Part 6
Tartarin trouvait le trait digne de l'antique; puis, ayant réfléchi toutes les vies humaines sacrifiées par ce même Manilof, aussi inconscient qu'un tremblement de terre ou qu'un volcan en fusion, mais qui ne voulait pas qu'on fît du mal à une bête devant lui, il interrogea la jeune fille d'un air ingénu:
«Est-il mort beaucoup de monde, dans l'explosion du palais d'hiver?
--Beaucoup trop, répondit tristement Sonia. Et le seul qui devait mourir a échappé.
Elle resta silencieuse, comme fâchée, et si jolie, la tête basse avec ses grands cils dorés battant sa joue d'un rose pâle, Tartarin s'en voulait de lui avoir fait de la peine, repris par le charme de jeunesse, de fraîcheur épandu autour de l'étrange petite créature.
«Donc, monsieur, la guerre que nous faisons vous semble injuste, inhumaine?» Elle lui disait cela de tout près, dans la caresse de son haleine et de son regard; et le héros se sentait faiblir.
«Vous ne croyez pas que toute arme soit bonne et légitime pour délivrer un peuple qui râle, qui suffoque?
--Sans doute, sans doute...
La jeune fille, plus pressante à mesure que Tartarin faiblissait:
«Vous parliez de vide à combler tout à l'heure; ne vous semble-t-il pas qu'il serait plus noble, plus intéressant de jouer sa vie pour une grande cause que de la risquer en tuant des lions ou en escaladant des glaciers?
--Le fait est...» dit Tartarin grisé, la tête perdue, tout angoiss par le désir fou, irrésistible, de prendre et de baiser cette petite main ardente, persuadante, qu'elle posait sur son bras comme là-haut, dans la nuit du Rigi-Kulm, quand il lui remettait son soulier. A la fin n'y tenant plus, et saisissant cette petite main gantée entre les siennes.
«Écoutez, Sonia,» dit-il d'une bonne grosse voix paternelle et familière... «Écoutez, Sonia...
Un brusque arrêt du landau l'interrompit. On arrivait en haut du Brünig; voyageurs et cochers rejoignaient leurs voitures pour rattraper le temps perdu et gagner, d'un coup de galop, le prochain village où l'on devait déjeuner et relayer. Les trois Russes reprirent leurs places, mais celle de l'Italien resta inoccupée.
«Ce monsieur est monté dans les premières voitures,» dit Boris au cocher qui s'informait; et s'adressant à Tartarin dont l'inquiétude était visible:
«Il faudra lui réclamer votre corde; il a voulu la garder avec lui.
Là-dessus, nouveaux rires dans le landau et reprise, pour le brave Tartarin des plus atroces perplexités, ne sachant que penser, que croire devant la belle humeur, et la mine ingénue des prétendus assassins. Tout en enveloppant son malade de manteaux, de plaids, car l'air de la hauteur s'avivait encore de la vitesse des voitures, Sonia racontait, en russe, sa conversation avec Tartarin, jetant des pan! pan! d'une gentille intonation que répétaient ses compagnons après elle, les uns admirant le héros, Manilof hochant la terre, incrédule.
Le relais!
C'est sur la place d'un grand village, une vieille auberge au balcon de bois vermoulu, à l'enseigne en potence de fer rouillé. La file des voitures s'arrête là, et pendant qu'on dételle, les voyageurs affamés se précipitent, envahissent au premier étage une salle peinte en vert qui sent le moisi, où la table d'hôte est dressée pour vingt couverts tout au plus. On est soixante, et l'on entend pendant cinq minutes une bousculade effroyable, des cris, des altercations véhémentes entre Riz et Pruneaux autour des compotiers, au grand effarement de l'aubergiste qui perd la tête comme si tous les jours à la même heure, la poste ne passait pas, et qui dépêche ses servantes, prises aussi d'un égarement chronique, excellent prétexte à ne servir que la moiti des plats inscrits sur la carte et à rendre une monnaie fantaisiste, où les sous blancs de suisse comptent pour cinquante centimes.
