés dès le lendemain, et, tandis que nous les cherchions, ils étaient à bord des voiliers qu'un vent contraire retenait au large.
Il y a eu à Saint-Jean une émeute de joie.
CHAPITRE V
_30 mai._--Revenons aux jeunes Américaines ou plutôt Terre-Neuviennes.
Mes anciens étonnements se sont fondus avec la neige de cet hiver. Je trouve toute naturelle cette existence de liberté et de camaraderie avec les jeunes filles.
Il paraît pourtant que si j'ai changé d'habitudes, je n'ai pas changé de caractère.
Combien de fois me suis-je entendu dire: «Oh! vous êtes bien Français!»
On affirme que nous autres Français avons le monopole de la galanterie. Aussi là-bas, le plus médiocre Parisien est-il assuré d'un facile triomphe dans le monde.
C'est bien un peu la faute des jeunes gens de Terre-Neuve. Pourquoi leur instruction est-elle si inférieure à celle des jeunes filles?
Les travaux manuels sont inconnus aux _yung ladies_. Jamais vous ne les surprendrez une aiguille ou un crochet à la main.
Les promenades, le lawn-tennis, la lecture et le thé sont leurs occupations quotidiennes, tandis que les frères, le chapeau sur la nuque, travaillent à l'office ou président au mouvement des affaires de leur maison.
Car ici, en dehors des fonctionnaires, tous les gens honorables sont commerçants.
Je vais donc souvent causer le soir avec l'une ou l'autre de mes nombreuses amies, et il est bien rare qu'avant onze heures nous cessions de bavarder ou de faire de la musique.
On sait que les Anglais sont fous de musique, tout en y entendant moins que rien. N'importe qui est capable de reconnaître un air anglais à la première mesure.
De même n'importe quel Anglais, homme ou femme, croit savoir chanter et chante, qu'il ait de la voix ou n'en ait pas. Le plus souvent ils n'en ont pas et se bornent à éjaculer des sons qui semblent une suite de soupirs.
Ils le savent bien, aussi suffit-il que vous soyez Français pour qu'on vous fasse un devoir de posséder un bel organe. On vous tourmente, on vous supplie pour une romance, et vous avez beau jurer que vous ne chantez pas, on n'en croit rien, sinon que vous y mettez des façons. Combien de fois ai-je applaudi à la fin d'un morceau pendant l'exécution duquel j'avais souffert le martyre de ne point pouvoir me boucher les oreilles, lorsque je n'avais pas fait de furieux efforts pour ne point éclater de rire!
Naturellement il y a des exceptions. Bien peu, mais pourtant quelques-unes, même en dehors de miss Fisher.
Aussi je fréquente de préférence les maisons où la conversation fait oublier la musique.
* * *
Hier, j'ai passé la soirée en tête-à-tête avec la belle Kitty, sa soeur Betsy étant partie en voyage. Nous nous sommes séparés vers minuit, après avoir effleuré tous les sujets: l'amour, cela va de soi, la littérature, et jusqu'à la philosophie, s'il vous plaît!
Il ne serait peut-être pas mal à propos de rapporter avec quelques détails cette mémorable conversation. Nous y trouverons rassemblés la plupart des traits nécessaires à former un portrait exact de la jeune fille terre-neuvienne.
Comme je flânais sans pouvoir me décider à choisir une direction quelconque, je tombe sur miss Kitty qui sortait de l'église.
--Venez donc faire un tour au clair de lune, me dit-elle.
--Volontiers: nous sommes à deux pas du lac de Quidividi, allons voir s'y baigner Diane. Comment se porte votre soeur? reviendra-t-elle bientôt?
--Non, elle a remis son retour. Il paraît qu'on s'amuse beaucoup là-bas. Elle m'écrit une longue lettre dans laquelle il y a pour vous un billet que voici. Regardez donc le beau ciel: jamais il n'y a eu tant d'étoiles; jamais la lune n'a été si brillante. Nous ferons tout le tour du lac, si vous voulez.
