Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes
Chapter 4
J'ai cru d'abord ma situation très-critique en me voyant jeter si brusquement dans l'intimité de ma nouvelle amie. Il n'en a rien été. Il est vrai que j'ai fait le voeu de ne plus m'étonner de rien. Et puis l'air de candeur qui sied délicieusement à ses traits fins et réguliers, le regard intelligent de ses yeux clairs dont le charme est augmenté par la couleur brune des cheveux, tout cela a établi du premier coup un courant sympathique entre nous deux.
Aussi la conversation était-elle très-animée lorsque la désolante musique de bastringue qui passe ici pour une fanfare, attaqua, ou plutôt massacra, le _God save the Queen_. C'était le signal de la fin. Car il n'y a pas de réunion publique ou privée qui ne se termine ici par l'exécution du chant national. À ce moment, l'usage veut qu'on se tienne debout et la tête découverte.
On ouvrit l'étroite porte du _ring_, et aussitôt un nuage de neige se précipita dans le hall, comme pour nous avertir de prendre nos précautions contre la tempête avant de quitter notre abri.
Dehors, le vent faisait rage et soulevait de par terre, en épais tourbillons, cette terrible poussière de neige durcie qui aveugle et étouffe à la fois. Telle était la violence de l'ouragan que pour arriver à bon port, nous avons dû tous les trois nous donner le bras et marcher les yeux fermés en nous serrant étroitement l'un contre l'autre.
Arrivés à la demeure de Maud, nous sommes entrés pour attendre une accalmie. Nous avions absolument l'air de bonshommes de neige.
On monte au salon, on se chauffe, on prend du thé. Bien entendu, il n'est pas question des parents. Ils sont sortis ou peut-être couchés, mais dans tous les cas ils ne nous joueront pas le mauvais tour de venir nous déranger.
Seuls les frères et soeurs de Maud se joignent à nous, et aussitôt Lilia de s'écrier:
--Si nous dansions!
Chacun se précipite, poussant une table ou un fauteuil pour faire le champ libre, et la danse commence.
J'ai cru, ce soir-là, avoir appris la valse américaine; mais depuis que je n'ai plus Lilia pour la danser, il m'est impossible de retrouver le pas qu'elle m'avait enseigné.
Vers minuit, le temps était à peu près beau, et j'ai eu la faveur d'accompagner miss Lilia chez elle.
Durant ce trajet, nous nous sommes mutuellement sondés et confessés l'un à l'autre; nous nous sommes découvert une infinité de goûts communs. Arrivés devant la porte, nous nous sommes serré la main avec ce geste franc et naturel de deux vieux amis chez qui la confiance égale l'affection.
Comme je suis loin de la France! Et comme c'est pitié que la France ne soit pas plus près de l'Amérique!
Peut-être s'en rapprochera-t-elle: la vapeur a déjà bien diminué l'espace qui sépare Paris de New-York. Mais les belles Américaines de Paris sont en train de le supprimer tout à fait.
Elles apportent aux Françaises qui ne veulent pas voyager, ce qu'elles trouveraient à l'étranger si la mode les y poussait: plus de largeur dans les idées.
Les voyages élargissent l'esprit, c'est incontestable. J'ai aujourd'hui sur les phoques et les morues des notions qu'aucun de mes amis de France, même les plus bacheliers, ne peuvent se vanter de posséder comme moi.
CHAPITRE IV
_3 mars._--L'activité reprend dans le port et dans la ville. Aux misérables, mis à pied par l'hiver, et qui s'étaient abattus sur Saint-Jean pour demander leur subsistance à la charité publique, succèdent les hommes vigoureux, énergiques, au regard clair et décidé, aux rudes favoris rougeâtres et à la haute stature, qui viennent s'enrôler pour la pêche, ou plutôt la chasse du phoque.
De leur côté, les steamers _loups-mariniers_ arrivent d'Écosse. Ils ont eu une longue et dangereuse traversée. Des jours et des nuits, ils ont glissé à travers la brume, à la clameur perpétuelle de leur sifflet d'alarme. Il y en a qui ont rencontré une banquise longue d'une dizaine de lieues et qui leur barrait le chemin. Ils ont dû fuir hors de leur route pour l'éviter. L'un d'eux, surpris dans un brouillard opaque, s'est trouvé prisonnier dans les glaces, étroitement serré et entraîné par elles dans le sud, loin de son but.
