Tarass Boulba

Chapter 3

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Nos voyageurs continuaient leur route sans aventure. Nulle part, autour d'eux, ils ne voyaient un arbre; c'était toujours la même steppe, libre, sauvage, infinie. Seulement, de temps à autre, dans un lointain profond, on distinguait la ligne bleuâtre des forêts qui bordent le Dniepr. Une seule fois, Tarass fit voir à ses fils un petit point noir qui s'agitait au loin:

-- Voyez, mes enfants, dit-il, c'est un Tatar qui galope.

En s'approchant, ils virent au-dessus de l'herbe une petite tête garnie de moustaches, qui fixa sur eux ses yeux à la fente mince et allongée, flaira l'air comme un chien courant, et disparut avec la rapidité d'une gazelle, après s'être convaincu que les Cosaques étaient au nombre de treize.

-- Eh bien! enfants, voulez-vous essayer d'attraper le Tatar? Mais, non, n'essayez pas, vous ne l'atteindriez jamais; son cheval est encore plus agile que mon Diable.

Cependant Boulba, craignant une embûche, crut-il devoir prendre ses précautions. Il galopa, avec tout son monde, jusqu'aux bords d'une petite rivière nommée la Tatarka, qui se jette dans le Dniepr. Tous entrèrent dans l'eau avec leurs montures, et ils nagèrent longtemps eu suivant le fil de l’eau, pour cacher leurs traces. Puis, après avoir pris pied sur l’autre rive, ils continuèrent leur route. Trois jours après, ils se trouvaient déjà proches de l'endroit qui était le but de leur voyage. Un froid subit rafraîchit l'air; ils reconnurent à cet indice la proximité du Dniepr. Voilà, en effet, qu'il miroite au loin, et se détache en bleu sur l'horizon. Plus la troupe s'approchait, plus le fleuve s'élargissait en roulant ses froides ondes; et bientôt il finit par embrasser la moitié de la terre qui se déroulait devant eux. Ils étaient arrivés à cet endroit de son cours où le Dniepr, longtemps resserré par les bancs de granit, achève de triompher de tous les obstacles, et bruit comme une mer, en couvrant les plaines conquises, où les îles dispersées au milieu de son lit refoulent ses flots encore plus loin sur les campagnes d'alentour. Les Cosaques descendirent de cheval, entrèrent dans un bac, et après une traversée de trois heures, arrivèrent à l'île Hortiza, où se trouvait alors la _setch_, qui changea si souvent de résidence. Une foule de gens se querellaient sur le bord avec les mariniers. Les Cosaques se remirent en selle; Tarass prit une attitude fière, serra son ceinturon, et fit glisser sa moustache entre ses doigts. Ses jeunes fils s'examinèrent aussi de la tête aux pieds avec une émotion timide, et tous ensemble entrèrent dans le faubourg qui précédait la _setch_ d'une demi-verste. À leur entrée, ils furent assourdis par le fracas de cinquante marteaux qui frappaient l'enclume dans vingt-cinq forges souterraines et couvertes de gazon. De vigoureux corroyeurs, assis sur leurs perrons, pressuraient des peaux de boeufs dans leurs fortes mains. Des marchands colporteurs se tenaient sous leurs tentes avec des tas de briquets, de pierres à feu, et de poudre à canon. Un Arménien étalait de riches pièces d'étoffe; un Tatar pétrissait de la pâte; un juif, la tête baissée, tirait de l'eau-de-vie d'un tonneau. Mais ce qui attira le plus leur attention, ce fut un Zaporogue qui dormait au beau milieu de la route, bras et jambes étendus. Tarass s'arrêta, plein d'admiration:

-- Comme ce drôle s'est développé, dit-il en l'examinant. Quel beau corps d'homme!

En effet, le tableau était achevé. Le Zaporogue s'était étendu en travers de la route comme un lion couché. Sa touffe de cheveux, fièrement rejetée en arrière, couvrait deux palmes de terrain à l'entour de sa tête. Ses pantalons de beau drap rouge avaient été salis de goudron, pour montrer le peu de cas qu'il en faisait. Après l'avoir admiré tout à son aise Boulba continua son chemin par une rue étroite, toute remplie de métiers faits en plein vent, et de gens de toutes nations qui peuplaient ce faubourg, semblable à une foire, par lequel était nourrie et vêtue la _setch_, qui ne savait que boire et tirer le mousquet.

