# Tartarin sur les Alpes

## Part 5

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--Vous tombez sur la neige, monsieur Tartarin, et vous ne vous faites pas de mal; il y a toujours en bas, au fond, un portier, un chasseur, quelqu'un qui vous relève, vous brosse, vous secoue et gracieusement s'informe: «Monsieur n'a pas de bagages?...

--Qu'est-ce que vous me chantez là, Gonzague?

Et Bompard redoublant de gravité:

«L'entretien de ces crevasses est une des plus grosses dépenses de la Compagnie.

Un moment de silence sous le tunnel dont les environs sont accalmis. Plus de feux variés, de poudre en l'air, de barques sur l'eau; mais la lune s'est levée et fait un autre paysage de convention, bleuâtre, fluidique, avec des pans d'une ombre impénétrable...

Tartarin hésite à croire son compagnon sur parole. Pourtant il réfléchit à tout ce qu'il a vu déjà d'extraordinaire en quatre jours, le soleil du Rigi, la farce de Guillaume Tell; et les inventions de Bompard lui paraissent d'autant plus vraisemblables que dans tout Tarasconnais le hâbleur se double d'un gobeur.

«Différemment, mon bon ami, comment expliquez-vous ces catastrophes épouvantables... celle du Cervin, par exemple!...

--Il y a seize ans de cela, la Compagnie n'était pas constituée, monsieur Tartarin.

--Mais, l'année dernière encore, l'accident du Wetterhorn, ces deux guides ensevelis avec leurs voyageurs!...

--Il faut bien, té, pardi!... pour amorcer les alpinistes... Une montagne où l'on ne s'est pas un peu cassé la tête, les Anglais n'y viennent plus... Le Wetterhorn périclitait depuis quelque temps; avec ce petit fait-divers, les recettes ont remonté tout de suite.

--Alors, les deux guides?...

--Se portent aussi bien que les voyageurs; on les a seulement fait disparaître, entretenus à l'étranger pendant six mois... Une réclame qui coûte cher, mais la Compagnie est assez riche pour s'offrir cela.

--Écoutez, Gonzague...

Tartarin s'est levé, une main sur l'épaule de l'ancien gérant:

«Vous ne voudriez pas qu'il m'arrivât malheur, _qué_?... Eh bien! parlez-moi franchement... vous connaissez mes moyens comme alpiniste, ils sont médiocres.

--Très médiocres, c'est vrai!

--Pensez-vous cependant que je puisse, sans trop de danger, tenter l'ascension de la Jungfrau?

--J'en répondrais, ma tête dans le feu, monsieur Tartarin... Vous n'avez qu'à vous fier au guide, _vé!_

--Et si j'ai le vertige?

--Fermez les yeux.

--Si je glisse?

--Laissez-vous faire... C'est comme au théâtre... Il y a des praticables... On ne risque rien...

--Ah! si je vous avais là pour me le dire, pour me le répéter... Allons, mon brave, un bon mouvement, venez avec moi...

Bompard ne demanderait pas mieux, pécaïré! mais il a ses Péruviens sur les bras jusqu'à la fin de la saison; et comme son ami s'étonne de lui voir accepter ces fonctions de courrier, de subalterne:

«Que voulez-vous, monsieur Tartarin?... C'est dans notre engagement... La Compagnie a le droit de nous employer comme bon lui semble.

Le voilà comptant sur ses doigts tous ses avatars divers depuis trois ans... guide dans l'Oberland, joueur de cor des Alpes, vieux chasseur de chamois, ancien soldat de Charles X, pasteur protestant sur les hauteurs...

«Quès aco?» demande Tartarin surpris.

Et l'autre de son air tranquille:

«Bé! oui. Quand vous voyagez dans la Suisse allemande, des fois vous apercevez à des hauteurs vertigineuses un pasteur prêchant en plein air, debout sur une roche ou dans une chaire rustique en tronc d'arbre. Quelques bergers, fromagers, à la main leurs bonnets de cuir, des femmes coiffées et costumées selon le canton, se groupent autour avec des poses pittoresques; et le paysage est joli, des pâturages verts ou frais moissonnés, des cascades jusqu'à la route et des troupeaux aux lourdes cloches sonnant à tous les degrés de la montagne. Tout ça, _vé!_ c'est du décor, de la figuration. Seulement, il n'y a que les employés de la Compagnie, guides, pasteurs, courriers, hôteliers qui soient dans le secret, et leur intérêt est de ne pas l'ébruiter de peur d'effaroucher la clientèle.

