Chapter 3
Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce de casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui [25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usage des maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, le pharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!
Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une [30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec une loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le reconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à
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fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la casquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs en avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour [5]arbitre dans toutes leurs discussions.
Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecalde on voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis sur un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin [10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de Salomon.
III
_Nan! Nan! Nan! Suite du coup d'oeil général jeté sur la bonne ville de Tarascon._
A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une autre passion: celle des romances. Ce qui se consomme de romances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les [15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons, on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein éclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne, et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle du pharmacien Bézuquet, c'est: [20] Toi, blanche étoile que j'adore; Celle de l'armurier Costecalde: Veux-tu venir au pays des cabanes? Celle du receveur de l'enregistrement: Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait. (_Chansonnette comique_)
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Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par semaine, on se réunit les uns chez les autres et on se _les_ chante. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes, et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves [5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lègue dans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'est sacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait à l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, ni aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant [10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ils se les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout le monde est content.
Pour les romances comme pour les casquettes, le premier de la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens [15]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas la sienne. Il les avait toutes.
Toutes!
Seulement c'était le diable pour les lui faire chanter. Revenu de bonne heure des succès de salon, le héros tarasconnais aimait [20]bien mieux se plonger dans ses livres de chasse ou passer sa soirée au cercle que de faire le joli coeur devant un piano de Nîmes, entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicales lui semblaient au-dessous de lui.... Quelquefois cependant, quand il y avait de la musique à la pharmacie Bézuquet, il entrait [25]comme par hasard, et après s'être bien fait prier, consentait à dire le grand duo de _Robert le Diable_, avec madame Bézuquet la mère.... Qui n'a pas entendu cela n'a jamais rien entendu.... Pour moi, quand je vivrais cent ans, je verrais toute ma vie le grand Tartarin s'approchant du piano d'un [30]pas solennel, s'accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vert des bocaux de la devanture, essayant de donner à sa bonne face l'expression satanique et farouche de Robert le Diable. A peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait;
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on sentait qu'il allait se passer quelque chose de grand.... Alors, après un silence, madame Bézuquet la mère commençait en s'accompagnant:
Robert, toi que j'aime [5] Et qui reçus ma foi, Tu vois mon effroi (_bis_), Grâce pour toi-même Et grâce pour moi.
A voix basse, elle ajoutait: «A vous, Tartarin,» et Tartarin [10]de Tarascon, le bras tendu, le poing fermé, la narine frémissante disait par trois fois d'une voix formidable, qui roulait comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano: «Non!... non!... non!...» ce qu'en bon Méridional il prononçait: «Nan!... nan!... nan!...» Sur quoi [15]madame Bézuquet la mère reprenait encore une fois:
Grâce pour toi-même Et grâce pour moi.
--«Nan!... nan!... nan!...» hurlait Tartarin de plus belle, et la chose en restait là.... Ce n'était pas long, [20]comme vous voyez: mais c'était si bien jeté, si bien mimé, si diabolique, qu'un frisson de terreur courait dans la pharmacie, et qu'on lui faisait recommencer ses: «Nan!... nan!» quatre et cinq fois de suite.
Là-dessus Tartarin s'épongeait le front, souriait aux dames, [25]clignait de l'oeil aux hommes, et, se retirant sur son triomphe, s'en allait dire au cercle d'un petit air négligent: «Je viens de chez les Bézuquet chanter le duo de _Robert le Diable!_»
Et le plus fort, c'est qu'il le croyait!...
IV
_Ils!!!_
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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait sa haute situation dans la ville.
Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme avait su prendre tout le monde.
[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant Bravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui: «C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissait en lapins, après en avoir tant habillé.
La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en [10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlant de lui:
«C'est un caractère!»
Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche, son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas [15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où, quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour de l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette [20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les portefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant du coin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras, ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:
«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»
[25]DOUBLES MUSCLES!
Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!
Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, [30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui pesait,
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l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon. Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pour une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses dans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans [5]et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde, ce n'était guère.... Pauvre cher grand homme! A la longue, Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.
