Tartarin de Tarascon

Chapter 4

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[10]Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup de monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privée de spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaine et l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine était bien contente.... En costume kabyle, les bras nus jusqu'au [15]coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une main, dans l'autre un poulet vivant, quoique plumé, l'illustre dame faisait les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, et comme elle avait _doubles muscles_, elle aussi, son succès était presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.

[20]L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement devant les cages, sans armes, sans méfiance, sans même aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur assez naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son [25]formidable engin de guerre. Il y avait donc quelque chose à craindre, puisque lui, ce héros.... En un clin d'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfants criaient de peur, les dames regardaient la porte. Le pharmacien Bézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil....

[30]Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages. Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentement le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du phoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de

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son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter devant la cage du lion....

Terrible et solennelle entrevue! le lion de Tarascon et le lion de l'Atlas en face l'un de l'autre.... D'un côté, Tartarin, [5]debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle; de l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeil clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes de devant.... Tous deux calmes et se regardant.

[10]Chose singulière! soit que le fusil à aiguille lui eût donné de l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup un mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement, [15]écarta ses griffes, étira ses pattes; puis il se leva, dressa la tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de [20]casquettes, le brave commandant Bravida lui-même.... Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas.... Il était là, ferme et résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue que toute la ville connaissait.... Au bout d'un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude [25]et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef, ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion: «Ça, oui, c'est une chasse.»

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage....

IX

_Singuliers effets du mirage_.

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Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; mais le malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous [5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient d'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par _et autrement_, qu'on prononce _autremain_, et finissent par _au moins_, qu'on [15]prononce _an mouain_. Or, ce jour-là, plus que tous les autres, les _au mouain_ et les _autremain_ sonnaient à faire trembler les vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est [20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre Tartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fit d'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je ne dis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette [25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'est certain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par le punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

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que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions de l'Atlas.

[5]Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus, nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade aux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison du baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de [10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient [15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences, qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre [20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de compte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour une expédition semblable sans prendre quelques précautions Il faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir comme un oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des [30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé, du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

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longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées, les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux, et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'_eau bouillie_. --Ce qu'on appelle _eau bouillie_, à Tarascon, c'est quelques tranches [5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des [10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs dans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards, [15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût derrière le baobab....

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon, les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent [20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un homme mystérieux se promenant de long en large derrière la baraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.

X

_Avant le départ_.

[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et

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les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air.... L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.

Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le [5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.

[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec une grande éloquence.

Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le [15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutes les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses futures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros [20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient là-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels, les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, les neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles; il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon [25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité au temps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le [30]bruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible, pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec de petits cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

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cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et demandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.

XI

_Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée.... Mais pas de coups d'épingle!_

Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé de répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon [10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas.... Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie. Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait les avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir [15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! à Shang-Hai.

Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur [20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.

«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant. Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personne ne croyait plus en Tartarin.

Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une [25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coup de fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables. Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec de petits airs goguenards.

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«Et _autremain_, pour quand ce voyage?» Dans la boutique Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de casquettes reniaient leur chef!

Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze, [5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par [10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière: _on le chargeait toujours, il ne partait jamais_.

Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....

En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quand Tartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de [15]devant sa porte chantaient en choeur:

_Lou fùsioù de mestre Gervaï Toujou lou cargon, toujou lou cargon, Lou fùsioù de mestre Gervaï Toujou lou cargon, part jamaï_.

[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles. O fragilité des engouements de Tarascon!... Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre; mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse l'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main, [25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement souffrir.

Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoir devant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...

En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement [30]sa même vie, comme si de rien n'était.

Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance, qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement. Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....

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C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaient sous ses fenêtres: _Lou fùsioù de mestre Gervaï_, les voix de ces misérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand homme en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa [5]barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de la surveiller.)

Tout à coup la fenêtre s'ouvrit violemment et Tartarin apparut en chemise, en serre-tête, barbouillé de bon savon blanc, brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix [10]formidable:

«Des coups d'épée, messieurs, des coups d'épée!... Mais pas de coups d'épingle!»

Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort de s'adresser à ces petits _fouchtras_, hauts comme leurs boîtes à [15]cirage, et gentilhommes tout à fait incapables de tenir une épée!

XII

_De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab_.

Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bon pour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, continuait à lui marquer la même estime: «C'est un lapin!» [20]s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine, Celle du pharmacien Bézuquet.... Pas une fois le brave commandant n'avait fait allusion au voyage en Afrique; pourtant, quand la clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet, [25]pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant, grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles.

«Tartarin,» fit l'ancien capitaine avec autorité, «Tartarin, il faut partir!» Et il restait debout dans l'encadrement de la porte, --rigide et grand comme le devoir.

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Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarin de Tarascon le comprit.

Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce [5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches grêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant, il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaient des larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»

[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore tout de suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.

D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doublées de cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription:

TARTARIN DE TARASCON CAISSE D'ARMES.

Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il [15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau chasser le lion, on pense tout de même en route.

Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon, [20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof, des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre [25]des quatre-voleurs.

Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui; mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates, apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.

XIII

_Le départ_.

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Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des [5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois, des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de [10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même, de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits chevaux de Camargue gris de fer.

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte [15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lions chez les _Teurs_.

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, la Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très vague, presque mythologique, et cela s'appelle les _Teurs_ (les [20]Turcs).

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaient et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leur passage comme des sillons glorieux.

Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De [25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnes qui se promenaient gravement dans le petit jardin. Des hommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit, qu'ils empilaient sur les brouettes.

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait [30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce

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sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....» Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvement dans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds [5]violemment.

«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.

C'était lui....

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent de la foule: [10]«C'est un _Teur!_...

--Il a des lunettes!»

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de [15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac, le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque _chéchia_ (bonnet rouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux lourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasse à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un [20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....

Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettes bleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'il y avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!

«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le [25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusils qui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenir sur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âme il maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir, à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes [30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée, regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardement le chemin de la gare, sans même se retourner une

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fois vers la maison du baobab. Derrière lui marchaient le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le président Ladevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs de casquettes, puis les brouettes, puis le peuple.

[5]Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait,--un vieil Africain de 1830, qui lui serra la main plusieurs fois avec chaleur.

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. Tartarin et son état-major entrèrent dans les salles d'attente. Pour éviter l'encombrement, derrière eux le chef de gare fit fermer les grilles.

[10]Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de long en large dans les salles, au milieu des chasseurs de casquettes. Il leur parlait de son voyage, de sa chasse, promettant d'envoyer des peaux. On s'inscrivait sur son carnet pour une peau comme pour une contredanse.

[15]Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire la ciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot pour chacun, un sourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un air affable; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrière lui comme une traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs. [20]D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettes avaient des larmes, quelques-uns même des remords, comme le président Ladevèze et le pharmacien Bézuquet.

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. Dehors, le peuple regardait à travers les grilles, et criait: «Vive Tartarin!»

[25]Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sifflet déchirant ébranla, les voûtes.... En voiture! en voiture!

«Adieu, Tartarin!... adieu, Tartarin!...

--Adieu, tous!...» murmura le grand homme, et sur les joues du brave commandant Bravida il embrassa son cher [30]Tarascon.

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon plein de Parisiennes, qui pensèrent mourir de peur en voyant arriver cet homme étrange avec tant de carabines et de revolvers.

XIV

_Le port de Marseille. Embarque! Embarque!_

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Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiver provençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais effarés virent déboucher sur la Canebière un _Teur_, oh mais, un _Teur!..._ Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et [5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, des _Teurs!_

Le _Teur_ en question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'était Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses conserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et [10]le paquebot le _Zouave_, qui devait l'emporter là-bas.