Terre-Neuve et les Terre-Neuviennes
Chapter 11
En fait d'autres monuments, il n'y a rien de bien remarquable dans cette cité, qui est pourtant la plus ancienne du Canada. C'est en effet Champlain qui la fonda en 1608. Wolfe s'en empara, en 1759, à la suite de la glorieuse défaite où périt Montcalm. Et, de la citadelle, on vous montre le champ de bataille des plaines d'Abraham où s'élève un monument en l'honneur des deux héros.
On peut cependant faire une visite à l'_Université_, vaste bâtiment qui renferme les nombreuses salles d'une musée de peinture, histoire naturelle, etc., et surtout une belle bibliothèque de soixante-dix mille volumes.
Tout cela se trouve dans la ville haute, la basse étant entièrement occupée par le commerce.
Avant de redescendre, n'oublions pas de tout voir. La cathédrale ne vaut pas la peine que j'y conduise le lecteur. Je l'inviterai plutôt à m'accompagner sur la _place du Marché_, chez un grand fabricant de pianos et orgues. Mon compagnon, qui le connaît, me présente à lui, et dès qu'il me sait musicien, il m'ouvre et me fait essayer l'un après l'autre tous ses instruments. Il n'a pourtant pu me convaincre que les facteurs d'outre-mer fussent aussi habiles que les nôtres. Et quelque excellents que soient les pianos de _Weber_ qui a la vogue en ce moment en Amérique, je conserve la palme aux Érard, Pleyel, etc. Pensant peut-être que je goûterais mieux son éloquence, le brave homme nous emmena au _bar_ de l'hôtel Saint-Louis, tout en se lançant dans une interminable discussion politique, qui m'eût certainement beaucoup intéressé si j'avais pu la comprendre. Mais j'avais beau dresser mes oreilles de voyageur curieux, il me fut impossible de saisir une parole de ce français-charabia. De plus le _vous savez_ canadien qu'il plaçait régulièrement entre chaque mot achevait de me dérouter complétement.
Ce personnage est bien certainement ce que j'ai vu de plus curieux dans Québec. Du reste, aimable et accueillant, comme tous ses compatriotes, il eût pu, si je l'avais compris, me fournir nombre de détails pleins d'intérêt. Il était d'abord fort instruit sur l'histoire du pays, de plus, membre du conseil municipal.
Quant à mon compagnon de chambre, je vis avec dépit qu'il était inutile de lui poser aucune question, incapable qu'il était d'y répondre.
Mon dernier coup d'oeil, avant de regagner mon auberge, fut pour le port. On y fait des travaux considérables d'agrandissement, et, la nuit, les ouvriers poursuivent leur tâche à la lumière électrique.
Une journée m'a suffi pour visiter Québec, et mes lecteurs connaîtront comme moi cette ville hospitalière, si j'ajoute qu'elle est le siége de notre consulat général dans l'Amérique du Nord, et que les grands paquebots de la ligne Allan, qui vont de Liverpool à Montréal, y arrivent et en partent tous les huit jours.
Dans la soirée, je m'embarquai pour Montréal sur un de ces steamers de rivière dont les deux cheminées m'avaient toujours paru d'un effet si pittoresque sur les gravures représentant «un fleuve d'Amérique».
* * *
Le lendemain matin, après douze heures de trajet, nous débarquions à Montréal, et cette fois, au lieu de suivre mon compagnon, je me conformai aux renseignements qu'on m'avait donnés et me fis conduire au _Windsor-Hotel_.
C'est une sorte de palais, situé en dehors de la ville et établi sur le _plan américain_. Il y a, en effet, en Amérique, deux genres d'hôtels tout différents: ceux sur le _plan américain_ où, pour une somme variant de trois à cinq dollars, on est logé, nourri et servi; et ceux sur le _plan européen_ où l'on paye chaque chose à part et selon qu'on en use.
À peine arrivé, comme je ressortais pour voir la ville, je rencontrai le consul marchand d'Allemagne, de Terre-Neuve. À ma vue il resta stupéfait, et se constituant aussitôt mon guide, il me présentait à toutes ses connaissances, leur disant que je lui étais apparu comme l'ange Gabriel.