L'Alpiniste reste abasourdi, muet, le comble chez lui de la stupéfaction. Au fond, quelque doute qu'il ait de la véracité de Bompard, il se sent rassuré, plus calme sur les ascensions alpestres, et bientôt l'entretien se fait joyeux. Les deux amis parlent de Tarascon, de leurs bonnes parties de rire d'autrefois, quand on était plus jeune.

«A propos de _galéjade,_[*] dit subitement Tartarin, ils m'en ont fait une bien bonne au Rigi-Kulm... Figurez-vous que ce matin...» et il raconte la lettre piquée à sa glace, la récite avec emphase: «_Français du diable..._ C'est une mystification, qué?...

[*] Galéjade, plaisanterie, farce.

--On ne sait pas... Peut-être...» dit Bompard qui semble prendre la chose plus sérieusement que lui. Il s'informe si Tartarin, pendant son séjour au Rigi, n'a eu d'histoire avec personne, n'a pas dit un mot de trop.

«Ah! _vaï_, un mot de trop! Est-ce qu'on ouvre seulement la bouche avec tous ces Anglais, Allemands, muets comme des carpes sous prétexte de bonne tenue!

A la réflexion, pourtant; il se souvient d'avoir rivé son clou, et vertement, à une espèce de Cosaque, un certain Mi... Milanof.

«Manilof, corrige Bompard.

--Vous le connaissez?... De vous à moi, je crois que ce Manilof m'en voulait à cause d'une petite Russe...

--Oui, Sonia... murmure Bompard soucieux...

--Vous la connaissez aussi? Ah! mon ami, la perle fine, le joli petit perdreau gris!

--Sonia de Wassilief... C'est elle qui a tué d'un coup de revolver, en pleine rue, le général Felianine, le président du Conseil de guerre qui avait condamné son frère à la déportation perpétuelle.

Sonia assassin! cette enfant, cette blondinette... Tartarin ne veut y croire. Mais Bompard précise, donne des détails sur l'aventure, du reste bien connue. Depuis deux ans Sonia habite Zurich, où son frère Boris, échappé de Sibérie, est venu la rejoindre, la poitrine perdue; et, tout l'été, elle le promène au bon air dans la montagne. Le courrier les a souvent rencontrés, escortés d'amis qui sont tous des exilés, des conspirateurs. Les Wassilief, très intelligents, très énergiques, ayant encore quelque fortune, sont à la tête du parti nihiliste avec Bolibine, l'assassin du préfet de police, et ce Manilof qui, l'an dernier, a fait sauter le palais d'hiver.

«_Boufre!_ dit Tartarin, on a de drôles de voisins au Rigi.

Mais en voilà bien d'une autre. Bompard ne ne va-t-il pas s'imaginer que la fameuse lettre est venue de ces jeunes gens; il reconnaît l les procédés nihilistes. Le czar, tous les matins, trouve de ces avertissements, dans son cabinet, sous sa serviette...

«Mais enfin, dit Tartarin en pâlissant, pourquoi ces menaces? Qu'est-ce que je leur ai fait?

Bompard pense qu'on l'a pris pour un espion.

«Un espion, moi!

--_Bé_ oui!» Dans tous les centres nihilistes, à Zurich, à Lausanne, Genève, la Russie entretient à grands frais une nombreuse surveillance; depuis quelque temps même, elle a engagé l'ancien chef de la police impériale française avec une dizaine de Corses qui suivent et observent tous les exilés russes, se servent de mille déguisements pour les surprendre. La tenue de l'Alpiniste, ses lunettes, son accent, il n'en fallait pas plus pour le confondre avec un de ces agents.

«Coquin de sort! vous m'y faites penser, dit Tartarin... ils avaient tout le temps sur leurs talons un sacré ténor italien... Ce doit être un mouchard bien sûr... Différemment, qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

--Avant tout, ne plus vous trouver sur le chemin de ces gens là, puisqu'on vous prévient qu'il vous arriverait malheur.

--Ah! _vaï_, malheur... Le premier qui m'approche, je lui fends la tête avec mon piolet.

