Chapter 7
Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous en qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de la ville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze
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ans fumait des cigarettes. C'était le fameux Ali, le frère en question. En voyant arriver les deux visiteurs, il frappa deux coups à la poterne et se retira discrètement.
La porte s'ouvrit. Une négresse parut qui, sans dire un seul [5]mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieure dans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudée sur un lit bas.... Au premier abord, elle parut au Tarasconnais plus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus.
Au fait, était-ce bien la même? Mais ce soupçon ne fit [10]que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.
La dame était si jolie ainsi avec ses pieds nus, ses doigts grassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corselet de drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant deviner une aimable personne un peu boulotte, friande à point, et [15]ronde de partout....Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumait à ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.
En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, et s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros yeux passionnés.... Baïa le regarda un moment sans [20]dire; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrière, cacha sa tête dans ses mains, et I'on ne vit plus que son cou blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli de perles.
XI
_Sidi Tart'ri ben Tart'ri._
Si vous entriez, un soir, à la veillée, chez les cafetiers algériens [25]de la ville haute, vous entendriez encore aujourd'hui les Maures causer entre eux, avec des clignements d'yeux et de petits rires, d'un certain Sidi Tart'ri ben Tart'ri, Européen aimable et riche qui--voici quelques années déjà--vivait dans les hauts quartiers avec une petite dame du cru appelée Baïa.
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Le Sidi Tart'ri en question qui a laissé de si gais souvenirs autour de la Casbah n'est autre, on le devine, que notre Tartarin....
Qu'est-ce que vous voulez? Il y a comme cela, dans la vie [5]des saints et des héros, des heures d'aveuglement, de trouble, de défaillance. L'illustre Tarasconnais n'en fut pas plus exempt qu'un autre, et c'est pourquoi--deux mois durant--oublieux des lions et de la gloire, il se grisa d'amour oriental et s'endormit, comme Annibal à Capoue, dans les délices d'Alger la Blanche.
[10]Le brave homme avait loué au coeur de la ville arabe une jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries fraîches et fontaines. Il vivait là loin de tout bruit en compagnie de sa Mauresque, Maure lui-même de la tête aux pieds, soufflant tout le jour dans son narghilé, et mangeant des confitures [15]au musc.
Étendue sur un divan en face de lui, Baïa, la guitare au poing, nasillait des airs monotones, ou bien pour distraire son seigneur elle mimait la danse du ventre, en tenant à la main un petit miroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait [20]des mines.
Comme la dame ne savait pas un mot de français ni Tartarin un mot d'arabe, la conversation languissait quelquefois, et le bavard Tarasconnais avait tout le temps de faire pénitence pour les intempérances de langage dont il s'était rendu coupable à la [25]pharmacie Bézuquet ou chez l'armurier Costecalde.
Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, et c'était comme un spleen voluptueux qu'il éprouvait à rester là tout le jour sans parler, en écoutant le glouglou du narghilé, le frôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les [30]mosaïques de la cour.
Le narghilé, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. On sortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'en allait sur une brave mule manger des grenades à un petit
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jardin qu'il avait acheté aux environs.... Mais jamais, au grand jamais, il ne descendait dans la ville européenne. Avec ses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrés d'officiers, et son éternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là [5]lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde d'Occident.
En somme, le Tarasconnais était très heureux. Tartarin-Sancho surtout, très friand de pâtisseries turques, se déclarait on ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence.... [10]Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-là quelques remords, en pensant à Tarascon et aux peaux promises.... Mais cela ne durait pas, et pour chasser ces tristes idées il suffisait d'un regard de Baïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confitures odorantes et troublantes comme les breuvages de Circé.
[15]Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégro libre.... D'une complaisance infatigable, cet aimable seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète, au besoin même celles d'intendant, et tout cela pour rien, pour le plaisir.... A part lui, Tartarin ne recevait que des _Teurs._ [20]Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaient tant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrent être, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs, des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyaux de pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de [25]première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine, ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, lui gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur le coup de dix heures se retiraient discrètement en remerciant le Prophète.
