Tartarin de Tarascon

Chapter 6

Chapter 63,858 wordsPublic domain

«Si je faisais un somme en attendant le jour?» se dit-il, et, [5]pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri.... Mais voilà le diable! cette tente-abri était d'un système si ingénieux, si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.

Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damnée tente ne s'ouvrit pas.... Il y a des parapluies qui, par des [10]pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là.... De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.

«_Ta, ta, ra, ta, Tarata!_....

--_Qués aco?..._» fit Tartarin, s'éveillant en sursaut. [15]C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaient la diane, dans les casernes de Mustapha.... Le tueur de lions, stupéfait, se frotta les yeux.... Lui qui se croyait en plein désert!... Savez-vous où il était...? Dans un carré d'artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de [20]betteraves.

Son Sahara avait des légumes.... Tout près de lui, sur la jolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes, toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant: on se serait cru aux environs de Marseille, au milieu des _bastides_ et [25]des _bastidons_.

La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante humeur.

«Ces gens-là sont fous,» se disait-il, «de planter leurs artichauts dans [30]le voisinage du lion.... car enfin, je n'ai pas rêvé.... Les lions viennent jusqu'ici.... En voilà la preuve....»

La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyant avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil

Page 47

aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva, d'artichaut en artichaut, jusqu'à un petit champ d'avoine.... De l'herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare, couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un.... [5]Devinez quoi!...

«Un lion, parbleu!...»

Non! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs en Algérie et qu'on désigne là-bas sous le nom de _bourriquots_.

VI

_Arrivée de la femelle. Terrible combat. Le Rendez-vous des Lapins._

Le premier mouvement de Tartarin à l'aspect de sa malheureuse [10]victime fut un mouvement de dépit. Il y a si loin en effet d'un lion à un _bourriquot!_.... Son second mouvement fut tout à la pitié. Le pauvre bourriquot était si joli; il avait l'air si bon! La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme une vague. Tartarin s'agenouilla, et du bout de sa ceinture algérienne [15]essaya d'étancher le sang de la malheureuse bête; et ce grand homme soignant ce petit âne, c'était tout ce que vous pouvez imaginer de plus touchant.

Au contact soyeux de la ceinture, le bourriquot, qui avait encore pour deux liards de vie, ouvrit son grand oeil gris, remua [20]deux ou trois fois ses longues oreilles comme pour dire: «Merci!... merci!...» Puis une dernière convulsion l'agita de tête en queue et il ne bougea plus.

«Noiraud! Noiraud!» cria tout à coup une voix étranglée par l'angoisse. En même temps dans un taillis voisin les branches [25]remuèrent.... Tartarin n'eut que le temps de se relever et de se mettre en garde.... C'était la femelle!

Elle arriva, terrible et rugissante, sous les traits d'une vieille Alsacienne en marmotte, armée d'un grand parapluie rouge et

Page 48

réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes il aurait mieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furie qu'à cette méchante vieille.... Vainement le malheureux essaya de lui faire entendre comment la chose s'était passée; qu'il avait [5]pris Noiraud pour un lion.... La vieille crut qu'on voulait se moquer d'elle, et poussant d'énergiques «tarteifle!» tomba sur le héros à coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, se défendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine, suait, soufflait, bondissait, criait:--«Mais Madame ... mais [10]Madame....»

Va te promener! Madame était sourde, et sa vigueur le prouvait bien.

Heureusement un troisième personnage arriva sur le champ de bataille. C'était le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-même [15]et cabaretier; de plus, fort bon comptable. Quand il vit à qui il avait affaire, et que l'assassin ne demandait qu'à payer le prix de la victime, il désarma son épouse et l'on s'entendit.

Tartarin donna deux cents francs: l'âne en valait bien dix. C'est le prix courant des _bourriquots_ sur les marchés arabes. [20]Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, et l'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des douros tarasconnais, invita le héros à venir rompre une croûte à son cabaret, qui se trouvait à quelques pas de là, sur le bord de la grande route.

[25]Les chasseurs algériens venaient y déjeuner tous les dimanches car la plaine était giboyeuse et à deux lieues autour de la ville il n'y avait pas de meilleur endroit pour les lapins.

«Et les lions?» demanda Tartarin. L'Alsacien le regarda, très étonné: «Les lions? [30]--Oui ... les lions ... en voyez-vous quelquefois?» reprit le pauvre homme avec un peu moins d'assurance. Le cabaretier éclata de rire:

Page 49

«Ah! ben! merci.... Des lions ... pourquoi faire?...