D'autres, plus heureux, ont pu suivre jusqu'au bout l'itinéraire tracé d'avance. Ils ont louvoyé pendant des heures d'angoisse au milieu de centaines d'icebergs, les uns larges et plats, qu'on n'apercevait point venir; les autres, hauts comme des montagnes, qu'on avait à peine le temps d'éviter, et qu'on rasait de près avec l'horrible crainte de les voir s'écrouler sur le steamer et l'écraser.
Ils sont tous les ans une vingtaine de braves vapeurs qui viennent d'Écosse s'équiper à Saint-Jean pour la pêche du phoque. Ils y ont leurs engins et leurs approvisionnements dans des magasins, et puis ils y mettent leurs équipages de pêche.
Les Écossais ont bien tenté de former ces équipages avec des hommes de leur pays. Mais ils n'ont pas réussi et ont dû reconnaître que le Terre-Neuvien était le seul pêcheur possible à lancer sur la glace à la poursuite des loups marins.
N'est-ce point dans leur race, comme c'est dans celle de leurs chiens de se jeter à l'eau et de plonger à la façon des canards?
Et il est heureux qu'il en soit ainsi, puisque cette industrie de la pêche du phoque constitue, après celle de la morue, la plus abondante source de revenu pour la colonie.
La pêche du phoque n'a pendant longtemps été faite que par des voiliers. Pour le seul port de Saint-Jean, plus de cent partaient chaque année pour tenter l'entreprise.
Le premier steamer fut inauguré en 1863. Le succès justifia l'innovation, et aujourd'hui, vingt ans plus tard, ils sont plus d'une trentaine de vapeurs qui arment ici contre le phoque, tandis que les voiliers ne nombrent plus que cinq ou six navires.
Ces steamers sont de véritables forteresses pour la construction, l'avant surtout, composé d'une épaisse muraille revêtue de bois de fer et cuirassée d'acier.
L'équipage de pêche se compose de deux à trois cents hommes.
Comme la pêche des steamers est généralement plus rémunératrice, ceux-ci peuvent choisir à leur gré parmi les candidats pêcheurs. Ils prennent donc les plus jeunes et les plus vigoureux; les autres s'enrôlent à bord des voiliers.
En ce moment, les préparatifs d'expédition pour la pêche du phoque occupent tout le monde. On s'empresse autour du dernier steamer arrivé. On observe le temps avec inquiétude. De toutes les directions, les journaux reçoivent des télégrammes qui disent l'aspect favorable ou non des champs de glace autour de l'île. On rappelle les résultats de l'année précédente. On court visiter les vapeurs comme de vieux amis retrouvés après une longue absence. Bref, il se fait dans la ville un tel mouvement de commerce et de curiosité que l'agitation ne serait pas plus grande s'il s'agissait de mobiliser un corps d'armée pour entrer en campagne.
Depuis le 1er mars, il y a déjà plusieurs voiliers de partis. Mais les steamers, de par la loi, ne peuvent quitter le port avant le 10.
Ils arrivent ainsi sur les lieux de pêche vers le 20 mars. C'est le bon moment pour s'emparer du jeune phoque qui a trois semaines environ, qui est très-gras et qui ne peut s'échapper, ne sachant pas encore nager.
* * *
_10 mars._--_À bord du «French Shore»_.--Le temps est splendide. Il fait un beau froid ensoleillé; notre machine est sous pression; on hisse le pavillon bleu et blanc du pilote, et je viens de faire déposer ma valise dans la cabine que le capitaine Dickson m'a offert de partager avec lui. Il n'y a pas de place perdue dans un _loup-marinier_: la cabine du capitaine, un dortoir pour les hommes et tout le reste pour les phoques.
Nous avons deux cent soixante hommes à bord. Hier ils sont venus, chacun avec son matelas et ses couvertures qu'ils ont rangés côte à côte dans le dortoir, comme des harengs dans un baril. Ils n'ont pas besoin de cabinet de toilette, puisqu'il leur est défendu de se déshabiller pendant toute la durée de l'expédition.
