Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Chapter 3

Chapter 33,857 wordsPublic domain

Après une conversation des plus nourries et quelques moments employés au piano, je pris congé, et reçus l'invitation de venir souvent passer la soirée.

Chemin faisant, je réfléchissais sur l'étrange liberté laissée à toutes ces jeunes filles; à l'entière faculté qu'on leur accordait, de donner rendez-vous à des jeunes gens, de les recevoir en tête-à-tête, le soir comme le jour, sans que les parents soient préalablement consultés sur le choix de ces jeunes gens attirés chez eux. J'admirais cette confiance absolue de la part du père et de la mère, confiance méritée à coup sûr, puisqu'elle n'était jamais ébranlée dans l'esprit des parents.

Comme j'étais loin de la France! Quelle différence de moeurs, de vie! Et comme ce commerce perpétuel et intime avec les jeunes filles devait mettre au coeur de l'homme un tendre respect et une affectueuse estime pour la femme!

J'en étais là de mes rêveries, lorsqu'une légère charrette anglaise qui venait à ma rencontre s'arrêta tout à coup auprès de moi.

Je n'eus que le temps de reconnaître miss Lizzie et de saluer.

--Montez là auprès de moi, je vous emmène à la maison, me dit-elle dans un joli français de sa façon.

Je pensais d'abord avoir mal compris, ou bien qu'elle-même ne savait pas très-exactement la signification des mots qu'elle venait d'employer.

Je voulus m'excuser, mais elle insista, et, prenant mon parti en brave, je m'installai auprès d'elle. Je me demandais avec terreur quel scandale nous allions causer par les rues, car elle demeurait hors ville, presque à la campagne, et il fallait traverser Saint-Jean tout entier.

Je savais qu'ici il y avait environ quatre femmes pour un homme: que par suite, les jeunes filles trouvaient difficilement à se mettre en ménage et faisaient la chasse aux maris.

_Struggle for life_. Ici: _struggle for vedding_.

Je me croyais déjà compromis, obligé de comparaître devant M. le consul, qui, usant à la fois de ses droits hiérarchiques et paternels, m'aurait sans doute fort mal reçu, ne trouvant pas l'union à son goût.

Je ne me sentais moi-même alors aucune inclination pour le mariage--pour celui-là surtout.

Cependant, voyant que l'attention des passants n'était pas soulevée outre mesure, je me rassurai petit à petit.

Miss Lizzie, qui parlait très-peu le français, parlait beaucoup pour faire croire qu'elle parlait bien. Moi, je l'aidais, trouvant le mot qui ne lui venait pas, achevant pour elle la phrase commencée.

À cela, elle déclarait, et la remarque est très-juste:

--Vous autres, Français, êtes très-charitables: vous ne vous moquez jamais des étrangers qui parlent mal votre langue, et vous les aidez à exprimer leur français. Nous, au contraire, nous rions à la moindre faute et ne soufflons jamais le mot qu'on a de la peine à trouver.

Enfin, nous arrivons à la Colline des Fleurs. Toute la famille se met en quatre pour me recevoir; mais Lizzie est la seule que je comprenne à peu près; de sorte que le salon semble transformé en théâtre de marionnettes.

Comme j'ai bu du porto chez Esther, j'opte ici pour le sherry. Pour échapper au second verre que le papa veut à toute force me faire avaler, je salue et me dirige vers la porte.

Miss Lizzie m'accompagne jusqu'à la sortie du jardin, et le long de la route ramasse un bouquet de pensées qu'elle m'offre au départ:

--Attendez, fait-elle avec un sourire, je vais vous le passer à la boutonnière.

En cet instant, je me fis à moi-même le voeu de ne plus m'étonner de rien de la part d'une jeune fille anglo-américaine.

* * *

_Novembre._--Quelle chose étrange que je n'aie pas encore parlé de Benoît, mon unique compatriote! Je l'entends qui entre, et cela m'y fait penser.

Benoît, c'est l'homme de tous les instants; l'homme de toutes les utilités; l'homme de tous les services, de tous les renseignements, de toutes les complaisances.

