Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes

Chapter 2

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Après la découverte des Cabot, ce sont des navigateurs français, Cartier, puis Champlain, qui viennent débarquer sur ses côtes. En 1525, François Ier envoie Verazini déployer la _Salamandre_ sur la «terre nouvellement trouvée» et déclarer aux phoques et aux morues qu'ils passent sous sa royale domination. En 1604, le premier établissement français est fondé, et Terre-Neuve et l'Acadie, aujourd'hui Nouvelle-Écosse, sont à nous pendant tout le cours du dix-septième siècle et jusqu'au traité d'Utrecht.

Une coalition nous les enlève pour les donner alors à l'Angleterre. Durant cette période, toutes les places fortes de Terre-Neuve, et surtout Saint-Jean, changent vingt fois d'occupants.

Enfin 1713 nous chasse définitivement de nos anciennes possessions, ne nous laissant que les îles Saint-Pierre et Miquelon, et des droits de pêche sur une partie des côtes de Terre-Neuve. Ces droits, qui nous seront renouvelés dans la suite par plusieurs traités, méritent une étude toute particulière, et que je renvoie à plus tard.

* * *

Quels traits me reste-t-il donc encore à marquer pour achever ce rapide crayon de l'histoire terre-neuvienne?

Depuis cette époque troublée de guerres, rien n'a été plus paisible que l'établissement et le développement des colons anglais. En 1855, Terre-Neuve devint colonie indépendante. Il n'y eut plus de garnison dans l'île, et à Saint-Jean (Saint-John's), la capitale, les seuls agents à la disposition du pouvoir exécutif sont cinquante «policemen» tant à pied qu'à cheval.

Tel est l'état actuel du pays dans lequel je vous ai conduit et dont je m'efforce de vous bien faire les honneurs.

* * *

Quant à la résistance que les Indiens ont pu opposer à l'invasion de leur île, on n'en a jamais entendu parler.

Tout ce qui reste aujourd'hui des premiers maîtres de Terre-Neuve se réduit à une dizaine de familles d'aborigènes de la tribu des _Micmacs_. Elles se sont groupées et forment un village sur un certain point de la côte nord.

Du reste, fort inoffensifs et de caractère paisible, ils pêchent pendant l'été et poursuivent en hiver les animaux à fourrures qui habitent le long des rivières et l'intérieur des forêts si peu connues de l'île.

N'est-il pas étonnant que la «race née du sol» ait si rapidement disparu dans un pays presque inexploré et sur lequel on en est encore réduit à se faire une opinion basée sur l'hypothèse?

Car, ainsi que je vous l'ai dit, les côtes seules sont parfaitement connues, et tous les établissements des Européens ont été fondés sur le bord de la mer. Du reste, quoi de moins surprenant? Quelle est l'«attraction» qui a amené et fixé ici ceux qui constituent désormais le peuple de Terre-Neuve? La pêche, uniquement la pêche. C'est au phoque et à la morue que ce pays doit sa colonisation. Sans la présence de ces mines de richesses à exploiter pour l'industrie, ce serait encore un désert que cette pauvre île au sol déshérité.

Toutes les villes, tous les villages ont la même origine, sinon les mêmes fondateurs. Des marins sont venus, français d'abord et plus tard anglais, qui ont cherché sur les côtes une baie, un havre offrant à la fois un abri sûr à leurs navires et du bois pour la construction de leurs cabanes et des échafauds nécessaires au séchage de la morue. Les côtes devinrent mieux connues; on sut quels endroits le poisson avait coutume de fréquenter le plus. Il se fit alors sur ces divers points des agglomérations de pêcheurs. Quelques-uns hivernèrent et se mirent à faire le commerce pour leur propre compte. Mais ils consommaient, et le pays ne produisant rien, l'importation dut faire croisière avec l'exportation entre Terre-Neuve et l'Europe. À côté des établissements de pêche s'en élevèrent d'autres plus considérables, des habitations, des magasins: le fondement d'une nouvelle nation était jeté.

* * *

À l'heure qu'il est, la population de toute l'île s'élève à environ cent quatre-vingt mille habitants, la plupart Irlandais et Écossais d'origine. Sur ce nombre, trente mille sont agglomérés à Saint-Jean. On en compte de six à sept mille au Havre de Grâce et à Twilingate, qui sont, après la capitale, les deux centres commerciaux les plus importants.

