Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes
Chapter 13
Les Américains applaudissaient beaucoup le _pont de Brooklyn_. Cela se comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien faire aux auteurs grâce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage que M. Sarcey lui-même ne s'en fût pas trouvé satisfait. La salle est grande, et j'étais placé loin de la scène. Malgré cela, le badigeonnage des décors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord, manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de goût, manque d'exécution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment où une toile se lève, sur laquelle sont peints en buste, dans une apothéose, les portraits des héros qui illustrent le ballet. L'exécution en est si barbare, que je n'ose même pas comparer cette toile à celles qui servent d'enseigne pour les badauds sur la façade de nos baraques de foire. Il y a particulièrement une femme nue qui, au lieu d'être légèrement enveloppée d'une couleur de poésie, ce qui seul pourrait justifier là sa présence, semble découpée dans une feuille de zinc et toute barbouillée de charbon. Le reste est à l'avenant. Les Américains applaudissent cela.
Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les théâtres de New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littérature et de la musique, interprêtées par les plus célèbres artistes du monde entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des personnages qu'il entoure.
Toutes ces remarques ne me servent qu'à faire cette observation de caractère, que les Américains manquent de goût au point de vue artistique, comme de politesse au point de vue social. À l'appui de mon dire, je citerai ce fait irrécusable: un magnifique vase de Sèvres bleu de roi et monté en bronze doré, avait été envoyé pour une loterie de charité par M. Grévy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas, _parce qu'il était d'une seule couleur_, et elle le mit en vente chez un marchand. Il resta là très-longtemps. On le dédaignait. Enfin, un ami, chez lequel j'ai été reçu le plus gracieusement du monde, le vit et l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de lui-même que je tiens l'histoire. Il me l'a contée tandis que j'admirai ce vase qui, posé sur un piédestal, fait à son salon un superbe ornement.
Du reste, ce n'est que sur la masse des Américains que je prétends faire tomber mon appréciation. Comme partout, il y a là aussi des exceptions. Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a guère d'objets d'art en Amérique que ceux importés de l'étranger. On me dira que par cela même qu'on en achète, on fait preuve de bon goût. Je n'en suis pas très-sûr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le développement énorme et populaire dans ce pays de la chromolithographie, qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui, parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre, tableaux de maîtres et éditions rares, tout en étant absolument incapables d'en apprécier les beautés?
* * *
Voilà donc quelles furent mes premières impressions au pays de Washington. Mais de charmants amis se chargèrent bien vite d'en atténuer l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la satisfaction que j'éprouvai à me sentir si bien accueilli. Pendant tout mon séjour, ce n'ont été qu'invitations à déjeuner et à dîner, et j'ai trouvé assez de charmes dans cette maison pour en revêtir toute l'Amérique.
Sans eux, qu'aurais-je fait seul à New-York pendant dix jours?--Il y a bien à voir quelques galeries de tableaux?--Oui, mais je ne me serais jamais douté que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans le _bar_ de l'_Hoffmann hotel_. Dans cette salle, où l'on boit, sont pendus aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrége; des tapisseries des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les serviettes des garçons traînent sur des Vénus de marbre; la fumée des pipes disparaît dans les plis de tentures orientales, et la lumière électrique tombant des lustres remplit de perles les verres où mousse le champagne.
De tout ce que j'ai vu à New-York, c'est ce qui m'a semblé le plus digne d'une visite: car, dans son genre, cette salle est bien certainement unique au monde. Un tel appareil pourrait sembler étrange en cet endroit, si je n'ajoutais que là-bas, pour les oisifs, l'existence se passe en grande partie dans les _halls_ et _bars_ d'hôtels. Durant le jour, on y entre à chaque instant s'y faire brosser, cirer, réparer les désordres de sa toilette, prendre des billets pour les théâtres, consulter le livre où s'inscrivent les voyageurs à leur arrivée. C'est à la fois la commodité et la distraction de tout le monde.
Comme on voit, c'est peu pour occuper l'existence. Aussi la grande majorité des habitants est-elle dans les affaires. Du reste, ce n'est qu'à cette condition qu'on est considéré, et là, où l'aristocratie du sang n'existe pas, celle de la fortune est toute-puissante. Mes amis, que j'allais souvent voir à leur _office_ de _Beaver street_, sont agents pour la maison de champagne _Piper Heidsieck and Co_ et plusieurs autres grandes marques de vins français. Avec le _mumm_ et le _roederer_, le champagne qu'ils représentent est le plus estimé à New-York, et les agents de ces trois maisons font de grandes affaires d'argent. C'est inouï ce qu'il se consomme de cette espèce de vin en Amérique. On en est vite dégoûté, et l'on soupire après un verre de bon bordeaux. Mais même dans les meilleurs endroits, il est très-cher sans être bon.