--Il n'y en a donc pas en Algérie?...

--Ma foi! je n'en ai jamais vu.... Et pourtant voilà vingt ans que j'habite la province. Cependant je crois bien avoir [5]entendu dire.... Il me semble que les journaux.... Mais c'est beaucoup plus loin, là-bas, dans le Sud....»

A ce moment, ils arrivaient au cabaret. Un cabaret de banlieue, comme on en voit à Vanves ou à Pantin, avec un rameau tout fané au-dessus de la porte, des queues de billard peintes [10]sur les murs et cette enseigne inoffensive:

AU RENDEZ-VOUS DES LAPINS

Le Rendez-vous des Lapins!... O Bravida, quel souvenir!

VII

_Histoire d'un omnibus, d'une Mauresque et d'un chapelet de fleurs de jasmin._

Cette première aventure aurait eu de quoi décourager bien des gens; mais les hommes trempés comme Tartarin ne se [15]laissent pas facilement abattre.

«Les lions sont dans le Sud,» pensa le héros; «eh bien! j'irai dans le Sud.»

Et dès qu'il eut avalé son dernier morceau, il se leva, remercia son hôte, embrassa la vieille sans rancune, versa une dernière [20]larme sur l'infortuné Noiraud, et retourna bien vite à Alger avec la ferme intention de boucler ses malles et de partir le jour même pour le Sud.

Malheureusement la grande route de Mustapha semblait s'être allongée depuis la veille: il faisait un soleil, une poussière! La [25]tente-abri était d'un lourd!... Tartarin ne se sentit pas le

Page 50

courage d'aller à pied jusqu'à la ville, et le premier omnibus qui passa, il fit signe et monta dedans....

Ah! pauvre Tartarin de Tarascon! Combien il aurait mieux fait pour son nom, pour sa gloire, de ne pas entrer dans cette [5]fatale guimbarde et de continuer pédestrement sa route, au risque de tomber asphyxié sous le poids de l'atmosphère, de la tente-abri et de ses lourds fusils rayés à doubles canons....

Tartarin étant monté, L'omnibus fut complet. Il y avait au fond, le nez dans son bréviaire, un vicaire d'Alger à grande [10]barbe noire. En face, un jeune marchand maure, qui fumait de grosses cigarettes. Puis, un matelot maltais, et quatre ou cinq Mauresques masquées de linges blancs, et dont on ne pouvait voir que les yeux. Ces dames venaient de faire leurs dévotions an cimetière d'Abd-el-Kader; mais cette visite funèbre ne semblait [15]pas les avoir attristées. On les entendait rire et jacasser entre elles sous leurs masques, en croquant des pâtisseries.

Tartarin crut s'apercevoir qu'elles le regardaient beaucoup. Une surtout, celle qui était assise en face de lui, avait planté son regard dans le sien, et ne le retira pas de toute la route. [20]Quoique la dame fût voilée, la vivacité de ce grand oeil noir allongé par le k'hol, un poignet délicieux et fin chargé de bracelets d'or qu'on entrevoyait de temps en temps entre les voiles, tout, le son de la voix, les mouvements gracieux, presque enfantins de la tête, disait qu'il y avait là-dessous quelque chose de [25]jeune, de joli, d'adorable ... Le malheureux Tartarin ne savait où se fourrer. La caresse muette de ces beaux yeux d'Orient le troublait, l'agitait, le faisait mourir; il avait chaud, il avait froid....

Pour l'achever, la pantoufle de la dame s'en mêla: sur ses [30]grosses bottes de chasse, il la sentait courir, cette mignonne pantoufle courir et frétiller comme une petite souris rouge.... Que faire? Répondre à ce regard, à cette pression! Oui, mais les conséquences.... Une intrigue d'amour en Orient, c'est

Page 51

quelque chose de terrible!... Et avec son imagination romanesque et méridionale, le brave Tarasconnais se voyait déjà tombant aux mains des eunuques, décapité, mieux que cela peut-être, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa [5]tête à côté de lui. Cela le refroidissait un peu.... En attendant, la petite pantoufle continuait son manège, et les yeux d'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleurs de velours noir, en ayant l'air de dire:

--Cueille-nous!...

[10]L'omnibus s'arrêta. On était sur la place du Théâtre, à l'entrée de la rue Bab-Azoun. Une à une, empêtrées dans leurs grands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec une grâce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine de Tartarin se leva la dernière, et en se levant son visage passa si [15]près de celui du héros qu'il l'effleura de son haleine, un vrai bouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de pâtisserie.

