Tarass Boulba

Chapter 10

Chapter 103,947 wordsPublic domain

Cosaques, Cosaques, ne livrez pas la fleur de votre armée. Déjà, l'ennemi a cerné Koukoubenko. Déjà, il ne reste autour de lui que sept hommes du _kourèn_ de Nésamaïkoff, et ceux-là se défendent plus qu'il ne leur reste de force; déjà, les vêtements de leur chef sont rougis de son sang. Tarass lui-même, voyant le danger qu'il court, s'élance à son aide; mais les Cosaques sont arrivés trop tard. Une lance a pu s'enfoncer sous son coeur avant que l'ennemi qui l'entoure ait été repoussé. Il s'inclina doucement sur les bras des Cosaques qui le soutenaient, et son jeune sang jaillit comme une source, semblable à un vin précieux que des serviteurs maladroits apportent de la cave dans un vase de verre, et qui le brisent à l'entrée de la salle en glissant sur le parquet. Le vin se répand sur la terre, et le maître du logis accourt, en se prenant la tête dans les mains, lui qui l’avait réservé pour la plus belle occasion de sa vie, afin que, si Dieu la lui donnait, il pût, dans sa vieillesse, fêter un compagnon de ses jeunes années, et se réjouir avec lui au souvenir d'un temps où l'homme savait autrement et mieux se réjouir. Koukoubenko promena son regard autour de lui, et murmura:

-- Je remercie Dieu de m'avoir accordé de mourir sous vos yeux, compagnons. Qu'après nous, on vive mieux que nous, et que la terre russe, aimée du Christ, soit éternelle dans sa beauté!

Et sa jeune âme s'envola. Les anges la prirent sous les bras, et l'empotèrent aux cieux: elle sera bien là-bas. «Assieds-toi à ma droite, Koukoubenko, lui dira le Christ, tu n'as pas trahi la fraternité, tu n'as pas fait d'action honteuse, tu n'as pas abandonné un homme dans le danger. Tu as conservé et défendu mon Église.» La mort de Koukoubenko attrista tout le monde: et cependant, les rangs cosaques s'éclaircissaient à vue d'oeil; beaucoup de braves avaient cessé de vivre. Mais les Cosaques tenaient bon.

-- Dites-moi, seigneurs, cria Tarass aux _kouréni_ restés debout, y a-t-il encore de la poudre dans les poudrières? les sabres ne sont-ils pas émoussés? la force cosaque ne s'est-elle pas affaiblie? les Cosaques ne plient-ils pas encore?

-- Père, il y a encore assez de poudre; les sabres sont encore bons, la force cosaque n'est pas affaiblie; les Cosaques n'ont pas plié.

Et les Cosaques s'élancèrent de nouveau comme s'ils n'eussent éprouvé aucune perte. Il ne reste plus vivants que trois _atamans_ de _kourèn_. Partout coulent des ruisseaux rouges; des ponts s'élèvent, formés de cadavres des Cosaques et des Polonais. Tarass regarda le ciel, et vit s'y déployer une longue file de vautours. Ah! quelqu'un donc se réjouira! Déjà, là-bas, on a soulevé Métélitza sur le fer d'une lance; déjà, la tête du second Pisarenko a tournoyé dans l'air en clignant des yeux; déjà Okhrim Gouska, sabré de haut et en travers, est tombé lourdement.

-- Soit! dit Tarass, en faisant signe de son mouchoir.

Ostap comprit le geste de son père; et, sortant de son embuscade, chargea vigoureusement la cavalerie polonaise. L'ennemi ne soutint pas la violence du choc; et lui, le poursuivant à outrance, le rejeta sur la place où l'on avait planté des pieux et jonché la terre de tronçons de lances. Les chevaux commencèrent à broncher, à s'abattre, et les Polonais à rouler par-dessus leurs têtes. Dans ce moment, les Cosaques de Korsoun, qui se tenaient en réserve derrière les chariots, voyant l'ennemi à portée de mousquet, firent une décharge soudaine. Les Polonais, perdant la tête, se mirent en désordre, et les Cosaques reprirent courage:

-- La victoire est à nous! crièrent de tous côtés les voix zaporogues.