Je me bornerai à vous parler de Saint-Jean. Aussi bien est-ce la ville la plus intéressante, et puis, c'est la seule que je connaisse.

CHAPITRE III

Durant la possession française, c'est Plaisance (Placentia), sur la côte sud de l'île, qui était la capitale de Terre-Neuve. Et c'est sans doute à sa situation privilégiée que Saint-Jean doit d'avoir détrôné son ancêtre. En effet, la ville s'élève sur la côte sud-est, dans la presqu'île d'Avalon, au point le plus rapproché de l'Europe.

Je vous en ai déjà décrit l'aspect, et vous savez aussi qu'elle a un port naturel profond et abrité de tous les vents, le point le plus étroit du goulet (the Narrows) ne mesurant pas plus de six cents pieds en largeur. Le havre s'étend en longueur sur un mille et un quart et presque sur un demi-mille en largeur. Au centre, la sonde descend jusqu'à quatre-vingt-dix pieds. Tout autour des collines de cent quatre-vingts à deux cents mètres d'altitude lui permettent de dormir sans inquiétude, tandis que l'ouragan se déchaîne au large. Les navires de tout tonnage peuvent à toute heure venir s'amarrer le long de ses quais hospitaliers.

Débarquons donc, si vous y êtes disposé, et montons faire un tour en ville.

Ces débris de murailles et de fortifications que vous apercevez à l'entrée du port sont de construction française. Ce sont en effet nos compatriotes qui ont commencé cette ville aujourd'hui tout à fait anglaise, ou, pour mieux dire, terre-neuvienne. Et s'il ne reste point de traces plus nombreuses de leur possession, la cause en est le fameux incendie qui, il y a environ quarante ans, dévora Saint-Jean tout entier.

Ce terrible événement ne s'est point effacé de la mémoire de ceux qui l'ont vu, ni de celle de leurs descendants.

Il y a quelque quatre ou cinq mois, des missionnaires lazaristes étaient venus prêcher une retraite à la cathédrale. À cette occasion, un pauvre homme s'étant approché du confessionnal:--Depuis combien de temps, interrogea le Père, ne vous êtes-vous pas confessé?--Depuis le feu.--Depuis le feu?--Oui: depuis le grand feu.--Combien de temps cela fait-il à peu près?--Ah bien! trente-cinq ou quarante ans!

Parmi le peuple de Saint-Jean, le «grand feu» est comme le commencement de l'ère terre-neuvienne.

À la suite de cette catastrophe, une loi fut votée par les Chambres coloniales ordonnant que les rues principales auraient cinquante pieds de largeur, et que les maisons seraient construites en briques. La voie la plus commerçante de la ville, celle qui longe le port, fut en effet rétablie dans ces conditions. Néanmoins, dans les autres quartiers, la très-grande majorité des habitations est en bois.

Du reste, cela ne nuirait en rien à l'aspect ni à l'agrément de la ville si, par ailleurs, elle ne donnait une si large part à la critique. En été, la moindre pluie transforme les rues en marécages, et le moindre vent voltigeant dans un rayon de soleil soulève en un instant des trombes de poussière. Le pavage est chose absolument inconnue. Encore si l'on pouvait chercher refuge sur les trottoirs!

Gardez-vous-en bien. Ils sont faits de planches couchées les unes auprès des autres et pour les trois quarts pourries. Aussi, rien de plus dangereux pour un étranger que de s'y aventurer la nuit. En l'absence de la lune, la ville est à peine éclairée, et l'on ne sait si l'on ne posera le pied dans un trou ou si l'on ne buttera contre quelque obstacle imprévu.

En hiver, les rues ne sont jamais déblayées, et, suivant le caprice du temps, il faut se résigner, pour sortir, à enfoncer dans la neige ou à se tenir en équilibre sur le sol cuirassé de glace. Connaissez-vous les Alpes? Imaginez-vous une ville bâtie sur un glacier.