Sa société me rendit plus agréable encore le séjour de Montréal, car il m'avait offert une place à sa table entre deux jeunes et jolies veuves, qu'il accompagnait dans un voyage d'affaires.
Nous sortîmes après déjeuner. De belles rues, de beaux magasins, de beaux monuments et nombre de femmes bien habillées, toutes choses que je n'avais pas vues depuis longtemps, me causèrent la plus agréable surprise.
_Montréal_ est la ville la plus considérable et la plus importante du Canada, en attendant qu'elle devienne le centre le plus populeux et le plus actif du nord de l'Amérique. Elle est située sur une île du _Saint-Laurent_ au confluent de l'_Ottawa_ et renferme une population d'environ trois cent mille âmes.
Son accroissement prodigieux en a bientôt fait une voisine redoutable à Chicago, et il n'est pas difficile de prévoir qu'après l'achèvement du Canadian-Pacific-Railway, Montréal écrasera sa rivale. Les premiers Européens s'y fixèrent au milieu du seizième siècle. Il y avait alors là un village indien appelé _Hochelaga_. La majorité des habitants est catholique et française. Cependant, en dehors du peuple et des boutiquiers, l'anglais se parle autant que notre langue.
Dès le jour même je fus emmené par le consul d'Allemagne chez plusieurs négociants, et je pus me convaincre tout de suite de l'important commerce qui se fait à Montréal. Les plus grands steamers remontent le Saint-Laurent jusque-là et viennent s'amarrer le long des quais, qui sont superbes. Si l'on réfléchit que Montréal est à plus de huit cents kilomètres de la mer et que, en continuant de le remonter environ sur une longueur de deux cents kilomètres, jusqu'au lac Ontario, le Saint-Laurent conserve toujours une largeur minima d'un kilomètre, on peut se faire une idée de l'immensité de ce fleuve. Quant à l'île où s'élève Montréal, elle a environ trente kilomètres de longueur sur quinze de largeur. La rive droite est reliée à la ville par un pont en fer long de plus de trois kilomètres.
Tout près du Windsor-Hotel se trouve _Mount Royal_. C'est un beau parc planté de chênes à larges feuilles et qui escalade une haute colline d'où l'on découvre un superbe panorama de la ville et du fleuve. De longues rues composées d'une succession d'élégants hôtels entre cour et jardin, se prolongent très-loin vers l'extrémité ouest de l'île; en face, on voit le bras droit du Saint-Laurent, avec le port rempli de navires. Mais on ne peut apercevoir le bras gauche, de sorte qu'on n'a nullement l'impression d'être dans une île.
J'avais connu, à Terre-Neuve, quelques jeunes gens de Montréal. Dès le soir de mon arrivée je fus invité chez l'un d'eux, appartenant à une famille des plus considérables de l'endroit et qui habite l'un de ces jolis hôtels dont j'ai parlé. Après un très-bon dîner, nous allâmes au théâtre, où l'on donnait un drame finissant en comédie. Me trouver dans un vrai théâtre, quelle jouissance après dix-huit mois de ténèbres loin d'une rampe de gaz!
Du coup, je me décidai à prolonger mon séjour dans cette aimable cité, et, le lendemain, je fis avec deux autres jeunes gens le projet d'une excursion dans un village indien, situé sur le Saint-Laurent, à seize milles au-dessus de Montréal.
* * *
Nous partîmes dans la journée, et au bout d'une demi-heure le train nous déposa sur la rive gauche du Saint-Laurent.
Là, nous montons dans un canot indien qui nous transporte sur la berge opposée. À cet endroit, le fleuve, très-large, est parsemé d'îles couvertes de hauts taillis. Nous avons deux milles à faire pour aborder au point le plus rapproché de l'autre bord. Mais notre léger esquif, poussé par de courts avirons, glisse rapidement sur l'eau.
Bientôt nous mettons le pied dans le village exclusivement indien de _Caughnawaga_.