[30]Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient la soirée sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisait toit à la maison et dominait la ville. Tout autour, un millier d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune,
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descendaient en s'échelonnant jusqu'à la mer. Des fredons de guitare arrivaient, portés par la brise.
....Soudain, comme un bouquet d'étoiles, une grande mélodie claire s'égrenait doucement dans le ciel, et, sur le minaret de la [5]mosquée voisine, un beau muezzin apparaissait, découpant son ombre blanche dans le bleu profond de la nuit, et chantant la gloire d'Allah avec une voix merveilleuse qui remplissait l'horizon.
Aussitôt Baïa lâchait sa guitare, et ses grands yeux tournés [10]vers le muezzin semblaient boire la prière avec délices. Tant que le chant durait, elle restait là, frissonnante, extasiée, comme une sainte Thérèse d'Orient.... Tartarin, tout ému, la regardait prier et pensait en lui-même que c'était une forte et belle religion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.
[15]Tarascon, voile-toi la face! ton Tartarin songeait à se faire renégat.
XII
_On nous écrit de Tarascon._
Par une belle après-midi de ciel bleu et de brise tiède, Sidi Tart'ri à califourchon sur sa mule revenait tout seulet de son petit clos.... Les jambes écartées par de larges coussins en [20]sparterie que gonflaient les cédrats et les pastèques, bercé au bruit de ses grands étriers et suivant de tout son corps le _balin-balan_ de la bête, le brave homme s'en allait ainsi dans un paysage adorable, les deux mains croisées sur son ventre, aux trois quarts assoupi par le bien être et la chaleur.
[25]Tout à coup, en entrant dans la ville, un appel formidable le réveilla.
«Hé! monstre de sort! on dirait monsieur Tartarin.»
A ce nom de Tartarin, à cet accent joyeusement méridional, le Tarasconnais leva la tête et aperçut à deux pas de lui la
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brave figure tannée de maître Barbassou, le capitaine du _Zouave_, qui prenait l'absinthe en fumant sa pipe sur la porte d'un petit café.
«Hé! adieu, Barbassou,» fit Tartarin en arrêtant sa mule.
[5]Au lieu de lui répondre, Barbassou le regarda un moment avec de grands yeux; puis, le voilà parti à rire, à rire tellement, Que Sidi Tart'ri en resta tout interloqué, le derrière sur ses pastèques.
«Qué turban, mon pauvre monsieur Tartarin!... C'est [10]donc vrai ce qu'on dit, que vous vous êtes fait _Teur?..._ Et la petite Baïa, est-ce qu'elle chante toujours _Marco la Belle?_
--_Marco la Belle! _» fit Tartarin indigné.... «Apprenez, capitaine, que la personne dont vous parlez est une honnête fille maure, et qu'elle ne sait pas un mot de français.
[15]--Baïa, pas un mot de français?... D'où sortez-vous donc?...»
Et le brave capitaine se remit à rire plus fort.
Puis voyant la mine du pauvre Sidi Tart'ri qui s'allongeait, il se ravisa.
[20]«Au fait, ce n'est peut-être pas la même.... Mettons que j'ai confondu. Seulement, voyez-vous, monsieur Tartarin, vous ferez tout de même bien de vous méfier des Mauresques algériennes et des princes du Monténégro!...»
Tartarin se dressa sur ses étriers, en faisant sa moue.
[25]«Le prince est mon ami, capitaine.
--Bon! bon! ne nous fâchons pas.... Vous ne prenez pas une absinthe? Non. Rien à faire dire au pays?... Non plus.... Eh bien! alors, bon voyage.... A propos, collègue, j'ai là du bon tabac de France, si vous en vouliez emporter quelques pipes.... Prenez [30]donc! prenez donc! ça vous fera du bien.... Ce sont vos sacrés tabacs d'Orient qui vous barbouillent les idées.»