Voilà que l'hélice commence à tourner en broyant les glaçons qui l'entourent. Nous sommes au fond du havre, et pour en sortir nous allons suivre le chenal coupé dans la glace et entretenu libre par l'incessant va-et-vient d'un petit vapeur peint en vert.
J'ai lunché avec le capitaine. Il a toujours été favorisé par la chance et espère me rendre témoin d'une belle pêche. Le vent souffle, paraît-il, du bon côté. Nous filons le cap sur le nord, et l'on a largué la grande voile d'artimon et toute la toile des huniers pour soulager la machine. Ce matin, les côtes étaient encravatées de brume, et en quittant le port nous avons entendu la sirène[1] du cap Spear pousser ses longs gémissements lugubres comme un tocsin prolongé. Le vent d'ouest s'est levé depuis et a chassé au large le brouillard et les glaces flottantes.
[Note 1: Sifflet d'alarme en temps de brume, établi sur plusieurs points des côtes de Terre-Neuve.]
Nous marchons en toute sécurité, et les hommes en profitent pour faire leurs préparatifs de combat. Les voilà en train de mettre en état leurs bottes en peau de phoque qui leur montent aux genoux et qui sont munies d'une épaisse semelle ferrée. Outre cela, leur équipement se compose d'un bâton garni de fer et de fusils.
* * *
_17 mars._--Quelle a été ma stupéfaction lorsqu'en arrivant ce matin sur le pont, j'ai vu que nous avancions à grand'peine au milieu d'une multitude infinie de glaçons flottant à fleur d'eau!
Pendant la nuit, il y a eu une brusque saute de vent qui a ramené vers les côtes les glaces qui s'en étaient éloignées.
Le capitaine se désespère. Il comptait découvrir un phoque sur chaque glaçon, et il ne s'en montra pas un seul.
Plus il va, et plus notre navigation devient pénible. On a passé tout le jour en vaines observations.
* * *
_18 mars._--Autre changement à vue; on se croirait à une féerie au Châtelet.
Il a fait cette nuit un froid intense qui a transformé la mer en un champ de glace. On a éteint les feux; nous sommes définitivement prisonniers, mais prisonniers comme un voleur qu'on aurait enfermé dans un palais rempli de trésors.
En effet, aussi loin qu'il peut s'étendre, le regard ne distingue qu'une multitude grouillante de jeunes phoques.
Quelle surprise! Ce sont les plus gentilles créatures qu'on puisse imaginer. Ils sont à peine longs d'un mètre, et chaudement enveloppés d'une épaisse fourrure blanche, blanche comme la neige qui vient de tomber. Et quel regard intelligent dans leurs grands yeux noirs pleins de douceur!
Tous nos hommes sont sur la glace. Ils y courent et sautent avec autant d'aisance qu'un conducteur de cotillon sur un parquet ciré.
C'est un carnage atroce. Il n'y a pas de champ de bataille qui offre un aspect aussi émouvant. De la dunette, j'observe, à l'aide d'une longue-vue, les péripéties du combat. Du reste, notre navire même, cordages et coque cristallisés par le froid dans leurs moindres détails, notre navire est entouré de cadavres.
Le chasseur, armé d'un bâton, s'élance sur la glace, frappe d'un coup au nez le jeune phoque sans défense et qui expire en poussant les cris les plus plaintifs et les plus désespérés: de vrais cris de petit enfant. Il y a de quoi fendre le coeur, et les quelques novices que nous avons hésitent avant de frapper.
Détail horrible: aussitôt l'innocente bête assommée, d'un coup de couteau savant, le bourreau lui pratique une fente de la gorge à l'extrémité du corps. En un tour de main, le pauvre animal est dévêtu de sa peau et de son épaisse chemise de lard. Et souvent, alléché comme un tigre par le sang de sa victime, l'assassin lui arrache le coeur tout chaud et palpitant et le déchire d'une dent vorace,--horreur!
La carcasse, lambeau informe recouvert de chairs sanglantes, est abandonnée, et tout autour la glace est souillée du sang répandu.
Qu'on s'imagine près de trois cents hommes, tous occupés à ces égorgements. Sur la mer, toute de glace à perte de vue, des milliers de jeunes phoques immobiles et silencieux. Et tout d'un coup le désespoir de ces pauvres bêtes, les lamentations qui s'élèvent de toutes parts; le hideux squelette ensanglanté qui reste sur la glace désormais salie et puante; les hommes animés au carnage, qui dévorent tout vivant le coeur du vaincu, ou en emplissent, comme en cas, la poche de leur tablier.