Enfin, ils dépassèrent le faubourg et aperçurent plusieurs huttes éparses, couvertes de gazon ou de feutre, à la mode tatare. Devant quelques-unes, des canons étaient en batterie. On ne voyait aucune clôture, aucune maisonnette avec son perron à colonnes de bois, comme il y en avait dans le faubourg. Un petit parapet en terre et une barrière que personne ne gardait, témoignaient de la prodigieuse insouciance des habitants. Quelques robustes Zaporogues, couchés sur le chemin, leurs pipes à la bouche, les regardèrent passer avec indifférence et sans remuer de place. Tarass et ses fils passèrent au milieu d'eux avec précaution, en leur disant:

-- Bonjour, seigneurs!

-- Et vous, bonjour, répondaient-ils.

On rencontrait partout des groupes pittoresques. Les visages hâlés de ces hommes montraient qu'ils avaient souvent pris part aux batailles, et éprouvé toutes sortes de vicissitudes. Voilà la _setch_; voilà le repaire d'où s'élancent tant d'hommes fiers et forts comme des lions; voilà d'où sort la puissance cosaque pour se répandre sur toute l'Ukraine. Les voyageurs traversèrent une place spacieuse où s'assemblait habituellement le conseil. Sur un grand tonneau renversé, était assis un Zaporogue sans chemise; il la tenait à la main, et en raccommodait gravement les trous. Le chemin leur fut de nouveau barré par une troupe entière de musiciens, au milieu desquels un jeune Zaporogue, qui avait planté son bonnet sur l'oreille, dansait avec frénésie, en élevant les mains par-dessus sa tête. Il ne cessait de crier:

-- Vite, vite, musiciens, plus vite. Thomas, n'épargne pas ton eau-de-vie aux vrais chrétiens.

Et Thomas, qui avait l’oeil poché, distribuait de grandes cruches aux assistants. Autour du jeune danseur, quatre vieux Zaporogues trépignaient sur place, puis tout à coup se jetaient de côté, comme un tourbillon, jusque sur la tête des musiciens, puis, pliant les jambes, se baissaient jusqu'à terre, et, se redressant aussitôt, frappaient la terre de leurs talons d'argent. Le sol retentissait sourdement à l'entour, et l'air était rempli des bruits cadencés du _hoppak_ et du _tropak_[18]. Parmi tous ces Cosaques, il s'en trouvait un qui criait et qui dansait avec le plus de fougue. Sa touffe de cheveux volait à tous vents, sa large poitrine était découverte, mais il avait passé dans les bras sa pelisse d'hiver, et la sueur ruisselait sur son visage.

-- Mais ôte donc ta pelisse, lui dit enfin Tarass; vois comme il fait chaud.

-- C'est impossible, lui cria le Zaporogue.

-- Pourquoi?

-- C'est impossible, je connais mon caractère; tout ce que j'ôte passe au cabaret.

Le gaillard n'avait déjà plus de bonnet, plus de ceinture, plus de mouchoir brodé; tout cela était allé où il avait dit. La foule des danseurs grossissait de minute en minute; et l'on ne pouvait voir sans une émotion contagieuse toute cette foule se ruer à cette danse, la plus libre, la plus folle d'allure qu'on n’ait jamais vue dans le monde, et qui s'appelle, du nom de ses inventeurs, le _kasatchok_.

-- Ah! si je n'étais pas à cheval, s'écria Tarass, je me serais mis, oui, je me serais mis à danser moi-même!

Mais, cependant, commencèrent à se montrer dans la foule des hommes âgés, graves, respectés de toute la _setch_, qui avaient été plus d'une fois choisis pour chefs. Tarass retrouva bientôt un grand nombre de visages connus. Ostap et Andry entendaient à chaque instant les exclamations suivantes:

-- Ah! c'est toi, Pétchéritza.

-- Bonjour, Kosoloup.

-- D'où viens tu, Tarass?

-- Et toi, Doloto?

-- Bonjour, Kirdiaga.

-- Bonjour, Gousti.

-- Je ne m'attendais pas à te voir, Rémen.

Et tous ces gens de guerre, qui s'étaient rassemblés là des quatre coins de la grande Russie, s'embrassaient avec effusion, et l'on n'entendait que ces questions confuses:

-- Que fait Kassian? Que fait Borodavka? Et Koloper? Et Pidzichok?