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Là-dessus le capitaine retourna à son absinthe et Tartarin, tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette.... Bien que sa grande âme se refusât à rien en croire, les insinuations de Barbassou l'avaient attristé, puis ces jurons du cru, [5]l'accent de là-bas, tout cela éveillait en lui de vagues remords.
Au logis, il ne trouva personne. Baïa était au bain.... La négresse lui parut laide, la maison triste.... En proie à une indéfinissable mélancolie, il vint s'asseoir près de la fontaine et bourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac était [10]enveloppé dans un fragment du _Sémaphore_. En le déployant, le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.
_On nous écrit de Tarascon:_
«La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti pour chasser les grands félins en Afrique, n'a pas donné de ses [15]nouvelles depuis plusieurs mois.... Qu'est devenu notre héroïque compatriote?... On ose à peine se le demander, quand on a connu comme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d'aventures.... A-t-il été comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-il tombé sous la dent meurtrière d'un de ces monstres de l'Atlas dont [20]il avait promis les peaux à la municipalité?... Terrible incertitude! Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire, prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont le signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou.... Dieu nous garde notre Tartarin!»
[25]Quand il lut cela, le Tarasconnais rougit, pâlit, frissonna. Tout Tarascon lui apparut: le cercle, les chasseurs de casquettes, le fauteuil vert chez Costecalde, et planant au-dessus comme un aigle éployé, la formidable moustache du brave commandant Bravida.
[30]Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sur sa natte, tandis qu'on le croyait en train de massacrer des fauves, Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.
Tout à coup le héros bondit:
«Au lion! au lion!»
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Et s'élançant dans le réduit poudreux où dormaient la tente-abri, la pharmacie, les conserves, la caisse d'armes, il les traîna au milieu de la cour.
Tartarin-Sancho venait d'expirer; il ne restait plus que [5]Tartarin-Quichotte.
Le temps d'inspecter son matériel, de s'armer, de se harnacher, de rechausser ses grandes bottes, d'écrire deux mots au prince pour lui confier Baïa, le temps de glisser sous l'enveloppe quelques billets bleus mouillés de larmes, et l'intrépide [10]Tarasconnais roulait en diligence sur la route de Blidah, laissant à la maison sa négresse stupéfaite devant le narghilé, le turban, les babouches, toute la défroque musulmane de Sidi Tart'ri qui traînait piteusement sous les petits trèfles blancs de la galerie....
TROISIEME EPISODE
CHEZ LES LIONS
I
_Les diligences déportées._
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C'était une vieille diligence d'autrefois, capitonnée à l'ancienne mode de drap gros bleu tout fané, avec ces énormes pompons de laine rêche qui, après quelques heures de route, finissent par vous faire des moxas dans le dos.... Tartarin de Tarascon [5]avait un coin de la rotonde; il s'y installa de son mieux, et en attendant de respirer les émanations musquées des grands félins d'Afrique, le héros dut se contenter de cette bonne vieille odeur de diligence, bizarrement composée de mille odeurs, hommes, chevaux, femmes et cuir, victuailles et paille moisie.
[10]Il y avait de tout un peu dans cette rotonde. Un trappiste, des marchands juifs, deux cocottes qui rejoignaient leur corps --le 3e hussards,--un photographe d'Orléansville.... Mais, si charmante et variée que fût la compagnie, le Tarasconnais n'était pas en train de causer et resta là tout pensif, le bras passé dans [15]la brassière, avec ses carabines entre ses genoux.... Son départ précipité, les yeux noirs de Baïa, la terrible chasse qu'il allait entreprendre, tout cela lui troublait la cervelle, sans compter qu'avec son bon air patriarcal, cette diligence européenne, retrouvée en pleine Afrique, lui rappelait vaguement le Tarascon [20]de sa jeunesse, des courses dans la banlieue, de petits dîners au bord du Rhône, une foule de souvenirs....