Et dans l'ombre du tunnel les yeux du Tarasconnais s'enflamment. Mais Bompard, moins rassuré que lui, sait que la haine de ces nihilistes est terrible, s'attaque en dessous, creuse et trame. On a beau être un lapin comme le président, allez donc vous méfier du lit d'auberge où l'on couche, de la chaise où l'on s'assied, de la rampe de paquebot qui cédera tout à coup pour une chute mortelle. Et les cuisines préparées, le verre enduit d'un poison invisible.

«Prenez garde au kirsch de votre gourde, au lait mousseux que vous apporte le vacher en sabots. Ils ne reculent devant rien, je vous dis.

--Alors, quoi? Je suis fichu!» gronde Tartarin; puis saisissant la main de son compagnon:

«Conseillez-moi, Gonzague.

Après une minute de réflexion, Bompard lui trace son programme. Partir le lendemain de bonne heure, traverser le lac, le col du Brünig, coucher le soir à Interlaken. Le jour suivant Grindelwald et la petite Scheideck. Le surlendemain, la Jungfrau! Puis, en route pour Tarascon, sans perdre une heure, sans se retourner.

«Je partirai demain, Gonzague...» fait le héros d'une voix mâle avec un regard d'effroi au mystérieux horizon que recouvre la pleine nuit, au lac qui semble recéler pour lui toutes les trahisons dans son calme glacé de pâles reflets...

VI

LE COL DU BRUNIG.--TARTARIN TOMBE AUX MAINS DES NIHILISTES.--DISPARITION D'UN TÉNOR ITALIEN ET D'UNE CORDE FABRIQUÉE EN AVIGNON.--NOUVEAUX EXPLOITS DU CHASSEUR DE CASQUETTES.--PAN! PAN!

«Mondez... mondez donc!

--Mais où, qué diable, faut-il que je monte? tout est plein... Ils ne veulent de moi nulle part...

C'était à la pointe extrême du lac des Quatre-Cantons, sur ce rivage d'Alpnach, humide, infiltré comme un delta, où les voitures de la poste s'organisent en convoi et prennent les voyageurs à la descente du bateau pour leur faire traverser le Brünig.

Une pluie fine, en pointes d'aiguilles, tombait depuis le matin; et le bon Tartarin, empêtré de son fourniment, bousculé par les postiers, les douaniers, courait de voiture en voiture, sonore et encombrant comme cette homme-orchestre de nos fêtes foraines, dont chaque mouvement met en branle un triangle, une grosse caisse, un chapeau chinois, des cymbales. A toutes les portières l'accueillait le même cri d'effroi, le même «Complet!» rébarbatif grogné dans tous les dialectes, le même hérissement en boule pour tenir le plus de place possible et empêcher de monter un si dangereux et retentissant compagnon.

Le malheureux suait, haletait, répondait par des «Coquin de bon sort! et des gestes désespérés à la clameur impatience du convoi: «En route!--All right!--Andiamo!--Vorwärtz!» Les chevaux piaffaient, les cochers juraient. À la fin le conducteur de la poste, un grand rouge en tunique et casquette plate, s'en mêla lui-même, et, ouvrant de force la portière d'un landau à demi couvert, poussa Tartarin, le hissa comme un paquet, puis resta debout et majestueux devant le garde-crotte, la main tendue pour son _trinkgeld_.

Humilié, furieux contre les gens de la voiture qui l'acceptaient _manu militari_, Tartarin affectait de ne pas les regarder, enfonçait son porte-monnaie dans sa poche calait son piolet à côté de lui avec des mouvements de mauvaise humeur, un parti pris grossier, à croire qu'il descendait du packet de Douvres à Calais.

«Bonjour, monsieur...» dit une voix douce déjà entendue.

Il leva les yeux, resta saisi, terrifié devant la jolie figure ronde et rose de Sonia, assise en face de lui, sous l'auvent du landau o s'abritait aussi un grand garçon enveloppé de châles, de couvertures, et dont on ne voyait que le front d'une pâleur livide parmi quelques boucles de cheveux menus et dorés comme les tiges de ses lunettes de myope; le frère, sans doute. Un troisième personnage que Tartarin connaissait trop celui-là, les accompagnait, Manilof, l'incendiaire du palais impérial.

Sonia, Manilof, quelle souricière!