Et Tarass Boulba recevait pour réponse qu'on avait pendu Borodavka à Tolopan, écorché vif Koloper à Kisikermen, et envoyé la tête de Pidzichok salée dans un tonneau jusqu'à Constantinople. Le vieux Boulba se mit à réfléchir tristement, et répéta maintes fois:

-- C'étaient de bons Cosaques!

CHAPITRE III

Il y avait déjà plus d'une semaine que Tarass Boulba habitait la _setch_ avec ses fils. Ostap et Andry s'occupaient peu d'études militaires, car la _setch_ n'aimait pas à perdre le temps en vains exercices; la jeunesse faisait son apprentissage dans la guerre même, qui, pour cette raison, se renouvelait sans cesse. Les Cosaques trouvaient tout à fait oiseux de remplir par quelques études les rares intervalles de trêve; ils aimaient tirer au blanc, galoper dans les steppes et chasser à courre. Le reste du temps se donnait à leurs plaisirs, le cabaret et la danse. Toute la _setch_ présentait un aspect singulier; c'était comme une fête perpétuelle, comme une danse bruyamment commencée et qui n'arriverait jamais à sa fin. Quelques-uns s'occupaient de métiers, d'autres de petit commerce; mais la plus grande partie se divertissait du matin au soir, tant que la possibilité de le faire résonnait dans leurs poches, et que leur part de butin n'était pas encore tombée dans les mains de leurs camarades ou des cabaretiers. Cette fête continuelle avait quelque chose de magique. La _setch_ n'était pas un ramassis d'ivrognes qui noyaient leurs soucis dans les pots; c'était une joyeuse bande d'hommes insouciants et vivants dans une folle ivresse de gaieté. Chacun de ceux qui venaient là oubliait tout ce qui l'avait occupé jusqu'alors. On pouvait dire, suivant leur expression, qu'il crachait sur tout son passé, et il s'adonnait avec l'enthousiasme d'un fanatique aux charmes d'une vie de liberté menée en commun avec ses pareils, qui, comme lui, n'avaient plus ni parents, ni famille, ni maisons, rien que l'air libre et l'intarissable gaieté de leur âme. Les différents récits et dialogues qu'on pouvait recueillir de cette foule nonchalamment étendue par terre avaient quelquefois une couleur si énergique et si originale, qu'il fallait avoir tout le flegme extérieur d'un Zaporogue pour ne pas se trahir, même par un petit mouvement de la moustache: caractère qui distingue les Petits-Russiens des autres races slaves. La gaieté était bruyante, quelquefois à l'excès, mais les buveurs n'étaient pas entassés dans un _kabak_[19] sale et sombre, où l'homme s'abandonne à une ivresse triste et lourde. Là ils formaient comme une réunion de camarades d'école, avec la seule différence que, au lieu d'être assis sous la sotte férule d'un maître, tristement penchés sur des livres, ils faisaient des excursions avec cinq mille chevaux; au lieu de l'étroite prairie où ils avaient joué au ballon, ils avaient des steppes spacieuses, infinies, où se montrait, dans le lointain, le Tatar agile, ou bien le Turc grave et silencieux sous son large turban. Il y avait encore cette différence que, au lieu de la contrainte qui les rassemblait dans l'école, ils s'étaient volontairement réunis, en abandonnant père, mère, et le toit paternel. On trouvait là des gens qui, après avoir eu la corde autour du cou, et déjà voués à la pâle mort, avaient revu la vie dans toute sa splendeur; d'autres encore, pour qui un ducat avait été jusque-là une fortune, et dont on aurait pu, grâce aux juifs intendants, retourner les poches sans crainte d'en rien faire tomber. On y rencontrait des étudiants qui, n'ayant pu supporter les verges académiques, s'étaient enfuis de l'école, sans apprendre une lettre de l'alphabet, tandis qu'il y en avait d'autres qui savaient fort bien ce qu'étaient Horace, Cicéron et la République romaine. On y trouvait aussi des officiers polonais qui s'étaient distingués dans les armées du roi, et grand nombre de partisans, convaincus qu'il était indifférent de savoir où et pour qui l'on faisait la guerre, pourvu qu'on la fît, et parce qu'il est indigne d'un gentilhomme de ne pas faire la guerre. Beaucoup enfin venaient à la _setch_ uniquement pour dire qu'ils y avaient été, et qu'ils en étaient revenus chevaliers accomplis. Mais qui n'y avait-il pas? Cette étrange république répondait à un besoin du temps. Les amateurs de la vie guerrière, des coupes d'or, des riches étoffes, des ducats et des sequins pouvaient, en toute saison, y trouver de la besogne. Il n'y avait que les amateurs du beau sexe qui n'eussent rien à faire là, car aucune femme ne pouvait se montrer, même dans le faubourg de la _setch_. Ostap et Andry trouvaient très étrange de voir une foule de gens se rendre à la _setch_, sans que personne leur demandât qui ils étaient, ni d'où ils venaient. Ils y entraient comme s'ils fussent revenus à la maison paternelle, l'ayant quittée une heure avant. Le nouveau venu se présentait au _kochévoï_[20], et le dialogue suivant s'établissait d'habitude entre eux:

-- Bonjour. Crois-tu en Jésus-Christ?

-- J'y crois, répondait l'arrivant.

-- Et à la Sainte Trinité?

-- J'y crois de même.

-- Vas-tu à l'église?

-- J'y vais.

-- Fais le signe de la croix.

L'arrivant le faisait.

-- Bien, reprenait le _kochévoï_, va au _kourèn_ qu'il te plaît de choisir.

À cela se bornait la cérémonie de la réception.

Toute la _setch_ priait dans la même église, prête à la défendre jusqu'à la dernière goutte de sang, bien que ces gens ne voulussent jamais entendre parler de carême et d'abstinence. Il n'y avait que des juifs, des Arméniens et des Tatars qui, séduits par l'appât du gain, se décidaient à faire leur commerce dans le faubourg, parce que les Zaporogues n'aimaient pas à marchander, et payaient chaque objet juste avec l'argent que leur main tirait de la poche. Du reste, le sort de ces commerçants avides était très précaire et très digne de pitié. Il ressemblait à celui des gens qui habitent au pied du Vésuve, car dès que les Zaporogues n'avaient plus d'argent, ils brisaient leurs boutiques et prenaient tout sans rien payer. La _setch_ se composait d'au moins soixante _kouréni_, qui étaient autant de petites républiques indépendantes, ressemblant aussi à des écoles d'enfants qui n'ont rien à eux, parce qu'on leur fournit tout. Personne, en effet, ne possédait rien; tout se trouvait dans les mains de l'_ataman_ du _kourèn_, qu'on avait l'habitude de nommer père (_batka_). Il gardait l'argent, les habits, les provisions, et jusqu'au bois de chauffage. Souvent un _kourèn_ se prenait de querelle avec un autre. Dans ce cas, la dispute se vidait par un combat à coups de poing, qui ne cessait qu'avec le triomphe d'un parti, et alors commençait une fête générale. Voilà quelle était cette _setch_ qui avait tant de charme pour les jeunes gens. Ostap et Andry se lancèrent avec toute la fougue de leur âge sur cette mer orageuse, et ils eurent bien vite oublié le toit paternel, et le séminaire, et tout ce qui les avait jusqu'alors occupés. Tout leur semblait nouveau, et les moeurs vagabondes de la _setch_, et les lois fort peu compliquées qui la régissaient, mais qui leur paraissaient encore trop sévères pour une telle république. Si un Cosaque volait quelque misère, c'était compté pour une honte sur toute l'association. On l'attachait, comme un homme déshonoré, à une sorte de colonne infâme, et, près de lui, l'on posait un gros bâton dont chaque passant devait lui donner un coup jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Le débiteur qui ne payait pas était enchaîné à un canon, et il restait à cette attache jusqu'à ce qu'un camarade consentit à payer sa dette pour le délivrer; mais Andry fut surtout frappé par le terrible supplice qui punissait le meurtrier. On creusait une fosse profonde dans laquelle on couchait le meurtrier vivant, puis on posait sur son corps le cadavre du mort enfermé dans un cercueil, et on les couvrait tous les deux de terre. Longtemps après une exécution de ce genre, Andry fut poursuivi par l'image de ce supplice horrible, et l'homme enterré vivant sous le mort se représentait incessamment à son esprit.