Les clairons sonnèrent, et on hissa le drapeau de la victoire. Les Polonais, défaits, fuyaient en tout sens.

-- Non, non, la victoire n'est pas encore à nous, dit Tarass, en regardant les portes de la ville.

Il avait dit vrai.

Les portes de la ville s'étaient ouvertes, et il en sortit un régiment de hussards, la fleur des régiments de cavalerie. Tous les cavaliers montaient des _argamaks_[38] bai brun. En avant des escadrons, galopait un chevalier, le plus beau, le plus hardi de tous. Ses cheveux noirs se déroulaient sous son casque de bronze; son bras était entouré d'une écharpe brodée par les mains de la plus séduisante beauté. Tarass demeura stupéfait quand il reconnut Andry. Et lui, cependant, enflammé par l'ardeur du combat, avide de mériter le présent qui ornait son bras, se précipita comme un jeune lévrier, le plus beau, le plus rapide, et le plus jeune de la meute. «_Atou_[39]!» crie le vieux chasseur, et le lévrier se précipite, lançant ses jambes en droite ligne dans les airs, penché de tout son corps sur le flanc, soulevant la neige de ses ongles, et devançant dix fois le lièvre lui-même dans la chaleur de sa course. Le vieux Tarass s'arrête; il regarde comment Andry s'ouvrait un passage, frappant à droite et à gauche, et chassant les Cosaques devant lui. Tarass perd patience.

-- Comment, les tiens! les tiens! s'écrie-t-il; tu frappes les tiens, fils du diable!

Mais Andry ne voyait pas qui se trouvait devant lui, si c'étaient les siens ou d'autres. Il ne voyait rien. Il voyait des boucles de cheveux, de longues boucles ondoyantes, une gorge semblable au cygne de la rivière, un cou de neige et de blanches épaules, et tout ce que Dieu créa pour des baisers insensés.

-- Holà! camarades, attirez-le-moi, attirez-le-moi seulement dans le bois. cria Tarass.

Aussitôt se présentèrent trente des plus rapides Cosaques pour attirer Andry vers le bois. Redressant leurs hauts bonnets, ils lancèrent leurs chevaux pour couper la route aux hussards, prirent en flanc les premiers rangs, les culbutèrent, et, les ayant séparés du gros de la troupe, sabrèrent les uns et les autres. Alors Golokopitenko frappa Andry sur le dos du plat de son sabre droit, et tous, à l'instant, se mirent à fuir de toute la rapidité cosaque. Comme Andry s'élança! comme son jeune sang bouillonna dans toutes ses veines! Enfonçant ses longs éperons dans les flancs de son cheval, il vola à perte d'haleine sur les pas des Cosaques, sans se retourner, et sans voir qu'une vingtaine d'hommes seulement avaient pu le suivre. Et les Cosaques, fuyant de toute la célérité de leurs chevaux, tournaient vers le bois. Andry, lancé ventre à terre, atteignait déjà Golokopitenko, lorsque, tout à coup, une main puissante arrêta son cheval par la bride. Andry tourna la tête; Tarass était devant lui. Il trembla de tout son corps, et devint pâle comme un écolier surpris en maraude par son maître. La colère d'Andry s'éteignit comme si elle ne se fût jamais allumée. Il ne voyait plus devant lui que son terrible père.

-- Eh bien! qu'allons-nous faire maintenant? dit Tarass, en le regardant droit entre les deux yeux.

Andry ne put rien répondre, et resta les yeux baissés vers la terre.

-- Eh bien, fils, tes Polonais t'ont-ils été d'un grand secours?

Andry demeurait muet.

-- Ainsi trahir, vendre la religion, vendre les tiens... Attends, descends de cheval.

Obéissant comme un enfant docile, Andry descendit de cheval et s'arrêta, ni vif ni mort, devant Tarass.