«Si nous déjeunions dans la voiture?...» dit Sonia que ce remue-ménage ennuie; et comme personne n'a le temps de s'occuper d'eux, les jeunes gens se chargent du service. Manilof revient brandissant un gigot froid, Bolibine un pain long et des saucisses; mais le meilleur fourrier c'est encore Tartarin. Certes, l'occasion s'offrait belle pour lui de se séparer de ses compagnons dans le brouhaha du relais, de s'assurer tout au moins si l'Italien avait reparu, mais il n'y a pas songé, préoccupé uniquement du déjeuner de la «petite» et de montrer à Manilof et aux autres ce que peut un Tarasconnais débrouillard.
Quand il descend le perron de l'hôtel, grave et le regard fixe, soutenant de ses mains robustes un grand plateau chargé d'assiettes, de serviettes, victuailles assorties, champagne suisse au casque doré, Sonia bat des mains, le complimente:
«Mais comment avez-vous fait?
--Je ne sais pas.. on s'en tire, té!... Nous sommes tous comme ça Tarascon.
Oh! les minutes heureuses. Il comptera dans la vie du héros ce joli déjeuner en face de Sonia, presque sur ses genoux, dans un décor d'opérette: la place villageoise aux verts quinconces sous lesquels éclatent les dorures, les mousselines des Suissesses en costume se promenant deux à deux comme des poupées.
Que le pain lui semble bon, et quelles savoureuses saucisses! Le ciel lui-même s'est mis de la partie, clément, doux et voilé, il pleut sans doute, mais si légèrement, des gouttes perdues, juste de quoi tremper le champagne suisse, dangereux pour les têtes méridionales.
Sous la véranda de l'hôtel, un quatuor tyrolien, deux géants et deux naines aux haillons éclatants et lourds, qu'on dirait échappés à la faillite d'un théâtre de foire, mêlent leurs coups de gosier: «aou... aou...» au cliquetis des assiettes et des verres. Ils sont laids, bêtes, immobiles, tendant les cordes de leurs cous maigres. Tartarin les trouve délicieux, leur jette des poignées de sous, au grand ébahissement des villageois qui entourent le landau dételé.
«Fife le Vranze!» chevrote une voix dans la foule d'où surgit un grand vieux, vêtu d'un extraordinaire habit bleu à boutons d'argent dont les basques balaient la terre, coiffé d'un shako gigantesque en forme de baquet à choucroute et si lourd avec son grand panache qu'il oblige le vieux à marcher en balançant les bras comme un équilibriste.
«Fieux soltat... carte royale... Charles tix.
Le Tarasconnais, encore aux récits de Bompard, se met à rire, et tout bas en clignant de l'oeil:
«Connu, mon vieux...» mais il lui donne quand même une pièce blanche et lui verse une rasade que le vieux accepte en riant et faisant de l'oeil, lui aussi, sans savoir pourquoi. Puis dévissant d'un coin de sa bouche une énorme pipe en porcelaine, il lève son verre et boit la compagnie!» ce qui affermit Tartarin dans son opinion qu'ils ont affaire à un collègue de Bompard.
N'importe! un toast en vaut un autre.
Et, debout, dans la voiture, la voix forte, le verre haut, Tartarin se fait venir les larmes aux yeux en buvant d'abord: «à la France, à sa patrie...» puis à la Suisse hospitalière, qu'il est heureux d'honorer publiquement, de remercier pour l'accueil généreux qu'elle fait à tous les vaincus, à tous les exilés. Enfin, baissant la voix, le verre incliné vers ses compagnons de route, il leur souhaite de rentrer bientôt dans leur pays, d'y retrouver de bons parents, des amis sûrs, des carrières honorables et la fin de toutes leurs dissensions, car on ne peut pas passer sa vie à se dévorer.
Pendant le toast, le frère de Sonia sourit, froid et railleur derrière ses lunettes blondes; Manilof, la nuque en avant, les sourcis gonflés creusant sa ride, se demande si le gros «barine» ne va pas cesser bientôt ses bavardages, pendant que Bolibine perché sur le siège et faisant grimacer sa mine falote, jaune et fripée à la tartare, semble un vilain petit singe grimpé sur les épaules du Tarasconnais.
Seule, la jeune fille l'écoute, très sérieuse, essayant de comprendre cet étrange type d'homme. Pense-t-il tout ce qu'il dit? A-t-il fait tout ce qu'il raconte? Est-ce un fou, un comédien ou seulement un bavard, comme le prétend Manilof qui, en sa qualité d'homme d'action, donne à ce mot une signification méprisante?
