Tartarin sur les Alpes

Part 7

Chapter 7 3,666 words Public domain Markdown

Vu la chaleur accablante, accrue par l'éclairage au gaz, ces messieurs siégeaient en bras de chemise, ce qui ôtait beaucoup de solennité à la réunion. Il est vrai qu'on était en petit comité, et l'infâme Costecalde voulait en profiter pour fixer au plus tôt la date des élections, sans attendre le retour de Tartarin. Assuré de son coup, il triomphait d'avance, et lorsque, après la lecture de l'ordre du jour par Excourbaniès, il se leva pour intriguer, un infernal sourire retroussait sa lèvre mince.

«Méfie-toi de celui qui rit avant de parler», murmura le commandant.

Costecalde, sans broncher, et clignant de l'oeil au fidèle Tournatoire, commença d'une voix fielleuse:

«Messieurs, l'inqualifiable conduite de notre président, l'incertitude où il nous laisse...

--C'est faux!... Le Président a écrit...

Bézuquet frémissant se campait devant le bureau; mais comprenant ce que son attitude avait d'antiréglementaire, il changea de ton et, la main levée selon l'usage, demanda la parole pour une communication pressante.

«Parlez! Parlez!

Costecalde, très jaune, la gorge serrée lui donna la parole d'un mouvement de tête. Alors, mais alors seulement, Bézuquet commença:

--Tartarin est au pied de la Jungfrau... Il va monter... Il demande la bannière!...

Un silence coupé du rauque halètement des poitrines, du crépitement du gaz; puis un hurrah formidable, des bravos, des trépignements, que dominait le gong d'Excourbaniès poussant son cri de guerre: «Ah! ah! ah! _fen dè brut_!» auquel la foule anxieuse répondait du dehors.

Costecalde, de plus en plus jaune, agitait désespérément la sonnette présidentielle; enfin Bézuquet continua, s'épongeant le front, soufflant comme s'il venait de monter cinq étages.

Différemment, cette bannière que leur président réclamait pour la planter sur les cimes vierges, allait-on la ficeler, l'empaqueter par la grande vitesse comme un simple colis?

--Jamais!.., Ah! ah! ah! rugit Excourbaniès.

Ne vaudrait-il pas mieux nommer une délégation, tirer au sort trois membres du bureau?...

On ne le laissa pas finir. Le temps de dire «zou!» la proposition de Bézuquet était votée, acclamée, les noms des trois délégués sortis dans l'ordre suivant: l, Bravida; 2, Pégoulade; 3, le pharmacien.

Le 2 protesta. Ce grand voyage lui faisait peur, si faible et mal portant comme il était, _péchère_, depuis le sinistre de la Méduse.

«Je partirai pour vous, Pégoulade...» gronda Excourbaniès dans une télégraphie de tous ses membres. Quant à Bézuquet, il ne pouvait quitter la pharmacie. Il y allait du salut de la ville. Une imprudence de l'élève et voila Tarascon empoisonné, décimé.

«_Outre!_» fit le bureau se levant comme un seul homme.

Bien sûr que le pharmacien ne pouvait partir, mais il enverrait Pascalon, Pascalon se chargerait de la bannière. Ça le connaissait! Là-dessus, nouvelles exclamations, nouvelle explosion du gong et, sur le cours, une telle tempête populaire, qu'Excourbaniès dut se montrer à la fenêtre, au-dessus des hurlements que maîtrisa bientôt sa voix sans rivale.

«Mes amis, Tartarin est retrouvé. Il est en train de se couvrir de gloire.

Sans rien ajouter de plus que «Vive Tartarin!» et son cri de guerre lancé à toute gorge, il savoura une minute la clameur épouvantable de toute cette foule sous les arbres du Cours, roulant et s'agitant confuse dans une fumée de poussière, tandis que, sur les branches, tout un tremblement de cigales faisait aller ses petites crécelles comme en plein jour.

Entendant cela, Costecalde, qui s'était approché d'une croisée avec tous les autres, revint vers son fauteuil en chancelant.

«_Vé_ Costecalde, dit quelqu'un... Qu'est-ce qu'il a?... Comme il est jaune!

On s'élança; déjà le terrible Tournatoire tirait sa trousse, mais l'armurier, tordu par le mal, en une grimace horrible, murmurait ingénument:

«Rien... rien,., laissez-moi... Je sais ce que c'est... c'est l'envie!