Sans doute, on s'attend à trouver dans les lignes qui suivent des descriptions de huttes, de coiffures à plumes et de flèches empoisonnées. J'aime mieux enlever tout de suite au lecteur ses illusions, de crainte qu'il ne m'accuse ensuite d'avoir voulu capter sournoisement son intérêt.
Il n'y a, à Caughnawaga, que des maisons de bois comme on en voit partout dans le Canada. Elles s'alignent sans ordre des deux côtés d'une rue unique, qui se distingue des terrains environnants par de plus nombreuses et de plus profondes ornières. Si l'on tient à patauger davantage, on n'a qu'à traverser la petite place qui est devant l'église. Celle-ci élève son clocher solitaire auprès de la maison du curé: tout le monde est catholique à Caughnawaga.
Tout le monde aussi est _Iroquois_, car aucun _Blanc_ n'a le droit de venir se fixer là, de par la volonté du gouvernement canadien. Grâce à cette circonstance, on trouve ici le type indien dans toute sa pureté.
Il y a de beaux hommes aux larges épaules, au nez aquilin, aux dents brillantes, à l'oeil sombre et profond, avec des regards tantôt vifs, tantôt mélancoliques. Ceux qui conservent encore des restes de l'ancienne tradition portent de longs cheveux noirs et lisses, et qui leur tombent jusque sur les épaules.
Les femmes ont le teint moins coloré que les hommes; j'en ai vu de presque blanches et de jolies.
Après le dîner, nous sommes allés chez le grand chef, qui porte, hélas! le nom anglais de Williams.
Il est bon de dire que l'un des deux jeunes gens avec qui j'étais, a là une maison où il habite plusieurs jours, la semaine, en vertu de certaines fonctions dont il est chargé par le gouvernement. Il est respecté et consulté de tous, et il nous recevait là comme un prince au milieu de ses vassaux.
Il m'expliqua que le village est gouverné par un grand chef et quatre chefs inférieurs. Mais, pour tout ce qui regarde les affaires de droit, d'une façon générale, les Indiens sont considérés comme des enfants mineurs et placés sous la tutelle du gouvernement du Dominion.
Dès qu'elle nous vit, la femme du grand chef s'empressa de nous faire entrer.
En dépit de sa haute dignité, Williams tient boutique d'épiceries et autres marchandises. On entre dans le magasin et, de là, on pénètre dans deux vastes pièces, dont la première sert de salle à manger et la seconde de salon.
Dans l'une, je contemple avec admiration une sorte de monument, avec des lions en sautoirs, fait de perles de toutes couleurs. Les Indiens excellent dans ce genre de travail, et j'ai sous les yeux un véritable chef-d'oeuvre, puisque c'est un premier prix d'une exposition que mon ami de Montréal avait organisée dans le village.
Mais dans l'autre, oh! spectacle horrible! contre le mur, au fond--hélas! non, ce ne sont ni chevelures scalpées, ni dépouilles diverses de chrétiens!--un piano, et pour comble un piano carré, étale son ventre affreux, crevant de civilisation!
Heureusement la femme du chef ne sait absolument que l'iroquois, et je la regarde pour me consoler.
Cependant, notre présence étant signalée, la compagnie s'empresse pour nous voir. C'est d'abord la fille du grand chef. Elle n'a que quatorze ans, mais est déjà très-posée, très-sérieuse; une vraie _demoiselle_. (C'est désolant; mais j'ai beau chercher, je ne puis trouver une autre épithète qui lui convienne!) Celle-là parle anglais mieux que moi et français presque aussi bien! Entrent plusieurs hommes: tous savent ces deux terribles langues.
Enfin, _mademoiselle_ se met au piano et nous joue des valses que je reconnais aussitôt pour les avoir entendues aux Bouffes ou aux Nouveautés.
Je boudais complétement, lorsqu'on me demanda de faire, à mon tour, de la musique. Je les contentai, et, comme on m'accablait de compliments hyperboliques, j'en profitai pour leur demander des chansons iroquoises.
Ils en savaient!