Tout cela vient de l'absence d'une municipalité. Et l'absence d'une municipalité vient du manque d'argent, et le manque d'argent de ce que MM. les habitants ne veulent pas payer d'impôts: et MM. les habitants ne payent pas d'impôts. Il n'y a que sur l'eau que le gouvernement a réussi à prélever une taxe. Mais sur ce point il faut convenir que rien ne laisse à désirer: l'eau coulant jour et nuit dans les maisons et sous la ville, et devenant ainsi une haute garantie de salubrité.

* * *

Que vous dire encore de la physionomie extérieure de la ville? Ses quelques monuments sont peu remarquables. Jusqu'ici, le plus vénérable, aussi bien par sa position que par ses proportions et sa richesse, est la cathédrale catholique, qui n'est d'aucun style bien défini, quoique toutes ses ouvertures soient à pleins cintres. La cathédrale protestante-anglicane, dont une partie est encore en voie de construction, ne sera pas moins vaste que la précédente; mais, malgré ses fenêtres à ogives, elle sera toujours écrasée par sa rivale dont les tours s'élèvent, imposantes, sur le point culminant de la colline.

Le palais du Parlement est une grande construction en pierres de taille avec un fronton grec. Quant au palais du gouvernement, résidence du gouverneur, ce n'est ni plus ni moins qu'une vaste bâtisse, composée d'un corps de logis flanqué à droite et à gauche d'un pavillon sans aucune prétention à aucun style.

Quoi encore? Le beau collége de Saint-Patrick, dirigé par des prêtres; l'«Athenæum Hall», belles salles de concert et de lecture. Le reste ne vaut pas la peine d'être nommé.

Vous vous attendez sans doute à ce que je vous parle aussi des quais et de la belle promenade le long de la mer? Mais, mon cher ami, n'oubliez donc pas qu'ici tout est fait pour la morue, rien pour les hommes. La rue la plus rapprochée du havre le longe sans l'apercevoir que par quelques échappées. La file des habitations et boutiques des commerçants du lieu l'en sépare. Chaque négociant a ainsi, derrière sa maison, sa _calle_ et son _quai_, construits en bois sur pilotis, et qui donnent accès dans la rue par un passage sous la maison.

* * *

Maintenant que je vous ai traîné par tous les chemins de la ville, laissez-moi croire, pauvre ami! que je ne vous ai pas trop ennuyé, et venez que je vous montre l'intérieur des principaux endroits où ils vous mènent, en vous contant ce qui s'y passe._._._._._._._._ ._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._._.

Voilà donc, sauf quelques modifications, la lettre que j'avais commencée le 1er mars 1883. Ainsi que je m'y attendais, elle n'a jamais eu de fin. Aujourd'hui, je la reprends pour l'adresser au grand public. Tiendrai-je mieux mes engagements vis-à-vis de lui? Je l'ignore. Essayons pourtant, et puissent mes efforts, s'ils aboutissent, me mériter de sa part des encouragements pour l'avenir!

DEUXIÈME PARTIE

LE MONDE ET LA VIE.

Pendant les derniers mois de mon séjour à Terre-Neuve, énervé par la monotonie de mon existence, je me suis rendu coupable d'une sorte de journal.

Bien des pages sont écrites avec une plume arrachée à l'aile de l'oiseau bleu de la rêverie. D'autres sont crayonnées de portraits pris sur le vif, entremêlés d'observations et de récits dont le mérite est d'être vrais.

Par le choix que je ferai de toutes celles-ci, j'espère initier, en l'intéressant, mon lecteur au caractère des habitants de Saint-Jean et à leur façon de vivre.

À ceux qui penseraient ouvrir un livre de profondes et solennelles études, il ne serait peut-être pas mal de dire que j'avais vingt ans lorsque j'ai débarqué sur les côtes d'Amérique, et qu'à l'heure où j'écris, je n'ai pas encore une moustache capable d'inspirer un effroi respectueux à quelques jolis bambins qui m'appellent leur oncle.

Ceci est donc, avant tout, une page de la vie à l'étranger d'un Français jeune, artiste et poëte à son heure, comme tout homme bien né doit l'être par le temps qui court.

Et du reste, si je mêle à mon récit quelques grains de poésie, ne sera-ce point le rendre plus semblable et plus conforme à la vérité?--N'y a-t-il pas plus de rêve et d'amour dans la vie que dans un roman?