Quand on le connaît, on ne peut, en le voyant, s'empêcher de songer au mot de M. Choufleuri parlant de son domestique: «Dieu, qu'il est bête!... Mais il est si dévoué!!!»

Un peu simple, ce brave Benoît, tout Normand qu'il est. Il lui arrive plus souvent qu'à son tour de mettre les pieds dans le plat. Mais il est si obligeant; il a si bon caractère et il reçoit les rebuffades avec tant de philosophie!

Toutes ses qualités se lisent sur sa bonne face ronde, un peu haute en couleur, plantée d'un nez charnu dont la base est bien au milieu du visage, mais dont le bout s'écarte avec une invincible horreur de la ligne droite, suivant en cela l'exemple de la moustache aux gros poils rudes d'un brun jaunâtre et qu'un perpétuel coup de vent semble relever d'un côté.

Benoît, Prosper, est le seul Français de Saint-Jean. Faisant mal ses affaires dans notre colonie voisine de Saint-Pierre-Miquelon, il est venu ici tenter la fortune. Il parle anglais, presque aussi mal que le français qu'il enseigne, du reste, dans plusieurs colléges de la ville et à bon nombre de particuliers. C'est son gagne-pain, et le pauvre homme n'a d'autres ressources pour faire vivre sa famille que de suivre ce métier qui, par tous les temps, toutes les glaces et toutes les neiges, le force à courir le cachet du matin au soir.

Il nous a été bien utile depuis notre arrivée ici, alors que je ne pouvais parler anglais. Que de renseignements il nous a fournis; que de courses et de commissions il a faites pour nous; dans combien d'endroits nous a-t-il servi d'interprète! Et tout cela avec le désintéressement le plus complet, par pur esprit de patriotisme.

Brave homme! Il mérite bien que je garde son souvenir dans ces pages, et je m'en serais voulu si j'avais tardé longtemps encore à parler de lui.

CHAPITRE II

_26 décembre._--C'était hier Noël par un soleil radieux. J'ai dîné chez l'évêque: c'est-à-dire que j'y ai passé une partie de la journée, et je saisis cette occasion de parler de lui, de ses oeuvres et de son clergé.

Sur quel emplacement merveilleux s'élève la cathédrale catholique! Elle est le point que l'on voit de partout et d'où l'on domine tous les horizons. De là le regard se perd dans un lointain qu'il ne peut saisir jusqu'au bout. Entre deux chutes de montagnes, la mer se découvre, semblant sortir du havre et répandre dans le ciel en s'évasant ses flots d'aigues-marines. Si quelque navire quitte le port et se dirige vers l'Europe, on l'aperçoit pendant des heures filer tout droit, diminuer peu à peu et s'éteindre lentement dans un pli de vapeurs invisibles. Ou bien, s'il remonte les côtes, on ne le voit qu'un instant contourner les falaises. Il passe de profil, et un à un ses mâts disparaissent derrière les rochers, tandis que son pavillon qui s'agite à la corne d'artimon s'évanouit dans un dernier adieu.

Et tout d'un coup le vide se fait sur la mer unie, sinistre comme un tombeau qui se referme. L'immensité passe sur elle, accablante, jusqu'à ce qu'une voile imperceptible ramène la vie sur son aile blanche.

La mer est triste, vue de haut. Elle élargit sa ceinture jusqu'au milieu du ciel, et la plus forte houle y fait à peine frémir une ride.

Devant ce calme inquiétant, la méditation doit être plus facile et plus consolante au prêtre, et s'il en est ainsi, l'évêque de Saint-Jean est bien placé pour faire monter ses prières au firmament.

En effet, le palais archiépiscopal est tout près de la cathédrale.

Charmant homme, jeune, actif, intelligent, que l'évêque actuel!

D'ailleurs, toutes ses qualités trouvent aisément leur emploi; car c'est une grande situation que la sienne. Plus de la moitié des habitants de Saint-Jean, au delà de quinze mille âmes, sont ses sujets fidèles et soumis. Il est bien véritablement prince de l'Église; il règne en père et domine en roi parmi ses sujets.

Loin d'abuser de sa puissance, il ne s'en sert qu'avec la plus scrupuleuse modération et jamais dans son intérêt privé.

