Tartarin de Tarascon

Chapter 8

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--Comment! vous ne le connaissez pas? mais c'est monsieur [25]Bombonnel.»

III

_Un couvent de lions._

A Milianah, Tartarin de Tarascon descendit, laissant la diligence continuer sa route vers le Sud.

Deux jours de durs cahots, deux nuits passées les yeux ouverts [30]à regarder par la portière s'il n'apercevrait pas dans les

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champs, au bord de la route, l'ombre formidable du lion, tant d'insomnies méritaient bien quelques heures de repos. Et puis, s'il faut tout dire, depuis sa mésaventure avec Bombonnel, le loyal Tarasconnais se sentait mal à l'aise, malgré ses armes, [5]sa moue terrible, son bonnet rouge, devant le photographe d'Orléansville et les deux demoiselles du 3ème hussards.

Il se dirigea donc à travers les larges rues de Milianah, pleines de beaux arbres et de fontaines, mais, tout en cherchant un hôtel à sa convenance, le pauvre homme ne pouvait s'empêcher [10]de songer aux paroles de Bombonnel.... Si c'était vrai pourtant? S'il n'y avait plus de lions en Algérie?... A quoi bon alors tant de courses, tant de fatigues?...

Soudain, au détour d'une rue, notre héros se trouva face à face ... avec qui? Devinez.... Avec un lion superbe, qui [15]attendait devant la porte d'un café, assis royalement sur son train de derrière, sa crinière fauve dans le soleil.

«Qu'est ce qu'ils me disaient donc qu'il n'y en avait plus?» s'écria le Tarasconnais en faisant un saut en arrière.... En entendant cette exclamation, le lion baissa la tête et, prenant [20]dans sa gueule une sébile en bois posée devant lui sur le trottoir, il la tendit humblement du côté de Tartarin immobile de Stupeur.... Un Arabe qui passait jeta un gros sou dans la sébile, le lion remua la queue.... Alors Tartarin comprit tout. Il vit, ce que l'émotion l'avait d'abord empêché de voir, la [25]foule attroupée autour du pauvre lion aveugle et apprivoisé, et les deux grands nègres armés de gourdins qui le promenaient à travers la ville comme un Savoyard sa marmotte.

Le sang du Tarasconnais ne fit qu'un tour «Misérables,» cria-t-il d'une voix de tonnerre, «ravaler ainsi ces nobles bêtes!»

[30]Et, s'élançant sur le lion, il lui arracha l'immonde sébile d'entre ses royales mâchoires.... Les deux nègres, croyant avoir affaire à un voleur, se précipitèrent sur le Tarasconnais, la matraque haute.... Ce fut une terrible bousculade.... Les

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nègres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Un vieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique. «_Au zouge de paix! Au zouge de paix!_» Le lion lui-même, dans sa nuit, essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, après une [5]lutte désespérée, roula par terre au milieu des gros sous et des balayures.

A ce moment, un homme fendit la foule, écarta les nègres d'un mot, les femmes et les enfants d'un geste, releva Tartarin, le brossa, le secoua, et l'assit tout essoufflé sur une borne.

[10]«Comment! _préïnce_, c'est vous?...» fit le bon Tartarin en se frottant les côtes.

«Eh! oui, mon vaillant ami, c'est moi.... Sitôt votre lettre reçue, j'ai confié Baïa à son frère, loué une chaise de poste, fait cinquante lieues ventre à terre, et me voilà juste à temps pour [15]vous arracher à la brutalité de ces rustres.... Qu'est-ce que vous avez donc fait, juste Dieu! pour vous attirer cette méchante affaire?

--Que voulez vous, _préïnce_?... De voir ce malheureux lion avec sa sébile aux dents, humilié, vaincu, bafoué, servant de [20]risée à toute cette pouillerie musulmane....

