Chapter 5
DES MAZIS.--Eh! que m'importe à moi, monsieur, vos occupations, vos sociétés? À quoi aboutit une science indigeste? Qu'ai-je à faire de ce qui s'est passé il y a mille ans? Quelle influence puis-je avoir sur le cours des astres? Que m'importe le minutieux détail des discussions puériles des hommes?... Je me suis occupé de cela sans doute. Qu'avais-je de mieux à faire? Il fallait bien par quelque moyen me soustraire à l'ennui qui me menaçait; mais croyez-moi, je sentais au milieu de mon cabinet le vide de mon coeur. Parfois mon esprit était satisfait, mais mes sentiments! Ô Dieu! je n'ai fait que végéter tant que je n'eus pas aimé. Actuellement, au contraire, quand l'amour m'arrache au sommeil, je ne dis plus: «Pourquoi le soleil luit-il aujourd'hui pour moi?» Non! le premier rayon de lumière me présente ma chère Adélaïde en habit du matin. Je la vois penser à moi, me sourire. Hier au soir elle me serrait la main, elle soupirait, nos regards se rencontraient. Comme ils exprimaient nos sentiments! Je contemple un portrait qui me ravit l'âme. Cent fois je le remets pour le reprendre aussitôt. Cette promenade, monsieur, que vous appelez monotone, eh! non, la vaste étendue du globe ne contient pas plus de variété. D'abord, mon esprit repasse les choses qu'elle m'a dites; je relis le billet qu'elle m'a écrit; je pense à celui qui doit peindre toute l'étendue de mon amour. Je le refais cent fois. Mon imagination s'élève; je vois bientôt mes feux couronnés; je regrette tantôt de ne pas avoir une fortune immense à lui sacrifier. Ici même, je voudrais avoir une couronne. Concevez le charme de la proposer à ses parents, la joie que cela lui causerait. Tout ce qui approche d'elle est sacré à mes yeux. Une autre fois je penserai aux préparatifs des noces qui doivent bientôt nous unir, jusqu'aux présents que je dois lui faire. Mon coeur se dilate à imaginer quelque chose qui puisse l'obliger, lui prouver mon amour. Voyez-vous le château où nous devons passer nos jours, les sombres bosquets, les riantes prairies, les délicieux parterres? Rien ne m'affecte que le plaisir d'être tous les jours à côté d'elle. Mais bientôt elle doit me donner des gages de notre amour... Mais vous riez! En vérité, je vous déteste.
BONAPARTE.--Je ris des grandes occupations qui captivent votre âme et plus encore du feu avec lequel vous me les communiquez. Quelle maladie étrange s'est emparée de vous? Je sens que la raison que vous appelez à votre secours ne fera aucun effet et, dans le délire où vous êtes, vous ferez plus que de fermer l'oreille à sa voix, vous la mépriserez. Souvenez-vous que vous n'êtes pas de sang-froid et que mon amitié fut toujours le juge qui vous rappela à vos désirs. Souvenez-vous que je m'en suis toujours rendu digne. J'aurais besoin de répéter ici les obligations que vous me devez et les marques qui vous sont connues de mes sentiments, car, moi-même je ne serais pas à l'abri de vos invectives dans les accès de votre délire. Car votre état est pareil à celui d'un malade qui ne voit que la chimère qu'il poursuit et sans connaître la maladie qui la produit, ni la santé qu'il a perdue. Je n'agiterai donc pas si vos plaisirs sont dignes de l'homme ou même si c'en sont. Je veux croire que ce sexe, roi du monde par sa force, son industrie, son esprit et toutes ses autres facultés naturelles, trouve sa suprême félicité à languir dans les chaînes d'une molle passion et sous les lois d'un être plus faible d'entendement comme de corps. Je veux croire, comme vous le dites, que le souvenir de votre Adélaïde, son image, sa conversation puissent vous dédommager des agréments de vos occupations, de vos sociétés; mais n'est-il pas vrai que vous désirez toujours la fin de cet état et que votre insatiable imagination voudrait obtenir ce que la vertu d'Adélaïde ne peut vous accorder. Ma froide tranquillité, je le vois, n'est pas propre à peindre le pesant fardeau qui tourmente l'existence d'un amant dans le moindre