Il y a quelques restaurants français où l'on vous sert du vin ordinaire qui vaut mieux. Un jour, que j'étais fatigué de déjeuner au café au lait et à l'eau glacée, j'entrai dans un de ces établissements et j'y fis une singulière rencontre. C'était dans la _XXVIe rue_, car on sait qu'à New-York, excepté dans la vieille ville, toutes les rues se coupent à angles droits et sont numérotées. Le garçon qui me servait s'étant aperçu que j'étais Français me dit qu'il l'était lui-même. J'étais seul alors dans la salle, et il entama la conversation avec moi. Il commence par me déclarer qu'il ne porte pas son vrai nom et ne peut me le dire. Et cela par fierté; car il est «un ancien officier de l'armée française». Il était capitaine d'infanterie. Il n'a que quarante ans et est ici depuis cinq ans. Venu pour spéculer, après avoir donné sa démission, il vit ses espérances trompées et dut se mettre en quête d'une place pour vivre. Il a été au Mexique, en qualité de chef à bord d'un navire de guerre américain, et n'ayant pas la moindre notion d'art culinaire. Cependant, justifiant le proverbe, il s'est tiré d'affaires en sa qualité de Français. À son retour, il s'est placé là où je l'ai rencontré. Il m'a assuré que la situation des garçons de restaurant est bien différente à New-York de ce qu'elle est à Paris. «D'abord, m'a-t-il dit, nous sommes tout à fait indépendants. Puis, nous sommes payés. On nous donne un dollar par jour, et nous nous en faisons encore au moins deux avec les pourboires». Il m'a appris ensuite qu'il n'était pas le seul à New-York dans sa position. Il y connaît plusieurs officiers français pourvoyant à leur existence d'une façon analogue à la sienne; et le maître d'hôtel de son restaurant est un ancien grand négociant de Hambourg.
Des Allemands, il y en a en masse. C'est une invasion. Ils ont leur théâtre où l'on joue en allemand des pièces allemandes; leurs journaux, rédigés dans leur langue; leurs meetings politiques et leurs députés qui forment, dans l'Assemblée, un parti imposant. Ils ont de grandes salles, dans les beaux quartiers, où l'on va boire en choeur en écoutant de la musique allemande. Ils ont des restaurants; ils ont des coiffeurs; enfin, si cela continue, ils auront tout. Et je n'ai pas parlé des cent mille Juifs dont quelques-uns font, suivant leur gré, la hausse et la baisse dans les affaires de finances.
Invasion pour invasion, j'aime mieux celle des Italiens. On est aussi de mon avis à New-York, si bien qu'on leur a bâti deux palais pour les recevoir. L'un s'appelle _Académie de musique_, et l'autre _Opéra italien métropolitain_. Pendant mon séjour, Patti régnait dans le premier, tandis que Nilsson trônait dans l'autre. Le _Métropolitain_, bien que loin d'être achevé à l'extérieur, venait d'être inauguré, et l'on était très-inquiet de savoir lequel des deux l'emporterait en succès sur son rival.
Le soir où j'allai à l'_Academy of musique_, c'était une _première_: première, parce que la _Gazza ladra_ qu'on y donnait n'avait pas été représentée à New-York depuis quelque trente ans, et première parce que la Patti, qui venait d'arriver, faisait, ce soir-là, ses débuts de la saison.
J'étais aux fauteuils d'orchestre; et comme, là-bas, ils ne sont pas moins recherchés des femmes que des hommes, je n'aurais su me trouver mieux placé pour voir la _salle_. Tout autour de moi, les toilettes les plus élégantes: robe bleu pâle, recouverte d'un voile de guipure blanche; robe de faille blanche, brochée d'or; plumes retenues dans les cheveux par des épingles de diamants. Enfin, tout ce que le luxe produit de plus raffiné. Pour rien, on distribue un superbe programme, qui renferme l'indication de toutes les pièces que doivent représenter, pendant la «saison», les acteurs de _Her Majesty's opera company_. Car cette troupe, où figure Adelina Patti, est celle de la reine d'Angleterre.
