Chapter 5
L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais, grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant marchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant de tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour [15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre homme croyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a dans les _Mille et une nuits._
C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se [20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes, grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras du quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au [25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant, moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceau de mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dans l'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant de jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans [30]toutes les langues.
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Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries, verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec leurs _bogheys_ attelés de petits chevaux corses.
[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes, des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans, [10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin. Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers [15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des fontaines.
Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre. [20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.
Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en [25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage, les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec [30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec de grandes plaques de cuivre.
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Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyait l'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégate anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec des officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais [5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un gros capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre en provençal. Des navires qui s'en allaient en courant, toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaient lentement, dans le soleil, comme en l'air.
[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement de charrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets de bateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean, du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules, de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces [15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, les confondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage, héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnait envie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.
C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de [20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...
DEUXIÈME ÉPISODE
CHEZ LES TEURS
I
_La traversée. Les cinq positions de la chéchia. Le soir du troisième jour. Miséricorde._
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Je voudrais, mes chers lecteurs, être peintre et grand peintre pour mettre sous vos yeux, en tête de ce second épisode, les différentes positions que prit la _chéchia_ de Tartarin de Tarascon, dans ces trois jours de traversée qu'elle fit à bord du _Zouave_, [5]entre la France et l'Algérie.
Je vous la montrerais d'abord au départ sur le pont, héroïque et superbe comme elle était, auréolant cette belle tête tarasconnaise. Je vous la montrerais ensuite à la sortie du port, quand le _Zouave_ commence à caracoler sur les lames: je vous [10]la montrerais frémissante, étonnée, et comme sentant déjà les premières atteintes de son mal.
Puis, dans le golfe du Lion, à mesure qu'on avance au large et que la mer devient plus dure, je vous la ferais voir aux prises avec la tempête, se dressant effarée sur le crâne du héros, et son [15]grand flot de laine bleue qui se hérisse dans la brume de mer et la bourrasque.... Quatrième position. Six heures du soir, en vue des côtes corses. L'infortunée _chéchia_ se penche par-dessus le bastingage et lamentablement regarde et sonde la mer.... Enfin, cinquième et dernière position, au fond d'une étroite cabine, [20]dans un petit lit qui a l'air d'un tiroir de commode, quelque chose d'informe et de désolé roule en geignant sur l'oreiller. C'est la
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_chéchia_, l'héroïque _chéchia_ du départ, réduite maintenant au vulgaire état de casque à mèche et s'enfonçant jusqu'aux oreilles d'une tête de malade blême et convulsionnée....
Ah! si les Tarasconnais avaient pu voir leur grand Tartarin [5]couché dans son tiroir de commode sous le jour blafard et triste qui tombait des hublots, parmi cette odeur fade de cuisine et de bois mouillé, l'écoeurante odeur du paquebot; s'ils l'avaient entendu râler à chaque battement de l'hélice, demander du thé toutes les cinq minutes et jurer contre le garçon avec une petite [10]voix d'enfant, comme ils s'en seraient voulu de l'avoir obligé à Partir.... Ma parole d'historien! le pauvre _Teur_ faisait pitié. Surpris tout à coup par le mal, l'infortuné n'avait pas eu le courage de desserrer sa ceinture algérienne, ni de se défubler de son arsenal. Le couteau de chasse à gros manche lui cassait [15]la poitrine, le cuir de son revolver lui meurtrissait les jambes. Pour l'achever, les bougonnements de Tartarin-Sancho, qui ne cessait de geindre et de pester:
«Imbécile, va!... Je te l'avais bien dit!... Ah! tu as voulu aller en Afrique ... Eh bien, té! la voilà l'Afrique!... [20]Comment la trouves-tu?»
Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que du fond de sa cabine et de ses gémissements, le malheureux entendait les passagers du grand salon rire, manger, chanter, jouer aux cartes. La société était aussi joyeuse que nombreuse à bord du _Zouave_. [25]Des officiers qui rejoignaient leurs corps, des dames de l'_Alcazar_ de Marseille, des cabotins, un riche musulman qui revenait de la Mecque, un prince monténégrin très farceur qui faisait des imitations de Ravel et de Gil Pérès.... Pas un de ces gens-là n'avait le mal de mer, et leur temps se passait à boire [30]du Champagne avec le capitaine du _Zouave_, un bon gros vivant de Marseillais, qui avait ménage à Alger et à Marseille, et répondait au joyeux nom de Barbassou.
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Tartarin de Tarascon en voulait à tous ces misérables. Leur gaieté redoublait son mal....
Enfin, dans l'après-midi du troisième jour, il se fit à bord du navire un mouvement extraordinaire qui tira notre héros de sa [5]longue torpeur. La cloche de l'avant sonnait. On entendait les grosses bottes des matelots courir sur le pont.
«Machine en avant!... machine en arrière!» criait la voix enrouée du capitaine Barbassou.
Puis «Machine, stop!» Un grand arrêt, une secousse, et [10]plus rien.... Rien que le paquebot se balançant silencieusement de droite à gauche, comme un ballon dans l'air....
Cet étrange silence épouvanta le Tarasconnais.
«Miséricorde! nous sombrons!» cria-t-il d'une voix terrible, et, retrouvant ses forces par magie, il bondit de sa couchette, [15]et se précipita sur le pont avec son arsenal.
II
_Aux armes! Aux armes!_
On ne sombrait pas, on arrivait.
Le _Zouave_ venait d'entrer dans la rade, une belle rade aux eaux noires et profondes, mais silencieuse, morne, presque déserte. En face, sur une colline, Alger la blanche avec ses [20]petites maisons d'un blanc mat qui descendent vers la mer, serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseuse sur le coteau de Meudon. Par là-dessus un grand ciel de satin bleu, oh! mais si bleu!...
L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le [25]paysage, en écoutant avec respect le prince monténégrin, qui, debout à ses côtes, lui nommait les différents quartiers de la ville, la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Très bien élevé, ce prince monténégrin, de plus connaissant à fond l'Algérie et parlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de
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cultiver sa connaissance.... Tout à coup, le long du bastingage contre lequel ils étaient appuyés, le Tarasconnais aperçoit une rangée de grosses mains noires qui se cramponnaient par dehors. Presque aussitôt une tête de nègre toute crépue apparaît [5]devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche, le pont se trouve envahi de tous côtés par une centaine de forbans, noirs, jaunes, à moitié nus, hideux, terribles.
Ces forbans-là, Tartarin les connaissait.... C'étaient eux, c'est-à-dire ILS, ces fameux ILS qu'il avait si souvent cherchés la [10]nuit dans les rues de Tarascon. Enfin ILS se décidaient donc à venir!
... D'abord la surprise le cloua sur place. Mais quand il vit les forbans se précipiter sur les bagages, arracher la bâche qui les recouvrait, commencer enfin le pillage du navire, alors [15]le héros se réveilla, et dégainant son couteau de chasse: «Aux armes! aux armes!» cria-t-il aux voyageurs, et le premier de tous, il fondit sur les pirates.
«_Qués aco?_ qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que vous avez?» fit le capitaine Barbassou, qui sortait de l'entrepont. [20]«Ah! vous voilà, capitaine!... vite, vite, armez vos hommes.
--Hé! pourquoi faire, _boun Diou?_
--Mais vous ne voyez donc pas...?
--Quoi donc?...
--Là ... devant vous ... les pirates....»
[25]Le capitaine Barbassou le regardait tout ahuri. A ce moment, un grand diable de nègre passait devant eux, en courant, avec la pharmacie du héros sur son dos:
«Misérable!... attends-moi!...» hurla le Tarasconnais; et il s'élança, la dague en avant. [30]Barbassou le rattrapa au vol, et, le retenant par sa ceinture:
«Mais restez donc tranquille, tron de ler!... Ce ne sont pas des pirates.... Il y a longtemps qu'il n'y en a plus de Pirates.... Ce sont des portefaix.
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--Des portefaix!...