-- Reste là, et ne bouge plus. C'est moi qui t'ai donné la vie, c'est moi qui te tuerai, dit Tarass.

Et, reculant d'un pas, il ôta son mousquet de dessus son épaule. Andry était pâle comme un linge. On voyait ses lèvres remuer, et prononcer un nom. Mais ce n'était pas le nom de sa patrie, ni de sa mère, ni de ses frères, c'était le nom de la belle Polonaise.

Tarass fit feu.

Comme un épi de blé coupé par la faucille, Andry inclina la tête, et tomba sur l'herbe sans prononcer un mot.

Le meurtrier de son fils, immobile, regarda longtemps le cadavre inanimé. Il était beau même dans la mort. Son visage viril, naguère brillant de force et d'une irrésistible séduction, exprimait encore une merveilleuse beauté. Ses sourcils, noirs comme un velours de deuil, ombrageaient ses traits pâlis.

-- Que lui manquait-il pour être un Cosaque? dit Boulba. Il était de haute taille, il avait des sourcils noirs, un visage de gentilhomme, et sa main était forte dans le combat. Et il a péri, péri sans gloire, comme un chien lâche.

-- Père, qu'as-tu fait? c'est toi qui l'as tué? dit Ostap, qui arrivait en ce moment.

Tarass fit de la tête un signe affirmatif.

Ostap regarda fixement le mort dans les yeux. Il regretta son frère, et dit:

-- Père, livrons-le honorablement à la terre, afin que les ennemis ne puissent l'insulter, et que les oiseaux de proie n'emportent pas les lambeaux de sa chair.

-- On l'enterrera bien sans nous, dit Tarass; et il aura des pleureurs et des pleureuses.

Et pendant deux minutes, il pensa:

-- Faut-il le jeter aux loups qui rôdent sur la terre humaine, ou bien respecter en lui la vaillance du chevalier, que chaque brave doit honorer en qui que ce soit?

Il regarde, et voit Golokopitenko galoper vers lui.

-- Malheur! _ataman_. Les Polonais se sont fortifiés, il leur est venu un renfort de troupes fraîches.

Golokopitenko n'a pas achevé que Vovtousenko accourt:

-- Malheur! _ataman_. Encore une force nouvelle qui fend sur nous.

Vovtousenko n'a pas achevé que Pisarenko arrive en courant, mais sans cheval:

-- Où es-tu, père? les Cosaques te cherchent. Déjà l'_ataman_ de _kourèn_ Névilitchki est tué; Zadorojny est tué; Tchérévitchenko est tué; mais les Cosaques tiennent encore; ils ne veulent pas mourir, sans t'avoir vu une dernière fois dans les yeux; ils veulent que tu les regardes à l'heure de la mort.

-- À cheval, Ostap! dit Tarass.

Et il se hâta pour trouver encore debout les Cosaques, pour savourer leur vue une dernière fois, et pour qu'ils pussent regarder leur _ataman_ avant de mourir. Mais il n'était pas sorti du bois avec les siens, que les forces ennemies avaient cerné le bois de tous côtés, et que partout, à travers les arbres, se montraient des cavaliers armés de sabres et de lances.

-- Ostap! Ostap! tiens Ferme, s'écria Tarass.

Et lui-même, tirant son sabre, se mit à écharper les premiers qui lui tombèrent sous la main. Déjà six polonais se sont à la fois rués sur Ostap; mais il paraît qu'ils ont mal choisi le moment. À l'un, la tête a sauté des épaules; l’autre a fait la culbute en arrière; le troisième reçoit un coup de lance dans les côtes; le quatrième, plus audacieux, a évité la balle d'Ostap en baissant la tête, et la balle brûlante a frappé le cou de son cheval qui, furieux, se cabre, roule à terre, et écrase sous lui son cavalier.

-- Bien, fils, bien, Ostap! criait Tarass; voici que je viens à toi.

Lui-même repoussait les assaillants. Tarass multiplie son sabre; il distribue des cadeaux sur la tête de l'un et sur celle de l'autre; et, regardant toujours Ostap, il le voit luttant corps à corps avec huit ennemis à la fois.