Pauvre Costecalde, il avait l'air de bien souffrir.

Pendant que se passaient ces choses, à l'autre bout du Tour de ville, dans la pharmacie de la placette, l'élève de Bézuquet, assis au bureau du patron, collait patiemment et remettait bout à bout les fragments oubliés par le pharmacien au fond de la corbeille; mais de nombreux morceaux échappaient à la reconstruction, car voici l'énigme singulière et farouche, étalée devant lui, assez pareille à une carte de l'Afrique centrale, avec des manques, des blancs de _terra incognita_, qu'explorait dans la terreur l'imagination du naïf porte-bannière:

_fou d'amour lampe à chalum conserves de Chicago peux pas m'arrach nihiliste à mort condition abom en échange de son Vous me connaissez, Ferdi savez mes idées libérales, mais de là au tsaricide rribles conséquences Sibérie pendu l'adore Ah! serrer ta main loya Tar Tar_

VIII

DIALOGUE MÉMORABLE ENTRE LA JUNGFRAU ET TARTARIN.--UN SALON NIHILISTE.--LE DUEL AU COUTEAU DE CHASSE.--AFFREUX CAUCHEMAR.--«C'EST MOI QUE VOUS CHERCHEZ, MESSIEURS?»--ÉTRANGE ACCUEIL FAIT PAR L'HOTELIER MEYER A LA DÉLÉGATION TARASCONNAISE.

Comme tous les hôtels chics d'Interlaken, l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer, est situé sur le Hoeheweg, large promenade à la double allée de noyers qui rappelait vaguement à Tartarin son cher Tour de ville, moins le soleil, la poussière et les cigales; car, depuis une semaine de séjour, la pluie n'avait cessé de tomber.

Il habitait une très belle chambre avec balcon, au premier étage; et le matin, faisant sa barbe devant la petite glace à main pendue à la croisée, une vieille habitude de voyage, le premier objet qui frappait ses yeux par delà des blés, des luzernes, des sapinières, un cirque de sombres verdures étagées, c'était la Jungfrau sortant des nuages sa cime en corne, d'un blanc pur de neige amoncelée, où s'accrochait toujours le rayon furtif d'un invisible levant. Alors entre l'Alpe rose et blanche et l'Alpiniste de Tarascon, s'établissait un court dialogue qui ne manquait pas de grandeur.

«Tartarin, y sommes-nous?» demandait la Jungfrau sévèrement.

«Voilà, voilà...» répondait le héros, son pouce sous le nez, se hâtant de finir sa barbe; et, bien vite, il atteignait son complet à carreaux d'ascensionniste, au rancart depuis quelques jours, le passait en s'injuriant:

«Coquin de sort! c'est vrai que ça n'a pas de nom...

Mais une petite voix discrète et claire montait entre les myrtes en bordure devant les fenêtres du rez-de-chaussée:

«Bonjour... disait Sonia, le voyant paraître au balcon... le landau nous attend... dépêchez-vous donc, paresseux...

--Je viens, je viens...

En deux temps, il remplaçait sa grosse chemise de laine par du linge empesé fin, ses knickers-bockers de montagne par la jaquette vert-serpent qui, le dimanche, à la musique, tournait la tête à toutes les dames de Tarascon.

Le landau piaffait devant l'hôtel, Sonia déjà installée à côté de son frère, plus pâle et creusé de jour en jour malgré le bienfaisant climat d'Interlaken; mais, au moment de partir, Tartarin voyait régulièrement se lever d'un banc de la promenade et s'approcher, avec le lourd dandinement d'ours de montagne, deux guides fameux de Grindelwald, Rodolphe Kaufmann et Christian Inebnit, retenus par lui pour l'ascension de la Jungfrau et qui, chaque matin, venaient voir si leur monsieur était disposé.

L'apparition de ces deux hommes aux fortes chaussures ferrées, aux vestes de futaine, râpées au dos et sur l'épaule par le sac et les cordes d'ascension, leurs faces naïves et sérieuses, les quatre mots de français qu'ils baragouinaient péniblement en tortillant leurs grands chapeaux de feutre, c'était pour Tartarin un véritable supplice. Il avait beau leur dire:

«Ne vous dérangez pas... je vous préviendrai...