--Hé! oui, des portefaix, qui viennent chercher les bagages pour les porter à terre.... Rengainez donc votre coutelas, donnez-moi votre billet, et marchez derrière ce nègre, un brave [5]garçon, qui va vous conduire à terre, et même jusqu'à l'hôtel si vous le désirez!...»
Un peu confus, Tartarin donna son billet, et, se mettant à la suite du nègre, descendit par le tire-vieille dans une grosse barque qui dansait le long du navire. Tous ses bagages y [10]étaient déjà, ses malles, caisses d'armes, conserves alimentaires; comme ils tenaient toute la barque, on n'eut pas besoin d'attendre d'autres voyageurs. Le nègre grimpa sur les malles et s'y accroupit comme un singe, les genoux dans ses mains. Un autre nègre prit les rames.... Tous deux regardaient Tartarin [15]en riant et montrant leurs dents blanches.
Debout à l'arrière, avec cette terrible moue qui faisait la terreur de ses compatriotes, le grand Tarasconnais tourmentait fiévreusement le manche de son coutelas; car, malgré ce qu'avait pu lui dire Barbassou, il n'était qu'à moitié rassuré sur les intentions [20]de ces portefaix à peau d'ébène, qui ressemblaient si peu aux braves portefaix de Tarascon....
Cinq minutes après, la barque arrivait à terre, et Tartarin posait le pied sur ce petit quai barbaresque, où trois cents ans auparavant, un galérien espagnol nommé Michel Cervantes préparait [25]--sous le bâton de la chiourme algérienne--un sublime roman qui devait s'appeler _Don Quichotte_!
III
_Invocation à Cervantes. Débarquement. Où sont les Teurs? Pas de Teurs. Désillusion._
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O Michel Cervantes Saavedra, si ce qu'on dit est vrai, qu'aux lieux où les grands hommes ont habité quelque chose d'eux-mêmes erre et flotte dans l'air jusqu'à la fin des âges, ce qui restait de toi sur la plage barbaresque dut tressaillir de joie en [5]voyant débarquer Tartarin de Tarascon, ce type merveilleux du Français du Midi en qui s'étaient incarnés les deux héros de ton livre, Don Quichotte et Sancho Pança....
L'air était chaud ce jour-là. Sur le quai ruisselant de soleil, cinq ou six douaniers, des Algériens attendant des nouvelles de [10]France, quelques Maures accroupis qui fumaient leurs longues pipes, des matelots maltais ramenant de grands filets où des milliers de sardines luisaient entre les mailles comme de petites pièces d'argent.
Mais à peine Tartarin eut-il mis pied à terre, le quai s'anima, [15]changea d'aspect. Une bande de sauvages, encore plus hideux que les forbans du bateau, se dressa d'entre les cailloux de la berge et se rua sur le débarquant. Grands Arabes tout nus sous des couvertures de laine, petits Maures en guenilles, Nègres, Tunisiens, Mahonnais, M'zabites, garçons d'hôtel en tablier [20]blanc, tous criant, hurlant, s'accrochant à ses habits, se disputant ses bagages, l'un emportant ses conserves, l'autre sa pharmacie, et, dans un charabia fantastique, lui jetant à la tête des noms d'hôtel invraisemblables....
Étourdi de tout ce tumulte, le pauvre Tartarin allait, venait, [25]pestait, jurait, se démenait, courait après ses bagages, et, ne sachant comment se faire comprendre de ces barbares, les haranguait en français, en provençal, et même en latin, du latin de Pourceaugnac, _rosa, la rose, bonus, bona, bonum_, tout
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ce qu'il savait.... Peine perdue. On ne l'écoutait pas.... Heureusement qu'un petit homme, vêtu d'une tunique à collet jaune, et armé d'une longue canne de compagnon, intervint comme un dieu d'Homère dans la mêlée, et dispersa toute cette [5]racaille à coups de bâton. C'était un sergent de ville algérien. Très poliment, il engagea Tartarin à descendre à l'hôtel de l'Europe, et le confia à des garçons de l'endroit qui l'emmenèrent, lui et ses bagages, en plusieurs brouettes.