Les uns chantèrent en choeur, les autres seuls; je les accompagnais au hasard, m'évertuant à tirer de mon instrument les accords les plus sauvages,--et j'y réussissais.
Je fermais les yeux, cherchant à oublier toute civilisation, et j'écoutais avec délices la mélodie indienne se déroulant sur des mots doux et harmonieux comme un souffle de brise à travers les lianes.
Quelques-uns ont de belles voix, et ils sont généralement tous musiciens. La fille du chef se tirait même très-bien d'affaire sur son clavier.
Ils voulurent absolument que je chantasse. Et, comme ils m'avaient fait entendre des airs nationaux, j'en cherchai un de mon pays, et j'entonnai _Au clair de la lune_! qu'ils applaudirent bruyamment. La femme du grand chef cria _sêgo_! ce qui veut dire _bis_, et je dus recommencer, tout comme mademoiselle Van Zandt, sa romance de _Lakmé_!
Avant notre départ, Williams nous montra quelques objets anciens assez curieux. Mais il les conserve comme reliques de ses ancêtres, et je ne pus réussir à rien emporter. Néanmoins, je ne sortis pas de là tout à fait comme j'étais entré, car j'avais appris plusieurs mots iroquois. Par exemple ceux-ci, qui peuvent donner une légère idée du langage: _aôna_, bonsoir; _sêgo_, qui signifie à la fois bonjour, et, encore; _ouxsa_, faites vite, dépêchez-vous; _conoronghqoua_, chérie, ma chérie.
Le lendemain matin à quatre heures, nous étions debout. Après nous être lestés à l'anglaise, nous jetons le fusil sur l'épaule et quittons Caughnawaga endormi. Dans la nuit calme, la brume qu'argentait la lumière des étoiles, ne faisait que rendre plus confus les objets autour de nous. Soudain, mes deux compagnons s'arrêtèrent. Je distinguai une place noire qui nous barrait le passage. L'un de nous se courba, et je vis qu'il poussait quelque chose qui semblait glisser. C'était une pirogue indienne. Nous y entrâmes tous trois en la faisant basculer terriblement sur l'eau sombre. Puis, d'un aviron silencieux, nous nous mîmes à contourner des massifs épais de joncs et de roseaux.
Bientôt nous entendîmes des frémissements d'ailes, de légers caquets, le bruit d'un plongeon. Alors on se dirigeait par là, buttant quelquefois contre un obstacle invisible, puis on attendait, l'oreille au guet. Mais les canards, car c'était eux que nous cherchions, se faisaient entendre d'un autre côté et nous obligeaient à une navette perpétuelle sur le Saint-Laurent assoupi.
Enfin, le jour commença à poindre. À mesure qu'il s'éclairait davantage, le fleuve se faisait plus vaste autour de nous. L'aube y étalait une lueur grise, qui donnait un reflet douteux à chaque objet. Alors nous commençons la fusillade, tantôt sur un morceau de bois flottant, tantôt sur des feuilles ou des paquets d'herbes entraînés à la dérive et que nous prenons pour des palmipèdes. Cependant, à la suite d'un coup de feu, l'objet visé a disparu. Il se montre bientôt plus près de nous et nageant dans notre direction. Trois détonations successives, et le plomb qui ricoche autour de lui, ne parviennent pas à l'arrêter dans sa marche courageuse contre l'ennemi. J'entends un de mes compagnons qui dit: C'est un _rat musqué_! Ce nom évoque aussitôt dans mon esprit mille tableaux palpitants des _Trappeurs de l'Arkansas_. Je mets l'arme à l'épaule comme si j'avais eu devant moi toute une tribu d'Indiens Comanches ou Corbeaux, et je presse successivement les deux détentes.
Quand le nuage de fumée s'est dissipé, nous voyons l'héroïque animal tout près de monter à l'abordage de notre pirogue: mais il n'avançait plus que de la vitesse du courant. Il était tué! et le prenant par sa queue en lame de couteau, mon compagnon l'approcha de moi pour me faire sentir son odeur de musc.