--Mais vous vous trompez, mon noble ami. Ce lion est, au contraire, pour eux un objet de respect et d'adoration. C'est une bête sacrée, qui fait partie d'un grand couvent de lions, fondé, il y a trois cents ans, par Mahommed-ben-Aouda, une [25]espèce de Trappe formidable et farouche, pleine de rugissements et d'odeurs de fauve, où des moines singuliers élèvent et apprivoisent des lions par centaines, et les envoient de là dans toute l'Afrique septentrionale, accompagnés de frères quêteurs.... Les dons que reçoivent les frères servent à l'entretien du couvent [30]et de sa mosquée, et si les deux nègres ont montré tant d'humeur tout à l'heure, c'est qu'ils out la conviction que pour un sou, un seul sou de la quête, volé ou perdu par leur faute, le lion qu'ils conduisent les dévorerait immédiatement.»

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En écoutant ce récit invraisemblable et pourtant véridique, Tartarin de Tarascon se délectait et reniflait l'air bruyamment.

«Ce qui me va dans tout ceci,» fit-il en matière de conclusion, «c'est que, n'en déplaise à mons Bombonnel, il y a encore des [5]lions en Algérie!...

--S'il y en a!» dit le prince avec enthousiasme.... «Dès demain, nous allons battre la plaine du Chéliff, et vous verrez!....

--Eh quoi! Prince.... Auriez-vous l'intention de chasser, vous aussi?

[10]--Parbleu! pensez-vous donc que je vous laisserais vous en aller seul en pleine Afrique, au milieu de ces tribus féroces dont vous ignorez la langue et les usages.... Non! non! illustre Tartarin, je ne vous quitte plus.... Partout où vous serez, je veux être.

[15]--Oh! _préïnce, préïnce_....»

Et Tartarin, radieux, pressa sur son coeur le vaillant Grégory, en songeant avec fierté qu'à l'exemple de Jules Gérard, de Bombonnel et tous les autres fameux tueurs de lions, il allait avoir un prince étranger pour l'accompagner dans ses chasses.

IV

_La caravane en marche._

[20]Le lendemain, dès la première heure, l'intrépide Tartarin et le non moins intrépide prince Grégory, suivis d'une demi-douzaine de portefaix nègres, sortaient de Milianah et descendaient vers la plaine du Chéliff par un raidillon délicieux tout ombragé de jasmins, de tuyas, de caroubiers, d'oliviers sauvages, [25]entre deux haies de petits jardins indigènes et des milliers de joyeuses sources vives qui dégringolaient de roche en roche en chantant.... Un paysage du Liban.

Aussi chargé d'armes que le grand Tartarin, le prince Grégory s'était en plus affublé d'un magnifique et singulier képi tout

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galonné d'or, avec une garniture de feuilles de chêne brodées au fil d'argent, qui donnait à Son Altesse un faux air de général mexicain, ou de chef de gare des bords du Danube.

Ce diable de képi intriguait beaucoup le Tarasconnais, et [5]comme il demandait timidement quelques explications:

«Coiffure indispensable pour voyager en Afrique,» répondit le prince avec gravité, et tout en faisant reluire sa visière d'un revers de manche, il renseigna son naïf compagnon sur le rôle important que joue le képi dans nos relations avec les Arabes, [10]la terreur que cet insigne militaire a, seul, le privilège de leur inspirer, si bien que l'administration civile a été obligée de coiffer tout son monde avec des képis, depuis le cantonnier jusqu'au receveur de l'enregistrement En somme, pour gouverner l'Algérie--c'est toujours le prince qui parle--pas n'est besoin [15]d'une forte tête, ni même de tête du tout. Il suffit d'un képi, d'un beau képi galonné, reluisant au bout d'une trique comme la toque de Gessler.

Ainsi causant et philosophant, la caravane allait son train. Les portefaix--pieds nus--sautaient de roche en roche avec [20]des cris de singes. Les caisses d'armes sonnaient. Les fusils flambaient. Les indigènes qui passaient s'inclinaient jusqu'à terre devant le képi magique.... Là haut, sur les remparts de Milianah, le chef du bureau arabe, qui se promenait au bon frais avec sa dame, entendant ces bruits insolites, et voyant des [25]armes luire entre les branches, crut à un coup de main, fit baisser le pont-levis, battre la générale, et mit incontinent la ville en état de siège.

Beau début pour la caravane!