Aux premiers pas qu'il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon [10]ouvrit de grands yeux. D'avance il s'était figuré une ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le milieu entre Constantinople et Zanzibar.... Il tombait en plein Tarascon.... Des cafés, des restaurants, de larges rues, des maisons à quatre étages, une petite place macadamisée [15]où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d'Offenbach, des messieurs sur des chaises buvant de la bière avec des échaudés, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires, encore des militaires, toujours des militaires ... et pas un _Teur!..._ Il n'y avait que lui.... Aussi, pour traverser [20]la place, se trouva-t-il un peu gêné. Tout le monde le regardait. Les musiciens de la ligne s'arrêtèrent, et la polka d'Offenbach resta un pied en l'air.
Les deux fusils sur l'épaule, le revolver sur la hanche, farouche et majestueux comme Robinson Crusoé, Tartarin passa [25]gravement au milieu de tous les groupes; mais en arrivant à l'hôtel ses forces l'abandonnèrent. Le départ de Tarascon, le port de Marseille, la traversée, le prince monténégrin, les pirates, tout se brouillait et roulait dans sa tête.... Il fallut le monter à sa chambre, le désarmer, le déshabiller.... Déjà même on [30]parlait d'envoyer chercher un médecin; mais, à peine sur l'oreiller, le héros se mit à ronfler si haut et de si bon coeur, que l'hôtelier jugea les secours de la science inutiles, et tout le monde se retira discrètement.
IV
_Le premier affût._
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Trois heures sonnaient à l'horloge du Gouvernement, quand Tartarin se réveilla. Il avait dormi toute la soirée, toute la nuit, toute la matinée, et même un bon morceau de l'après-midi; il faut dire aussi que depuis trois jours la _chéchia_ en avait vu de [5]rudes!...
La première pensée du héros, en ouvrant les yeux, fut celle-ci: «Je suis dans le pays du lion!» pourquoi ne pas le dire? à cette idée que les lions étaient là tout près, à deux pas, et presque sous la main, et qu'il allait falloir en découdre, brr! ... un [10]froid mortel le saisit, et il se fourra intrépidement sous sa couverture.
Mais, au bout d'un moment, la gaieté du dehors, le ciel si bleu, le grand soleil qui ruisselait dans la chambre, un bon petit déjeuner qu'il se fit servir au lit, sa fenêtre grande ouverte sur [15]la mer, le tout arrosé d'un excellent flacon de vin de Crescia, lui rendit bien vite son ancien héroïsme. «Au lion! au lion!» cria-t-il en rejetant sa couverture, et il s'habilla prestement.
Voici quel était son plan: sortir de la ville sans rien dire à personne, se jeter en plein désert, attendre la nuit, s'embusquer, [20]et, au premier lion qui passerait, pan! pan!... Puis revenir le lendemain déjeuner à l'hôtel de l'Europe, recevoir les félicitations des Algériens et fréter une charrette pour aller chercher l'animal.
Il s'arma donc à la hâte, roula sur son dos la tente-abri dont [25]le gros manche montait d'un bon pied au-dessus de sa tête, et raide comme un pieu, descendit dans la rue. Là, ne voulant demander sa route à personne de peur de donner l'éveil sur ses projets, il tourna carrément à droite, enfila jusqu'an bout les arcades Bab-Azoun, où du fond de leurs noires boutiques [30]des nuées de juifs algériens le regardaient passer, embusqués
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dans un coin comme des araignées; traversa la place du Théâtre, prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus, fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes [5]de foin traînées par des boeufs, des escadrons de chasseurs d'Afrique, des troupeaux de petits ânes microscopiques, des négresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciens émigrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela défilant dans un tourbillon de poussière, au milieu des cris, des chants, [10]des trompettes, entre deux haies de méchantes baraques où l'on voyait de grandes Mahonnaises se peignant devant leurs portes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers, D'équarrisseurs....
«Qu'est-ce qu'ils me chantent donc avec leur Orient?» pensait [15]le grand Tartarin; «il n'y a pas même tant de _Teurs_ qu'à Marseille.»