Il est vrai qu'il serait peut-être embarrassé pour exprimer un souhait. Car il vous fait les honneurs de chez lui avec un contentement qui illumine son visage. Il vous montrera ses écuries, sa basse-cour, son verger, son potager, non point pour en tirer vanité, mais parce qu'il se trouve heureux de tout cela et qu'il pense vous faire plaisir.

Du reste, accueillant au possible et très-enthousiaste de la «belle France». Il comprend difficilement le français et sait malgré tout s'en servir pour faire des plaisanteries qui l'enchantent.

Sa maladie est une nervosité déplorable. Dès qu'il est avec quelqu'un, le voilà dans tous ses états. Il vous fait asseoir trente-six fois. La crainte, je veux dire la terreur de ne pas vous faire une réception digne de vous le roule dans une agitation fébrile. Il ne cesse de parler et vous pose mille questions sans en attendre la réponse. Bref, il ne sait où donner de la tête pour être aimable, sans se douter que tant de pénibles efforts le rendent fatigant autant qu'ils le fatiguent.

Mais qui oserait lui faire un reproche de ce qu'il est ainsi, alors que c'est le plus naturellement du monde qu'il est si peu naturel?

Aussi la confiance et la vénération qui l'entourent lui sont-elles bien légitimement dues.

À sa table, qui nourrit une partie de ses prêtres, il est le boute-en-train de la réunion, il interpelle chacun et répand une gaieté communicative.

Dans la chaire, sa voix est la plus vibrante, ses gestes sont les plus larges, ses paroles les plus profondes.

Dans le monde, avec toute son exubérance apparente, il sait pourtant se taire et tout sonder chez les autres sans se laisser pénétrer.

Voilà pourquoi on l'aime, on le vénère et l'on a confiance en lui.

Ses fidèles sont ses enfants. Pauvres, pour la plupart, ils ont toujours de l'argent quand il leur en demande pour ses couvents, ses colléges, ses églises.

Facilement il eût pu se faire le chef d'un parti politique. Toute l'Irlande de Terre-Neuve obéirait à un signe de lui. Il a su résister à cette tentation d'orgueil. Il a compris que toute son influence devait être réservée à la cause de la religion, et que ce serait la prostituer que la mettre au service des ambitions de parti.

C'est qu'à Terre-Neuve le rôle de l'évêque catholique est un grand rôle. Il est le suprême directeur des couvents et colléges où la jeune génération de l'île va chercher des idées d'études, jusque-là tout à fait étrangères aux indigènes.

Et surtout il est comme le patron de ces nombreuses confréries d'hommes qui, pour le Français, sont le côté pittoresque de la société de là-bas. Je pourrais aussi bien dire grotesque, n'était la grandeur morale du but.

Je veux parler de ces «sociétés de tempérance» dont l'accroissement a grandi si vite dans tout le nord du continent américain et de ses dépendances.

C'est une véritable ligue contre l'ivrognerie, ou mieux, contre l'alcool.

Voudra-t-on le croire? Le triomphe sur cet ennemi intime se fait si rapide que, dans le Maine, un des États de l'Union, la _total abstinence_ est entrée comme loi dans la constitution politique! En d'autres termes, le débit public de l'alcool ou de toute boisson, bière, vin, etc., en contenant, est légalement interdit sur tout le territoire de l'État. Les _rum-shops_ ou _grog-shops_, ce que nous pourrions traduire par _zinc_, n'y existent plus qu'à l'état de souvenirs. On trouve dans les campagnes des jeunes gens qui ignorent à la fois ce qu'est un homme soûl et ce qu'est l'alcool.

Depuis que l'ivrognerie a été expulsée, le nombre des crimes a considérablement diminué, et la fortune publique s'est accrue.

Voilà l'idéal rêvé et poursuivi par tous les pays de cette portion de l'Amérique.

Terre-Neuve, presque tout entière peuplée de marins, considère avec épouvante, comme un monstre surgissant des flots pour la dévorer, cette passion de boire qui brûle le cerveau et abat les muscles. Aussi a-t-elle engagé la lutte avec acharnement, aidée de tout l'empire du clergé catholique et protestant. Les sociétés de tempérance sont déjà imposantes par le nombre de leurs membres et par le zèle de ceux-ci à la diffusion de leurs principes.