Le Tarasconnais n'y résista pas. Ivre d'amour et prêt à tout, il s'élança derrière la Mauresque.... Au bruit de ses buffleteries elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour [20]dire «chut!» et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petit chapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de Tarascon se baissa pour le ramasser; mais, comme notre héros était un peu lourd et très chargé d'armures, I'opération fut assez longue....

[25]Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son coeur,--la Mauresque avait disparu.

VIII

_Lions de l'Atlas, dormez!_

Lions de I'Atlas, dormez! Dormez tranquilles au fond de vos retraites, dans les aloès et les cactus sauvages.... De quelques jours encore, Tartarin de Tarascon ne vous massacrera [30]point. Pour le moment, tout son attirail de guerre,

Page 52

--caisses d'armes, pharmacie, tente-abri, conserves alimentaires, --repose paisiblement emballé, à l'hôtel d'Europe, dans un coin de la chambre 36.

Dormez sans peur, grands lions roux! Le Tarasconnais [5]cherche sa Mauresque. Depuis l'histoire de l'omnibus, le malheureux croit sentir perpétuellement sur son pied, sur son vaste pied de trappeur, les frétillements de la petite souris rouge; et la brise de mer, en effleurant ses lèvres, se parfume toujours --quoi qu'il fasse--d'une amoureuse odeur de pâtisserie et d'anis.

[10]Il lui faut sa Maugrabine!

Mais ce n'est pas une mince affaire! Retrouver dans une ville de cent mille âmes une personne dont on ne connaît que l'haleine, les pantoufles et la couleur des yeux; il n'y a qu'un Tarasconnais, féru d'amour, capable de tenter une pareille [15]aventure.

Le terrible c'est que, sous leurs grands masques blancs, toutes les Mauresques se ressemblent; puis ces dames ne sortent guère, et, quand on veut en voir, il faut monter dans la ville haute, la ville arabe, la ville des _Teurs_.

[20]Un vrai coupe-gorge, cette ville haute. De petites ruelles noires très étroites, grimpant à pic entre deux rangées de maisons mystérieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel. Des portes basses, des fenêtres toutes petites, muettes, tristes, grillagées. Et puis, de droite et de gauche, un tas d'échoppes [25]très sombres où les _Teurs_ farouches à têtes de forbans --yeux blancs et dents brillantes--fument de longues pipes, et se parlent à voix basse comme pour concerter de mauvais coups....

Dire que notre Tartarin traversait sans émotion cette cité [30]formidable, ce serait mentir. Il était au contraire très ému, et dans ces ruelles obscures dont son gros ventre tenait toute la largeur, le brave homme n'avançait qu'avec la plus grande précaution, l'oeil aux aguets, le doigt sur la détente d'un revolver.

Page 53

Tout à fait comme à Tarascon, en allant au cercle. A chaque instant il s'attendait à recevoir sur le dos toute une dégringolade d'eunuques et de janissaires, mais le désir de revoir sa dame lui donnait une audace et une force de géant.

[5]Huit jours durant, l'intrépide Tartarin ne quitta pas la ville haute. Tantôt on le voyait faire le pied de grue devant les bains maures, attendant l'heure où ces dames sortent par bandes, frissonnantes et sentant le bain; tantôt il apparaissait accroupi à la porte des mosquées, suant et soufflant pour quitter ses grosses [10]bottes avant d'entrer dans le sanctuaire....

Parfois, à la tombée de la nuit, quand il s'en revenait navré de n'avoir rien découvert, pas plus au bain qu'à la mosquée, le Tarasconnais, en passant devant les maisons mauresques, entendait des chants monotones, des sons étouffés de guitare, des [15]roulements de tambours de basque, et des petits rires de femme qui lui faisaient battre le coeur.

«Elle est peut-être là!» se disait-il.

Alors, si la rue était déserte, il s'approchait d'une de ces maisons, levait le lourd marteau de la poterne basse, et frappait [20]timidement.... Aussitôt les chants, les rires cessaient. On n'entendait plus derrière la muraille que de petits chuchotements vagues, comme dans une volière endormie.

«Tenons-nous bien!» pensait le héros.... «Il va m'arriver quelque chose!»

[25]Ce qui lui arrivait le plus souvent, c'était une grande potée d'eau froide sur la tête, ou bien des peaux d'oranges et de figues de Barbarie.... Jamais rien de plus grave....

Lions de l'Atlas, dormez!