Tout cela n'est rien: barbarie!
Mais la douleur navrante de cette mère désolée, ses cris de poignant effroi, cette manifestation violente de désespoir lorsque, revenant au trou près duquel elle avait laissé son petit pour aller lui chercher pâture, elle ne retrouve plus qu'un débris immonde! Voilà la scène entre toutes tragique et presque révoltante de ce drame étrange et dont la scène est unique dans le monde.
Si encore le phoque était un animal comme tous les autres. Mais non, il a des gémissements presque humains, et parmi les bêtes, c'est une des espèces chez qui l'intelligence est le plus développée.
N'est-ce pas merveille que l'instinct de cette mère, lorsqu'elle a mis bas son unique petit sur un champ de glace? Elle entretient toujours libre auprès de lui un trou communiquant avec l'eau et qui lui sert à aller chercher sa nourriture et celle de son petit. Comment fait-elle pour empêcher la glace de boucher ce passage? C'est ce qu'on ignore. En revanche, l'observation a permis d'établir d'une façon certaine que la mère ne se trompe jamais de porte; elle revient toujours à celle au bord de laquelle est son petit qu'elle ne saurait confondre avec un autre.
Si le champ de glace était immobile, il n'y aurait là rien de surprenant, malgré le voisinage des trous innombrables; mais au contraire, ces banquises sont toujours en marche, soit sous l'action du vent, soit sous celle des courants.
Le jeune phoque reste six semaines sur la glace. Au bout de ce terme, sa fourrure--qui lui a fait donner le nom _d'habit blanc_ (white coat)--se zèbre de couleurs foncées, et il commence à aller à l'eau.
* * *
Le capitaine vient de m'apprendre les résultats de la journée; ils sont splendides: dix mille quatre cents et quelques peaux.
Les hommes en ont débarrassé le pont, les ont rangées une à une, puis sont montés tremper leur biscuit dans une tasse de thé noir comme du café. C'est la seule nourriture du bord. On leur donne pourtant du porc trois fois par semaine à dîner. Mais toute autre boisson que le thé est rigoureusement interdite. Il faut donc les excuser de leur goût pour les coeurs de phoque, d'autant plus que leur façon de les manger est, paraît-il, une assurance prise contre le scorbut.
Je m'explique enfin l'ardeur infatigable de ces braves gens à tuer depuis le matin jusqu'au soir: au lieu d'être soldé, l'équipage est intéressé pour un tiers sur le produit brut de la pêche. Le capitaine reçoit un certain nombre de _cents_ par peau.
* * *
_19 mars_--Nous sommes toujours prisonniers; seulement la situation est moins belle. Tous les phoques ayant été détruits hier à plus d'un mille à la ronde, il faut courir très-loin les chercher. On a perdu beaucoup de temps en allées et venues pour apporter les peaux. Chacune pèse en moyenne quarante livres. Un homme en enfile cinq ou six avec une corde et les traîne ainsi jusqu'au navire. Quand il faut faire un mille ou deux avec ce poids à tirer sur une surface glissante et couverte d'aspérités, cela devient une rude et fatigante besogne.
Aussi n'avons-nous que trois mille peaux environ aujourd'hui.
* * *
_20 mars._--Nous avons eu cette nuit une violente tempête. C'était effrayant. Le navire, incapable d'obéir aux efforts du vent, a dû se défendre de pied ferme. Tout craquait de la façon la plus sinistre, et l'air agité passait en sifflant à travers les cordages gelés.
Nous en sommes quittes pour de légères avaries dans la mâture.
Hélas! l'ouragan ne nous a sans doute épargnés que parce qu'il a pris ailleurs sa victime.
Le jour commençait à tomber, lorsque douze pêcheurs provenant du steamer _Greenland_ sont venus demander l'hospitalité à notre capitaine.
Les pauvres gens étaient épuisés, et ils n'ont pu satisfaire notre curiosité qu'après s'être un peu restaurés et réchauffés.