Peu à peu la nuit tomba. Le conducteur alluma ses lanternes.... La diligence rouillée sautait en criant sur ses vieux
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ressorts; les chevaux trottaient, les grelots tintaient.... De temps en temps là-haut, sous la bâche de l'impériale, un terrible bruit de ferraille.... C'était le matériel de guerre.
Tartarin de Tarascon, aux trois quarts assoupi, resta un moment à regarder [5]les voyageurs comiquement secoués par les cahots, et dansant devant lui comme des ombres falottes, puis ses yeux s'obscurcirent, sa pensée se voila, et il n'entendit plus que très vaguement geindre l'essieu des roues, et les flancs de la diligence qui se plaignaient....
[10]Subitement, une voix, une voix de vieille fée, enrouée, cassée, fêlée, appela le Tarasconnais par son nom: «Monsieur Tartarin! monsieur Tartarin!
--Qui m'appelle?
--C'est moi, monsieur Tartarin; vous ne me reconnaissez [15]pas?... Je suis la vieille diligence qui faisait--il y a vingt ans--le service de Tarascon à Nîmes.... Que de fois je vous ai portés, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes du côté de Joncquières ou de Bellegarde!... Je ne vous ai pas remis d'abord, à cause de votre bonnet de _Teur_ et [20]du corps que vous avez pris; mais sitôt que vous vous êtes mis à ronfler, coquin de bon sort! je vous ai reconnu tout de suite.
--C'est bon! c'est bon!» fit le Tarasconnais un peu vexé.
Puis, se radoucissant:
--«Mais enfin, ma pauvre vieille, qu'est-ce que vous êtes [25]venue faire ici?
--Ah! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venue de mon plein gré, je vous assure.... Une fois que le chemin de fer de Beaucaire a été fini, ils ne m'ont plus trouvée bonne à rien et ils m'ont envoyée en Afrique.... Et je ne suis pas [30]la seule! presque toutes les diligences de France ont été déportées comme moi. On nous trouvait trop réactionnaires, et maintenant nous voilà toutes ici à mener une vie de galère.... C'est ce qu'en France vous appelez les chemins de fer algériens.»
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Ici la vieille diligence poussa un long soupir; puis elle reprit:
«Ah! monsieur Tartarin, que je le regrette, mon beau Tarascon! C'était alors le bon temps pour moi, le temps de la jeunesse! il fallait me voir partir le matin, lavée à grande eau et [5]toute luisante avec mes roues vernissées à neuf, mes lanternes qui semblaient deux soleils et ma bâche toujours frottée d'huile! C'est ça qui était beau quand le postillon faisait claquer son fouet sur l'air de: _Lagadigadeou, la Tarasque! la Tarasque!_ et que le conducteur, son piston en bandoulière, sa casquette [10]brodée sur l'oreille, jetant d'un tour de bras son petit chien, toujours furieux, sur la bâche de l'impériale, s'élançait lui-même là-haut, en criant: «Allume! allume!» Alors mes quatre chevaux s'ébranlaient au bruit des grelots, des aboiements, des fanfares, les fenêtres s'ouvraient, et tout Tarascon regardait avec [15]orgueil la diligence détaler sur la grande route royale.
Quelle belle route, monsieur Tartarin, large, bien entretenue, avec ses bornes kilométriques, ses petits tas de pierres régulièrement espacés, et de droite et de gauche ses jolies plaines d'oliviers et de vignes.... Puis des auberges tous les dix pas, [20]des relais toutes les cinq minutes.... Et mes voyageurs, quelles braves gens! des maires et des curés qui allaient à Nîmes voir leur préfet ou leur évêque, de bons taffetassiers qui revenaient du _mazet_ bien honnêtement, des collégiens en vacances, des paysans en blouse brodée tout frais rasés du matin, et là-haut, [25]sur l'impériale, vous tous, messieurs les chasseurs de casquettes, qui étiez toujours de si bonne humeur, et qui chantiez si bien chacun _la vôtre_, le soir, aux étoiles, en revenant!...