À huit heures, l'orchestre entame l'ouverture. Bonne exécution, inférieure malgré tout à ce qu'on entend à Paris à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique. Quand Patti entre en scène, tempête d'applaudissements: dix salves au moins. Elle n'en pouvait plus de saluer et riait de la façon la plus gracieuse. Jolie, derrière la rampe, elle a toujours l'air d'avoir vingt ans. Dès qu'on le lui a permis, elle a chanté la cavatine: _Di piacer mi balza il cor_, qui est, en même temps que le morceau de début, le plus brillant de l'opéra. Dire qu'elle est comédienne aussi excellente qu'admirable cantatrice; qu'elle enlève avec une légèreté prodigieuse cette musique légère; qu'elle chante avec un style, une expression, une délicatesse, une science et une facilité incomparables, cela n'apprend rien à ceux qui la connaissent et rien non plus à ceux qui ne la connaissent pas. Il ne me serait pas moins difficile de calculer le nombre de bouquets, corbeilles, vases remplis de fleurs dont on a accablé plutôt que comblé la diva. Tout ce que je puis dire, c'est qu'après le premier et le dernier acte, les acteurs faisaient la chaîne pour déposer les présents dans les coulisses. Si bien qu'à bout de saluts et de sourires, Patti a envoyé des baisers à l'auditoire enthousiasmé.
J'ai vainement cherché, pendant les entr'actes, à découvrir quelque beauté parmi cette élite du grand monde de New-York. J'ai vu de belles toilettes, de beaux diamants, mais pas de belle figure. Cela m'eût laissé une bien triste impression des Américaines si, heureusement, je n'avais rencontré à la sortie deux ravissantes blondes, deux blondes au teint de blondes et aux yeux bruns! que je me suis donné tout le loisir d'admirer.
Si, d'après cette soirée et celle que j'ai passée plus tard à l'Opéra métropolitain, j'avais eu à porter un jugement en faveur de l'un ou l'autre de ces théâtres, j'eusse à coup sûr accordé la préférence au premier.
Il est vrai que je suis très en retard sur mon siècle, puisque je ne suis pas _wagnérien_, et c'est justement _Lohengrin_ que j'ai vu jouer au Métropolitain. Et _Lohengrin_ chanté par _il signor Campanini_, tandis que _Nilsson_ faisait _Elsa_. En vérité, pour être excellents chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de médiocres comédiens. Et puis, on sent que tous les deux ont la voix usée. Du reste, il est bien rare d'en conserver aussi longtemps la fraîcheur que la Patti. Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef d'orchestre a été obligé d'interpeller à haute voix soit les choeurs, soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqué. Ah! par exemple, je ne connais aucun théâtre où l'on soit aussi confortablement assis que dans celui-là. Sans doute qu'il a été spécialement construit pour entendre du Wagner et qu'on a pris ses précautions en conséquence. On peut très-bien dormir dans son fauteuil sans gêner le voisin[13].
[Note 13: Depuis que j'ai écrit ces lignes qui me font rougir aujourd'hui, et que je laisse seulement pour ma mortification, mes oreilles se sont ouvertes et j'ai été converti à Wagner. C'est surtout à l'ouvrage si bien étudié de M. Alfred Ernst sur Berlioz que je dois le tardif bonheur d'avoir compris ce génie. (Voy. l'_OEuvre dramatique de H. Berlioz_, par Alfred ERNST; Calman Lévy, éd.)]
Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux de _Capoul_, qui chantait aussi au Métropolitain, et de _Irving_, le grand tragédien anglais, que j'ai applaudi dans le _Marchand de Venise_, on avouera que j'avais raison de dire que les plus célèbres artistes du monde entier se font entendre chaque hiver dans l'_Empire City_.
Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a absolument que les théâtres à voir à New-York. En ce cas, courageux lecteur, il ne serait peut-être pas inopportun de m'accompagner dans la promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Sèvres.
Le but de notre course était une visite à _Brooklyn_, chez ses grands-parents. Nous nous arrêtâmes d'abord à la poste. Suivant la coutume américaine, chacun a sa boîte avec sa clef, de sorte qu'il prend ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des facteurs pour ceux qui n'ont pas de boîtes. Mais on préfère généralement l'autre système, le service postal étant mal fait.
Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux États-Unis, plus encore peut-être que dans toute autre République, chaque nouveau député gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protégés de son prédécesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employés connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien égal.
La politique est encore plus puissante en Amérique qu'en France. Les jours d'élections sont jours de fête: on ferme les boutiques; on suspend les affaires, et, quand on a voté, on passe le reste du temps à s'amuser.
Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation à ce sujet, je ne puis m'empêcher de dire un mot sur les partis aux États-Unis. Il y en a deux principaux: celui des démocrates et celui des républicains. Tandis que ces derniers cherchent à centraliser à outrance et veulent une République dont le siége principal soit à Washington, les autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indépendance des États. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier. Les bank-notes de un à cinq dollars sont la monnaie courante.