Tous les jours, il les retrouvait à la même place et s'en débarrassait par une grosse pièce proportionnée à l'énormité de son remords. Enchantés de cette façon de «faire la Jungfrau», les montagnards empochaient le _trinkgeld_ gravement et reprenaient d'un pas résigné, sous la fine pluie, le chemin de leur village, laissant Tartarin confus et désespéré de sa faiblesse. Puis le grand air, les plaines fleuries reflétées aux prunelles limpides de Sonia, le frôlement d'un petit pied contre sa botte au fond de la voiture... Au diable la Jungfrau! Le héros ne songeait qu'à ses amours, ou plutôt à la mission qu'il s'était donnée de ramener dans le droit chemin cette pauvre petite Sonia, criminelle inconsciente, jetée par dévouement fraternel hors la loi et hors la nature.

C'était le motif qui le retenait à Interlaken, dans le même hôtel que les Wassilief. A son âge, avec son air papa, il ne pouvait songer se faire aimer de cette enfant; seulement, il la voyait si douce, si bravette, si généreuse envers tous les misérables de son parti, si dévouée pour ce frère, que les mines sibériennes lui avaient renvoy le corps rongé d'ulcères, empoisonné de vert-de-gris, condamné à mort par la phtisie plus sûrement que par toutes les cours martiales! Il y avait de quoi s'attendrir, allons!

Tartarin leur proposait de les emmener à Tarascon, de les installer dans un bastidon plein de soleil aux portes de la ville, cette bonne petite ville où il ne pleut jamais, où la vie se passe en chansons et en fêtes. Il s'exaltait, esquissait un air de tambourin sur son chapeau, entonnait le gai refrain national sur une mesure de farandole:

_Lagadigade La Tarasco, la Tarasco, Lagadigade La Tarasco de Casteù._

Mais tandis qu'un sourire ironique amincissait encore les lèvres du malade, Sonia secouait la tête. Ni fêtes ni soleil pour elle, tant que le peuple russe râlerait sous le tyran. Sitôt son frère guéri,--ses yeux navrés disaient autre chose,--rien ne l'empêcherait de retourner là-bas souffrir et mourir pour la cause sacrée.

«Mais, coquin de bon sort! criait le Tarasconnais, après ce tyran là, si vous le faites sauter, il en viendra un autre... Il faudra donc recommencer... Et les années se passent, vé! le temps du bonheur et des jeunes amours...» Sa façon de dire «amour» à la tarasconnaise, avec les _r_ et les yeux hors du front, amusait la jeune fille; puis, sérieuse, elle déclarait qu'elle n'aimerait jamais que l'homme qui délivrerait sa patrie. Oh! celui-là, fut-il laid comme Bolibine, plus rustique et grossier que Manilof, elle était prête à se donner toute à lui, à vivre à ses côtés en libre grâce, aussi longtemps que durerait sa jeunesse de femme, et que cet homme voudrait d'elle.

«En libre grâce!» le mot dont se servent les nihilistes pour qualifier ces unions illégales contractées entre eux par le consentement réciproque. Et de ce mariage primitif, Sonia parlait tranquillement, avec son air de vierge, en face du Tarasconnais, bon bourgeois, électeur paisible, tout disposé pourtant à finir ses jours auprès de cette adorable fille, dans ledit état de libre grâce, si elle n'y avait mis d'aussi meurtrières et abominables conditions.

Pendant qu'ils devisaient de ces choses extrêmement délicates, des champs, des lacs, des forêts, des montagnes se déroulaient devant eux et, toujours, à quelque tournant, à travers le frais tamis de cette perpétuelle ondée qui suivait le héros dans ses excursions, la Jungfrau dressait sa cime blanche comme pour aiguiser d'un remords la délicieuse promenade. On rentrait déjeuner, s'asseoir à l'immense table d'hôte où les Riz et les Pruneaux continuaient leurs hostilités silencieuses dont se désintéressait absolument Tartarin, assis près de Sonia, veillant à ce que Boris n'eût pas de fenêtre ouverte dans le dos, empressé, paternel, mettant à l'air toutes ses séductions d'homme du monde et ses qualités domestiques d'excellent lapin de choux.