--Ah! mon Dieu, qu'avez-vous? Cinq kilomètres dans la neige à demi fondue!
--C'est vrai, je n'y pensais plus. Je suis si heureuse, voyez-vous!
--Je vois que si vous êtes allée à l'église pour vous calmer, vous n'avez guère réussi.
--Si vous saviez ce qui se passe, vous ne vous moqueriez pas. Allons, il faut que je vous dise tout: je suis fiancée!
--Tiens! vous avez fait filer une étoile.
--Oh! que vous êtes ennuyeux! vous allez me porter malheur.
--Enfin, depuis quand? avec qui?
--Avec Dick Steven qui est ici depuis huit jours.
--Ah! oui, et qui part demain par le paquebot.
--Eh bien! comment le trouvez-vous?
--Très-heureux! Et vous vous connaissiez depuis...
--Oh! depuis fort longtemps. Seulement il a quitté Terre-Neuve très-jeune, et nous sommes restés dix-sept ans sans nous revoir.
--Dix-sept ans; vous avez vingt ans...
--C'est vrai; je n'avais que trois ans, mais je me souviens qu'à cet âge-là, j'étais déjà folle de lui!
--Et vous avez eu la patience d'attendre jusqu'à ce matin pour lui déclarer cela?
--Voyons, voyons, ne vous moquez pas de moi. Tout ceci est très-sérieux. Nous nous sommes revus...
--Et nous nous sommes aimés! Un coup de foudre. Vous voilà ravie: vous rêviez un roman, et tout s'est passé comme à la scène.
--Dieu! ces Français sont-ils railleurs! Taisez-vous, maintenant; je ne vous permets plus de parler de cela: vous profanez l'amour.
--C'est de votre faute. Il n'y a rien de moins poétique que d'avoir les pieds dans l'eau.
--Eh bien! rentrons; mais si vous avez le malheur de me répondre en prose, je vous mettrai à la porte.
--J'en serai quitte pour prier la Poésie de m'ouvrir la fenêtre.
Au bout d'un instant nous étions chez Kitty. La houille flambait dans la grille du salon désert où aucune lumière n'était allumée, et le manteau de la cheminée bordé d'une bande d'étoffe renvoyait au plafond des ombres qui semblaient en proie à la plus vive agitation.
--J'adore rester dans une pièce éclairée seulement par le feu, dit Kitty en entrant.
--J'ouvrais la bouche pour vous en dire autant.
--Alors n'allumons pas, nous causerons mieux.
Il faisait une chaude soirée de dégel. Le feu servait beaucoup plus à absorber l'humidité qu'à combattre le froid. Nous avons ouvert une fenêtre et nous sommes installés dans l'embrasure.
Rien ne porte à la rêverie comme une fenêtre ouverte le soir sur un beau ciel criblé d'étoiles. Aussi, au bout d'une minute, accoudés l'un auprès de l'autre, nous avions volé vers l'espace, habitant tour à tour les plus lointains soleils et les plus radieuses planètes.
Nous nous disputions sur l'impression qui se dégageait du spectacle de ces splendeurs.
Cela élève l'âme, assurait-elle.
On se sent capable de grandes actions. Comment en face de tant de majesté succomber à de mesquines tentations? Il est vrai qu'on sentait se réveiller en soi la douceur d'aimer, mais de quel amour pur, éthéré, divin!
Je pensais tout autrement. Si vous vous sentez élevée, répondais-je, moi je me sens écrasé. Tout d'abord je me laisse emporter par la poésie de l'admiration. Je vais toujours, éperdu d'enthousiasme, jusqu'à ce que soudain je me sente envahi par le vertige du néant. L'horreur tue la poésie, le mystère étouffe l'admiration; il ne reste plus que l'infini, terrible inconnu qui dévore tout, l'univers comme l'intelligence humaine. Revenu de si haut, comment jeter sans un effroi plein d'angoisse un regard sur soi-même?