échec qui lui survient. Qu'Adélaïde s'absente pour quinze jours seulement, que devenez-vous? Si un autre s'efforce à cet objet, que vous croyez vous appartenir, que d'inquiétude! Si une mère alarmée trouve mauvaises de trop fréquentes visites qui font parler un public méchant, enfin, monsieur, que sais-je, cent petites autres choses qui frappent fortement un amant vous agitent. Souvent, les nuits se passent sans sommeil, les repas sans manger. La terre n'a point d'endroit pour contenir votre inquiétude extrême. Votre sang bouillonne, vous marchez à grands pas, le regard égaré. Pauvre chevalier, est-ce là le bonheur? Je ne doute pas que si, aujourd'hui, dans l'extase que vous a occasionnée un serrement de main, vous ne trouviez cet état la suprême félicité, je ne doute pas, dis-je, que, demain, dans une humeur contraire, vous ne trouviez votre faiblesse insupportable. Mais, chevalier, voilà votre position. S'il fallait défendre la patrie attaquée, que feriez-vous? S'il fallait!... Mais à quoi êtes-vous bon? Confiera-t-on le bonheur de vos semblables à un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul mouvement d'une autre personne? Confiera-t-on le secret de l'État à celui qui n'a point de volonté?
DES MAZIS.--Toujours des grands mots vides de sens! Que fait à moi votre État, ses secrets? En vérité, vous êtes inconcevable aujourd'hui. Vous n'avez jamais raisonné si pitoyablement.
BONAPARTE.--Ah! chevalier, que vous importent l'État, vos concitoyens, la société? Voilà les suites d'un coeur relâché, abandonné à la volupté. Point de force, point de vertu dans votre sentier. Vous n'ambitionniez que de faire le bien et aujourd'hui ce bien même vous est indifférent. Quel est donc ce sentiment dépravé qui a pris la place de votre amour pour la vertu? Vous ne désirez que de vivre ignoré à l'ombre de vos peupliers. Profonde philosophie! Ah! chevalier, que je déteste cette passion qui a produit une si grande métamorphose. Vous ne songez pas que vous tirez vers l'égoïsme et tout vous est indifférent: opinion des hommes, estime de vos amis, amour de vos parents. Tout est captivé au tyran fort de votre faiblesse. Un coup d'oeil, un serrement de main, un baiser, chevalier et que vous importent alors la peine de la patrie, la mauvaise opinion de vos amis; un attouchement corporel... mais je ne veux pas vous irriter. Je le veux croire: l'amour a des plaisirs incomparables, des peines encore plus grandes peut-être, mais n'importe, considérons seulement l'influence qu'il a dans l'état de société. Il est vrai, chevalier, que, dans l'état des choses, notre âme, née indépendante, a besoin d'être formée, dégradée. Si vous voulez, par les institutions, que dès la naissance l'attention que tous les législateurs ont donnée à l'éducation... que nous sommes nés pour être heureux, que c'est la loi suprême que la nature a gravée au fond de nous mêmes. Il est vrai que c'est la base qui nous a été donnée pour servir de règle à notre conduite. Chacun, né juge de ce qui peut lui convenir, a donc le droit de disposer de son corps comme de ses affections, mais cet état d'indépendance est vraiment opposé à l'état de servitude où la société nous a mis.
En changeant d'état il a donc fallu changer d'humeur. Il a donc fallu substituer au cri de notre sentiment celui des préjugés. Voilà la base de toutes les institutions sociales. Il a fallu prendre l'homme dès son origine pour en faire, s'il se peut, une autre créature. Croyez-vous, sans ce changement, que tant d'hommes souffriraient d'être avilis par un petit nombre de grands seigneurs et que des palais somptueux seraient respectés par des hommes qui manquent de pain? La force est la loi des animaux; la conviction est celle des hommes. On convint, soit pour repousser les attaques des bêtes plus fortes, soit pour ne pas être exposé à se battre à chaque instant, l'on convint, dis-je, de lois des propriétés et chacun fut assuré au nom de tous de la propriété de son champ.