Ensuite, on prenait le thé chez les Russes, dans le petit salon ouvert au rez-de-chaussée devant un bout de jardin, au bord de la promenade. Encore une heure exquise pour Tartarin, de causerie intime, à voix basse, pendant que Boris sommeillait sur un divan. L'eau chaude grésillait dans le samovar; une odeur de fleurs mouillées se glissait par l'entre-bâillure de la porte avec le reflet bleu des glycines qui l'encadraient. Un peu plus de soleil, de chaleur, et c'était le rêve du Tarasconnais réalisé, sa petite Russe installée là-bas, près de lui, soignant le jardinet du baobab.

Tout à coup, Sonia tressautait:

«Deux heures!... Et le courrier?

--On y va», disait le bon Tartarin; et rien qu'à l'accent de sa voix, au geste résolu et théâtral dont il boutonnait sa jaquette, empoignait sa canne, on eût deviné la gravité de cette démarche en apparence assez simple, aller à la poste restante chercher le courrier des Wassilief.

Très surveillés par l'autorité locale et la police russe, les nihilistes, les chefs surtout, sont tenus à de certaines précautions, comme de se faire adresser lettres et journaux bureau restant, et sur de simples initiales.

Depuis leur installation à Interlaken, Boris se traînant à peine, Tartarin, pour éviter à Sonia l'ennui d'une longue attente au guichet sous des regards curieux, s'était chargé à ses risques et périls de cette corvée quotidienne. La poste aux lettres n'est qu'à dix minutes de l'hôtel, dans une large et bruyante rue faisant suite à la promenade et bordée de cafés, de brasseries, de boutiques pour les étrangers, étalages d'alpenstocks, guêtres, courroies, lorgnettes, verres fumés, gourdes, sacs de voyage, qui semblaient là tout exprès pour faire honte à l'Alpiniste renégat. Des touristes défilaient en caravanes, chevaux, guides, mulets, voiles bleus, voiles verts, avec le brimbalement des cantines à l'amble des bêtes, les pics ferrés marquant le pas contre les cailloux; mais cette fête, toujours renouvelée, le laissait indifférent. Il ne sentait même pas la bise fraîche à goût de neige qui venait de la montagne par bouffées, uniquement attentif à dépister les espions qu'il supposait sur ses traces.

Le premier soldat d'avant garde, le tirailleur rasant les murs dans la ville ennemie, n'avance pas avec plus de méfiance que le Tarasconnais pendant ce court trajet de l'hôtel à la poste. An moindre coup de talon sonnant derrière les siens, il s'arrêtait attentivement devant les photographies étalées, feuilletait un livre anglais ou allemand pour obliger le policier à passer devant lui; ou bien il se retournait brusquement, dévisageait sous le nez, avec des yeux féroces, une grosse fille d'auberge allant aux provisions, ou quelque touriste inoffensif, vieux Pruneau de table d'hôte, qui descendait du trottoir, épouvanté, le prenant pour un fou.

A la hauteur du bureau dont les guichets ouvrent assez bizarrement même la rue, Tartarin passait et repassait, guettait les physionomies avant de s'approcher, puis s'élançait, fourrait sa tête, ses épaules, dans l'ouverture, chuchotait quelques mots indistinctement, qu'on lui faisait toujours répéter, ce qui le mettait au désespoir, et, possesseur enfin du mystérieux dépôt, rentrait à l'hôtel par un grand détour du côté des cuisines, la main crispée un fond de sa poche sur le paquet de lettres et de journaux, prêt à tout déchirer, à tout avaler à la moindre alerte.

Presque toujours Manilof et Bolibine attendaient les nouvelles chez leurs amis; ils ne logeaient pas à l'hôtel pour plus d'économie et de prudence. Bolibine avait trouvé de l'ouvrage dans une imprimerie, et Manilof, très habile ébéniste, travaillait pour des entrepreneurs. Le Tarasconnais ne les aimait pas; l'un le gênait par ses grimaces, ses airs narquois, l'autre le poursuivait de mines farouches. Puis ils prenaient trop de place dans le coeur de Sonia.

«C'est un héros!» disait-elle de Bolibine, et elle racontait que pendant trois ans il avait imprimé tout seul une feuille révolutionnaire en plein coeur de Pétersbourg. Trois ans sans descendre une fois, sans se montrer à une fenêtre, couchant dans un grand placard où la femme qui le logeait l'enfermait tous les soirs avec sa presse clandestine.