Les deux jeunes Cosaques se firent promptement aimer de leurs camarades. Souvent, avec d'autres membre du même _kourèn_, ou avec le _kourèn_ tout entier, ou même avec les _kouréni_ voisins, ils s'en allaient dans la steppe à la chasse des innombrables oiseaux sauvages, des cerfs, des chevreuils; ou bien ils se rendaient sur les bords des lacs et des cours d'eau attribués par le sort à leur _kourèn_, pour jeter leurs filets et ramasser de nombreuses provisions. Quoique ce ne fût pas précisément la vraie science du Cosaque, ils se distinguaient parmi les autres par leur courage et leur adresse. Ils tiraient bien au blanc, ils traversaient le Dniepr à la nage, exploit pour lequel un jeune apprenti était solennellement reçu dans le cercle des Cosaques. Mais le vieux Tarass leur préparait une autre sphère d'activité. Une vie si oisive ne lui plaisait pas; il voulait arriver à la véritable affaire. Il ne cessait de réfléchir sur la manière dont on pourrait décider la _setch_ à quelque hardie entreprise, où un chevalier pût se montrer ce qu'il est. Un jour, enfin, il alla trouver le _kochévoï_, et lui dit sans préambule:

-- Eh bien, _kochévoï_, il serait temps que les Zaporogues allassent un peu se promener.

-- Il n'y a pas où se promener, répondit le _kochévoï_ en ôtant de sa bouche une petite pipe, et en crachant de côté.

-- Comment, il n'y a pas où? On peut aller du côté des Turcs, ou du côté des Tatars.

-- On ne peut ni du côté des Turcs, ni du côté des Tatars, répondit le _kochévoï_ en remettant, d'un grand sang-froid, sa pipe entre ses dents.

-- Mais pourquoi ne peut-on pas?

-- Parce que... nous avons promis la paix au sultan.

-- Mais c'est un païen, dit Boulba; Dieu et la sainte Écriture ordonnent de battre les païens.

-- Nous n'en avons pas le droit. Si nous n'avions pas juré sur notre religion, peut-être serait-ce possible. Mais maintenant, non, c'est impossible.

-- Comment, impossible! Voilà que tu dis que nous n'avons pas le droit; et moi j'ai deux fils, jeunes tous les deux, qui n'ont encore été ni l'un ni l'autre à la guerre. Et voilà que tu dis que nous n'avons pas le droit, et voilà que tu dis qu'il ne faut pas que les Zaporogues aillent à la guerre!

-- Non, ça ne convient pas.

-- Il faut donc que la force cosaque se perde inutilement; il faut donc qu'un homme périsse comme un chien sans avoir fait une bonne oeuvre, sans s'être rendu utile à son pays et à la chrétienté? Pourquoi donc vivons-nous? Pourquoi diable vivons-nous? Voyons, explique-moi cela. Tu es un homme sensé, ce n’est pas pour rien qu'on t'a fait _kochévoï_. Dis-moi, pourquoi, pourquoi vivons- nous?

Le _kochévoï_ fit attendre sa réponse. C'était un Cosaque obstiné. Après s'être tu longtemps, il finit par dire:

-- Et cependant, il n'y aura pas de guerre.

-- Il n'y aura pas de guerre? demanda de nouveau Tarass.

-- Non.

-- Il ne faut plus y penser?

-- Il ne faut plus y penser.

-- Attends, se dit Boulba, attends, tête du diable, tu auras de mes nouvelles.

Et il le quitta, bien décidé à se venger.

Après s'être concerté avec quelques-uns de ses amis, il invita tout le monde à boire. Les Cosaques, un peu ivres, s'en allèrent tous sur la place, où se trouvaient, attachées à des poteaux, les timbales qu'on frappait pour réunir le conseil. N'ayant pas trouvé les baguettes que gardait chez lui le timbalier, ils saisirent chacun un bâton, et se mirent à frapper sur les timbales. L'homme aux baguettes arriva le premier; c'était un gaillard de haute taille, qui n'avait plus qu'un oeil, et non fort éveillé.

-- Qui ose battre l'appel? décria-t-il.

-- Tais-toi, prends tes baguettes, et frappe quand on te l'ordonne, répondirent les Cosaques avinés.

Le timbalier tira de sa poche ses baguettes qu'il avait prises avec lui, sachant bien comment finissaient d'habitude de pareilles aventures. Les timbales résonnèrent, et bientôt des masses noires de Cosaques se précipitèrent sur la place, pressés comme des frelons dans une ruche. Tous se mirent en rond, et après le troisième roulement des timbales, se montrèrent enfin les chefs, à savoir le _kochévoï_ avec la massue, signe de sa dignité, le juge avec le sceau de l'armée, le greffier avec son écritoire et _l'ïésaoul_ avec son long bâton. Le kockévoï et les autres chefs ôtèrent leurs bonnets pour saluer humblement les Cosaques qui se tenaient fièrement les mains sur les hanches.