Cette convention n'existait qu'entre un petit nombre d'hommes. Il fallut donc des magistrats, soit pour repousser les attaques des peuplades voisines, soit pour faire exécuter la convention reçue.
Ces magistrats sentirent le charme du commandement, mais les plus alertes du peuple s'y opposèrent. Ils furent gagnés et ainsi associés aux projets des ambitieux. Le peuple fut subjugué. Vous voyez l'inégalité s'introduire à grands pas; vous voyez se former la classe régnante et la classe gouvernée. La religion vint consoler les malheureux qui se trouvaient dépouillés de toute propriété. Elle vint les enchaîner pour toujours. Ce ne fut plus par les cris de la conscience que l'homme devait se conduire. Non! L'on craignit qu'un sentiment que l'on faisait tout au monde pour étouffer ne reprît le dessus.
Il y eut donc un Dieu. Ce Dieu conduisait le monde. Tout se faisait par acte de sa volonté. Il avait donné des lois écrites... et l'empire des prêtres commença, empire qui probablement ne finira jamais.
Que l'homme donc soit dégradé, triste vérité! Mais que l'état de société ne soit légitime, c'est ce dont l'on ne peut disconvenir. Le silence des hommes là-dessus est une approbation tacite que rien ne peut démentir. Vous avez vingt ans, monsieur, choisissez: ou renoncez à votre rang, à votre fortune, et quittez un monde que vous détestez, ou, vous inscrivant dans le nombre des citoyens, soumettez-vous à ses lois. Vous jouissez des avantages du contrat, serez-vous infidèle aux autres clauses? Ce ne serait pas vous croire honnête homme que d'en douter. Vous devez donc être attaché à un État qui vous procure tant de bien-être et procurant à la fois de faire un digne usage des avantages qu'il vous a accordés, vous devez rendre heureux le peuple au-dessus duquel vous êtes et faire prospérer la société qui vous a distingué. Pour cela faire, il faut que, guidé toujours par le flambeau de la raison, vous puissiez balancer avec équité les droits des hommes à qui vous vous devez. Pour cela faire, il faut que, prêt à tout entreprendre pour le service de l'État, vous soyez soldat, homme d'affaires, courtisan même si l'intérêt du peuple et de votre nation le demande. Ah! que votre récompense sera douce! Défiez alors les malignes vapeurs de la calomnie, de la jalousie! Défiez hardiment le temps même! Vos membres décrépits ne seront plus qu'une image imparfaite de ce qu'ils furent jadis et ils attireront cependant le respect de tous ceux qui vous approcheront. L'un racontera dans sa cabane le soulagement que vous lui avez accordé. L'autre, en faisant le récit des complots des méchants, dira: «S'il ne fût venu à mon secours, j'eusse péri du supplice des criminels.» Chevalier, cesse de restreindre cette âme altière et ce coeur jadis si fier à une sphère aussi étroite. Toi, aux genoux d'une femme! Fais plutôt tomber aux tiens les méchants confondus! Toi, mépriser les peines des hommes! Sentiment d'honneur, subjugue-le plutôt! Estimé par tes semblables, respecté, aimé par tes vassaux, la mort viendra t'enlever au milieu des pleura de ceux qui t'entoureront, après avoir coulé une vie douce, oracle de tes proches et père de tes vassaux.
DES MAZIS.--Je ne vous entends pas. Comment, monsieur, mon amour pourrait-il m'empêcher de suivre le plan que vous venez de tracer? Quelle idée vous êtes-vous donc faite d'Adélaïde?
Adélaïde, s'il faut pour remplir ces devoirs soulager les malheureux; s'il faut pour être vertueux aimer sa patrie, les hommes, la société, qui plus qu'elle est vertueuse? Croyez-vous que je faisais le bien avec la froideur de la philosophie? Quand la volonté d'Adélaïde sera le mobile qui me conduira, lui faire plaisir la récompense... Non, monsieur, vous n'avez jamais été amoureux.