Maintenant c'est une autre histoire.... Dieu sait les gens que je charrie! un tas de mécréants venus je ne sais d'où, qui [30]me remplissent de vermine, des nègres, des Bédouins, des soudards, des aventuriers de tous les pays, des colons en guenilles qui m'empestent de leurs pipes, et tout cela parlant un langage auquel Dieu le père ne comprendrait rien.... Et puis vous
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voyez comme on me traite! Jamais brossée, jamais lavée. On me plaint le cambouis de mes essieux.... Au lieu de mes gros bons chevaux tranquilles d'autrefois, de petits chevaux arabes qui out le diable au corps, se battent, se mordent, dansent [5]en courant comme des chèvres, et me brisent mes brancards à coups de pieds.... Aïe!... aïe!... tenez!... Voilà que cela Commence.... Et les routes! Par ici, c'est encore supportable, parce que nous sommes près du gouvernement, mais là-bas, plus rien, pas de chemin du tout. On va comme on peut, [10]à travers monts et plaines, dans les palmiers nains, dans les lentisques.... Pas un seul relais fixe. On arrête au caprice du conducteur, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre.
Quelquefois ce polisson-là me fait faire un détour de deux lieues pour aller chez un ami boire l'absinthe ou le _champoreau_.... [15]Après quoi, fouette, postillon! il faut rattraper le temps perdu. Le soleil cuit, la poussière brûle. Fouette toujours! On accroche, on verse! Fouette plus fort! On passe des rivières à la nage, on s'enrhume, on se mouille, on se noie.... Fouette! fouette! fouette!... Puis le soir, toute ruisselante,--c'est [20]cela qui est bon à mon âge, avec mes rhumatismes!...--il me faut coucher à la belle étoile, dans une cour de caravansérail ouverte à tous les vents. La nuit, des chacals, des hyènes viennent flairer mes caissons, et les maraudeurs qui craignent la rosée se mettent au chaud dans mes compartiments.... Voilà [25]la vie que je mène, mon pauvre monsieur Tartarin, et je la mènerai jusqu'an jour où, brûlée par le soleil, pourrie par les nuits humides, je tomberai--ne pouvant plus faire autrement --sur un coin de méchante route, où les Arabes feront bouillir leur kousskouss avec les débris de ma vieille carcasse....
[30]--Blidah! Blidah!» fit le conducteur en ouvrant la portière.
CHEZ LES LIONS
II
_ Où l'on voit passer un petit monsieur._
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Vaguement, à travers les vitres dépolies par la buée, Tartarin de Tarascon entrevit une place de jolie sous-préfecture, place régulière, entourée d'arcades et plantée d'orangers, au milieu de laquelle de petits soldats de plomb faisaient l'exercice dans la [5]claire brume rose du matin. Les cafés ôtaient leurs volets. Dans un coin, une halle avec des légumes.... C'était charmant, mais cela ne sentait pas encore le lion.
«Au sud!... Plus au sud!» murmura le bon Tartarin en se renfonçant dans son coin.
[10]A ce moment, la portière s'ouvrit. Une bouffée d'air frais entra, apportant sur ses ailes, dans le parfum des orangers fleuris, un tout petit monsieur en redingote noisette, vieux, sec, ridé, compassé, une figure grosse comme le poing, une cravate en soie noire haute de cinq doigts, une serviette en cuir, un [15]parapluie: le parfait notaire de village.
En apercevant le matériel de guerre du Tarasconnais, le petit monsieur, qui s'était assis en face, parut excessivement surpris et se mit à regarder Tartarin avec une insistance gênante.
On détela, on attela, la diligence partit.... Le petit monsieur [20]regardait toujours Tartarin.... A la fin le Tarasconnais prit la mouche.