Et la vie de Manilof, pendant six mois, dans les sous-sols du Palais d'hiver, guettant l'occasion, dormant, la nuit, sur sa provision de dynamite, ce qui finissait par lui donner d'intolérables maux de tête, des troubles nerveux aggravés encore par l'angoisse perpétuelle, les brusques apparitions de la police avertie vaguement qu'il se tramait quelque chose et venant tout à coup surprendre les ouvriers employés au palais. A ses rares sorties, Manilof croisait sur la place de l'Amirauté un délégué du Comité révolutionnaire qui demandait tout bas en marchant:

«Est-ce fait?

--Non, rien encore...» disait l'autre sans remuer les lèvres. Enfin, un soir de février, à la même demande dans les mêmes termes, il répondait avec le plus grand calme:

«C'est fait...

Presque aussitôt un épouvantable fracas confirmait ses paroles et, toutes les lumières du palais s'éteignant brusquement, la place se trouvait plongée dans une obscurité complète que déchiraient des cris de douleur et d'épouvante, des sonneries de clairons, des galopades de soldats et de pompiers accourant avec des civières.

Et Sonia interrompant son récit:

«Est-ce horrible, tant de vies humaines sacrifiées, tant d'efforts, de courage, d'intelligence inutiles?... Non, non, mauvais moyens, ces tueries en masse... Celui qu'on vise échappe toujours... Le vrai procédé, le plus humain, serait d'aller au tsar comme vous alliez au lion, bien déterminé, bien armé, se poster à une fenêtre, une portière de voiture... et quand il passerait...

--Bé oui!... certaine_main_...» disait Tartarin embarrassé, feignant de ne pas saisir l'allusion, et tout de suite il se lançait dans quelque discussion philosophique, humanitaire, avec un des nombreux assistants. Car Bolibine et Manilof n'étaient pas les seuls visiteurs des Wassilief. Tous les jours se montraient des figures nouvelles: des jeunes gens, hommes ou femmes, aux tournures d'étudiants pauvres, d'institutrices exaltées, blondes et roses, avec le front têtu et le féroce enfantillage de Sonia; des illégaux, des exilés, quelques-uns même condamnés à mort, ce qui ne leur ôtait rien de leur expansion de jeunesse.

Ils riaient, causaient haut, et, la plupart parlant français, Tartarin se sentait vite à l'aise. Ils l'appelaient «l'oncle», devinaient en lui quelque chose d'enfantin, de naïf, qui leur plaisait. Peut-être abusait-il un peu de ses récits de chasse, relevant sa manche jusqu'au biceps pour montrer sur son bras la cicatrice d'un coup de griffe de panthère, ou faisant tâter sous sa barbe les trous qu'y avaient laissés les crocs d'un lion de l'Atlas, peut-être aussi se familiarisait-il un peu trop vite avec les gens, les appelant de leurs petits noms au bout de cinq minutes qu'on était ensemble:

«Écoutez, Dmitri... Vous me connaissez Fédor Ivanovitch...» Pas depuis bien longtemps, en tout cas; mais il leur allait tout de même par sa rondeur, son air aimable, confiant, si désireux de plaire. Ils lisaient des lettres devant lui, combinaient des plans, des mots de passe pour dérouter la police, tout un côté conspirateur dont s'amusait énormément l'imagination du Tarasconnais; et, bien qu'oppos par nature aux actes de violence, il ne pouvait parfois s'empêcher de discuter leurs projets homicides, approuvait, critiquait, donnait des conseils dictés par l'expérience d'un grand chef qui a marché sur le sentier de la guerre, habitué au maniement de toutes les armes, aux luttes corps à corps avec les grands fauves.

Un jour même qu'ils parlaient en sa présence de l'assassinat d'un policier poignardé par un nihiliste au théâtre, il leur démontra que le coup avait été mal porté et leur donna une leçon de couteau:

«Comme ceci, _vé!_ de bas on haut. On ne risque pas de se blesser...

Et s'animant à sa propre mimique:

«Une supposition, _té!_ que je tienne votre despote entre quatre-z'yeux, dans une chasse à l'ours. Il est là-bas où vous êtes, Fédor; moi, ici, près du guéridon, et chacun son couteau de chasse... A nous deux, monseigneur, il faut en découdre...