C'est maintenant qu'ils allaient accomplir leur menace, dans ce col du Brünig si escarpé, entouré d'abîmes. Et le héros, par une de ces épouvantes en éclair qui montrent le danger à fond, se vit étendu sur la pierraille d'un ravin, balancé au plus haut d'un chêne. Fuir? où, comment? Voici que les voitures s'ébranlaient, détalaient à la file au son de la trompe, une nuée de gamins présentant aux portières des petits bouquets d'edelweiss. Tartarin affolé eut envie de ne pas attendre, de commencer l'attaque en crevant d'un coup d'alpenstock le cosaque assis à son côté; puis, à la réflexion, il trouva plus prudent de s'abstenir. Évidemment ces gens ne tenteraient leur coup que plus loin, en des parages inhabités; et peut-être aurait-il le temps de descendre. D'ailleurs, leurs intentions ne lui semblaient plus aussi malveillantes. Sonia lui souriait doucement de ses jolis yeux de turquoise, le grand jeune homme pâle le regardait, intéressé, et Manilof, sensiblement radouci, s'écartait obligeamment, lui faisait poser son sac entre eux deux. Avaient-ils reconnu leur méprise en lisant sur le registre du Rigi-Kulm l'illustre nom de Tartarin? Il voulut s'en assurer et, familier, bonhomme, commença:

«Enchanté de la rencontre, belle jeunesse... seulement, permettez-moi de me présenter... vous ignorez à qui vous avez affaire, _vé_, tandis que je sais parfaitement qui vous êtes.

--Chut!» fit du bout de son gant de Suède, la petite Sonia toujours souriante, et elle lui montrait sur le siège de la voiture, à côté du conducteur, le ténor aux manchettes et l'autre jeune Russe, abrités sous le même parapluie, riant, causant tous deux en italien.

Entre le policier et les nihilistes, Tartarin n'hésitait pas:

«Connaissez-vous cet homme, au _mouains?_» dit-il tout bas, rapprochant sa tête du frais visage de Sonia et se mirant dans ses yeux clairs, tout à coup farouches et durs tandis qu'elle répondait «oui» d'un battement de cils.

Le héros frissonna, mais comme au théâtre; cette délicieuse inquiétude d'épiderme qui vous saisit quand l'action se corse et qu'on se carre dans son fauteuil pour mieux entendre ou regarder. Personnellement hors d'affaire, délivré des horribles transes qui l'avaient hant toute la nuit, empêché de savourer son café suisse, miel et beurre, et, sur le bateau, tenu loin du bastingage, il respirait à larges poumons, trouvait la vie bonne et cette petite Russe irrésistiblement plaisante avec sa toque de voyage, son jersey montant au cou, serrant les bras, moulant sa taille encore mince, mais d'une élégance parfaite. Et si enfant! Enfant par la candeur de son rire, le duvet de ses joues et la grâce gentille dont elle étalait le châle sur les genoux de son frère: «Es-tu bien?... Tu n'as pas froid?» Comment croire que cette petite main, si fine sous le gant chamois, avait eu la force morale et le courage physique de tuer un homme!

Les autres, non plus, ne semblaient plus féroces; tous, le même rire ingénu, un peu contraint et douloureux sur les lèvres tirées du malade, plus bruyant chez Manilof qui, tout jeune sous sa barbe en broussaille, avait des explosions d'écolier en vacances, des bouffées de gaieté exubérante.

Le troisième compagnon, celui qu'on appelait Bolibine et qui causait sur le siège avec l'Italien, s'amusait aussi beaucoup, se retournait souvent pour traduire à ses amis des récits que lui faisait le faux chanteur, ses succès à l'Opéra de Pétersbourg, ses bonnes fortunes, les boutons de manchettes que les dames abonnées lui avaient offertes à son départ, des boutons extraordinaires, gravés de trois notes _la do ré_, l'adoré; et ce calembour redit dans le landau y causait une telle joie, le ténor lui-même se rengorgeait, frisait si bien sa moustache d'un air bête et vainqueur en regardant Sonia, que Tartarin commençait à se demander s'il n'avait pas affaire à de simples touristes, à un vrai ténor.

Mais les voitures, toujours à fond de train, roulaient sur des ponts, longaient de petits lacs, des champs fleuris, de beaux vergers ruisselants et déserts, car c'était dimanche et les paysans rencontrés avaient tous leurs costumes de fête, les femmes de longues nattes et des chaînes d'argent. On commençait à gravir la route en lacet parmi des forêts de chênes et de hêtres; peu à peu le merveilleux horizon se déroulait sur la gauche, à chaque détour en étage, des rivières des vallées d'où montaient des clochers d'église, et tout au fond, la cime givrée du Finsteraarhorn, blanchissant sous le soleil invisible.