--Pour vous, ai-je ajouté, qui avez à la patte un fil qui vous retient à ce monde, je comprends que vous sentiez moins fortement que moi, puisque aussi bien ne vous est-il pas loisible de vous tant élever.
--Allons, puisque vous allez chercher des méchancetés jusque dans les étoiles, fermons la fenêtre.
Aussitôt, pour me venger, je mis le feu à un bec de gaz et pris un livre sur la table. C'était la _Dame aux Camélias_ qu'elle m'avait demandé quelques jours auparavant.
Cela fit tout naturellement tomber la conversation sur la littérature. À tout instant, elle me citait des vers de Musset ou de Hugo, de Musset surtout, le poëte aimé de ceux qui aiment.
Puis elle insistait pour que je lui disse si la vie se passait en France ainsi que nos abominables romans le racontent. Et comme je lui affirmais que tout ce qu'elle lisait n'était qu'un faible crayon de la réalité, son instinct de femme amoureuse se révoltait à l'idée que l'amour même était la cause de tant de crimes et de trahisons.
--Si vous ne me croyez pas, lui dis-je en la quittant, croyez-en au moins votre poëte Tennyson:
Never morning wore To evening, but some heart did break.
Et ravi d'avoir trouvé à point ces jolis vers pour riposter aux citations françaises de Kitty, je traduisis: «Aucun soir n'a succédé au matin, sans qu'il n'y ait eu quelque part un coeur qui ne se soit brisé.»
Une minute après, une aurore boréale nous tenait tous deux en extase, plantés au milieu de la rue, nageant cette fois en pleine poésie.
C'était l'heure où reviennent sur la terre les âmes des oubliés; l'heure du sabbat; l'heure de l'amour; la sinistre et charmante heure de minuit.
Pas un nuage ne flottait dans l'air; pas un souffle de vent ne passait.
La lune dormait depuis longtemps au fond du lac.
Cependant du sommet de la colline qui surplombe au centre d'un grand cirque, la ville dévalait vers le port silencieux, enveloppée de clartés pâles.
Comme la clef de voûte d'un dôme immense, une lueur argentée rayonnait au milieu du ciel. Elle l'éclaboussait tout autour de flammes nacrées qui mettaient aux fronts noirs des collines, à l'horizon, une auréole féerique.
Le nord se colorait légèrement de rose, et parfois il s'en élançait un rayon vert pâle, peut-être, disions-nous, une âme délivrée de son corps et qui monte à Dieu.
Les étoiles perçant ces nuées diaphanes étincelaient comme des pierreries enchâssées dans une gloire géante.
Un rayon mourait ici; un autre surgissait ailleurs. C'étaient tour à tour de longues traînées de lumière et des évanouissements subits.
Soudain, le mouvement s'accéléra. La grande coupole dépouilla sa majesté architecturale. Les milliers de rayons, tout à l'heure pressés et ordonnés en cercles concentriques, s'éparpillèrent dans l'espace, montant, descendant, voltigeant, se poursuivant et fuyant dans tous les coins de l'espace, comme en un ballet fantastique, des nuées de danseuses légères.
Peut-être aussi, sous les ordres d'Odin, les âmes des vieux guerriers francs célébraient-elles par un tournoi dans leur paradis l'anniversaire oublié de quelque héroïque victoire...
* * *
_Dimanche 24 juin._--En sortant de la messe, j'ai accompagné miss Gertrude à la villa d'une de ses soeurs mariées. Elles sont quatre soeurs, dont trois mariées, toutes plus charmantes les unes que les autres. L'une d'elles est la jolie personne en blanc qui portait une touffe de roses rouges au bal du gouvernement.
Après avoir bu un verre de porto et cueilli les premières pensées, nous rentrions à Saint-Jean, admirant la verdure toute neuve que la campagne avait vivement revêtue en secouant son manteau de neige.