BONAPARTE.--Je plains votre erreur. Quoi, chevalier, vous croyez que l'amour est le chemin de la vertu? Il vous immétrigue (_emplâtrer, retenir avec du mastic_) à chaque pas. Soyez sincère, depuis que cette passion fatale a troublé votre repos, avez-vous envisagé d'autre jouissance que celle de l'amour? Vous ferez donc le bien ou le mal selon les symptômes de votre passion. Mais que dis-je? Vous et la passion ne font qu'un même être. Tant qu'elle durera vous n'agirez que pour elle et, puisque vous êtes convenu que les devoirs d'un homme riche consistaient à faire du bien, à arracher de l'indigence les malheureux qui y gémissent, que les devoirs d'un homme de naissance l'obligeaient à se servir du crédit de son nom pour détruire les brigues des méchants, que les devoirs du citoyen consistaient à défendre la patrie et à concourir à sa prospérité, n'avouerez-vous pas que les devoirs d'un bon fils consistent à reconnaître en son père les obligations d'une éducation soignée, à sa mère... Non! chevalier, je me tairais si j'étais obligé de vous prouver de pareilles évidences.
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LA FEMME ET LE CODE NAPOLÉON
_Nous avons recherché dans le Code civil et le Code pénal ceux des articles qui se rapportent à la femme._
_Par l'examen de ces articles, on pourra se rendre compte combien Napoléon souhaitait marquer la dépendance de l'épouse à l'époux. Convaincu qu'elle était faible, il la voulait protégée par le mari. Mais en lui accordant cette protection, il exigeait d'elle une absolue soumission à une discipline familiale, que d'ailleurs il souhaitait douce. Enfin, ennemi des désordres conjugaux, il frappa inégalement l'épouse et l'époux, sachant la différence de résultat d'une même faute et pour marquer, semble-t-il, le caractère grave et élevé de l'épouse, qui, à ses yeux, est surtout la Mère._
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CODE CIVIL
LIVRE PREMIER.--TITRE PREMIER
=Jouissance des droits civils.=
Tout Français a la jouissance ou propriété des droits civils; mais quelques Français, comme les mineurs, les interdits et les _femmes mariées_ n'ont pas l'exercice de leurs droits.
TITRE III
=Du domicile.=
Celui qui est _soumis_ à une personne est domicilié chez elle: ainsi la _femme_ est domiciliée chez son mari.
TITRE V
=Des droits et des devoirs respectifs des époux.=
ART. 213.--Le mari doit _protection_ à sa femme, la femme _obéissance_ à son mari.
ART. 214.--La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider; le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.
TITRE VI
=Du divorce.=
ART. 229.--Le mari pourra demander le divorce pour cause d'adultère de sa femme.
ART. 230.--La femme pourra demander le divorce pour cause d'adultère de son mari lorsqu'_il aura tenu sa concubine dans la maison commune_.
TITRE VI
=De la séparation de corps.=
ART. 308.--La femme contre laquelle la séparation de corps sera prononcée pour cause d'adultère sera condamnée, par le même jugement et sur la réquisition du ministère public, à la réclusion dans une maison de correction pendant un temps déterminé, qui ne pourra être moindre de trois mois, ni excéder deux années.
ART. 309.--_Le mari restera le maître d'arrêter l'effet de cette condamnation en consentant à reprendre sa femme_.
TITRE VII
=De la paternité et de la filiation.=
ART. 340.--La recherche de la paternité est interdite.
ART. 341.--La recherche de la maternité est admise.
TITRE IX
=De la puissance paternelle.=
ART. 373.--Le père seul exerce cette autorité durant le mariage.
ART. 374.--L'enfant ne peut quitter la maison paternelle sans la permission de son père, si ce n'est pour _enrôlement volontaire_[8], après l'âge de dix-huit ans révolus.
[Note 8: Il faut observer cette restriction. Elle exprime la pensée de Napoléon, mettant la Patrie (les armées, par conséquent) au-dessus de la famille.]
TITRE X
=De la tutelle des père et mère.=
ART. 389.--Le _père_ est, durant le mariage, administrateur des biens personnels de ses enfants mineurs.
LIVRE III.--TITRE PREMIER
=Des successions.=
ART. 776.--Les femmes mariées ne peuvent pas valablement accepter une succession sans l'autorisation de leur mari.