Malheureusement, avant la fin du jour, les choses se gâtèrent. [30]Des nègres qui portaient les bagages, l'un fut pris d'atroces coliques pour avoir mangé le sparadrap de la pharmacie. Un autre tomba sur le bord de la route ivre mort d'eau-de-vie camphrée. Le troisième, celui qui portait l'album de voyage, séduit

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par les dorures des fermoirs, et persuadé qu'il enlevait les trésors de la Mecque, se sauva dans le Zaccar à toutes jambes.... Il fallut aviser.... La caravane fit halte, et tint conseil dans l'ombre trouée d'un vieux figuier.

[5]Je serais d'avis, dit le prince, en essayant, mais sans succès, de délayer une tablette de pemmican dans une casserole perfectionnée à triple fond, je serais d'avis que, dès ce soir, nous renoncions aux porteurs nègres.... Il y a précisément un marché arabe tout près d'ici. Le mieux est de nous y arrêter, [10]et de faire emplette de quelques bourriquots....

--Non!... non!... pas de bourriquots!...» interrompit vivement le grand Tartarin, que le souvenir de Noiraud avait fait devenir tout rouge.

Et il ajouta, l'hypocrite:

[15]«Comment voulez-vous que de si petites bêtes puissent porter tout notre attirail?»

Le prince sourit.

«C'est ce qui vous trompe, mon illustre ami. Si maigre et si chétif qu'il vous paraisse, le bourriquot algérien a les reins [20]solides.... Il le faut bien pour supporter tout ce qu'il supporte.... Demandez plutôt aux Arabes. Voici comment ils expliquent notre organisation coloniale.... En haut, disent-ils, il y a _mouci_ le gouverneur, avec une grande trique, qui tape sur l'état-major; l'état-major, pour se venger, tape sur le soldat; le [25]soldat tape sur le colon, le colon tape sur l'Arabe, l'Arabe tape sur le nègre, le nègre tape sur le juif, le juif à son tour tape sur le bourriquot; et le pauvre petit bourriquot, n'ayant personne sur qui taper, tend l'échine et porte tout. Vous voyez bien qu'il peut porter vos caisses.

[30]--C'est égal,» reprit Tartarin de Tarascon, «je trouve que, pour le coup d'oeil de notre caravane, des ânes ne feraient pas très bien.... Je voudrais quelque chose de plus oriental.... Ainsi, par exemple, si nous pouvions avoir un chameau....

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--Tant que vous en voudrez,» fit l'Altesse, et l'on se mit en route pour le marché arabe.

Le marché se tenait à quelques kilomètres, sur les bords du Chéliff.... Il y avait là cinq ou six mille Arabes en guenilles, [5]grouillant au soleil, et trafiquant bruyamment au milieu des jarres d'olives noires, des pots de miel, des sacs d'épices et des cigares en gros tas, de grands feux où rôtissaient des moutons entiers, ruisselant de beurre, des boucheries en plein air, où des nègres tout nus, les pieds dans le sang, les bras [10]rouges, dépeçaient, avec de petits couteaux, des chevreaux pendus à une perche.

Dans un coin, sous une tente rapetassée de mille couleurs, un greffier maure, avec un grand livre et des lunettes. Ici, un groupe, des cris de rage: c'est un jeu de roulette, installé sur [15]une mesure à blé, et des Kabyles, qui s'éventrent autour.... Là-bas, des trépignements, une joie, des rires: c'est un marchand juif avec sa mule, qu'on regarde se noyer dans le Chéliff.... Puis des scorpions, des chiens, des corbeaux, et des mouches!... des mouches!...

[20]Par exemple, les chameaux manquaient. On finit pourtant par en découvrir un, dont des M'zabites cherchaient à se défaire. C'était le vrai chameau du désert, le chameau classique, chauve, l'air triste, avec sa longue tête de bédouin et sa bosse qui, devenue flasque par suite de trop longs jeûnes, pendait mélancoliquement [25]sur le côté.

Tartarin le trouva si beau, qu'il voulut que la caravane entière montât dessus.... Toujours la folie orientale!...

La bête s'accroupit. On sangla les malles.

Le prince s'installa sur le cou de l'animal. Tartarin, pour plus [30]de majesté, se fit hisser tout en haut de la bosse, entre deux caisses; et là, fier et bien calé, saluant d'un geste noble tout le marché accouru, il donna le signal du départ.... Tonnerre! si ceux de Tarascon avaient pu le voir!...