L'épreuve se fera tout de suite. Son toast fini, Tartarin vient de se rasseoir, quand un coup de feu, un autre, encore un, partis non loin de l'auberge, le remettent debout tout ému, l'oreille dressée, reniflant la poudre.
«Qui a tiré?... où est-ce!... que se passe-t-il?
Dans sa caboche inventive défile tout un drame, l'attaque du convoi main armée, l'occasion de défendre l'honneur et la vie de cette charmante demoiselle. Mais non, ces détonations viennent simplement du _Stand_, où la jeunesse du village s'exerce au tir tous les dimanches. Et comme les chevaux ne sont pas encore attelés, Tartarin propose négligemment d'aller faire un tour jusque-là. Il a son idée, Sonia la sienne en acceptant. Guidés par le vieux de la garde royale ondulant sous son grand shako, ils traversent la place, ouvrent les rangs de la foule qui les suit curieusement.
Sous son toit de chaume et ses montants de sapins frais équarris, le stand ressemble, en plus rustique, à un de nos tirs forains, avec cette différence qu'ici les amateurs apportent leurs armes, des fusils à baguette d'ancien système et qu'ils manient assez adroitement. Muet, les bras croisés, Tartarin juge les coups, critique tout haut, donne des conseils, mais ne tire pas. Les Russes l'épient et se font signe.
«Pan... pan...» ricane Bolibine avec le geste de mettre en joue et l'accent de Tarascon. Tartarin se retourne, tout rouge et bouffant de colère.
«Parfaite_main_, jeune homme... Pan... pan... Et autant de fois que vous voudrez.
Le temps d'armer une vieille carabine à double canon qui a dû servir des générations de chasseurs de chamois... pan!..... pan!..... C'est fait. Les deux balles sont dans la mouche. Des hurrahs d'admiration éclatent de toutes parts. Sonia triomphe, Bolibine ne rit plus.
«Mais ce n'est rien, cela, dit Tartarin... vous allez voir...
Le stand ne lui suffit plus, il cherche un but, quelque chose abattre, et la foule recule épouvantée devant cet étrange alpiniste, trapu, farouche, la carabine au poing, proposant au vieux garde royal de lui casser sa pipe entre les dents, à cinquante pas. Le vieux pousse des cris épouvantables et s'égare dans la foule que domine son panache grelottant au-dessus des têtes serrées. Pas moins, il faut que Tartarin la loge quelque part, cette balle. «Té, pardi! comme Tarascon...» Et l'ancien chasseur de casquettes jetant son couvre-chef en l'air, de toutes les forces de ses doubles muscles, tire au vol et le traverse. «Bravo!» dit Sonia en piquant dans la petite ouverture faite par la balle au drap de la casquette le bouquet de montagne qui tantôt caressait sa joue.
C'est avec ce joli trophée que Tartarin remonta en voiture. La trompe sonne, le convoi s'ébranle, les chevaux détalent à fond de train sur la descente de Brienz, merveilleuse route en corniche, ouverte à la mine au bord des roches, et que des boute-roues espacés de deux mètres séparent d'un abîme de plus de mille pieds; mais Tartarin ne voit plus le danger, il ne regarde pas non plus le paysage, la vallée de Meiringen baignée d'une claire buée d'eau, avec sa rivière aux lignes droites, le lac, des villages qui se massent dans l'éloignement et tout un horizon de montagnes, de glaciers confondus parfois avec les nuées ou se déplaçant aux détours du chemin, s'écartant, se découvrant connue les pièces remuées d'un décor.
Amolli de pensées tendres, le héros admire cette jolie enfant en face de lui, songe que la gloire n'est qu'un demi-bonheur, que c'est triste de vieillir seul par trop de grandeur, comme Moïse, et que cette frileuse fleur du Nord, transplantée dans le petit jardin de Tarascon, en égaierait la monotonie, autrement bonne à voir et à respirer que l'éternel baobab, l'_arbos gigantea_, minusculement empoté. Avec ses yeux d'enfant, son large front pensif et volontaire, Sonia le regarde aussi et rêve; mais sait-on jamais à quoi rêvent les jeunes filles?