Le jour venait de se faire complétement, comme si, d'abord incertain, il s'était enfin, tout d'un coup, décidé à paraître.
Alors nous poussâmes d'immenses bordées sur le fleuve, tout en restant sur la même rive. Vers dix heures, fatigués de ce manége, nous rentrons déjeuner. Deux heures après, nous repartons, mais dans une autre direction, et cette fois avec un Iroquois aux longs cheveux qui dirige notre piroque.
Pour le coup, c'est plein de pittoresque.
Nous ne quittons plus le fleuve jusqu'au soir; mais ni la ruse, ni la patience ne nous font venir à bout d'approcher les troupes nombreuses de canards. Vers la fin de la journée, désespérant de tout succès, nous nous mîmes à tirer à des portées invraisemblables pour nos simples lefaucheux.
Nous débarquâmes alors dans différentes îles couvertes d'une végétation fort touffue, et d'où mes compagnons rapportèrent quelques oiseaux qui m'étaient inconnus.
Enfin, la nuit nous chassa du fleuve qu'elle envahissait, et je crois que si, à dîner, on nous avait servi mon rat musqué, nous l'eussions trouvé bon.
Malgré notre chasse infructueuse, je me félicitai sincèrement de notre journée.
Quoi de si admirable que ce fleuve, le plus large d'Amérique, et qui, en maint endroit, n'a que le ciel pour horizon?
J'ai été, du reste, particulièrement favorisé. Le jour de notre chasse sous un ciel un peu pâle, le Saint-Laurent déroulait, tout unie, sa nappe moirée de reflets blancs et bleus. Du côté des grands lacs, d'où il sort dans toute sa majesté, on le voyait venir, divisant ses eaux autour d'îles nombreuses, les plus éloignées ne découvrant que les sommets cendrés de leurs arbres estompés sur le ciel. Celles qui étaient tout près de nous et qui formaient le premier plan, contrastaient vivement par l'éclat de leurs feuillages d'automne.
À droite, sur la rive la plus éloignée, on distinguait deux grands couvents de «nonnes», tranquilles, au milieu des futaies. À gauche, le village indien éparpillait ses petites maisons sur la berge nue, semblable au filet d'un pêcheur qui sèche sur le gazon.
Il y avait dans l'atmosphère et dans l'eau des limpidités à donner le vertige; il y avait des lointains clairs que l'oeil ne pouvait saisir; des profondeurs diaphanes toutes remplies d'air; des ombres pleines de couleurs vives et chaudes; il y avait quelque chose de diapré et de rayonnant autour de tous les objets. Et le soir, à mesure que le soleil déclinait, une ombre bleue éteignait un à un chaque rayon de lumière.
Parfois, le grand silence était troublé par une sorte de battement sourd, dont les vibrations tremblaient sur l'eau autour de nous. Et tout à coup on voyait apparaître, bien loin, les deux cheminées noires d'un vapeur. Elles s'allongeaient dans le ciel, et bientôt surgissait sur le fleuve le navire lui-même, avec ses deux grandes roues qui mettaient en fuite des troupes de canards. Il s'arrêtait à un embarcadère, sur la rive opposée à Caughnawaga, et attendait les voyageurs du train qui préféraient descendre en bateau jusqu'à Montréal.
C'est à cet endroit que nous devions le prendre, le lendemain matin, pour franchir les dangereux rapides de Lachine.
Ce jour-là, quand nous quittâmes les toits hospitaliers des Iroquois, le Saint-Laurent était bien différent de ce que je l'avais vu la veille! Un vent de tempête y soufflait, et les eaux claires et vertes comme celles de l'Océan, malgré la pluie torrentielle de la nuit, se jetaient d'une vague à l'autre notre frêle esquif. Nous allions à la voile, en dépit de l'eau qui embarquait de temps en temps et nous avertissait de notre imprudence. Mais nous avions peur de manquer le départ du steamer.
Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour faire connaissance avec le village de _Lachine_, où nous étions. Il est en grande partie composé d'habitations de plaisance, et de Montréal, on s'y rend pour passer les mois d'été et se baigner dans le Saint-Laurent.