Tout en causant et dépouillant notre courrier, nous arrivons bientôt au fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique très-sceptique à l'égard de la huitième merveille du monde,--il y a tant d'endroits où l'on vous la montre,--je serais tenté de dire que je l'ai trouvée ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la moindre idée de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas mieux comprendre. Il faut être dessus; voir en bas les hautes maisons aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les énormes câbles en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui courent de chaque côté, le long du parapet; les deux lignes de chemins de fer longeant intérieurement chacune des routes; et ces deux chemins de fer, séparés à leur tour par un espace de la même largeur, où passent les fils télégraphiques et téléphoniques qui relient New-York à Brooklyn. Enfin, occupant également le centre du pont et suspendu au-dessus de la voie électrique, le chemin pour les piétons. Les trains ne marchent pas à la vapeur, mais par une chaîne, le pont étant en dos d'âne. Le soir, tout est éclairé à la lumière électrique. Bref, c'est un prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hésite pas à dire que c'est le plus beau de New-York.
Après un trajet de six minutes en wagon, on débarque de l'autre côté dans une grande ville de province peuplée de 500,000 habitants. Ce n'est plus New-York, la capitale, l' «Empire City». On n'y trouve pas ces vastes hôtels semblables à des villes; ni des foyers de lumière électrique pour éclairer les squares et les rues; ni même d' «elevator railways» transportant les voyageurs d'un bout à l'autre de New-York dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en établir une ligne.
Mais pour être moins bruyant, ce séjour n'en est que plus agréable. D'abord, la vie y est de vingt-cinq à trente pour cent moins chère que de l'autre côté de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc où les écureuils gris sautillent et rongent jusque sur les allées. Il y a un cimetière qu'on mène les touristes visiter pour son aspect pittoresque. Il y a aussi une belle route bordée d'arbres, de jardins et de villas, qu'on appelle _Clinton avenue_, et qui est comme le Passy de New-York. Beaucoup de gens riches vivent là retirés des affaires.
C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami. Qu'ils sachent que j'ai été touché, quand on m'a présenté, de voir que je n'étais pas un étranger dans cette maison et que mon nom leur était bien connu.
Vers cinq heures, nous étions de retour chez mon ami, dans _Park avenue_,--une des plus belles de New-York.--Après dîner, nous allâmes un instant au _Casino_. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se séparant par le milieu, il est en velours bleu et en soie chamarrée de broderie: je ne sais rien de plus somptueux en ce genre.
On joue des opérettes dans ce théâtre. Ce soir-là, qui était un dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict là-bas que dans la vieille Albion. La salle était comble, et ces réunions dominicales, qui n'eussent pas été tolérées il y a quelques années, sont aujourd'hui très en faveur.
C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon départ. Il ne me restait plus rien d'intéressant à voir à New-York; aussi songeai-je à faire mes malles. Du reste, j'avais déjà arrêté ma cabine sur le _Labrador_, de la Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'à Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrêtai devant une librairie où se trouvaient les derniers romans parus à Paris. Qu'on juge de ma stupéfaction quand je vis qu'on vendait un dollar quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de toutes les publications étrangères, et cela vient d'une taxation exagérée. Aussi beaucoup d'Américains réclament-ils à ce sujet, faisant observer que cela nuit considérablement au développement de l'instruction.
* * *
Enfin le 14 novembre arriva.
En quittant New-York, nous pûmes longtemps contempler le merveilleux aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique. Je n'entrerai pas dans des détails de description: tout le monde sait que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et à cela il est difficile de rien ajouter.
Pendant toute la traversée nous fûmes horriblement secoués par la houle; mais la seconde nuit, surtout, après notre départ, une tempête furieuse assaillit le navire. Grâce à sa solidité à toute épreuve et à la vaillance de notre commandant, nous en réchappâmes. Ce ne fut pas, hélas! sans payer un tribut à la mer. Au moment où l'on s'y attendait le moins, une lame prodigieuse s'éleva de l'avant, si haut qu'elle monta éteindre le feu du mât de misaine, et retombant sur le pont d'une seule masse, défonça la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins, dont deux furent écrasés net. C'était la nuit, et le maître d'équipage se trouvait couché, n'étant pas de quart. À ce coup il bondit hors de son cadre, persuadé que le navire était coupé en deux. C'est du commandant lui-même que je tiens tous ces détails véridiques. Du reste, quand j'arrivai à Paris, le bruit de l'événement m'y avait précédé, et ceux qui avaient à bord des amis n'étaient pas très-rassurés sur leur destin.
Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, après avoir quitté le Havre par le train transatlantique, je débarquai bientôt gare Saint-Lazare. Dans la journée, faisant mon premier tour de boulevard, je rencontrai un des passagers du _Labrador_, et je m'écriai en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!--Paris est plus beau que tout ce que j'ai vu!
FIN.
PARIS
TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie
Rue Garancière, 8.