Ils avaient marché une partie de la nuit--je veux dire pendant ces heures que le jour vole ici à la nuit--et toute la journée sans savoir où ils allaient et s'ils suivaient le chemin de la bonne ou de la mauvaise fortune.
L'ouragan qui s'était déclaré la veille les avait surpris en train de tuer des phoques à plus de deux milles du _Greenland_. Ils avaient commencé par ne pas s'en inquiéter, jusqu'à ce que le vent, toujours plus fort, eût amené de l'horizon une brume épaisse qui les enveloppa soudain.
Ils s'élancent aussitôt dans la direction où il leur semble avoir laissé le navire. La tempête grandit toujours, et le soleil menace de s'éteindre aux confins de l'Océan.
Soudain ils émergent du brouillard, l'atmosphère a repris toute sa limpidité, et chaque arête de glace multiplie le dernier rayon que lui renvoie le couchant.
Mais le steamer n'est plus là, et les malheureux s'aperçoivent qu'ils ont fait fausse route dans le brouillard. En effet, au lieu d'avoir l'ouest en face d'eux, ils auraient dû le garder à leur gauche.
Ils cherchent de tous côtés, ne voient rien. Le ruban de brume qui vient de passer sur eux coupe par le milieu le cercle dont ils occupent le centre, et malgré sa marche rapide, la nuit est plus vite encore et souffle brusquement les dernières clartés du jour.
Le vent redouble, balayant la poussière de glace qu'il soulève et roule en tourbillons aveuglants; puis il monte en trombe jusqu'au ciel et chasse devant lui avec des hurlements lamentables de gros nuages noirs et lourds, qui crèvent en fuyant et répandent une pluie fine et serrée de neige durcie.
Éperdus, les naufragés cherchent un asile aux pieds d'un iceberg et s'y blottissent aiguillonnés par le froid, au risque d'être écrasés par la chute du bloc.
Cependant le soleil, à peine éteint, se rallume bientôt, ourlant l'horizon d'un fil d'or pâle.
On dirait que le vent reconnaît en lui un être supérieur et plus fort, car à sa vue il baisse peu à peu la voix et retient le torrent de sa rage.
La neige achève de tomber et ne se soulève plus en poussière qu'à de rares intervalles. Les nuages déchargés de leur poids s'élèvent dans le ciel qu'ils font plus pâle sans le cacher. Une partie de l'horizon, qui était tout de glace, est rendue à la mer libre.
Mais où est le steamer _Greenland_?
Ils ont beau chercher, les naufragés ne le découvrent nulle part; pas même un peu de fumée qui le fasse deviner derrière un iceberg.
Cette fois ils consultent la boussole, et l'orientation du navire bien définie, ils partent devant eux. Au bout d'un instant ils retrouvent le tas de peaux de phoque qu'ils avaient amoncelées lorsque la tempête les avait forcés de fuir. Il n'y a donc plus à douter, ils sont sur le bon chemin. Mais alors on devrait déjà voir le steamer. À moins que l'ouragan ne l'ait dégagé de la glace et qu'il n'ait été forcé de gagner la mer libre?
Tous les regards fouillèrent l'horizon. Rien!
Le champ de glace s'était disloqué en plusieurs endroits. Sur une largeur d'une centaine de mètres, il fallut sauter d'un glaçon à l'autre.
Il y en eut un, le plus jeune, qui était si épuisé, que son pied manqua, et qu'il fallut le repêcher. Cela parut à tous un mauvais présage. Jusque-là ils n'avaient pas osé se placer en face de leur inquiétude; mais alors une voix traduisit:
--Il y aura quelque malheur. Nous ne pouvons plus être qu'à un quart de mille; nous devrions le voir.
Et tous sentirent l'émotion leur serrer le coeur. Cette parole était bien l'expression de leur intime pensée, mais personne encore n'avait eu le courage de la dire.
Soudain ils s'arrêtent tous d'un même mouvement, incapables de proférer un mot ou de faire un pas.
Le mystère est enfin dévoilé.
À cent pas devant eux, c'est là qu'avait été le _Greenland_!
Et après le mouvement de stupeur qui les a retenus, un rayon d'espoir les ranime, et ils s'empressent vers le lieu du sinistre.