VII
LES NUITS DE TARASCON.--OÙ EST-IL?--ANXIÉTÉ.--LES CIGALES DU COURS REDEMANDENT TARTARIN.--MARTYRS D'UN GRAND SAINT TARASCONNAIS.--LE CLUB DES ALPINES.--CE QUI SE PASSAIT A LA PHARMACIE DE LA PLACETTE.--A MOI, BÉZUQUET!
«Une lettre, monsieur Bézuquet... Ça vient de Suisse, vé!... de Suisse!» criait le facteur joyeusement de l'autre bout de la placette, agitant quelque chose en l'air et se hâtant dans le jour qui tombait.
Le pharmacien, qui prenait le frais en bras de chemise devant sa porte, bondit, saisit la lettre avec des mains folles, l'emporta dans son antre aux odeurs variées d'élixirs et d'herbes sèches, mais ne l'ouvrit que le facteur parti, lesté et rafraîchi d'un verre du délicieux sirop de cadavre, en récompense de la bonne nouvelle.
Quinze jours que Bézuquet l'attendait, cette lettre de Suisse, quinze jours qu'il la guettait avec angoisse! Maintenant, la voilà. Et rien qu'à regarder la petite écriture trapue et déterminée de l'enveloppe, le nom du bureau de poste: «Interlaken», et le large timbre violet de «l'hôtel Jungfrau, tenu par Meyer», des larmes gonflaient ses yeux, faisaient trembler ses lourdes moustaches de corsaire barbaresque o susurrait un petit sifflotis bon enfant.
«_Confidentiel. Déchirer après lecture._
Ces mots très gros en tête de la page et dans le style télégrammique de la pharmacopée «usage externe, agiter avant de s'en servir», le troublèrent au point qu'il lut tout haut, comme on parle dans les mauvais rêves:
«_Ce qui m'arrive est épouvantable..._
Du salon à côté où elle faisait son petit somme d'après souper, Mme Bézuquet la mère pouvait l'entendre, ou bien l'élève dont le pilon sonnait à coups réguliers dans le grand mortier de marbre au fond du laboratoire. Bézuquet continua sa lecture à voix basse, la recommença deux ou trois fois, très pale, les cheveux littéralement dressés. Ensuite un regard rapide autour de lui, et _cra cra_... voilà la lettre en mille miettes dans la corbeille à papiers; mais on pourrait l'y retrouver, ressouder tous ces bouts ensemble, et pendant qu'il se baisse pour les reprendre, une voix chevrotante appelle:
«Vé, Ferdinand, tu es là?
--Oui maman...» répond le malheureux corsaire, figé de peur, tout son grand corps à tâtons sur le bureau.
«Qu'est-ce que tu fais, mon trésor?
--Je fais... hé! Je fais le collyre de Mlle Tournatoire.
La maman se rendort, le pilon de l'élève un instant suspendu reprend son lent mouvement de pendule qui berce la maison et la placette assoupies dans la fatigue de cette fin de journée d'été. Bézuquet, maintenant, marche à grands pas devant sa porte, tour à tour rose ou vert, selon qu'il passe devant l'un ou l'autre de ses bocaux. Il lève les bras, profère des mots hagards: «Malheureux...perdu...fatal amour... comment le tirer de là?» et, malgré son trouble, accompagne d'un sifflement allègre la retraite des dragons s'éloignant sous les platanes du Tour de ville.
«Hé! adieu, Bézuquet...» dit une ombre pressée dans le crépuscule couleur de cendre.
«Où allez voue donc, Pégoulade?
--Au Club, pardi!... séance de nuit... on doit parler de Tartarin et de la présidence... Il faut venir.
--Té oui! je viendrai...» répond brusquement le pharmacien travers d'une idée providentielle; il rentre, passe sa redingote, tâte dans les poches pour s'assurer que le passe-partout s'y trouve et le casse-tête américain sans lequel aucun Tarasconnais ne se hasarde par les rues après la retraite. Puis il appelle: «Pascalon... Pascalon...» mais pas trop fort, de peur de réveiller la vieille dame.