IX

_Le prince Grégory du Monténégro._

Page 54

Il y avait deux grandes semaines que l'infortuné Tartarin cherchait sa dame algérienne, et très vraisemblablement il la chercherait encore, si la Providence des amants n'était venue à son aide sous les traits d'un gentilhomme monténégrin. Voici: [5]En hiver, toutes les nuits de samedi, le grand théâtre d'Alger donne son bal masqué, ni plus ni moins que l'Opéra. C'est l'éternel et insipide bal masqué de province. Peu de monde dans la salle, quelques épaves de Bullier ou du Casino, vierges folles suivant l'armée, chicards fanés, débardeurs en déroute, et [10]cinq ou six petites blanchisseuses mahonnaises qui se lancent, mais gardent de leur temps de vertu un vague parfum d'ail et de sauces safranées.... Le vrai coup d'oeil n'est pas là. Il est au foyer, transformé pour la circonstance en salon de jeu.... Une foule fiévreuse et bariolée s'y bouscule, autour des [15]longs tapis verts: des turcos en permission misant les gros sous du prêt, des Maures marchands de la ville haute, des nègres, des Maltais, des colons de l'intérieur qui ont fait quarante lieues pour venir hasarder sur un as l'argent d'une charrue ou d'un couple de boeufs.... tous frémissants, pâles, les dents serrées, [20]avec ce regard singulier du joueur, trouble, en biseau, devenu louche à force de fixer toujours la même carte.

Plus loin, ce sont des tribus de juifs algériens, jouant en famille. Les hommes out le costume oriental hideusement agrémenté de bas bleus et de casquettes de velours. Les femmes, [25]bouffies et blafardes, se tiennent toutes raides dans leurs étroits plastrons d'or.... Groupée autour des tables, toute la tribu piaille, se concerte, compte sur ses doigts et joue peu. De temps en temps seulement, après de longs conciliabules, un vieux patriarche à barbe de Père éternel se détache, et va risquer [30]le douro familial.... C'est alors, tant que la partie dure<

Page 55

un scintillement d'yeux hébraïques tournés vers la table, terribles yeux d'aimant noir qui font frétiller les pièces d'or sur le tapis et finissent par les attirer tout doucement comme par un fil....

[5]Puis des querelles, des batailles, des jurons de tous les pays, des cris fous dans toutes les langues, des couteaux qu'on dégaîne, la garde qui monte, de l'argent qui manque!...

C'est au milieu de ces saturnales que le grand Tartarin était venu s'égarer un soir, pour chercher l'oubli et la paix de coeur.

[10]Le héros s'en allait seul, dans la foule, pensant à sa Mauresque, quand tout à coup, à une table de jeu, par-dessus les cris, le bruit de l'or, deux voix irritées s'élevèrent:

«Je vous dis qu'il me manque vingt francs, M'sieu!...

--M'sieu!...

[15]--Après?... M'sieu!...

--Apprenez à qui vous parlez, M'sieu!

--Je ne demande pas mieux, M'sieu!

--Je suis le prince Grégory du Monténégro, M'sieu!...»

A ce nom Tartarin, tout ému, fendit la foule et vint se placer [20]an premier rang, joyeux et fier de retrouver son prince, ce prince monténégrin si poli dont il avait ébauché la connaissance à bord du paquebot....

Malheureusement, ce titre d'altesse, qui avait tant ébloui le bon Tarasconnais, ne produisit pas la moindre impression sur [25]l'officier de chasseurs avec qui le prince avait son algarade.

«Me voilà bien avancé....» fit le militaire en ricanant; puis se tournant vers la galerie: «Grégory du Monténégro ... qui connaît ça?... Personne!»

Tartarin indigné fit un pas en avant.

[30]«Pardon ... je connais le _préince!_» dit-il d'une voix très ferme, et de son plus bel accent tarasconnais.

L'officier de chasseurs le regarda un moment bien en face, puis, levant les épaules:

Page 56

«Allons! c'est bon.... Partagez-vous les vingt francs qui manquent et qu'il n'en soit plus question.»

Là-dessus il tourna le dos et se perdit dans la foule.

Le fougueux Tartarin voulait s'élancer derrière lui, mais le [5]prince l'en empêcha:

«Laissez ... j'en fais mon affaire.»

Et, prenant le Tarasconnais par le bras, il l'entraîna dehors rapidement.

Dès qu'ils furent sur la place, le prince Grégory du Monténégro [10]se découvrit, tendit la main à notre héros, et, se rappelant vaguement son nom, commença d'une voix vibrante:

«Monsieur Barbarin....

--Tartarin!» souffla l'autre timidement.

--Tartarin, Barbarin, n'importe!... Entre nous, maintenant, [15]c'est à la vie, à la mort!»