En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le [10]cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabs et autres végétations africaines; en vain entassait-il armes sur armes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il de lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte, à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de [15]l'impitoyable réalité.... Hélas! tout ce qu'il faisait pour apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos lui criaient:
«Bataille! bataille!» Dans les branches de son baobab, le vent [20]des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils. Pour l'achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper....
Oh! par les lourdes après-midi d'été quand il était seul à lire an milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en rugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur [25]pour décrocher une panoplie!
Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec un foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures en actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant une hache ou un tomahawk:
[30]«Qu'ils y viennent maintenant!»
_Ils?_ Qui, _Ils?_
Tartarin ne le savait pas bien lui-même.... _Ils!_ c'était tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout
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ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui rugit.... _Ils!_ c'était I'Indien Sioux dansant autour du poteau de guerre où le malheureux blanc est attaché.
C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine, [5]et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore le Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes.... _Ils_ enfin, c'était _ils!_ ... c'est-à-dire la guerre, les voyages, l'aventure, la gloire.
Mais, hélas! I'intrépide Tarasconnais avait beau _les_ appeler, [10]_les_ défier ... _ils_ ne venaient jamais.... Pécaïré! qu'est-ce qu'_ils_ seraient venus faire à Tarascon?
Tartarin cependant _les_ attendait toujours;--surtout le soir en allant au cercle.
V
_Quand Tartarin allait au cercle._
Le chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre [15]l'infidèle qui l'assiège, le _tigre_ chinois s'équipant pour la bataille, le guerrier comanche entrant sur le sentier de la guerre, tout cela n'est rien auprès de Tartarin de Tarascon s'armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir, une heure après les clairons de la retraite.
[20]Branle-has de combat! comme disent les matelots.
A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointes de fer, à la main droite une canne à épée; dans la poche gauche, un casse-tête; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine, entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de [25]flèche empoisonnée; ce sont des armes trop déloyales!...
Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, il s'exerçait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses muscles; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin, gravement, sans se presser.--A l'anglaise, messieurs, à l'anglaise! [30]c'est le vrai courage.--Au bout du jardin, il ouvrait la
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lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de façon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille.... S'_ils_ avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!... Malheureusement, _ils_ n'étaient pas derrière.
[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil de droite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement. Puis en route.
Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres éteintes. Tout était noir. De loin en loin un réverbère, [10]clignotant dans le brouillard du Rhône....
Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré de sa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards, grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu [15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet de voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dans les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voir tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eût peur.... Non! seulement il se gardait.
[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville, c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement. Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces [25]coupe-gorge _ils_ allaient s'élancer de I'ombre et lui tomber sur le dos. _Ils_ auraient été bien reçus, je vous en réponds.... Mais, hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais, Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise rencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!
[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix Étouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait planté sur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreille contre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.
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Les voix devenaient distinctes.... Plus de doutes! _Ils_ arrivaient.... _Ils_ étaient là. Déjà Tartarin, l'oeil en feu, la poitrine haletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, et se préparait à bondir en poussant son cri de guerre ... quand [5]tout à coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voix tarasconnaises l'appeler bien tranquillement:
«Té! vé! ... c'est Tartarin.... Et adieu, Tartarin!»
Malédiction! c'était le pharmacien Bézuquet avec sa famille qui venait de chanter _la sienne_ chez les Costecalde.--«Bonsoir! [10]bonsoir!» grommelait Tartarin, furieux de sa méprise, et, farouche, la canne haute, il s'enfonçait dans la nuit.
Arrivé dans la rue du cercle, l'intrépide Tarasconnais attendait encore un moment en se promenant de long en large devant la porte avant d'entrer.... A la fin, las de _les_ attendre et certain [15]qu'_ils_ ne se montreraient pas, il jetait un dernier regard de défi dans l'ombre, et murmurait avec colère: «Rien!... rien!... jamais rien!»
Là-dessus le brave homme entrait faire son bésigue avec le commandant.
VI
_Les deux Tartarins_.
[20]Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette folie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantre se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon?
Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide [25]Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville. Il n'avait pas même fait ce fameux voyage à Marseille, que tout bon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissait Beaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin de Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser Malheureusement [30]ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups
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de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant de largeur à cet endroit que, ma foi! vous comprenez.... Tartarin de Tarascon préférait la terre ferme.
C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros [5]deux natures très distinctes. «Je sens deux hommes en moi», a dit je ne sais quel Père de l'Église. Il l'eût dit vrai de Tartarin qui portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élans chevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque et du grandiose; mais malheureusement n'avait pas le [10]corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétexte de corps, sur lequel la vie matérielle manquait de prise, capable de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huit heures avec une poignée de riz.... Le corps de Tartarin, au contraire, était un brave homme de corps, très gras, très lourd, [15]très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétits bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur pattes de l'immortel Sancho Pança.
Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme! vous comprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire! quels combats! [20]quels déchirements!... O le beau dialogue à écrire pour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entre les deux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho! Tartarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aimard et criant: «Je pars!»
[25]Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant: «Je reste.»
TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté: Couvre-toi de gloire, Tartarin.
TARTARIN-SANCHO, très calme: [30]Tartarin, couvre-toi de flanelle.
TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté: O les bons rifles à deux coups! ô les dagues, les lazos, les mocassins!
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TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme: O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bien chaudes! ô les braves casquettes à oreillettes!
TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui: [5]Une hache! qu'on me donne une hache!
TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne: Jeannette, mon chocolat.
Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud, moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire [10]Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.
Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon.
VII
_Les Européens à Shang-Haï. Le Haut Commerce. Les Tartares. Tartarin de Tarascon serait-il un imposteur? Le mirage._
Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pour un grand voyage.
[15]Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à Shang-Haï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs là-bas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Des affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner, des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin [20]le Haut Commerce.
Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous apparaissait d'une hauteur!...
La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantage qu'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite [25]on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on
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hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres sur les Tartares.
Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire; par malheur [5]Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille là, et, comme il était le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville on en parla beaucoup. Partira-t-il? ne partira-t-il pas? Parions que si, parions que non. Ce fut un événement.... En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui [10]fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Hai ou y être allé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler du voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements sur la vie à Shang-Haï, sur les moeurs, le climat, l'opium, [15]le Haut Commerce.
Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les détails qu'on voulait, et, à la longue, le brave homme n'était pas bien sûr lui même de n'être pas allé à Shang-Haï, si bien qu'en racontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en [20]arrivait à dire très naturellement «Alors, je fais armer mes commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par les fenêtres, sur les tartares.» En entendant cela, tout le cercle frémissait....
--Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.
[25]--Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur....
--Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé à Shang-Haï!
--Eh! sans doute, il le savait. Seulement....
Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une [30]fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n'y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulouse qu'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.
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Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire.... Son mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de mirage.... Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en [5]dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous verrez la Maison carrée de Nîmes,--un petit bijou d'étagère, [10]--qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez. Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le Soleil.... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'est-ce que c'était que Sparte aux temps de sa splendeur? Une bourgade. Qu'est ce que c'était qu'Athènes? Tout au plus une [15]sous-préfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nous apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en a fait....
Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombant sur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement [20]comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet un baobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Hai un homme qui y était allé?
VIII
_La ménagerie Mitaine. Un lion de l'Atlas à Tarascon. Terrible et solennelle entrevue_.
Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon comme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au [25]front et coiffé du laurier séculaire, maintenant que nous avons raconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, ses douleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux
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grandes pages de son histoire et au singulier événement qui devait donner l'essor à cette incomparable destinée.
C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le [5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté.... Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite effaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... un lion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin croise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On [10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce qu'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à Tarascon et venait de s'installer sur la place du château avec un tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion [15]de l'Atlas.
Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme, pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseurs de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde, [20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées! L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne trouvait un mot à dire....
Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....
[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-dire la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves, le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de cette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans son imagination....
[30]Un lion, mille dieux!...
Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarin n'en pouvait supporter....
Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.
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Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil à aiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voix de tonnerre: «Allons voir ça, commandant.»
[5]--«Hé! bé ... hé! bé ... Et mon fusil!... mon fusil à aiguille que vous emportez!...» hasarda timidement le prudent Costecalde; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrière lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement le pas.