Il faut les voir, les jours de grandes fêtes, se rendre en procession à l'église. C'est alors qu'apparaît le côté grotesque. C'est d'abord la _band_ ou fanfare de la société. Jamais concert de chats, aux heures d'inspiration nocturne, n'inventa d'aussi sublimes discordances. Une vingtaine de gaillards déchaînent à pleins poumons, dans leurs cuivres, une tempête de fausses notes. Derrière eux, les membres _leaders_ de la confrérie: par-dessus leur redingote ils portent en sautoir l'écharpe aux couleurs de leur Société; une écharpe large et longue, noblement étalée sur la poitrine, et de ses bouts, battant une cadence sur le mollet. Autour du chapeau haut de forme, un voile blanc noué avec art retombe en une queue longue comme celle d'un cheval arabe et que le vent soulève d'une main légère. Enfin, pour soutenir le poids de tant de grandeurs accumulées, ce pontife solennel, qui porte la redingote comme un chimpanzé qui n'aurait jamais fait cela de sa vie, s'appuie sur une houlette que décore un flot de rubans aux grâces bucoliques.

Puis la foule des membres de la confrérie.

Après c'est une autre _band_, d'autres houlettes, d'autres adeptes de la tempérance.

Et derrière encore un nouveau cortége, peut-être encore un quatrième, ô Musique!

Mais ce n'est point pour le vain plaisir de parader que se sont fondées les sociétés de tempérance.

Elles se réunissent en assemblées, présidées d'ordinaire par des membres du clergé ou du parlement. On prononce des discours, on prend des résolutions.

Le temps n'est pas loin où l'abstinence totale deviendra à Terre-Neuve une loi constitutionnelle.

Et il ne faut pas croire que tout cela se passe en paroles. Souvent dans un dîner, vous voyez des jeunes gens qui ne boivent que de l'eau. Pour rien au monde ils ne tremperaient leurs lèvres dans un verre de vin ou dans un bock.

Est-ce admirable ou ridicule?

Tout ce que je puis répondre, c'est que l'alcool est la mort de ces populations de pêcheurs irlandais ou écossais, et que c'est un ennemi qui ne peut se combattre avec des demi-mesures.

J'ajouterai que quel que soit l'ascendant du clergé sur les sociétés de tempérance, elles n'appartiennent à aucun parti, pas plus religieux que politique; elles sont essentiellement nationales et indépendantes.

Au surplus, si le clergé est puissant à Terre-Neuve, il ne le doit point à l'intrigue, mais au seul esprit religieux qui anime le peuple.

En aucun lieu du monde les prêtres ne sont plus tolérants. Il ne peut en être autrement pour que la bonne entente se maintienne entre une population mi-partie catholique et protestante.

Du reste, les ministres du culte jouissent d'une liberté d'allure aussi grande, en proportion, que celle qu'ils laissent à leurs ouailles.

L'abbé un tel accepte un cigare sans plus de façon que le capitaine un tel.

Ils font des visites aux jeunes filles et, à l'occasion, montent à côté d'elles dans leur voiture. On bavarde, on débite des cancans.

J'étais suffoqué, la première fois qu'une _yung lady_ m'a dit: N'est-ce pas que le Père un tel est joli garçon? n'est-ce pas qu'il est charmant? Je suis folle de lui!

Ils savent qu'il y a entre eux une barrière infranchissable; ils sont certains de ne la jamais briser. Qu'ont-ils donc à craindre, et pourquoi s'interdire ce flirtage canonique?

Il n'y a que deux endroits où je n'ai pas rencontré le prêtre catholique: au skating-rink et au bal. Mais le théâtre ne lui est pas fermé.

Il y avait des prêtres, et l'évêque lui-même, à la représentation de _Patience_, donnée par des jeunes gens et jeunes filles de Saint-Jean. Possible n'y seraient-ils pas allés si la pièce eût été jouée par des cabotins: mais qu'est-ce que le nom des acteurs peut changer au principe? D'autant que _Patience_ est une opérette qui a eu un immense succès à Londres et à New-York, et qui n'a rien de commun avec un mystère ou même avec une tragédie comme _Polyeucte_.