«Ça vous étonne?» fit-il en regardant à son tour le petit monsieur bien en face.
«Non! Ça me gêne,» répondit l'autre fort tranquillement; et [25]le fait est qu'avec sa tente-abri, son revolver, ses deux fusils dans dans leur gaine, son couteau de chasse,--sans parler de sa corpulence naturelle, Tartarin de Tarascon tenait beaucoup de place....
La réponse du petit monsieur le fâcha:
«Vous imaginez-vous par hasard que je vais aller au lion avec [30]votre parapluie?» dit le grand homme fièrement.
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Le petit monsieur regarda son parapluie, sourit doucement; puis, toujours avec son même flegme:
«Alors, monsieur, vous êtes...?
--Tartarin de Tarascon, tueur de lions!»
[5]En prononçant ces mots, l'intrépide Tarasconnais secoua comme une crinière le gland de sa _chéchia_.
Il y eut dans la diligence un mouvement de stupeur.
Le trappiste se signa, les cocottes poussèrent de petits cris d'effroi, et le photographe d'Orléansville se rapprocha du tueur [10]de lions, rêvant déjà l'insigne honneur de faire sa photographie.
Le petit monsieur, lui, ne se déconcerta pas.
«Est-ce que vous avez déjà tué beaucoup de lions, monsieur Tartarin?» demanda-t-il très tranquillement.
Le Tarasconnais le reçut de la belle manière:
[15]«Si j'en ai beaucoup tué, monsieur!... Je vous souhaiterais d'avoir seulement autant de cheveux sur la tête.»
Et toute la diligence de rire en regardant les trois cheveux jaunes de Cadet-Roussel qui se hérissaient sur le crâne du petit monsieur.
[20]A son tour le photographe d'Orléansville prit la parole:
«Terrible profession que la vôtre, monsieur Tartarin!... On passe quelquefois de mauvais moments.... Ainsi ce pauvre M. Bombonnel....
--Ah! oui, le tueur de panthères ...» fit Tartarin assez [25]dédaigneusement.
«Est-ce que vous le connaissez?» demanda le petit monsieur.
«Té! pardi.... Si je le connais.... Nous avons chassé plus de vingt fois ensemble.»
Le petit monsieur sourit: «Vous chassez donc la panthère [30]aussi, monsieur Tartarin?
--Quelquefois, par passe-temps, ...» fit l'enragé Tarasconnais. Il ajouta, en relevant la tête d'un geste héroïque qui enflamma le coeur des deux cocottes:
«Ça ne vaut pas le lion!
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--En somme,» hasarda le photographe d'Orléansville, «une panthère, ce n'est qu'un gros chat....
--Tout juste!» fit Tartarin qui n'était pas fâché de rabaisser un peu la gloire de Bombonnel, surtout devant des dames.
[5]Ici la diligence s'arrêta, le conducteur vint ouvrir la portière et s'adressant au petit vieux:
«Vous voilà arrivé, monsieur,» lui dit-il d'un air très respectueux.
Le petit monsieur se leva, descendit, puis avant de refermer [10]la portière:
«Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil, monsieur Tartarin?
--Lequel, monsieur?
--Ma foi! écoutez, vous avez I'air d'un brave homme, j'aime [15]mieux vous dire ce qu'il en est.... Retournez vite à Tarascon, monsieur Tartarin.... Vous perdez votre temps ici.... Il reste bien encore quelques panthères dans la province; mais, fi donc! c'est un trop petit gibier pour vous.... Quant aux lions, c'est fini. Il n'en reste plus en Algérie ... mon ami [20]Chassaing vient de tuer le dernier.»
Sur quoi le petit monsieur salua, ferma la portière, et s'en alla en riant avec sa serviette et son parapluie.
«Conducteur,» demanda Tartarin en faisant sa moue, «qu'est-ce que c'est donc que ce bonhomme-là?