Du navire il ne restait que quelques planches, des tronçons de mâts, des bouts de cordes, et la façon dont la glace les avait enterrés racontait avec assez d'éloquence que le steamer avait été écrasé et coulé sous la chute d'une montagne de glace.
Et la même voix qui avait déjà parlé prononça:
--S'ils sont au fond, c'est à Dieu de les tirer de là. Pour nous, tâchons de nous sauver nous-mêmes!
C'était alors que leur situation dans toute son horreur s'était dressée en face d'eux, comme un fantôme se levant de la tombe où leur navire était enseveli.
Où aller? que faire? qu'espérer?
--Nous n'avons qu'une chance de salut, dit un vieux: c'est de pouvoir gagner les côtes à travers le champ de glace.
--Le vent soufflait de la terre; la mer doit être libre autour des côtes.
--Peut-être serons-nous aperçus de quelque bateau. Et puis quel autre parti avons-nous à prendre?
On se mit en marche vers l'ouest. Quelques phoques donnèrent leur coeur et leur foie pour composer le menu du déjeuner, et l'on tâcha de se désaltérer avec une poignée de neige.
Après avoir employé plusieurs heures à sauter d'un glaçon à l'autre, au milieu d'une multitude de phoques, on rencontra enfin un immense champ de glace qui s'étendait tout d'une pièce aussi loin que la vue pouvait porter.
À cet aspect, chacun reprit espoir.
Cependant il fallut marcher encore douze heures avant de distinguer la vague fumée du _French Shore_ qui avait rallumé ses fourneaux dans l'espoir d'une débâcle.
Peu après la découverte de cette bienheureuse fumée, ils avaient aperçu quelques-uns de nos pêcheurs les plus éloignés du steamer.
Aussitôt, devant la certitude d'être maintenant sauvés, la fièvre d'énergie qui les poussait en avant, fuyant la mort, les avait abandonnés, et ils étaient tombés, épuisés de fatigue et de joie, persuadés qu'ils ne pourraient pas faire un pas de plus.
Mais le vieux, toujours debout, s'écria: En avant! et un suprême effort les souleva jusqu'à notre steamer, jusqu'à la tasse de thé dont ils avaient si grand besoin.
* * *
_21 mars._--Nous sommes enfin dégagés. Aussitôt que nous avons pu nous frayer un passage, on a fait hélice en avant vers le lieu où a sombré le _Greenland_. Nous avons retrouvé sous la glace les débris signalés par les naufragés, mais grâce à la marche de la banquise, il arrive maintenant que ces épaves sont loin de marquer l'endroit où le steamer a disparu. La seule question qui nous préoccupe est de savoir si l'équipage a réussi à se sauver.
Aussi notre sirène ne cesse-t-elle de jeter au vent de puissants appels, ne se reposant que pour laisser parler la voix du canon. On prépare des feux de Bengale et des fusées pour la nuit.
Tout cela n'empêche pas nos hommes de se livrer à une chasse des plus actives. Comme nous l'avaient fait espérer les naufragés du _Greenland_, nous nous trouvons au milieu d'une innombrable armée de phoques.
Mais le spectacle s'offre à moi pourvu d'un intérêt tout nouveau. Il ne s'agit plus de courir sur la surface solidifiée de la mer: ce sont des milliers de glaçons flottant de compagnie. Doucement balancés par les vagues, ils s'en vont à la dérive portant la fortune d'un peuple entier _d'habits blancs_.
Et, légèrement, avec une adresse presque ridicule sous leur apparence d'ours habillés de cuir, nos pêcheurs sautent d'un bloc à l'autre, tuent la bête et font l'opération avec la tranquillité d'un cuisinier qui coupe un bifteck sur sa table.
Hier, c'était le drame; aujourd'hui, une tragi-comédie. Les acteurs: un phoque de l'espèce appelée _hood_ et trois pêcheurs.
D'abord quelques mots sur ces hoods.
Il sont plus grands et plus rares, quoique moins estimés que les harps. Le mâle porte sur la tête un épais bourrelet de peau très-élastique, et qu'il peut rabattre sur les yeux et le nez comme un capuchon. C'est du reste de là que lui vient son nom (_hood_, capuchon). Ainsi casqué, il est invulnérable aux coups de bâton, et le seul moyen d'en venir à bout est de lui loger une balle sur le côté, un peu en arrière de la tête.