-- Que signifie cette réunion, et que désirez-vous, seigneurs? demanda le _kochévoï_.

Les cris et les imprécations l'empêchèrent de continuer.

-- Dépose ta massue, fils du diable; dépose ta massue, nous ne voulons plus de toi, s'écrièrent des voix nombreuses.

Quelques _kouréni_, de ceux qui n'avaient pas bu, semblaient être d'un avis contraire. Mais bientôt, ivres ou sobres, tous commencèrent à coups de poing, et la bagarre devint générale.

Le _kochévoï_ avait eu un moment l'intention de parler; mais, sachant bien que cette foule furieuse et sans frein, pouvait aisément le battre jusqu'à mort, ce qui était souvent arrivé dans des cas pareils, il salua très bas, déposa sa massue, et disparut dans la foule.

-- Nous ordonnez-vous, seigneurs, de déposer aussi les insignes de nos charges? demandèrent le juge, le greffier et l'_ïésaoul_ prêts à laisser à la première injonction le sceau, l'écritoire et le bâton blanc.

-- Non, restez, s'écrièrent des voix parties de la foule. Nous ne voulions chasser que le _kochévoï_, parce qu'il n'est qu'une femme, et qu'il nous faut un homme pour _kochévoï_.

-- Qui choisirez-vous maintenant? demandèrent les chefs.

-- Prenons Koukoubenko, s'écrièrent quelques-uns.

-- Nous ne voulons pas de Koukoubenko répondirent les autres. Il est trop jeune; le lait de sa nourrice ne lui a pas encore séché sur les lèvres.

-- Que Chilo soit notre _ataman_! s'écrièrent d'autres voix; faisons de Chilo un _kochévoï_.

-- Un _chilo_[21] dans vos dos, répondit la foule jurant. Quel Cosaque est-ce, celui qui est parvenu en se faufilant comme un Tatar? Au diable l'ivrogne Chilo!

-- Borodaty! choisissons Borodaty!

-- Nous ne voulons pas de Borodaty; au diable Borodaty!

-- Criez Kirdiaga, chuchota Tarass Boulba à l’oreille de ses affidés.

-- Kirdiaga, Kirdiaga! s'écrièrent-ils.

-- Kirdiaga! Borodaty! Borodaty! Kirdiaga! Chilo! Au diable Chilo! Kirdiaga!»

Les candidats dont les noms étaient ainsi proclamés sortirent tous de la foule, pour ne pas laisser croire qu'ils aidaient par leur influence à leur propre élection.

«Kirdiaga! Kirdiaga!» Ce nom retentissait plus fort que les autres. «Borodaty!» répondait-on. La question fut jugée à coups de poing, et Kirdiaga triompha.

-- Amenez Kirdiaga, s'écria-t-on aussitôt.

Une dizaine de Cosaques quittèrent la foule. Plusieurs d'entre eux étaient tellement ivres, qu'ils pouvaient à peine se tenir sur leurs jambes. Ils se rendirent tous chez Kirdiaga, pour lui annoncer qu'il venait d'être élu. Kirdiaga, vieux Cosaque très madré, était rentré depuis longtemps dans sa hutte, et faisait mine de ne rien savoir de ce qui se passait.

-- Que désirez-vous, seigneur? demanda-t-il.

-- Viens; on t'a fait _kochévoï_.

-- Prenez pitié de moi, seigneurs. Comment est-il possible que je sois digne d'un tel honneur? Quel _kochévoï_ ferais-je? je n'ai pas assez de talent pour remplir une pareille dignité. Comme si l'on ne pouvait pas trouver meilleur que moi dans toute l'armée.

-- Va donc, va donc, puisqu'on te le dit, lui répliquèrent les Zaporogues.

Deux d'entre eux le saisirent sous les bras, et, malgré sa résistance, il fut amené de force sur la place, bourré de coups de poing dans le dos, et accompagné de jurons et d'exhortations:

-- Allons, ne recule pas, fils du diable! accepte, chien, l'honneur qu'on t'offre.

Voilà de quelle façon Kirdiaga fut amené dans le cercle des Cosaques.

-- Eh bien! seigneurs, crièrent à pleine voix ceux qui l'avaient amené, consentez-vous à ce que ce Cosaque devienne notre _kochévoï_?

-- Oui! oui! nous consentons tous, tous! répondit la foule; et l'écho de ce cri unanime retentit longtemps dans la plaine.