Et le noble Monténégrin lui secoua la main avec une farouche énergie.... Vous pensez si le Tarasconnais était fier.

«_Préince!... Préince!..._» répétait-il avec ivresse.

Un quart d'heure après, ces deux messieurs étaient installés [20]au restaurant des Platanes, agréable maison de nuit dont les terrasses plongent sur la mer, et là, devant une forte salade russe arrosée d'un joli vin de Crescia, on renoua connaissance.

Vous ne pouvez rien imaginer de plus séduisant que ce prince [25]monténégrin. Mince, fin, les cheveux crépus, frisé au petit fer, rasé à la pierre ponce, constellé d'ordres bizarres, il avait l'oeil futé, le geste câlin et un accent vaguement italien qui lui donnait un faux air de Mazarin sans moustaches; très ferré d'ailleurs sur les langues latines, et citant à tout propos Tacite, [30]Horace et les Commentaires.

De vieille race héréditaire, ses frères l'avaient, paraît-il, exilé dès l'âge de dix ans, à cause de ses opinions libérales, et depuis il courait le monde pour son instruction et son plaisir, en Altesse

Page 57

philosophe.... Coïncidence singulière! Le prince avait passé trois ans à Tarascon, et comme Tartarin s'étonnait de ne l'avoir jamais rencontré au cercle ou sur I'Esplanade: «Je sortais Peu....» fit l'Altesse d'un ton évasif. Et le Tarasconnais, [5]par discrétion, n'osa pas en demander davantage. Toutes ces grandes existences out des côtés si mystérieux!...

En fin de compte, un très bon prince, ce seigneur Grégory. Tout en sirotant le vin rosé de Crescia, il écouta patiemment Tartarin lui parler de sa Mauresque et même il se fit fort, connaissant [10]toutes ces dames, de la retrouver promptement.

On but sec et longtemps. On trinqua «aux dames d'Alger! au Monténégro libre!...»

Dehors sous la terrasse, la mer roulait, et les vagues, dans l'ombre, battaient la rive avec un bruit de draps mouillés qu'on [15]secoue. L'air était chaud, le ciel plein d'étoiles.

Dans les platanes, un rossignol chantait....

Ce fut Tartarin qui paya la note.

X

_Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur._

Parlez-moi des princes monténégrins pour lever lestement la caille.

[20]Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour, le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.

«Vite, vite, habillez-vous.... Votre Mauresque est retrouvée.... Elle s'appelle Baïa.... Vingt ans, jolie comme un coeur, et déjà veuve....

[25]--Veuve!... quelle chance!» fit joyeusement le brave Tartarin, qui se méfiait des maris d'Orient.

«Oui, mais très surveillée par son frère.

--Ah! diantre!...

Page 58

--Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar d'Orléans....»

Ici un silence.

«Bon!» reprit le prince, «vous n'êtes pas homme à vous [5]effrayer pour si peu; et puis on viendra peut-être à bout de ce forban en lui achetant quelques pipes.... Allons vite, habillez-vous ... heureux coquin!»

Pâle, ému, le coeur plein d'amour, le Tarasconnais sauta de son lit et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de [10]flanelle:

«Qu'est-ce qu'il faut que je fasse?

--Écrire à la dame tout simplement, et lui demander un rendez-vous!

--Elle sait donc le français?...» fit d'un air désappointé [15]le naïf Tartarin qui rêvait d'Orient sans mélange.

«Elle n'en sait pas un mot,» répondit le prince imperturbablement.... «mais vous allez me dicter la lettre, et je traduirai à mesure.

--O prince, que de bontés!»

[20]Et le Tarasconnais se mit à marcher à grands pas dans la chambre, silencieux et se recueillant.

Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Alger comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui [25]lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens de Gustave Aimard avec le _Voyage en Orient_ de Lamartine, et quelques lointaines réminiscences du _Cantique des Cantiques_, de composer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Cela commençait par:

[30]«_Comme l'autruche dans les sables _....»

Et finissait par:

«_Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur _....»

Page 59

A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur [5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à la dame, qui fumait beaucoup.

«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.

«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai à meilleur compte....

[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....» Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour que la dame fût contente.

Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha [15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée, paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pour les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des [20]cargaisons de pipes....

«Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes?» se demandait parfois le pauvre Tartarin;--mais il payait quand même et sans lésiner.

Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu [25]des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeur le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra, parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier --car il faut tout prévoir--de glisser dans sa poche un casse-tête [30]à pointes et deux ou trois revolvers.