Et puis, quand je ne le voudrais pas, pourrais-je faire que les femmes ne soient là-bas très-supérieures aux hommes et n'obligent de la sorte à faire la part plus grande à l'étude de leur sexe?

CHAPITRE PREMIER

Deux jours après mon arrivée à Terre-Neuve, j'entrai de plain-pied dans la société de Saint-Jean. Il y avait un bal au palais du gouverneur; je me trouvais faire partie du monde officiel, et je fus invité aussitôt.

Quel pourrait bien être l'aspect de cette réunion?

Je savais déjà, et c'était une des premières nouvelles que j'avais apprises en descendant à terre, qu'il y avait par la ville nombre de jolis minois.

«Les femmes d'ici sont charmantes, me disait-on. Vous êtes sûr d'être fêté et accueilli par elles avec empressement.»

Nous fendions la foule des curieux en station sur la «cale» de la Compagnie Allan. À notre passage, les yeux s'écarquillaient, les oreilles se tendaient sans rien comprendre.

Derrière nous, des émigrants russes, allemands, irlandais, quittaient le pont, chargeant la passerelle de leur troupeau grouillant et misérable. Aussitôt, les poulies crièrent; les câbles agités s'élancèrent dans le ventre du vaisseau, et lentement, avec effort, un à un, ils en remontaient, entraînant après eux de lourds colis qu'ils ne lâchaient que pour se jeter sur une autre proie. Par groupes, ceux du navire et ceux de la ville évacuaient le plancher du quai. Au pied d'un mur, un rassemblement s'était formé.

--Qu'est-ce?

--Rien: deux matelots qui s'accommodent le visage à coups de poing.

Je fus content; c'était couleur locale.

Du reste, le ciel était bleu, le soleil presque chaud, et je vivais enfin, après un malaise de neuf jours, sur une mer froide.

Le soir, de très-loin, on entendait encore le ronflement aigu du treuil qui s'acharnait sur le steamer à son travail de mineur. Il s'élançait, prompt et bruyant comme la foudre, et d'un coup sec s'arrêtait soudain.

La manoeuvre se faisait maintenant à la lueur rouge des fanaux. Je dus y aller, car une malle manquait à mon bagage. Une étroite échelle qui plongeait dans les ténèbres me conduisit à fond de cale. Là je rampai sur la surface houleuse des ballots de toute forme, heurtant de la tête contre la nuit des parois, et souvent obligé de rétrograder à reculons, faute d'espace pour me retourner.

Dieu! que les étoiles me semblèrent éclatantes et l'obscurité lumineuse lorsque, allongé tout droit sur la petite échelle, les coudes au corps, la tête en vigilance, je sentis l'air libre autour de moi!

* * *

Non moins agréable fut la sensation que j'éprouvai à quelques soirs de là, quand je fis mon entrée dans les salons éblouissants de l'administrateur.

Trouver à Terre-Neuve un monde, ou simplement quelque chose d'analogue à ce qu'on appelle le monde, voilà ce que j'étais loin d'imaginer en quittant Paris.

--Connaissez-vous Saint-Jean de Terre-Neuve?

--Parbleu! c'est là qu'on fait sécher la morue.

--Ah bah!... Suivez-moi donc!

Il n'y a pas de gouverneur pour le moment, mais un simple administrateur qui en tient lieu et place: Son Honneur sir F. B. T. C... K. C. M. G.

On me présente; mais je ne sais encore que trois mots anglais, qui ne sont pas d'accord ensemble, et lui n'est pas plus fort en français. Heureusement, dans un shake-hand un Anglais peut vous faire comprendre tout ce qu'il pense sans être capable de l'exprimer. Voilà pourquoi, cette fois, notre conversation se borna à cet acte de courtoisie.

À défaut d'un grand homme, l'administrateur est un homme grand. Il s'avance vers vous, toujours affable, la main tendue, ses petits yeux souriant dans sa tête de vieil enfant rasé. Du plus loin qu'il vous voit, il s'empresse, pour vous faire honneur, de déganter sa main droite, afin de vous la donner toute nue à serrer.

Ainsi fait là-bas tout vrai gentleman.