Peut-être le frottement des clergymen conduit-il les prêtres catholiques à ce laisser-aller, que je suis, je me hâte de le dire, loin de blâmer.

Ou peut-être est-ce tout simplement encore, là-bas, l'âge d'or pour les moeurs. Oui, c'est plutôt cela. Quand les fidèles ont la foi du charbonnier, les ministres peuvent, sans inconvénients, se mêler davantage à leur existence. À Terre-Neuve les hommes sont ignorants. Ils n'ont pas l'idée d'employer leur intelligence à penser; elle ne leur est bonne qu'à tenir leurs livres de commerce en partie double. Les femmes, qui lisent beaucoup, ont l'esprit plus cultivé. J'en connais bon nombre qui sont plus familières avec notre littérature que bien des jeunes filles françaises élevées au couvent. Mais les Anglaises sont poétiques entre toutes les femmes, et la plus sublime poésie, c'est la religion.

Aussi faut-il voir l'enthousiasme qui les transporte à l'église lorsqu'il s'agit de suivre une mission. Tant que durent ces pieux exercices, le sermon du Père A... ou celui du Père Z... sont le sujet de toutes les conversations. On a retenu leur discours par coeur; on se le répète les uns aux autres; on l'admire ensemble, autant comme morceau de littérature que comme parole divine.

Il a défendu de valser. Et au prochain bal, vous verrez toutes les jeunes filles catholiques demeurer sur leurs chaises, tandis que leurs amies protestantes tourneront avec d'autant plus d'entrain. Beaucoup resteront liées par leur promesse pendant toute la saison.

Il est vrai que flirter n'est point pécher, et qu'elles y trouvent une compensation.

Aussi les bons missionnaires, qui viennent sans doute à Saint-Jean pour leur propre édification, n'ayant rien d'autre à interdire à des âmes si parfaites, sont contraints de s'en prendre à l'innocent plaisir de valser.

Quant aux jeunes filles protestantes, je suppose qu'il n'y a point d'amusements dont leurs pasteurs les empêchent de jouir, puisqu'eux-mêmes ne se privent de rien.

Sauf un peu plus de vénération autour de sa personne, et d'étoffe aux basques de sa redingote, le clergyman n'a rien qui le distingue particulièrement des autres hommes. Il va dans le monde, danse, joue la comédie pour rire et pour de bon; il a une femme qui reçoit et des filles passionnées au lawntenies. Nous n'avons donc rien à dire de plus sur son compte dans ce chapitre.

Il n'y a qu'un évêque anglican pour toute l'île de Terre-Neuve et les Bermudes. Tous les quatre ans, il va séjourner quelques mois dans cette dernière partie de son diocèse.

Au contraire, les diocèses catholiques sont au nombre de trois. Malgré la disproportion du territoire, l'évêque protestant est tout de même un moins important personnage que son collègue.

Cela tient, je pense, à ce que l'Église protestante est très-divisée.

CHAPITRE III

_10 janvier._--Hier soir, une troupe de _Christian Minstrels_ a donné une représentation dans la salle de concert à l'Athenæum. Le sujet mérite bien un compte rendu.

Les Christian Minstrels--tout ce qu'il y a de plus américain--ont pour spécialité de chanter de la musique nègre en l'interprétant telle qu'elle doit l'être.

À cet effet, ils se font la tête de l'emploi en se barbouillant de noir de fumée. L'orchestre composé de cuivres et de tambours se groupe sur des gradins, et de chaque côté, au premier plan, se placent les chanteurs.

Tout à coup la musique commence. Un des chanteurs, muni d'un tambour de basque ou d'une guitare, se met, tout en jouant, à pousser des éclats de voix qu'il accompagne des grimaces les plus simiesques et des gestes les plus ridicules.

Son agitation va toujours en croissant; elle devient bientôt frénésie.

Il bondit de dessus sa chaise comme lancé par un ressort, il traverse toute la scène et regagne sa place dans une sarabande endiablée. Toujours chantant, grimaçant et jouant, il saute, tourne, pirouette, renvoyant bras et jambes dans les directions les plus imprévues, puis retombe sur sa chaise, calmé soudain, modulant à mi-voix un air langoureux dont tout son corps agité en cadence marque le rhythme doux.