Bientôt le chemin s'assombrit, d'aspect plus sauvage. D'un côté, des ombres profondes, chaos d'arbres plantés en pente, tourmentés et tordus, où grondait l'écume d'un torrent; à droite, une roche immense, surplombante, hérissée de branches jaillies de ses fentes.

On ne riait plus dans le landau; tous admiraient, la tête levée, essayaient d'apercevoir le sommet de ce tunnel de granit.

«Les forêts de l'Atlas!... Il semble qu'on y est...» dit gravement Tartarin; et, sa remarque passant inaperçue, il ajouta: «Sans les rugissements du lion, toutefois.

--Vous les avez entendus, monsieur?» demanda Sonia.

Entendu le lion, lui!... Puis, avec un doux sourire indulgent: «Je suis Tartarin de Tarascon, mademoiselle...

Et voyez un peu ces barbares? Il aurait dit: «Je m'appelle Dupont», c'eût été pour eux exactement la même chose. Ils ignoraient le nom de Tartarin.

Pourtant, il ne se vexa pas et répondit à la jeune fille qui voulait savoir si le cri du lion lui avait fait peur: «Non, mademoiselle... Mon chameau, lui, tremblait la fièvre entre mes jambes; mais je visitais mes amorces, aussi tranquille que devant un troupeau de vaches... A distance, c'est à peu près le même cri, comme ceci, _té!_

Pour donner à Sonia une exacte impression de la chose, il poussait de son creux le plus sonore un «Meuh...» formidable, qui s'enfla, s'étala, répercuté par l'écho de la roche. Les chevaux se cabrèrent: dans toutes les voitures les voyageurs dressés, pleins d'épouvante, cherchaient l'accident, la cause d'un pareil vacarme, et reconnaissant l'alpiniste, dont la capote à demi rabattue du landau montrait la tête à casque et le débordant harnachement, se demandaient une fois encore: «Quel est donc cet animal-là!

Lui, très calme, continuait à donner des détails, la façon d'attaquer la bête, de l'abattre et de la dépecer, le guidon en diamant dont il ornait sa carabine pour tirer sûrement, la nuit. La jeune fille recourait, penchée, avec un petit palpitement de ses narines très attentif.

«On dit que Bombonnel chasse encore, demanda le frère, l'avez-vous connu?

--Oui, dit Tartarin sans enthousiasme... C'est un garçon pas maladroit... Mais nous avons mieux que lui.

A bon entendeur, salut! puis, d'un ton de mélancolie; «Pas moins, ce sont de fortes émotions que ces chasses aux grands fauves. Quand on ne les a plus, l'existence semble vide, on ne sait de quoi la combler.

Ici, Manilof, qui comprenait le français sans le parler et semblait écouter le Tarasconnais très curieusement, son front d'homme du peuple coupé d'une grande ride en cicatrice, dit quelques mots en riant à ses amis.

«Manilof prétend que nous sommes de la même confrérie, expliqua Sonia à Tartarin... Nous chassons comme vous les grands fauves.

--Té! oui, pardi... les loups, les ours blancs...

--Oui, les loups, les ours blancs et d'autres bêtes nuisibles encore...

Et les rires de recommencer, bruyants, interminables, sur un ton aigu et féroce cette fois, des rires qui montraient les dents et rappelaient à Tartarin en quelle triste et singulière compagnie il voyageait.

Tout à coup, les voitures s'arrêtèrent. La route devenait plus raide et faisait à cet endroit un long circuit pour arriver en haut du Brünig que l'on pouvait atteindre par un raccourci de vingt minutes pic dans une admirable forêt de hêtres. Malgré la pluie du matin, les terrains glissants et détrempés, les voyageurs, profitant d'une éclaircie, descendaient presque tous, s'engageaient à la file dans l'étroit chemin de «schlittage».

Du landau de Tartarin, qui venait le dernier, les hommes mettaient pied à terre; mais Sonia, trouvant les chemins trop boueux, s'installait au contraire, et, commue l'Alpiniste descendait après les autres, un peu retardé par son attirail, elle lui dit à mi-voix: «Restez donc, tenez-moi compagnie,» et d'une façon si câline! Le pauvre homme en resta bouleversé se forgeant un roman aussi délicieux qu'invraisemblable qui fit battre son vieux coeur à grands coups.