TITRE II
=Des donations entre vifs et des testaments.=
ART. 905.--La femme mariée ne pourra donner entre vifs sans l'assistance ou le consentement spécial de son mari.
ART. 934.--La femme mariée ne pourra accepter une donation sans le consentement de son mari.
ART. 1029.--La femme mariée ne pourra accepter l'exécution testamentaire qu'avec le consentement de son mari.
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CODE PÉNAL
LIVRE III
=Crimes et délits.=
ART. 324.--Dans le cas d'adultère prévu par l'article 336, le meurtre commis par l'époux sur son épouse ainsi que sur le complice à l'instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale est excusable.
ART. 336.--L'adultère de la femme ne pourra être dénoncé que par le mari.
ART. 337.--La femme convaincue d'adultère subira la peine de l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au plus. Le mari restera le maître d'arrêter cette condamnation en consentant à reprendre sa femme.
ART. 339.--Le mari qui aura entretenu une concubine dans la maison conjugale et qui aura été convaincu sur la plainte de la femme sera puni d'une amende de cent francs à deux mille francs.
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LETTRES À Mme WALEWSKA
_Après la victoire d'Iéna, Napoléon occupa la Pologne et fit dans Varsovie, sa capitale, une entrée glorieuse. Les Polonais, qui avaient vu dans son triomphe l'espoir de leur affranchissement, lui firent un accueil enthousiaste. Les fêtes succédèrent aux fêtes. Au cours de l'une d'elles, dans un bal, Napoléon remarqua Marie Walewska. Pour la première fois peut-être depuis qu'il est empereur, il laissa voir son trouble et l'écrivit, bien que dans un billet bref, où le chef paraît plus que l'amoureux. Ce billet, que Duroc[9] porta, était ainsi conçu:_
«Je n'ai vu que vous, je n'ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l'impatiente ardeur de
«N.»
[Note 9: Duroc, aide de camp de l'Empereur et un de ses familiers.]
_La signature, qui n'est qu'un paraphe, le style, qui n'est qu'une suite d'exclamations que termine un ordre, tout cela parut une impertinence aux yeux de la jeune Polonaise. Elle refusa l'invitation._
_L'Empereur ne se tint pas pour battu. Il a conscience de sa valeur, et si d'autres, plus modestes et surtout moins actifs que lui, répugneraient à l'affirmer, il ne craint pas de l'écrire à celle qu'il veut conquérir_:
«Vous ai-je déplu, madame? J'avais cependant le droit d'espérer le contraire. Me suis-je trompé! Votre empressement s'est ralenti, tandis que le mien augmente. Vous m'ôtez le repos! Oh! donnez un peu de joie, de bonheur à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Une réponse est-elle si difficile à obtenir? Vous m'en devez deux.
«N.»
_À ce billet, où paraissait l'ennui de n'avoir pas été accueilli, la crainte d'avoir été trop brusque et la douleur réelle qu'éprouvait le Maître à se sentir isolé dans sa gloire, Marie Walewska, plus par respect de ses devoirs d'épouse, croyons-nous, que par fierté, ne voulut pas répondre._
_Son entourage a beau lui représenter qu'être la maîtresse de l'Empereur, ce n'est pas manquer à l'honneur, et que ce serait peut-être préparer le salut et la grandeur de la Pologne, Marie Walewska se refuse à ce compromis._
_Napoléon insiste une troisième fois. Son billet est plus tendre encore, plus long aussi. Enfin il promet ce que tous les Polonais désirent:_
«Il y a des moments où trop d'élévation pèse, et c'est ce que j'éprouve. Comment satisfaire le besoin d'un coeur épris qui voudrait s'élancer à vos pieds et qui se trouve arrêté par le poids de hautes considérations paralysant les plus vifs désirs? Oh! si vous vouliez!... Il n'y a que vous seule qui puissiez lever les obstacles qui nous séparent. Mon ami Duroc vous en facilitera les moyens.
Oh! venez! venez! Tous vos désirs seront remplis. Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur.
«N.»