Presque enfant et déjà chauve, comme s'il portait tous ses cheveux dans sa barbe frisée et blonde, l'élève Pascalon avait l'âme exaltée d'un séïde, le front en dôme, des yeux de chèvre folle, et sur ses joues poupines les tons délicats, croustillants et dorés d'un petit pain de Beaucaire. Aux grands jours des fêtes alpestres, c'est à lui que le Club confiait sa bannière, et l'enfant avait voué au P. C. A. une admiration frénétique, l'adoration brûlante et silencieuse du cierge qui se consume au pied de l'autel en temps de Pâques.
«Pascalon, dit le pharmacien tout bas et de si près qu'il lui enfonçait le crin de sa moustache dans l'oreille, j'ai des nouvelles de Tartarin... Elles sont navrantes...
Et le voyant pâlir:
«Courage, enfant, tout peut encore se réparer... Différemment je te confie la pharmacie... Si l'on te demande de l'arsenic, n'en donne pas; de l'opium, n'en donne pas non plus, ni de la rhubarbe... ne donne rien. Si je ne suis pas rentré à dix heures, couche-toi et mets les boulons. Va!
D'un pas intrépide, il s'enfonça dans la nuit du Tour de ville, sans se retourner une fois, ce qui permit à Pascalon de se ruer sur la corbeille, de la fouiller de ses mains rageuses et avides, de la retourner enfin sur la basane du bureau pour voir s'il n'y restait pas quelques morceaux de la mystérieuse lettre apportée par le facteur.
Pour qui connaît l'exaltation tarasconnaise, il est aisé de se représenter l'affolement de la petite ville depuis la brusque disparition de Tartarin. Et autrement, pas moins, différemment, ils en avaient tous perdu la tête, d'autant qu'on était en plein coeur d'août et que les crânes bouillaient sous le soleil à faire sauter tous leurs couvercles. Du matin au soir, on ne parlait que de cela en ville, on n'entendait que ce nom: «Tartarin» sur les lèvres pincées des dames à _capot_, sur la bouche fleurie des grisettes coiffées d'un ruban de velours: «Tartarin, Tartarin...» et dans les platanes du Cours, alourdis de poussière blanche, où les cigales éperdues, vibrant avec la lumière semblaient s'étrangler de ces deux syllabes sonores: «Tar... tar... tar... tar... tar...
Personne ne sachant rien, naturellement tout le monde était informé et donnait une explication au départ du président. Il y avait des versions extravagantes. Selon les uns, il venait d'entrer à la Trappe, il avait enlevé la Dugazon; pour les autres, il était all dans les îles fonder une colonie qui s'appelait Port-Tarascon, ou bien, parcourait l'Afrique centrale à la recherche de Livingstone.
«Ah! vaï Livingstone!... Voilà deux ans qu'il est mort...
Mais l'imagination tarasconnaise défie tous les calculs du temps et de l'espace. Et le rare, c'est que ces histoires de Trappe, de colonisation, de lointains voyages étaient des idées de Tartarin, des rêves de ce dormeur éveillé, jadis communiqués à ses intimes qui ne savaient que croire à cette heure et, très vexée au fond de n'être pas informés, affectaient vis-à-vis de la foule la plus grande réserve, prenaient entre eux des airs sournois, entendus. Excourbaniès soupçonnait Bravida d'être au courant; et Bravida disait de son côté: «Bézuquet doit tout savoir. Il regarde de travers comme un chien qui porte un os.
C'est vrai que le pharmacien souffrait mille morts avec ce secret en cilice qui le cuisait, le démangeait, le faisait pâlir et rougir dans la même minute et loucher continuellement. Songez qu'il était de Tarascon, le malheureux, et dites si, dans tout le martyrologe, il existe un supplice aussi terrible que celui-là: le martyre de saint Bézuquet, qui savait quelque chose mais ne pouvait rien dire.
C'est pourquoi, ce soir-là, malgré les nouvelles terrifiantes, sa démarche avait on ne sait quoi d'allégé, de plus libre, pour courir la séance. En_feîn_!... Il allait parler, s'ouvrir, dire ce qui lui pesait tant; et dans sa hâte de se délester, il jetait en passant des demi-mots aux promeneurs du Tour de ville. La journée avait été si chaude que, malgré l'heure insolite et l'ombre terrifiante,--huit heures _manque un quart_ au cadran de la commune,--il y avait dehors, un monde fou, des familles bourgeoises assises sur les bancs et prenant le bon de l'air pendant que leurs maisons s'évaporaient, des bandes d'ourdisseuses marchant cinq ou six en se tenant le bras sur une ligne ondulante de bavardages et de rires. Dans tous les groupes, on parlait de Tartarin:
«Et autrement, monsieur Bézuquet toujours pas de lettre?... demandait-on au pharmacien en l'arrêtant au passage.