--Savez-vous, dit miss Gertrude, ce que j'ai rêvé cette nuit? que la _Clorinde_ arrivait et que je serrais les deux mains au commandant.
Comme elle achevait, un signal apparut au sémaphore, et après une seconde d'examen, je reconnus qu'il annonçait un vapeur de guerre français.
--Mademoiselle, m'écriai-je, voilà votre rêve réalisé!
Une demi-heure après, la _Clorinde_ était ancrée dans le port, et aussitôt une fine baleinière, toute blanche, s'en élançait, agitant avec orgueil les couleurs françaises parmi la flottille des bateaux de pêche anglais. Tout d'un coup les huit avirons disparaissent ensemble avec le mouvement d'un oiseau qui replie ses ailes, et l'embarcation accoste au quai de la Reine. Deux officiers, envoyés par le capitaine de vaisseau commandant en chef de la station navale française de Terre-Neuve, mettent pied à terre, et nous prenons ensemble le chemin du consulat.
De là nous nous sommes rendus chez le gouverneur. Il est arrivé précédé d'une triste odeur d'éther. Malgré ses cheveux et ses favoris noirs la vieillesse a marqué son front prématurément. Qui se douterait, à le voir aujourd'hui faible et accablé sous le poids de sa haute taille, que cet homme de cinquante et un ans a chargé à Balaclava la charge célèbre?
Voilà deux ans qu'il a été nommé gouverneur de Terre-Neuve, et il n'a pris possession de son poste que ces jours-ci, toujours empêché de partir par la maladie.
Il appartient à une des meilleures familles d'Angleterre, et de sa longue fréquentation des grandes cours de l'Europe il résulte qu'il est à la fois l'ami du prince de Bismarck et de l'amiral Fourichon.
Les officiers de la _Clorinde_ étaient venus lui demander s'il désirait que l'on tirât une salve de vingt et un coups de canon pour saluer la Reine. Mais en l'absence de tout vaisseau de guerre anglais il n'y avait pas de canons pour répondre à ceux de la _Clorinde_, et l'on remit à plus tard la cérémonie.
CHAPITRE VI
_29 juin._--J'ai déjeuné ce matin au carré des officiers,--ce qui m'arrive à peu près tous les jours.--En sortant de table, deux ou trois m'ont accompagné à terre, et, comme la fameuse question des pêcheries faisait l'objet de notre entretien, je proposais à un aspirant de mes amis de venir avec moi faire une visite au secrétaire colonial.
Voici la relation de notre journée:
Arrivés au sommet de la colline, nous nous trouvons en face du Parlement.
Nous franchissons la cour, puis nous avons à monter une dizaine de marches qui aboutissent à un rez-de-chaussée élevé. Cet étage est occupé presque en entier par les deux salles d'assemblée, décorées à fresque. L'une est réservée à la Chambre basse ou Chambre de l'Assemblée;--l'autre à la Chambre haute ou Conseil législatif.
Voilà beaucoup de mes lecteurs que cette nomenclature jette dans l'ahurissement. En effet, nous n'avons pas idée en France d'un tel appareil gouvernemental. Tout chez nous est centralisé à l'excès. La Réunion, la Martinique ne sont que des départements éloignés. Mais une colonie indépendante, se gouvernant par elle-même! Ah bah! quelle étrangeté!
Il en est pourtant ainsi, et, en quelques mots, voici l'histoire parlementaire de Terre-Neuve depuis son origine:
En 1832, un gouvernement représentatif et une constitution furent accordés à Terre-Neuve. L'île fut divisée en neuf districts, et chacun, suivant le nombre de ses habitants, nomma un ou plusieurs députés. En tout, il devait y en avoir quinze, pas un de plus. Tout homme pouvait voter, qui, au jour de l'élection, avait depuis un an, comme propriétaire ou locataire, habité une maison dans l'île. En même temps fut créé un «Conseil législatif et exécutif». Il était composé de sept membres. Mais ceux-là recevaient leur mandat de la couronne.