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Le chameau se redressa, allongea ses grandes jambes à noeuds, et prit son vol....

O stupeur! Au bout de quelques enjambées, voilà Tartarin qui se sent pâlir, et l'héroïque chéchia qui reprend une à une ses [5]anciennes positions du temps du _Zouave_. Ce diable de chameau tanguait comme une frégate.

«_Préïnce, préïnce_,» murmura Tartarin tout blême, et s'accrochant à l'étoupe sèche de la bosse, «_préïnce_, descendons.... Je sens ... je sens ... que je vais faire bafouer la France....»

[10]Va te promener! le chameau était lancé, et rien ne pouvait plus l'arrêter. Quatre mille Arabes couraient derrière, pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil six cent mille dents blanches....

Le grand homme de Tarascon dut se résigner. Il s'affaissa [15]tristement sur la bosse. La chéchia prit toutes les positions qu'elle voulut ... et la France fut bafouée.

V

_L'affût du soir dans un bois de lauriers-roses._

Si pittoresque que fût leur nouvelle monture, nos tueurs de lions durent y renoncer, par égard pour la chéchia. On continua donc la route à pied comme devant, et la caravane s'en alla [20]tranquillement vers le Sud par petites étapes, le Tarasconnais en tête, le Monténégrin en queue, et dans les rangs le chameau avec les caisses d'armes.

L'expédition dura près d'un mois.

Pendant un mois, cherchant des lions introuvables, le terrible [25]Tartarin erra de douar en douar dans l'immense plaine du Chéliff, à travers cette formidable et cocasse Algérie française, où les parfums du vieil Orient se compliquent d'une forte odeur d'absinthe et de caserne, Abraham et Zouzou mêlés, quelque chose de féerique et de naïvement burlesque, comme une page

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de l'Ancien Testament racontée par le sergent La Ramée ou le brigadier Pitou.... Curieux spectacle pour des yeux qui auraient su voir.... Un peuple sauvage et pourri que nous civilisons, en lui donnant nos vices.... L'autorité féroce et [5]sans contrôle de bachagas fantastiques, qui se mouchent gravement dans leurs grands cordons de la Légion d'honneur, et pour un oui ou pour un non font bâtonner les gens sur la plante des pieds. La justice sans conscience de cadis à grosses lunettes, tartufes du Coran et de la loi, qui rêvent de quinze [10]août et de promotion sous les palmes, et vendent leurs arrêts, comme Ésau son droit d'aînesse, pour un plat de lentilles ou de kousskouss au sucre. Des caïds libertins et ivrognes, anciens brosseurs d'un général Yusuf quelconque, qui se soûlent de champagne avec des blanchisseuses mahonnaises, et font des [15]ripailles de mouton rôti, pendant que, devant leurs tentes, toute la tribu crève de faim, et dispute aux lévriers les rogatons de la ribote seigneuriale.

Puis, tout autour, des plaines en friche, de l'herbe brûlée, des buissons chauves, des maquis de cactus et de lentisques, le [20]grenier de la France!... Grenier vide de grains, hélas! et riche seulement en chacals et en punaises. Des douars abandonnés, des tribus effarées qui s'en vont sans savoir où, fuyant la faim, et semant des cadavres le long de la route. De loin en loin, un village français, avec des maisons en ruine, des champs [25]sans culture, des sauterelles enragées, qui mangent jusqu'aux rideaux des fenêtres, et tous les colons dans les cafés, en train de boire de l'absinthe en discutant des projets de réforme et de constitution.

Voilà ce que Tartarin aurait pu voir, s'il s'en était donné la [30]peine, mais, tout entier à sa passion léonine, l'homme de Tarascon allait droit devant lui, sans regarder ni à droite ni à gauche, I'oeil obstinément fixé sur ces monstres imaginaires, qui ne paraissaient jamais.