«Si fait, mes enfants, si fait... Lisez le _Forum_, demain matin...
Il hâtait le pas, mais on le suivait, on s'accrochait à lui, et cela faisait le long du Cours une rumeur, un piétinement de troupeau qui s'arrêta sous les croisées du Club ouvertes en grands carrés de lumière.
Les séances se tenaient dans l'ancienne salle de la bouillotte dont la longue table, recouverte du même drap vert, servait à présent de bureau. Au milieu, le fauteuil présidentiel avec le P. C. A. brod sur le dossier; à un bout et comme en dépendance, la chaise du secrétaire. Derrière, la bannière se déployait au-dessus d'un long carton-pâte vernissé où les Alpines sortaient en relief avec leurs noms respectifs et leurs altitudes. Des alpenstocks d'honneur incrustés d'ivoire, en faisceaux comme des queues de billard, ornaient les coins, et la vitrine étalait des curiosités ramassées sur la montagne, cristaux, silex, pétrifications, deux oursins, une salamandre.
En l'absence de Tartarin, Costecalde rajeuni, rayonnant, occupait le fauteuil; la chaise était pour Excourbaniès qui faisait fonction de secrétaire; mais ce diable d'homme, crépu, velu, barbu, éprouvait un besoin de bruit, d'agitation qui ne lui permettait pas les emplois sédentaires. Au moindre prétexte, il levait les bras, les jambes, poussait des hurlements effroyables, des «ha! ha! ha!» d'une joie féroce, exubérante, que terminat toujours ce terrible cri de guerre en patois tarasconnais: «_Fen dè brut_! faisons du bruit...» On l'appelait le gong à cause de sa voix de cuivre partant à vous faire saigner les oreilles sous une continuelle détente.
Çà et là, sur un divan de crin autour de la salle, les membres du comité.
En première ligne, l'ancien capitaine d'habillement Bravida que tout le monde, à Tarascon, appelait le Commandant; un tout petit homme, propre comme un sou, qui se rattrapait de sa taille d'enfant de troupe, en se faisant la tête moustachue et sauvage de Vercingétorix.
Puis une longue face creusée et maladive, Pégoulade, le receveur, le dernier naufragé de la Méduse. De mémoire d'homme, il y a toujours eu à Tarascon un dernier naufragé de la Méduse. Dans un temps, même, on en comptait jusqu'à trois, qui se traitaient mutuellement d'imposteurs et n'avaient jamais consenti à se trouver ensemble. Des trois, le seul vrai, c'était Pégoulade. Embarqué sur la Méduse avec ses parents, il avait subi le désastre à six mois, ce qui ne l'empêchait pas de le raconter, _de visu_, dans les moindres détails, la famine, les canots, le radeau, et comment il avait pris à la gorge le commandant qui se sauvait: «Sur ton banc de quart, misérable!...» A six mois, _outre_!... Assommant, du reste, avec cette éternelle histoire que tout le monde connaissait, ressassait depuis cinquante ans, et dont il prenait prétexte pour se donner un air désolé, détach de la vie.
«Après ce que j'ai vu!» disait-il, et bien injustement, puisqu'il devait à cela son poste de receveur conservé sous tous les régimes.
Près de lui, les frères Rognonas, jumeaux et sexagénaires, ne se quittant pas, mais toujours en querelle et disant des monstruosités l'un de l'autre; une telle ressemblance que leurs deux vieilles têtes frustes et irrégulières, regardant à l'opposé par antipathie, auraient pu figurer dans un médaillier avec IANVS BIFRONS pour exergue.
De-ci, de-là, le président Bédaride, Barjavel l'avoué, le notaire Cambalalette, et le terrible docteur Tournatoire dont Bravida disait qu'il aurait tiré du sang d'une rave.