Très-fier de son crachat et de sa cravate rouge, l'administrateur! Ils sont comme cela trois ou quatre à Terre-Neuve, que la Reine a affublés des insignes de ce «chevalier-compagnon de Saint-Michel et Saint-Georges», ce qu'ils expriment toujours avec le plus grand soin à la suite de leur nom par ces initiales: K. C. M. G. Cet ordre créé pour les colonies, et qui ne jouit que là d'une certaine considération, donne à son titulaire droit au titre de _sir_.

On ne saurait croire à quel point ce tout petit mot remplit la bouche d'un Anglais.

À Terre-Neuve, le moindre politicien qui a la rare fortune de pouvoir s'appeler _sir_ est du même coup consacré grand homme. Ce qu'il y a de plus joli, c'est que lui-même s'imagine l'être. Bien qu'il ne soit sir qu'en vertu de son K. C. M. G., il a tôt fait d'établir sa généalogie jusqu'à Guillaume le Conquérant. Or, comme, en général, personne ne sait d'où il sort, il lui est aisé de faire dire ce qu'il veut.

Plus fier qu'un pair d'Angleterre, il en impose autour de lui, et à l'étranger qui sourit, on insiste: «Il est sir! Ne savez-vous pas? c'est un sir!»

* * *

Ah! madame, la jolie robe qui vient de faire froufrou dans mes jambes!

On dit autour de moi qu'elle vient de Paris. Cela se peut bien: en soie couleur du temps, miraculeusement relevée de toutes parts avec des rangs de perles. Et pourtant, cette robe,--on dit maintenant qu'elle vient de chez Worth,--elle n'est pas parfaite; quelque chose y manque: le chic n'y est pas.

Attendez donc!... La robe a du chic;--c'est la femme qui en manque.

--Quelle est donc, monsieur le secrétaire, cette ravissante personne qui entre par là?

--Où la voyez-vous?

--Ici: cette brune qui porte comme une Parisienne une robe de moire blanche brodée de perles, avec une touffe de roses pourpre au corsage?

--Aoh! c'est ma fille.

L'heureux père! il en a quatre comme celle-là, toutes plus accomplies les unes que les autres et toutes parlant français.

À peine ai-je eu le temps d'être présenté à cette jeune reine, qu'un danseur l'emporte dans un tourbillon. Mais aussitôt on m'_introduit_ à une _yung lady_ parlant français.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de danser cette valse avec moi?

--Certainement, monsieur, à moins que vous ne préfériez la «causer».

Je m'empressai d'accepter, et aussitôt, prenant mon bras, elle m'entraîne hors des salons, et nous enfilons un large couloir où d'autres groupes se promenaient déjà.

J'étais ébahi de cette liberté d'allures, que je trouvais du reste adorable. De papa et maman point n'était question. Qu'avaient-ils à voir dans nos affaires? On n'avait pas même jugé à propos de me les montrer. Et puis ni l'un ni l'autre ne savaient un mot de français.

Au contraire, miss Esther le parlait correctement et avec une jolie pointe d'accent anglais, à peine de quoi rappeler sa nationalité.

Au bout d'un instant, de nouveaux promeneurs affluèrent par toutes les portes dans le corridor. C'est qu'ici, au lieu de déposer gravement sa danseuse sous l'aile de sa mère dès qu'on a cessé de la faire tourner, on lui offre le bras et, jusqu'à la danse suivante, on se promène, on cause, en un mot, on flirte.

À la première reprise de l'orchestre je pensais,--j'étais alors farci de préjugés,--que les convenances et la discrétion me faisaient un devoir de ramener miss Esther à sa place.

--Vous allez danser? interrogea-t-elle.

--Je n'en ai nullement l'intention.

--Alors continuons à causer, c'est bien plus agréable.

C'était fort mon avis. Je n'avais jamais été à pareille fête. Je trouvais savoureux à l'excès le pain blanc de la flirtation, en vrai Français qui n'a jamais eu sa part de ce mets exotique.

Et la conversation reprit son train, touchant à tout, sans embarras, sans entraves et sans repos.

La dernière valse arriva. Miss Esther l'avait promise, et, en quittant mon bras qu'elle avait gardé plus d'une heure, elle me dit qu'elle comptait sur ma visite dès le lendemain.

* * *

C'était dimanche aujourd'hui, et la journée a débuté par m'apporter plusieurs nouveaux sujets de stupéfaction.