En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous étions presque seuls à bord, et, de l'étage supérieur du pont, à l'avant, nous voyions, immédiatement au-dessous de nous, les deux pilotes à la barre. Ce sont des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traversée de ces passages difficiles.
Nous partons, et bientôt après nous voyons le fleuve qui descend, rapide, en roulant des flots d'écume. En cet endroit il est coupé, suivant des directions tout à fait opposées, par des bancs de rochers qui font comme d'énormes barrages naturels.
Dans les creux, formant une sorte de chenal tourmenté, les eaux se rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergés. C'est là que nos pilotes précipitent notre fragile navire, hardiment.
Parfois, lancés comme une flèche, l'arrière presque tout entier sorti de l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque assise de rocher. Le chenal, arrêté tout à coup, tourne brusquement, rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Déjà l'eau qui déferle de la muraille nous éclabousse à la figure, lorsque, obéissant soudain à l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur le flanc et s'engouffre dans le canal débordant d'écume.
À peine est-on sorti de ce chaos, on débouche dans le _lac Georges_, où le fleuve, écartant ses rives, reprend aussitôt son cours paisible.
Puis on passe sous le _pont Victoria_, l'orgueil de Montréal. Il a deux milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le supportent. Enfin on débarque dans un canal par où ces mêmes steamers qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne peut franchir les rapides qu'à la descente.
J'éprouvais à revoir Montréal une véritable joie, et, ce qui est bien rare, je n'eus pas à revenir sur les impressions de mon premier séjour.
Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'édifices religieux que je rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sûr on ne me croirait pas.
Montréal est bien véritablement la ville des églises. Le culte le plus magnifiquement représenté est le catholique. Entre toutes les autres, _Notre-Dame_ (la «_French Cathedral_»), l'église des _Jésuites_ et celle de _Notre-Dame de Lourdes_ témoignent par leur intérieur somptueux de la richesse et de la puissance des catholiques canadiens-français. Ce qu'il y a de couvents est incalculable. La moitié de la ville et des alentours appartient à des congrégations. De Caughnawaga, on voit sur la rive opposée deux superbes couvents de «nonnes». Avant de passer le pont Victoria, on en aperçoit un autre, suspendu aux flancs du Mont-Royal, de l'autre côté du Parc, et dont les flèches et les pavillons se détachent dans le ciel, en magnifique silhouette. Après le pont, et pour se rendre au débarcadère, on longe une île couverte de beaux arbres, encore la propriété d'un autre couvent. Enfin, de l'hôtel _Windsor_, qui est pourtant tout à fait en dehors du centre de la ville, je voyais de ma fenêtre, au second étage seulement, seize clochers. Aussi est-ce un dicton à Montréal qu'on n'y peut jeter un caillou sans briser un vitrail d'église.
Je revins aussi admirer le port, où allait bientôt cesser toute animation. En effet, il fait très-froid au Canada, et l'hiver y commence de bonne heure. Généralement, le commerce est interrompu à partir de novembre. Car malgré son immensité, le Saint-Laurent gèle, et même si fort, que l'on a pu établir sur la glace un chemin de fer le traversant, en dessous du pont Victoria!
Il en résulte que beaucoup d'ouvriers restent sans travail. On les emploie alors à une véritable exploitation sur le fleuve. La glace, épaisse de deux ou trois pieds, est débitée en blocs semblables à des pierres de taille, et dans l'hiver de 1882-1883, on s'en est servi pour bâtir un superbe palais, dont on peut voir des photographies, et où l'on a dansé, sur des patins, un bal magnifique.
J'appris tous ces détails curieux le soir à dîner, chez mes amis de _Dorchester street_. Le jour suivant je devais partir pour _Toronto_ et le _Niagara_.
CHAPITRE III
TORONTO.--LE NIAGARA.
Le lendemain je pris le _Grand-Trunk Railway_, et quelques coups de piston de la machine m'eurent bientôt fait passer de l'ancienne terre française dans le Canada anglais.