_Le lendemain de la réception de ce billet, lasse des assauts de Napoléon et surtout d'entendre les prières de son entourage, qui persistait à voir dans son consentement l'avènement de la Pologne, Marie Walewska se rendit au château impérial. Ce fut la nuit, entourée de mystère, voilée et en voiture fermée, qu'elle y arriva en compagnie d'un gardien discret._
_Napoléon l'attendait. Il était là, debout, dans la salle ou on l'introduisit. Empressé, comme il savait l'être avec les femmes qu'il aimait, l'Empereur se montra galant. Mais Marie Walewska, toute surprise encore, ne put que pleurer, se montrer nerveuse et d'une timidité qui pouvait surprendre. Quand, à deux heures du matin, on vint la prendre pour la reconduire chez elle, comme il avait été convenu, Napoléon n'avait obtenu qu'un droit de consolation et sa promesse de revenir le lendemain._
_Aussi, dès son réveil, sa femme de chambre lui remit-elle ce mot, qui accompagnait un bouquet et une guirlande de diamants:_
«Marie, ma douce Marie, ma première pensée est pour toi, mon premier désir est de te revoir. Tu reviendras, n'est-ce pas? Tu me l'as promis. Sinon l'aigle volerait vers toi. Je te verrai à dîner, l'ami[10] le dit. Daigne donc accepter ce bouquet: qu'il devienne un lien mystérieux qui établisse entre nous un rapport secret au milieu de la foule qui nous environne. Exposés aux regards de la multitude, nous pourrons nous entendre. Quand ma main pressera mon coeur, tu sauras qu'il est tout occupé de toi et, pour répondre, tu presseras le bouquet! Aime-moi, ma gentille Marie, et que ta main ne quitte jamais ton bouquet.
N.»
[Note 10: Duroc.]
_Le soir, elle était au dîner. La conversation s'engagea entre elle et l'Empereur à l'aide de ce bouquet. Puis elle vint au palais. L'habitude prise, elle y revint chaque soir._
_Quand Napoléon quitta Varsovie pour Finckenstein, elle le suivit. Dans cette nouvelle résidence, elle mène une vie cloîtrée, enfermée dans un château morne, où elle ne voit personne. L'Empereur paraît aux heures des repas, pris en tête à tête. Le reste du temps, elle l'use à lire, à broder, à voir la parade à travers les persiennes._
_De Finckenstein, elle va à Vienne, et de Vienne à Paris, où l'Empereur lui achète un hôtel particulier au 48 de la rue de la Victoire._
_De là, elle gagne Schoenbrunn, en 1809, et le château de Walewice, en 1810, où elle accouche d'un fils (le 4 mai): le comte Walewski._
_Puis elle revint à Paris. Mais l'époque des revers commençait. Napoléon, attristé, ne pense plus avec la même gaieté à sa maîtresse. Des soucis l'absorbent. Il songe à mourir. C'est quelques jours avant l'Île d'Elbe. Ce soir où, vaincu, il a voulu se suicider sans y parvenir, Marie Walewska attendra toute une nuit l'amant soucieux que, bien qu'attristée, elle n'ose déranger. Lui ne se souviendra plus qu'au matin qu'elle a passé la nuit à l'attendre dans une pièce proche. Et malgré tant de douleur qui l'accable, il trouve pour elle, à défaut d'amour, des mots d'amitié profonde:_
«Marie, j'ai reçu votre lettre du 15. Les sentiments qui vous animent me touchent vivement. Ils sont dignes de votre belle âme et de la bonté de votre coeur. Lorsque vous aurez arrangé vos affaires, si vous voulez aller aux eaux de Lucques ou de Sise, je vous verrai avec un grand et vif intérêt, ainsi que votre fils, pour qui mes sentiments sont toujours invariables. Portez-vous bien, pensez à moi avec plaisir et ne doutez jamais de moi.
Le 16 avril.
N.»
_Napoléon partit pour l'Île d'Elbe. C'est là qu'elle le vint visiter le 1er septembre 1814. Elle sera près de lui encore en 1815, pendant les Cent Jours._
_Enfin, quand ce fut l'exil définitif, l'abdication pour Sainte-Hélène, Marie se crut dégagée de tout serment. Elle épousa Philippe-Antoine, général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la Garde, cousin de l'Empereur._