Campé au milieu du salon, ramassé sur ses jambes courtes pour mieux bondir, râlant comme un bûcheron ou un geindre, il leur mimait un vrai combat terminé par son cri de triomphe quand il eut enfoncé l'arme jusqu'à la garde, de bas en haut, coquin de sort! dans les entrailles de son adversaire.

«Voilà comme ça se joue, mes petits!

Mais quels remords ensuite, quelles terreurs, lorsque échappé au magnétisme de Sonia et de ses yeux bleus, à la griserie que dégageait ce bouquet de têtes folies, il se trouvait seul, en bonnet de nuit, devant ses réflexions et son verre d'eau sucrée de tous les soirs.

Différemment, de quoi se mêlait-il? Ce tsar n'était pas son tsar, en définitive, et toutes ces histoires ne le regardaient guère... Voyez-vous qu'un de ces jours il fut coffré, extradé, livré à l justice moscovite... _Boufre!_ c'est qu'ils ne badinent pas, tous ces cosaques... Et dans l'obscurité de sa chambre d'hôtel, avec cette horrible faculté qu'augmentait la position horizontale, se développaient devant lui, comme sur un de ces «dépliants» qu'on lui donnait aux jours de l'an de son enfance, les supplices variés et formidables auxquels il était exposé: Tartarin, dans les mines de vert-de-gris, comme Boris, travaillant de l'eau jusqu'au ventre, le corps dévoré, empoisonné. Il s'échappe, se cache au milieu des forêts chargées de neige, poursuivi par les Tartares et les chiens dressés pour cette chasse à l'homme. Exténué de froid, de faim, il est repris et finalement pendu entre deux forçats, embrassé par un pope aux cheveux luisants, puant l'eau-de-vie et l'huile de phoque, pendant que là-bas, à Tarascon, dans le soleil, les fanfares d'un beau dimanche, la foule, l'ingrate et oublieuse foule, installe Costecalde rayonnant sur le fauteuil du P. C. A.

C'est dans l'angoisse d'un de ces mauvais rêves qu'il avait poussé son cri de détresse: «À moi, Bézuquet...» envoyé au pharmacien sa lettre confidentielle toute moite de la sueur du cauchemar. Mais il suffisait du petit bonjour de Sonia vers sa croisée pour l'ensorceler, le rejeter encore dans toutes les faiblesses de l'indécision.

Un soir, revenant du Kursaal à l'hôtel avec les Wassilief et Bolibine, après deux heures de musique exaltante, le malheureux oublia toute prudence, et le «Sonia, je vous aime», qu'il retenait depuis si longtemps, il le prononça en serrant le bras qui s'appuyait au sien. Elle ne s'émut pas, le fixa toute pâle sous le gaz du perron où ils s'arrêtaient: «Eh bien! méritez-moi...» dit-elle avec un joli sourire d'énigme, un sourire remontant sur les fines dents blanches. Tartarin allait répondre, s'engager par serment à quelque folie criminelle, quand le chasseur de l'hôtel s'avançant vers lui:

«Il y a du monde pour vous, là-haut... Des messieurs... on vous cherche.

--On me cherche!... _Outre!_... pourquoi faire?» Et le numéro 1 du dépliant lui apparut: Tartarin coffré, extradé... Certes, il avait peur, mais son attitude fut héroïque. Détaché vivement de Sonia «Fuyez, sauvez-vous...» lui dit-il d'une voix étouffée. Puis il monta, la tête droite, les yeux fiers, comme à l'échafaud, si ému cependant qu'il était obligé de se cramponner à la rampe...

En s'engageant dans le corridor, il aperçut des gens groupés au fond, devant sa porte, regardant par la serrure, cognant, appelant: «Hé! Tartarin...

Il fit deux pas, et la bouche sèche: «C'est moi que vous cherchez, messieurs?

--Té! pardi oui, mon président!...

Un petit vieux, alerte et sec, habillé de gris et qui semblait porter sur sa jaquette, son chapeau, ses guêtres, ses longues moustaches tombantes, toute la poussière du Tour de ville, sautait au cou du héros, frottait à ses joues satinées et douillettes le cuir desséch de l'ancien capitaine d'habillement.