D'abord, à la messe de onze heures à la cathédrale. Le premier dimanche, le secrétaire colonial m'avait gracieusement ouvert l'accès de sa stalle. Je ne pouvais faire moins, en face d'une telle marque de courtoisie, que de me conformer pour la tenue à la façon d'être de mes voisins. Or, en sortant de l'église, à midi, j'avais tâté avec inquiétude mes malheureux genoux ankylosés par suite de l'abus que j'en avais fait.

Ce matin, grâce à miss Esther, je suis monté à la tribune de l'orgue. J'ai rencontré là une dizaine de jeunes filles de la meilleure société d'ici et qui se réunissent tous les dimanches pour chanter.

Bien entendu, la première convention qui a été établie entre elles a eu pour but de permettre à chacune d'amener avec elle un cavalier.

Me voilà donc introduit parmi ce choeur de vierges, placé auprès de ma protectrice et me faisant à moi-même l'effet d'un loup entré dans la bergerie.

Je m'accoutumai vite à l'entourage, et je crois même que la messe me parut moins longue que la première fois.

Il est vrai que j'eus les oreilles charmées au delà de toute expression.

Soudain, une voix pure, fraîche, délicieusement timbrée et conduite avec un art infini, modula les premières mesures de l'_Ave Maria_ de Mercadante. À la fin du morceau, j'étais au ciel.

Impossible de soupirer ces longues phrases avec une douceur plus harmonieuse; impossible de mettre plus d'âme aux ardeurs de l'invocation. Et comme la voix se perdait haut et loin insensiblement, et comme elle revenait aux notes graves avec une chaude passion!

Bref, j'étais dans l'extase, invoquant tour à tour les noms de Van Zandt et de la Patti, et me disant que si mon âme pouvait souvent se griser de cette voix, je serais heureux à Terre-Neuve.

Dès qu'elle eut achevé, miss Fisher reprit modestement sa place tout contre l'orgue. Aussitôt je me fis présenter pour lui offrir l'hommage de mon enthousiasme.

Quelle fut ma stupéfaction, un instant après, lorsque j'appris qu'elle était actrice et protestante!

Eh bien! elle était là non-seulement avec l'assentiment, mais sur la prière de l'évêque. Au bout de quelque temps, ce dernier la décida même à venir tous les dimanches. Dix-huit mois après, vers l'époque de mon départ, son talent s'était accru à tel point, qu'entendant la Patti à New-York, quelques jours après, je m'écriai à part moi: «Je n'aurais jamais cru que miss Fisher chantât aussi bien!»

Du reste, elle se trouvait à Saint-Jean par hasard, retenue par sa mère très-malade depuis longtemps.

D'autres étonnements m'étaient réservés pour ce jour-là.

Comme nous descendions de la tribune, l'abbé Galveston, un artiste et déjà un ami, nous croisa dans l'escalier et s'arrêta pour parler avec une jeune fille.

Je ne la connaissais pas encore, et, comme je passais, elle se fit présenter à moi par le prêtre. Je serrai la main que me tendait miss Lizzie et continuai à suivre miss Esther. Deux de ses amies, qui semblaient nous guetter, nous arrêtèrent sous le porche pour solliciter également l'honneur de m'être présentées.

J'étais confus, presque offusqué de voir avec quelle audace cavalière les jeunes filles osaient se jeter à la tête des jeunes gens. Ces deux dernières, miss Catherine, qu'on appelait Kitty, et sa soeur, miss Bessy, parlaient français aussi bien que moi.

Mais je m'enfuis avec miss Esther qui demeurait tout près et que j'accompagnai chez elle. C'est alors que je fis la connaissance de ses parents.

Au bout d'un instant, on apporta du sherry et du porto. C'est l'habitude là-bas d'offrir de ces vins au visiteur. Le climat permet l'usage quelque peu abusif des boissons alcooliques. En hiver, il est même nécessaire d'en prendre, et c'est alors que le soir on aime à se réchauffer le sang avec un grand verre de wiskey et d'eau chaude.

Dès qu'il eut avalé son sherry, le père de miss Esther, sachant parfaitement que ce n'était pas lui que je venais voir chez lui, se retira discrètement pour me laisser en tête-à-tête avec sa fille.