Le système marcha mal. La constitution fut suspendue. On abolit alors le Conseil comme branche distinctive de la «Législature» et des ex-membres furent autorisés à siéger et à voter à l'Assemblée au même titre que les membres élus.
Cette nouvelle forme fut appelée: «_the Amalgamated Legislature_».
Mais en 1847, le gouvernement impérial fit jeter les fondements du _Colonial Building_, autrement nommé _Parlement House_. Cent mille dollars y furent dépensés, et en 1850 la Législature y siégea pour la première fois.
Sans doute l'orgueil de se voir dans un édifice aussi somptueux éblouit les membres de cette noble assemblée. Leurs maisons de bois leur parurent des palais de marbre, et les misérables bourgades de pêcheurs, des ports superbes et puissants. Bref,--sur la demande expresse du peuple,--on sollicita et l'on obtint pour la colonie «un Gouvernement responsable».
C'est en 1855 que s'opéra cette nouvelle et dernière transformation. La garnison anglaise fut retirée de Saint-Jean avec l'artillerie. Les Terre-Neuviens crurent--et ils en sont encore plus que jamais persuadés,--qu'il y avait dans le monde une nouvelle Puissance.
Voici donc quel est le système actuel,--c'est-à-dire celui qui fonctionne depuis 1855. Il y a d'abord deux Chambres: la basse, _House of Assembly_, élue par le peuple,--et la haute, _Legislative Council_, nommée par le «Gouverneur en conseil».
Le Gouverneur qui est le seul représentant direct du souverain, est envoyé par la couronne. Son mandat lui est généralement délivré pour six ans.
La Chambre de l'Assemblée se compose de trente-trois membres élus tous les quatre ans par le suffrage du peuple. Comme par le passé, il faut pour être électeur se trouver depuis un an, au jour de l'élection, propriétaire ou locataire d'une maison dans l'île.
Quinze membres nommés à vie par le Gouverneur en conseil forment le Conseil législatif.
Enfin le Conseil exécutif--sept membres choisis par le parti qui a la majorité dans la Législature,--complète ce système de gouvernement.
Jusqu'en 1883, il n'y avait que quinze districts électoraux. Mais cette année-là il en a été créé deux autres dans cette partie de l'île désignée sous le nom de _French Shore_.
Il faut, pour prétendre à la députation, avoir un revenu de quatre cent quatre-vingts dollars, ou posséder une propriété libre de toute hypothèque et d'une valeur minima de deux mille quatre cents dollars. Il faut, en outre, avoir résidé dans l'île depuis deux ans avant l'élection; avoir au-dessus de vingt et un ans et être sujet anglais, ou avoir la grande naturalisation.
Les membres des deux branches de la législature reçoivent des honoraires.
Les titulaires des grands emplois publics, qui composent le Conseil exécutif, sont: le Colonial Secretary--qui est en même temps secrétaire du Conseil exécutif,--l'Attorney général, le Receveur général, le Solicitor général, le Surveyor général, le Financial Secretary, etc.
* * *
Maintenant que nous connaissons tous les rouages de cette imposante machine, tâchons d'observer les effets et les résultats qu'elle engendre, et d'abord entrons en relation avec quelques-uns de ces messieurs.
* * *
Dans le palais même, à l'étage supérieur, se trouve le cabinet du secrétaire colonial. Après le premier ministre,--_The honorable the Premier_,--il est le personnage le plus important du gouvernement. Sa charge correspond à celle de ministre des Affaires étrangères.
Depuis longtemps ce poste est très-dignement rempli par l'honorable Edward d'Alton-Shea. Né en Irlande d'une noble et ancienne famille,--dont une branche est devenue française,--il est arrivé il y a quelque trente ans à Terre-Neuve. Grâce à son frère dont l'influence et le prestige se sont très-vite répandus, il a conquis la situation qu'il occupe aujourd'hui.