Au moment où il achève et où l'on s'attend au silence, voilà que du côté opposé un autre chanteur, se tenant le ventre à pleines mains, part d'un formidable éclat de rire, se tord sur sa chaise en proie aux spasmes de la plus bruyante hilarité.

Tout d'abord ahuris, ses camarades le regardent avec stupeur, et brusquement, comme saisis par une contagion subite, les voilà tous qui se roulent sur leurs siéges et traduisent leur gaieté par les hurlements les plus sauvages.

Puis tout se tait comme par enchantement, et de chaque camp on se lance des lazzi, des calembours, des coq-à-l'âne.

Voilà à peu près ce qu'est une représentation donnée par les Minstrels: tout ce qu'il y a de plus absurde et de plus drôle,--drôle au moins la première fois. Ces spectacles grossiers enchantent les Américains, qui, malgré leur civilisation raffinée, portent encore en eux ce Yankee qui est le Cosaque de leur race.

* * *

C'est dans cette même salle, ou d'autres analogues, qu'ont lieu les fréquents concerts, ventes, lectures, bals donnés dans un but de charité par les nombreuses Sociétés de bienfaisance catholiques et protestantes.

Miss Fisher est l'âme de ces concerts, auxquels prennent part aussi les jeunes gens et jeunes filles de la ville. On va même jusqu'à jouer la comédie.

C'est dans cette salle que Stuart Cumberland, avant d'aller à Paris, est venu nous bouleverser l'esprit par sa science mystérieuse.

Comme le caractère américain s'est encore montré à cette occasion: Cumberland, qui arrivait du Canada, où il avait charmé le marquis de Lorne et la princesse Louise, fut assez adroit pour se faire présenter au public de Saint-Jean par le premier ministre sir W. W... (K. C. M. G.). Cela suffit pour que le parti opposé au gouvernement déclarât la guerre à Cumberland, l'accusant de toutes les supercheries et cherchant à le discréditer dans l'opinion publique. Pendant toute la durée de son séjour, le _thought reader_ fut l'objet de la plus vive polémique entre les deux partis politiques représentés chacun à Saint-Jean par un journal quotidien.

Cela fut au point qu'il jugea nécessaire de prendre sa propre défense au début d'une séance et se révéla un orateur fort habile. Plein de verve caustique et d'énergie, il sut si bien flétrir l'anonyme qu'il contraignit son calomniateur déguisé sous un nom de plume à se dévoiler pour lui répondre.

Bref, comme la représentation menaçait de se transformer en révolution, Cumberland demanda que les membres de son comité de surveillance fussent élus par le public. La salle, dont il avait gagné les sympathies, ne lui envoya que ses ennemis, les accompagnant chacun, à mesure qu'ils sortaient des rangs, par des applaudissements ironiques. Ce fut donc sous le contrôle de gens intéressés contre lui que Cumberland répéta ce soir-là, avec son succès habituel, ces étonnantes expériences que tout le monde lui a vu faire aujourd'hui.

* * *

_Mardi gras._--Le soir du carnaval a été célébré au skating-rink par une fête costumée. L'effroi du ridicule qu'il y aurait à tomber dans les jambes d'une _yung lady_ m'a ôté le courage d'apprendre à patiner. J'ai donc été en simple spectateur voir glisser sur la glace les Sévillanes, les Napolitaines, les Nuits, les pierrots, les dominos de toutes nuances et autres grands personnages qui forment le pétulant cortége du prince Carnaval.

Je trouvai là l'élégante miss Maud qui fait habiller sa fine taille à Paris, et son amie la jolie miss Lilia.

Celle-ci était à peine débarquée de Londres, où elle avait fait ses études, et elle était arrivée par le dernier paquebot sous la seule garde de sa vertu et de ses dix-huit ans.

Maud m'a présenté à son amie et, d'un patin léger, s'est envolée à l'autre bout du _ring_ tandis que je restais en tête-à-tête avec Lilia. Elle parlait peu français, mais avec la grâce simple qu'elle mettait en toutes choses.