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Comme la tente-abri s'entêtait à ne pas s'ouvrir et les tablettes de pemmican à ne pas fondre, la caravane était obligée de s'arrêter matin et soir dans les tribus. Partout, grâce au képi du prince Grégory, nos chasseurs étaient reçus à bras ouverts. Ils [5]logeaient chez les agas, dans des palais bizarres, grandes fermes blanches sans fenêtres, où l'on trouve pêle-mêle des narghilés et des commodes en acajou, des tapis de Smyrne et des lampes-modérateur, des coffres de cèdre pleins de sequins turcs, et des pendules à sujets, style Louis-Philippe.... Partout on donnait [10]à Tartarin des fêtes splendides, des _diffas,_ des _fantasias_.... En son honneur, des goums entiers faisaient parler la poudre et luire leurs burnous au soleil. Puis, quand la poudre avait parlé, le bon aga venait et présentait sa note.... C'est ce qu'on appelle l'hospitalité arabe.

[15]Et toujours pas de lions. Pas plus de lions que sur le Pont-Neuf!

Cependant le Tarasconnais ne se décourageait pas. S'enfonçant bravement dans le Sud, il passait ses journées à battre le maquis, fouillant les palmiers-nains du bout de sa carabine, [20]et faisant «frrt! frrt!» à chaque buisson. Puis, tous les soirs avant de se coucher, un petit affût de deux ou trois heures....

Peine perdue! le lion ne se montrait pas.

Un soir pourtant, vers les six heures, comme la caravane traversait un bois de lentisques tout violet où de grosses cailles [25]alourdies par la chaleur sautaient ça et là dans l'herbe, Tartarin de Tarascon crut entendre--mais si loin, mais si vague, mais si émietté par la brise--ce merveilleux rugissement qu'il avait entendu tant de fois là-has à Tarascon, derrière la baraque Mitaine.

[30]D'abord le héros croyait rêver.... Mais au bout d'un instant, lointains toujours, quoique plus distincts, les rugissements recommencèrent; et cette fois, tandis qu'à tous les coins de l'horizon on entendait hurler les chiens des douars,--secouée

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par la terreur et faisant retentir les conserves et les caisses d'armes, la bosse du chameau frissonna.

Plus de doute. C'était le lion.... Vite, vite, à l'affût. Pas une minute à perdre.

[5]Il y avait tout juste près de là un vieux _marabout_ (tombeau de saint) à coupole blanche, avec les grandes pantoufles jaunes du défunt déposées dans une niche au-dessus de la porte, et un fouillis d'ex-voto bizarres, pans de burnous, fils d'or, cheveux roux, qui pendaient le long des murailles.... Tartarin [10]de Tarascon y remisa son prince et son chameau et se mit en quête d'un affût. Le prince Grégory voulait le suivre, mais le Tarasconnais s'y refusa; il tenait à affronter le lion seul à seul. Toutefois il recommanda à Son Altesse de ne pas s'éloigner, et, par mesure de précaution, il lui confia son portefeuille, un gros [15]portefeuille plein de papiers précieux et de billets de banque, qu'il craignait de faire écornifler par la griffe du lion. Ceci fait, le héros chercha son poste.

Cent pas en avant du marabout, un petit bois de lauriers-rosés tremblait dans la gaze du crépuscule, au bord d'une rivière [20]presque à sec. C'est là que Tartarin vint s'embusquer, le genou en terre, selon la formule, la carabine au poing et son grand couteau de chasse planté fièrement devant lui dans le sable de la berge.

La nuit arriva. Le rose de la nature passa au violet, puis [25]au bleu sombre.... En bas, dans les cailloux de la rivière, luisait comme un miroir à main une petite flaque d'eau claire. C'était l'abreuvoir des fauves. Sur la pente de l'autre berge, on voyait vaguement le sentier blanc que leurs grosses pattes avaient tracé dans les lentisques. Cette pente mystérieuse [30]donnait le frisson. Joignez à cela le fourmillement vague des nuits africaines, branches frôlées, pas de velours d'animaux rôdeurs, aboiements grêles des chacals, et là-haut, dans le ciel, à cent, deux cents mètres, de grands troupeaux de grues qui

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passent avec des cris d'enfants qu'on égorge; vous avouerez qu'il y avait de quoi être ému.

Tartarin l'était. Il l'était même beaucoup. Les dents lui claquaient, le pauvre homme! Et sur la garde de son couteau de [5]chasse planté en terre le canon de son fusil rayé sonnait comme une paire de castagnettes.... Qu'est-ce que vous voulez! Il y a des soirs où l'on n'est pas en train, et puis où serait le mérite, si les héros n'avaient jamais peur....