Tout à coup, il vit passer près de lui, allongeant ses grandes jambes et rengorgé comme un dindon, un superbe chameau. Cela lui fit battre le coeur.
[20]Des chameaux déjà! Les lions ne devaient pas être loin; et, en effet, au bout de cinq minutes, il vit arriver vers lui, le fusil sur l'épaule, toute une troupe de chasseurs de lions.
«Les lâches!» se dit notre héros en passant à côté d'eux, «les lâches! Aller au lion par bandes, et avec des chiens!...» [25]Car il ne se serait jamais imaginé qu'en Algérie on pût chasser autre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient de si bonnes figures de commerçants retirés, et puis cette façon de chasser le lion avec des chiens et des carnassières était si patriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigué, crut devoir [30]aborder un de ces messieurs.
«Et autrement, camarade, bonne chasse?
--Pas mauvaise,» répondit l'autre en regardant d'un oeil effaré l'armement considérable du guerrier de Tarascon.
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«Vous avez tué?
--Mais oui ... pas mal ... voyez plutôt.» Et le chasseur algérien montrait sa carnassière, toute gonflée de lapins et de bécasses.
«Comment ça! votre carnassière?... vous les mettez dans [5]votre carnassière?
--Où voulez-vous donc que je les mette?
--Mais alors, c'est ... c'est des tout petits....
--Des petits et puis des gros,» fit le chasseur. Et comme il était pressé de rentrer chez lui, il rejoignit ses camarades à [10]grandes enjambées.
L'intrépide Tartarin en resta planté de stupeur au milieu de la route.... Puis, après un moment de réflexion: «Bah!» se dit-il, «ce sont des blagueurs.... Ils n'ont rien tué du Tout....» et il continua son chemin.
[15]Déjà les maisons se faisaient plus rares, les passants aussi. La nuit tombait, les objets devenaient confus... Tartarin de Tarascon marcha encore une demi-heure. A la fin il s'arrêta.... C'était tout à fait la nuit. Nuit sans lune, criblée d'étoiles. Personne sur la route.... Malgré tout, le héros pensa que [20]les lions n'étaient pas des diligences et ne devaient pas volontiers suivre le grand chemin. Il se jeta à travers champs.... A chaque pas des fossés, des ronces, des broussailles. N'importe! il marchait toujours.... Puis tout à coup, halte! «Il y a du lion dans l'air par ici,» se dit notre homme, et il renifla [25]fortement de droite et de gauche.
V
_Pan! Pan!_
C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantes bizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air de bêtes méchantes. Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s'étirait par terre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une
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montagne, l'Atlas peut-être!... A gauche, la mer invisible, qui roulait sourdement.... Un vrai gîte à tenter les fauves....
Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tartarin de Tarascon mit un genou en terre et attendit.... Il attendit une [5]heure, deux heures.... Rien!... Alors il se souvint que, dans ses livres, les grands tueurs de lions n'allaient jamais à la chasse sans emmener un petit chevreau qu'ils attachaient à quelques pas devant eux et qu'ils faisaient crier en lui tirant la patte avec une ficelle. N'ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut [10]l'idée d'essayer des imitations, et se mit à bêler d'une voix chevrotante: «Mê! Mê!...»
D'abord très doucement, parce qu'au fond de l'âme il avait tout de même un peu peur que le lion l'entendît ... puis, voyant que rien ne venait, il bêla plus fort: «Mê!... Mê!...» [15]Rien encore!... Impatienté, il reprit de plus belle et plusieurs fois de suite: «Mê!... Mê!... Mê!...» avec tant de puissance que ce chevreau finissait par avoir l'air d'un boeuf....
Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut.... Cela se baissait, flairait [20]la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait et s'arrêtait net ... c'était le lion, à n'en pas douter!... Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans l'ombre.... En joue! feu! pan! pan!... C'était [25]fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas de chasse au poing.
Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terrible répondit.
«Il en a!» cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes [30]jambes, il se préparait à recevoir la bête; mais elle en avait plus que son compte et s'enfuit au triple galop en hurlant.... Lui pourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle ... toujours comme dans ses livres!
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Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait.