Tarass Boulba

Chapter 8

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Ostap, ôtant son bonnet, remercia ses camarades de l'honneur qu'ils lui faisaient, mais sans prétexter ni sa jeunesse, ni son manque d'expérience, car, en temps de guerre, il n'est pas permis d'hésiter. Ostap les conduisit aussitôt contre l'ennemi, et leur prouva que ce n'était pas à tort qu'ils l'avaient choisi pour _ataman_. Les Polonais sentirent que l'affaire devenait trop chaude; ils reculèrent et traversèrent la plaine pour se rassembler de l'autre côté. Le petit colonel fit signe à une troupe de quatre cents hommes qui se tenaient en réserve près de la porte de la ville, et ils firent une décharge de mousqueterie sur les Cosaques. Mais ils n'atteignirent que peu de monde. Quelques balles allèrent frapper les boeufs de l'armée, qui regardaient stupidement le combat. Épouvantés, ces animaux poussèrent des mugissements, se ruèrent sur le _tabor_ des Cosaques, brisèrent des chariots et foulèrent aux pieds beaucoup de monde. Mais Tarass, en ce moment, s'élançant avec son _polk_ de l'embuscade où il était posté, leur barra le passage, en faisant jeter de grands cris à ses gens. Alors tout le troupeau furieux, éperdu, se retourna sur les régiments polonais qu'il mit en désordre.

-- Grand merci, taureaux! criaient les Zaporogues; vous nous avez bien servis pendant la marche, maintenant, vous nous servez à la bataille!

Les Cosaques se ruèrent de nouveau sur l'ennemi. Beaucoup de Polonais périrent, beaucoup de Cosaques se distinguèrent, entre autres Metelitza, Chilo, les deux Pissarenko, Vovtousenko. Se voyant pressés de toutes parts, les Polonais élevèrent leur bannière en signe de ralliement, et se mirent à crier qu'on leur ouvrît les portes de la ville. Les portes fermées s'ouvrirent en grinçant sur leurs gonds et reçurent les cavaliers fugitifs, harassés, couverts de poussière, comme la bergerie reçoit les brebis. Beaucoup de Zaporogues voulaient les poursuivre jusque dans la ville, mais Ostap arrêta les siens en leur disant:

-- Éloignez-vous, seigneurs frères, éloignez-vous des murailles; il n'est pas bon de s’en approcher.

Ostap avait raison, car, dans le moment même, une décharge générale retentit du haut des remparts. Le _kochévoï_ s'approcha pour féliciter Ostap.

-- C'est encore un jeune _ataman_, dit-il, mais il conduit ses troupes comme un vieux chef.

Le vieux Tarass tourna la tête pour voir quel était ce nouvel _ataman_; il aperçut son fils Ostap à la tête du _kourèn_ d'Oumane, le bonnet sur l'oreille la massue d'_ataman_ dans sa main droite.

-- Voyez-vous le drôle! se dit-il tout joyeux.

Et il remercia tous les Cosaques d'Oumane pour l'honneur qu'ils avaient fait à son fils.

Les Cosaques reculèrent jusqu'à leur _tabor_; les Polonais parurent de nouveau sur le parapet, mais, cette fois, leurs riches _joupans_ étaient déchirés, couverts de sang et de poussière.

-- Holà! hé! avez-vous pansé vos blessures? leur criaient les Zaporogues.

-- Attendez! Attendez! répondait d'en haut le gros colonel en agitant une corde dans ses mains.

Et longtemps encore, les soldats des deux partis échangèrent des menaces et des injures.

Enfin, ils se séparèrent. Les uns allèrent se reposer des fatigues du combat; les autres se mirent à appliquer de la terre sur leurs blessures et déchirèrent les riches habits qu'ils avaient enlevés aux morts pour en faire des bandages. Ceux qui avaient conservé le plus de forces, s'occupèrent à rassembler les cadavres de leurs camarades et à leur rendre les derniers honneurs. Avec leurs épées et leurs lances, ils creusèrent des fosses dont ils emportaient la terre dans les pans de leurs habits; ils y déposèrent soigneusement les corps des Cosaques, et les recouvrirent de terre fraîche pour ne pas les laisser en pâture aux oiseaux. Les cadavres des Polonais furent attachés par dizaines aux queues des chevaux, que les Zaporogues lancèrent dans la plaine en les chassant devant eux à grands coups de fouet. Les chevaux furieux coururent longtemps à travers les champs, traînant derrière eux les cadavres ensanglantés qui roulaient et se heurtaient dans la poussière.

Le soir venu, tous les _kouréni_ s'assirent en rond et se mirent à parler des hauts faits de la journée. Ils veillèrent longtemps ainsi. Le vieux Tarass se coucha plus tard que tous les autres; il ne comprenait pas pourquoi Andry ne s'était pas montré parmi les combattants. Le Judas avait-il eu honte de se battre contre ses frères? Ou bien le juif l'avait il trompé, et Andry se trouvait-il en prison. Mais Tarass se souvint que le coeur d'Andry avait toujours été accessible aux séductions des femmes, et, dans sa désolation, il se mit à maudire la Polonaise qui avait perdu son fils, à jurer qu'il en tirerait vengeance. Il aurait tenu son serment, sans être touché par la beauté de cette femme; il l'aurait traînée par ses longs cheveux à travers tout le camp des Cosaques; il aurait meurtri et souillé ses belles épaules, aussi blanches que la neige éternelle qui couvre le sommet des hautes montagnes; il aurait mis en pièces son beau corps. Mais Boulba ne savait pas lui-même ce que Dieu lui préparait pour le lendemain... Il finit par s'endormir, tandis que la garde, vigilante et sobre, se tint toute la nuit près des feux, regardant avec attention de tous côtés dans les ténèbres.

CHAPITRE VIII

Le soleil n'était pas encore arrivé à la moitié de sa course dans le ciel, que tous les Zaporogues se réunissaient en assemblée. De la _setch_ était venue la terrible nouvelle que les Tatars, pendant l'absence des Cosaques, l'avaient entièrement pillée, qu'ils avaient déterré le trésor que les Cosaques conservaient mystérieusement sous la terre; qu'ils avaient massacré ou fait prisonniers tous ceux qui restaient, et qu'emmenant tous les troupeaux, tous les haras, ils s'étaient dirigés en droite ligne sur Pérékop. Un seul Cosaque, Maxime Golodoukha, s'était échappé en route des mains des Tatars; il avait poignardé le _mirza_, enlevé son sac rempli de sequins, et, sur un cheval tatar, en habits tatars, il s'était soustrait aux poursuites par une course de deux jours et de deux nuits. Son cheval était mort de fatigue; il en avait pris un autre, l'avait encore tué, et sur le troisième enfin il était arrivé dans le camp des Zaporogues, ayant appris en route qu'ils assiégeaient Doubno. Il ne put qu'annoncer le malheur qui était arrivé; mais comment était-il arrivé, ce malheur? Les Cosaques demeurés à la _setch_ s'étaient-ils enivrés selon la coutume zaporogue, et rendus prisonniers dans l'ivresse? Comment les Tatars avaient-ils découvert l'endroit où était enterré le trésor de l'armée? Il n'en put rien dire. Le Cosaque était harassé de fatigue; il arrivait tout enflé; le vent lui avait brûlé le visage, il tomba sur la terre, et s'endormit d'un profond sommeil.

En pareil cas, c'était la coutume zaporogue de se lancer aussitôt à la poursuite des ravisseurs, et de tâcher de les atteindre en route, car autrement les prisonniers pouvaient être transportés sur les bazars de l'Asie Mineure, à Smyrne, à l’île de Crète, et Dieu sait tous les endroits où l'on aurait vu les têtes à longue tresse des Zaporogues. Voilà pourquoi les Cosaques s'étaient assemblés. Tous, du premier au dernier, se tenaient debout, le bonnet sur la tête, car ils n'étaient pas venus pour entendre l'ordre du jour de l'_ataman_, mais pour se concerter comme égaux entre eux.

-- Que les anciens donnent d'abord leur conseil! criait-on dans la foule.

-- Que le _kochévoï_ donne son conseil! disaient les autres.

Et le _kochévoï_, ôtant son bonnet, non plus comme chef des Cosaques, mais comme leur camarade, les remercia de l'honneur qu'ils lui faisaient et leur dit:

-- Il y en a beaucoup parmi nous qui sont plus anciens que moi et plus sages dans les conseils; mais puisque vous m'avez choisi pour parler le premier, voici mon opinion: Camarades, sans perdre de temps, mettons-nous à la poursuite du Tatar, car vous savez vous- mêmes quel homme c'est, le Tatar. Il n'attendra pas votre arrivée avec les biens qu'il a enlevés; mais il les dissipera sur-le- champ, si bien qu'on n'en trouvera plus la trace. Voici donc mon conseil: en route! Nous nous sommes assez promenés par ici; les Polonais savent ce que sont les Cosaques. Nous avons vengé la religion autant que nous avons pu; quant au butin, il ne faut pas attendre grand'chose d'une ville affamée. Ainsi donc mon conseil est de partir.

-- Partons!

Ce mot retentit dans les _kouréni_ des Zaporogues.

Mais il ne fut pas du goût de Tarass Boulba, qui abaissa, en les fronçant, ses sourcils mêlés de blanc et de noir, semblables aux buissons qui croissent sur le flanc nu d'une montagne, et dont les cimes ont blanchi sous le givre hérissé du nord.

-- Non, ton conseil ne vaut rien, _kochévoï_, dit-il; tu ne parles pas comme il faut, Il paraît que tu as oublié que ceux des nôtres qu'ont pris les Polonais demeurent prisonniers. Tu veux donc que nous ne respections pas la première des saintes lois de la fraternité, que nous abandonnions nos compagnons, pour qu'on les écorche vivants, ou bien pour que, après avoir écartelé leurs corps de Cosaques, on en promène les morceaux par les villes et les campagnes, comme ils ont déjà fait du _hetman_ et des meilleurs chevaliers de l'Ukraine. Et sans cela, n'ont-ils pas assez insulté à tout ce qu'il y a de saint. Que sommes-nous donc? je vous le demande à tous. Quel Cosaque est celui qui abandonne son compagnon dans le danger, qui le laisse comme un chien périr sur la terre étrangère? Si la chose en est venue au point que personne ne révère plus l'honneur cosaque, et si l'on permet qu'on lui crache sur sa moustache grise, ou qu'on l'insulte par d'outrageantes paroles, ce n'est pas moi du moins qu'on insultera. Je reste seul.

Tous les Zaporogues qui l'entendirent furent ébranlés.

-- Mais as-tu donc oublié, brave _polkovnik_, dit alors le _kochévoï_, que nous avons aussi des compagnons dans les mains des Tatars, et que si nous ne les délivrons pas maintenant, leur vie sera vendue aux païens pour un esclavage éternel, pire que la plus cruelle des morts? As-tu donc oublié qu'ils emportent tout notre trésor, acquis au prix du sang chrétien?

Tous les Cosaques restèrent pensifs, ne sachant que dire. Aucun d'eux ne voulait mériter une mauvaise renommée. Alors s'avança hors des rangs le plus ancien par les années de l'armée zaporogue, Kassian Bovdug. Il était vénéré de tous les Cosaques. Deux fois on l'avait élu _kochévoï_, et à la guerre aussi c'était un bon Cosaque. Mais il avait vieilli. Depuis longtemps il n'allait plus en campagne, et s'abstenait de donner des conseils. Seulement il aimait, le vieux, à rester couché sur le flanc, près des groupes de Cosaques, écoutant les récits des aventures d'autrefois et des campagnes de ses jeunes compagnons. Jamais il ne se mêlait à leurs discours, mais il les écoutait en silence, écrasant du pouce la cendre de sa courte pipe, qu'il n'ôtait jamais de ses lèvres, et il restait longtemps couché, fermant à demi les paupières, et les Cosaques ne savaient s'il était endormi ou s'il les écoutait encore. Pendant toutes les campagnes, il gardait la maison; mais cette fois pourtant le vieux s'était laissé prendre; et, faisant le geste de décision propre aux Cosaques, il avait dit:

-- À la grâce de Dieu! je vais avec vous. Peut-être serai-je utile en quelque chose à la chevalerie cosaque.

Tous les Cosaques se turent quand il parut devant l'assemblée, car depuis longtemps ils n'avaient entendu un mot de sa bouche. Chacun voulait savoir ce qu'allait dire Bovdug.

-- Mon tour est venu de dire un mot, seigneurs frères, commença-t- il; enfants, écoutez donc le vieux. Le _kochévoï_ a bien parlé, et comme chef de l'armée cosaque, obligé d'en prendre soin et de conserver le trésor de l'armée, il ne pouvait rien dire de plus sage. Voilà! que ceci soit mon premier discours; et maintenant, écoutez ce que dira mon second. Et voilà ce que dira mon second discours: C'est une grande vérité qu'a dite aussi le _polkovnik_ Tarass; que Dieu lui donne longue vie et qu'il y ait beaucoup de pareils _polkovniks_ dans l'Ukraine! Le premier devoir et le premier honneur du Cosaque, c'est d'observer la fraternité. Depuis le long temps que je vis dans le monde, je n'ai pas ouï dire, seigneurs frères, qu'un Cosaque eût jamais abandonné ou vendu de quelque manière son compagnon; et ceux-ci, et les autres sont nos compagnons. Qu'il y en ait plus, qu'il y en ait moins, tous sont nos frères. Voici donc mon discours: Que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Tatars, aillent poursuivre les Tatars; et que ceux à qui sont chers les Cosaques faits prisonniers par les Polonais, et qui ne veulent pas abandonner la bonne cause, restent ici. Le _kochévoï_, suivant son devoir, mènera la moitié de nous à la poursuite des Tatars, et l'autre moitié se choisira un _ataman_ de circonstance, et d'être _ataman_ de circonstance, si vous en croyez une tête blanche, cela ne va mieux à personne qu'à Tarass Boulba. Il n'y en a pas un seul parmi nous qui lui soit égal en vertu guerrière.

Ainsi dit Bovdug, et il se tut; et tous les Cosaques se réjouirent de ce que le vieux les avait ainsi mis dans la bonne voie. Tous jetèrent leurs bonnets en l'air, en criant:

-- Merci, père! il s'est tu, il s'est tu longtemps; et voilà qu'enfin il a parlé. Ce n'est pas en vain qu'au moment de se mettre en campagne il disait qu'il serait utile à la chevalerie cosaque. Il l'a fait comme il l'avait dit.

-- Eh bien? consentez-vous à cela? demanda le _kochévoï_.

-- Nous consentons tous! crièrent les Cosaques.

-- Ainsi l'assemblée est finie?

-- L'assemblée est finie! crièrent les Cosaques.

-- Écoutez donc maintenant l'ordre militaire, enfants, dit le _kochévoï_.

Il s'avança, mit son bonnet, et tous les Zaporogues, ôtant leur bonnet, demeurèrent tête nue, les yeux baissés vers la terre, comme cela se faisait toujours parmi les Cosaques lorsqu'un ancien se préparait à parler.

-- Maintenant, seigneurs frères, divisez-vous. Que celui qui veut partir, passe du côté droit; que celui qui veut rester, passe du côté gauche. Où ira la majeure partie d'un _kourèn_, tout le reste suivra; mais si la moindre partie persiste, qu'elle s'incorpore à d'autres _kouréni_.

Et ils commencèrent à passer, l'un à droite, l'autre à gauche. Quand la majeure partie d'un _kourèn_ passait d'un côté, l'_ataman_ du _kourèn_ passait aussi; quand c'était la moindre partie, elle s'incorporait aux autres _kouréni_. Et souvent il s'en fallut peu que les deux moitiés ne fussent égales. Parmi ceux qui voulurent demeurer, se trouva presque tout le _kourèn_ de Nésamaïko, une grande moitié du _kourèn_ de Popovitcheff, tout le _kourèn_ d'Oumane, tout le _kourèn_ de _Kaneff_, une grande moitié du _kourèn_ de Steblikoff, une grande moitié du _kourèn_ de Fimocheff. Tout le reste préféra aller à la poursuite des Tatars. Des deux côtés il y avait beaucoup de bons et braves Cosaques. Parmi ceux qui s'étaient décidés à se mettre à la poursuite des Tatars, il y avait Tchérévety, le vieux Cosaque Pokotipolé, et Lémich, et Procopovitch, et Choma. Démid Popovitch était passé avec eux, car c'était un Cosaque du caractère le plus turbulent; il ne pouvait rester longtemps à une même place; ayant essayé ses forces contre les Polonais, il eut envie de les essayer contre les Tatars. Les _atamans_ des _kouréni_ étaient Nostugan, Pokrychka, Nevymsky; et bien d'autres fameux et braves Cosaques encore avaient eu envie d'essayer leur sabre et leurs bras puissants dans une lutte avec les Tatars. Il n'y avait pas moins de braves et de bien braves Cosaques parmi ceux qui voulurent rester, tels que les _atamans_ Demytrovitch, Koukoubenko, Vertichvits, Balan, Boulbenko, Ostap. Après eux, il y avait encore beaucoup d'autres illustres et puissants Cosaques: Vovtousenko, Tchénitchenko, Stepan Couska, Ochrim Gouska, Mikola Gousty, Zadorojny, Métélitza, Ivan Zakroutygouba, Mosy Chilo, Degtarenko, Sydorenko, Pisarenko, puis un second Pisarenko, puis encore un Pisarenko, et encore une foule d'autres bons Cosaques. Tous avaient beaucoup marché à pied, beaucoup monté à cheval; ils avaient vu les rivages de l'Anatolie, les steppes salées de la Crimée, toutes les rivières, grandes et petites, qui se versent dans le Dniepr, toutes les anses et toutes les îles de ce fleuve. Ils avaient foulé la terre moldave, illyrienne et turque; ils avaient sillonné toute la mer Noire sur leurs bateaux cosaques à deux gouvernails; ils avaient attaqué, avec cinquante bateaux de front, les plus riches et les plus puissants vaisseaux; ils avaient coulé à fond bon nombre de galères turques, et enfin brûlé beaucoup de poudre en leur vie. Plus d'une fois ils avaient déchiré, pour s'en faire des bas, de précieuses étoffes de Damas; plus d'une fois ils avaient rempli de sequins en or pur les larges poches de leurs pantalons. Quant aux richesses que chacun d'eux avait dissipées à boire et à se divertir, et qui auraient pu suffire à la vie d'un autre homme, il n'eût pas été possible d'en dresser le compte. Ils avaient tout dissipé à la cosaque, fêtant le monde entier, et louant des musiciens pour faire danser tout l'univers. Même alors il y en avait bien peu qui n'eussent quelque trésor, coupes et vases d'argent, agrafes et bijoux, enfouis sous les joncs des îles du Dniepr, pour que le Tatar ne pût les trouver, si, par malheur, il réussissait à tomber sur la _setch_. Mais il eût été difficile au Tatar de dénicher le trésor, car le maître du trésor lui-même commençait à oublier en quel endroit il l'avait caché. Tels étaient les Cosaques qui avaient voulu demeurer pour venger sur les Polonais leurs fidèles compagnons et la religion du Christ. Le vieux Cosaque Bovdug avait aussi préféré rester avec eux en disant:

-- Maintenant mes années sont trop lourdes pour que j'aille courir le Tatar; ici, il y a une place où je puis m'endormir de la bonne mort du Cosaque. Depuis longtemps j'ai demandé à Dieu, s'il faut terminer ma vie, que je la termine dans une guerre pour la sainte cause chrétienne. Il m'a exaucé. Nulle part une plus belle mort ne viendra pour le vieux Cosaque.

Quand ils se furent tous divisés et rangés sur deux files, par _kourèn_, le _kochévoï_ passa entre les rangs, et dit:

-- Eh bien! seigneurs frères, chaque moitié est-elle contente de l'autre?

-- Tous sont contents, père, répondirent les Cosaques.

-- Embrassez-vous donc, et dites-vous adieu l'un à l'autre, car Dieu sait s'il vous arrivera de vous revoir en cette vie. Obéissez à votre _ataman_, et faites ce que vous savez vous-mêmes; vous savez ce qu'ordonne l'honneur cosaque.

Et tous les Cosaques, autant qu’il y en avait, s'embrassèrent réciproquement, ce furent les deux _atamans_ qui commencèrent; après avoir fait glisser dans les doigts leurs moustaches grises, ils se donnèrent l'accolade sur les deux joues; puis, se prenant les mains avec force, ils voulurent se demander l'un à l'autre:

-- Eh bien! seigneur frère, nous reverrons-nous ou non?

Mais ils se turent, et les deux têtes grises s'inclinèrent pensives. Et tous les Cosaques, jusqu'au dernier, se dirent adieu, sachant qu'il y aurait; beaucoup de besogne à faire pour les uns et pour les autres. Mais ils résolurent de ne pas se séparer à l'instant même, et d'attendre l'obscurité de la nuit pour ne pas laisser voir à l'ennemi la diminution de l'armée. Cela fait, ils allèrent dîner, groupés par _kouréni_. Après dîner, tous ceux qui devaient se mettre en route se couchèrent et dormirent d'un long et profond sommeil, comme s'ils eussent pressenti que c'était peut-être le dernier dont ils jouiraient aussi librement. Ils dormirent jusqu'au coucher du soleil; et quand le soir fut venu, ils commencèrent à graisser leurs chariots. Quand tout fut prêt pour le départ, ils envoyèrent les bagages en avant; eux-mêmes, après avoir encore une fois salué leurs compagnons de leurs bonnets, suivirent lentement les chariots; la cavalerie marchant en ordre, sans crier, sans siffler les chevaux, piétina doucement à la suite des fantassins, et bientôt ils disparurent dans l'ombre. Seulement le pas des chevaux retentissait sourdement dans le lointain, et quelquefois aussi le bruit d'une roue mal graissée qui criait sur l'essieu.

Longtemps encore, les Zaporogues restés devant la ville leur faisaient signe de la main, quoiqu'ils les eussent perdus de vue; et lorsqu'ils furent revenus à leur campement, lorsqu'ils virent, à la clarté des étoiles, que la moitié des chariots manquaient, et un nombre égal de leurs frères, leur coeur se serra, et tous devenant pensifs involontairement, baissèrent vers la terre leurs têtes turbulentes.

Tarass voyait bien que, dans les rangs mornes de ses Cosaques, la tristesse, peu convenable aux braves, commençait à incliner doucement toutes les têtes. Mais il se taisait; il voulait leur donner le temps de s'accoutumer à la peine que leur causaient les adieux de leurs compagnons; et cependant, il se préparait en silence à les éveiller tout à coup par le _hourra_ du Cosaque, pour rallumer, avec une nouvelle puissance, le courage dans leur âme. C'est une qualité propre à la race slave, race grande et forte, qui est aux autres races ce que la mer profonde est aux humbles rivières. Quand l’orage éclate, elle devient tonnerre et rugissements, elle soulève et fait tourbillonner les flots, comme ne le peuvent les faibles rivières; mais quand il fait doux et calme, plus sereine que les rivières au cours rapide, elle étend son incommensurable nappe de verre, éternelle volupté des yeux.

Tarass ordonna à ses serviteurs de déballer un des chariots, qui se trouvait à l'écart. C'était le plus grand et le plus lourd de tout le camp cosaque; ses fortes roues étaient doublement cerclées de fer, il était puissamment chargé, couvert de tapis et d'épaisses peaux de boeuf, et étroitement lié par des cordes enduites de poix. Ce chariot portait toutes les outres et tous les barils du vieux bon vin qui se conservait, depuis longtemps, dans les caves de Tarass. Il avait mis ce chariot en réserve pour le cas solennel où, s'il venait un moment de crise et s'il se présentait une affaire digne d'être transmise à la postérité, chaque Cosaque, jusqu'au dernier, pût boire une gorgée de ce vin précieux, afin que, dans ce grand moment, un grand sentiment s'éveillât aussi dans chaque homme. Sur l'ordre du _polkovnik_, les serviteurs coururent au chariot, coupèrent, avec leurs sabres, les fortes attaches, enlevèrent les lourdes peaux de boeuf, et descendirent les outres et les barils.

-- Prenez tous, dit Boulba, tous tant que vous êtes, prenez ce que vous avez pour boire; que ce soit une coupe, ou une cruche pour abreuver vos chevaux, que ce soit un gant ou un bonnet; ou bien même étendez vos deux mains.

Et tous les Cosaques, tant qu'il y en avait, présentèrent l'un une coupe, l'autre la cruche qui lui servait à abreuver son cheval; celui-ci un gant, celui-là un bonnet; d'autres enfin présentèrent leurs deux mains rapprochées. Les serviteurs de Tarass passaient entre les rangs, et leur versaient les outres et les barils. Mais Tarass ordonna que personne ne bût avant qu'il eût fait signe à tous de boire d'un seul trait. On voyait qu'il avait quelque chose à dire. Tarass savait bien que, si fort que soit par lui-même un bon vieux vin, et si capable de fortifier le coeur de l'homme, cependant une bonne parole qu'on y joint double la force du vin et du coeur.