Eh bien! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore. [10]Néanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l'héroïsme a ses limites.... Près de lui, dans le lit desséché de la rivière, le Tarasconnais entend tout à coup un bruit de pas, des cailloux qui roulent. Cette fois la terreur l'enlève de terre. Il tire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie à toutes [15]jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans le sable comme une croix commémorative de la plus formidable panique qui ait jamais assailli l'âme d'un dompteur d'hydres.

«A moi, préïnce ... le lion! ...»

Un silence.

[20]«Préïnce, préïnce, êtes-vous là?»

Le prince n'était pas là. Sur le mur blanc du marabout, le bon chameau projetait seul au clair de lune l'ombre bizarre de sa bosse.... Le prince Grégory venait de filer en emportant portefeuille et billets de banque.... Il y avait un mois [25]que Son Altesse attendait cette occasion....

VI

_Enfin!..._

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Le lendemain de cette aventureuse et tragique soirée, lorsqu'au petit jour notre héros se réveilla, et qu'il eut acquis la certitude que le prince et le magot étaient réellement partis, partis sans retour, lorsqu'il se vit seul dans cette petite tombe [5]blanche, trahi, volé, abandonné en pleine Algérie sauvage avec un chameau à bosse simple et quelque monnaie de poche pour toute ressource, alors, pour la première fois, le Tarasconnais douta. Il douta du Monténégro, il douta de l'amitié, il douta de la gloire, il douta même des lions, et, comme le Christ à [10]Gethsémani, le grand homme se prit à pleurer amèrement.

Or, tandis qu'il était là pensivement assis sur la porte du marabout, sa tête dans ses deux mains, sa carabine entre ses jambes, et le chameau qui le regardait, soudain le maquis d'en face s'écarte et Tartarin stupéfait voit paraître, à dix pas devant [15]lui, un lion gigantesque s'avançant la tête haute et poussant des rugissements formidables qui font trembler les murs du marabout tout chargés d'oripeaux et jusqu'aux pantoufles du saint dans leur niche.

Seul, le Tarasconnais ne trembla pas.

[20]«Enfin!» cria-t-il en bondissant, la crosse à l'épaule.... Pan!... pan! pfft! pfft! C'était fait.... Le lion avait deux balles explosibles dans la tête.... Pendant une minute, sur le fond embrasé du ciel africain, ce fut un feu d'artifice épouvantable de cervelle en éclats, de sang fumant et de toison rousse [25]éparpillée. Puis tout retomba et Tartarin aperçut ... deux grands nègres furieux qui couraient sur lui, la matraque en l'air. Les deux nègres de Milianah!

O misère! c'était le lion apprivoisé, le pauvre aveugle du couvent de Mohammed que les balles tarasconnaises venaient [30]d'abattre.

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Cette fois, par Mahom! Tartarin l'échappa belle. Ivres de fureur fanatique, les deux nègres quêteurs l'auraient sûrement mis en pièces, si le Dieu des chrétiens n'avait envoyé à son aide [5]un ange libérateur, le garde champêtre de la commune d'Orléansville arrivant, son sabre sous le bras, par un petit sentier.

La vue du képi municipal calma subitement la colère des nègres. Paisible et majestueux, l'homme à la plaque dressa procès-verbal de l'affaire, fit charger sur le chameau ce qui restait du lion, ordonna aux plaignants comme au délinquant de le suivre, [10]et se dirigea sur Orléansville, où le tout fut déposé au greffe.

Ce fut une longue et terrible procédure!

Après l'Algérie des tribus, qu'il venait de parcourir, Tartarin de Tarascon connut alors une autre Algérie non moins cocasse et formidable, l'Algérie des villes, processive et avocassière. Il [15]connut la judiciaire louche qui se tripote au fond des cafés, la bohème des gens de loi, les dossiers qui sentent l'absinthe, les cravates blanches mouchetées de _champoreau_; il connut les huissiers, les agréés, les agents d'affaires, toutes ces sauterelles du papier timbré affamées et maigres qui mangent le colon [20]jusqu'aux tiges de ses bottes et le laissent déchiqueté feuille par feuille comme un plant de maïs....