Il fut vite détrompé en voyant la jeune fille se pencher anxieuse, guetter Bolibine et l'Italien causant vivement à l'entrée de la schlitte, derrière Manilof et Boris déjà en marche. Le faux ténor hésitait. Un instinct semblait l'avertir de ne pas s'aventurer seul en compagnie de ces trois hommes. Il se décida enfin, et Sonia le regardait monter, en caressant sa joue ronde avec un bouquet de cyclamens violâtres, ces violettes de montagnes dont la feuille est doublée de la fraîche couleur des fleurs.

Le landau allait au pas, le cocher descendu marchait en avant avec d'autres camarades, et le convoi échelonnait plus de quinze voitures rapprochées par la perpendiculaire, roulant à vide, silencieusement. Tartarin, très ému, pressentant quelque chose de sinistre, n'osait regarder sa voisine, tant il craignait une parole, un regard qui aurait pu le faire acteur ou tout au moins complice dans le drame qu'il sentait tout proche. Mais Sonia ne faisait pas attention à lui, l'oeil un peu fixe et ne cessant la caresse machinale des fleurs sur le duvet de sa peau.

«Ainsi, dit-elle après un long temps, ainsi vous savez qui nous sommes, moi et mes amis... Eh bien! que pensez-vous de nous? Qu'en pensent les Français?

Le héros pâlit, rougit. Il ne tenait pas à indisposer par quelques mots imprudents des gens aussi vindicatifs; d'autre part, comment pactiser avec des assassins? Il s'en tira par une métaphore:

«Différemment, mademoiselle, vous me disiez tout à l'heure que nous étions de la même confrérie, chasseurs d'hydres et de monstres, de despotes et de carnassiers... C'est donc en confrère de Saint-Hubert que je vais répondre... Mon sentiment est que, même contre les fauves, on doit se servir d'armes loyales... Notre Jules Gérard, fameux tueur de lions, employait des balles explosibles... Moi, je n'admets pas ça et ne l'ai jamais fait... Quand j'allais au lion ou la panthère, je me plantais devant la bête, face à face, avec une bonne carabine à deux canons, et pan! pan! une balle dans chaque oeil.

--Dans chaque oeil!... fit Sonia.

--Jamais je n'ai manqué mon coup.

Il affirmait, s'y croyait encore.

La jeune fille le regardait avec une admiration naïve, songeant tout haut:

«C'est bien ce qu'il y aurait de plus sûr.

Un brusque déchirement de branches, de broussailles, et le fourr s'écarta au-dessus d'eux, si vivement, si félinement, que Tartarin, la tête pleine d'aventures de chasse, aurait pu se croire à l'affût dans le Zaccar. Manilof sauta du talus, sans bruit, près de la voiture. Ses petits yeux bridés luisaient dans sa figure tout écorchée par les ronces, sa barbe et ses cheveux en oreille de chien ruisselaient de l'eau des branches. Haletant, ses grosses mains courtes et velues appuyées à la portière, il interpella en russe Sonia qui, se tournant vers Tartarin, lui demanda d'une voix brève:

«Votre corde...vite...

--Ma...corde?... bégaya le héros.

--Vite, vite...on vous la rendra tout à l'heure.

Sans lui fournir d'autre explication, de ses petits doigts gantés elle l'aidait à se défubler de sa fameuse corde fabriquée en Avignon. Manilof prit le paquet en grognant de joie, regrimpa en deux bonds sous le fourré avec une élasticité de chat sauvage.

«Qu'est-ce qui se passe? Qu'est-ce qu'ils vont faire?... Il a l'air féroce...» murmura Tartarin n'osant dire toute sa pensée.

Féroce, Manilof! Ah! comme on voyait bien qu'il ne le connaissait pas. Nul être n'était meilleur, plus doux, plus compatissant; et comme trait de cette nature exceptionnelle, Sonia, le regard clair et bleu, racontait que son ami venant d'exécuter un dangereux mandat du Comité révolutionnaire et sautant dans le traîneau qui l'attendait pour la fuite, menaçait le cocher de descendre, coûte que coûte, s'il continuait à frapper, à surmener sa bête dont la vitesse pourtant le sauvait.