-- Ostap! Ostap! tiens ferme.

Mais, déjà, Ostap a le dessous; déjà, on lui a jeté un _arkan_ autour de la gorge; déjà on saisit, déjà on garrotte Ostap.

-- Aïe! Ostap, Ostap! criait Tarass en s'ouvrant un passage vers lui, et en hachant comme du chou tout ce qui les séparait; aïe! Ostap, Ostap!...

Mais, en ce moment, il fut frappé comme d'une lourde pierre; tout tournoya devant ses yeux. Un instant brillèrent, mêlées dans son regard, des lances, la fumée du canon, les étincelles de la mousqueterie et les branches d'arbres avec leurs feuilles. Il tomba sur la terre comme un chêne abattu, et un épais brouillard couvrit ses yeux.

CHAPITRE X

-- Il paraît que j'ai longtemps dormi, dit Tarass en s'éveillant comme du pénible sommeil d'un homme ivre, et en s'efforçant de reconnaître les objets qui l'entouraient.

Une terrible faiblesse avait brisé ses membres. Il avait peine à distinguer les murs et les angles d'une chambre inconnue. Enfin il s'aperçut que Tovkatch était assis auprès de lui, et qu'il paraissait attentif à chacune de ses respirations.

-- Oui, pensa Tovkatch; tu aurais bien pu t'endormir pour l'éternité.

Mais il ne dit rien, le menaça du doigt et lui fit signe de se taire.

-- Mais, dis-moi donc, où suis-je, à présent? reprit Tarass en rassemblant ses esprits, et en cherchant à se rappeler le passé.

-- Tais-toi donc! s'écria brusquement son camarade. Que veux-tu donc savoir de plus? Ne vois-tu pas que tu es couvert de blessures? Voici deux semaines que nous courons à cheval à perdre haleine, et que la fièvre et la chaleur te font divaguer. C'est la première fois que tu as dormi tranquillement. Tais-toi donc, si tu ne veux pas te faire de mal toi-même.

Cependant Tarass s'efforçait toujours de mettre ordre à ses idées, et de se souvenir du passé.

-- Mais j'ai donc été pris et cerné par les Polonais?... Mais il m'était impossible de me faire jour à travers leurs rangs?...

-- Te tairas-tu encore une fois, fils de Satan, s'écria Tovkatch en colère, comme une bonne poussée à bout par les cris d’un enfant gâté. Qu'as-tu besoin de savoir de quelle manière tu t'es sauvé? il suffit que tu sois sauvé, il s'est trouvé des amis qui ne t'ont pas planté là; c'est assez. Il nous reste encore plus d'une nuit à courir ensemble. Tu crois qu'on ta pris pour un simple Cosaque? non; ta tête a été estimée deux mille ducats.

-- Et Ostap? s'écria tout à coup Tarass, qui essaya de se mettre sur son séant en se rappelant soudain comment on s'était emparé d'Ostap sous ses yeux, comment on l'avait garrotté et comment il se trouvait aux mains des Polonais.

Alors, la douleur s'empara de cette vieille tête. Il arracha et déchira les bandages qui couvraient ses blessures; il les jeta loin de lui; il voulut parler à haute voix, mais ne dit que des choses incohérentes. Il était de nouveau en proie à la fièvre, au délire, des paroles insensées s'échappaient sans lien et sans ordre de ses lèvres. Pendant ce temps, son fidèle compagnon se tenait debout devant lui, l'accablant de cruels reproches et d'injures. Enfin, il le saisit par les pieds, par les mains, l'emmaillota comme on fait d'un enfant, replaça tous les bandages, l'enveloppa dans une peau de boeuf, l'assujettit avec des cordes à la selle d'un cheval, et s'élança de nouveau sur la route avec lui.

-- Fusses-tu mort, je te ramènerai dans ton pays. Je ne permettrai pas que les Polonais insultent à ton origine cosaque, qu'ils mettent ton corps en lambeaux et qu'ils les jettent dans la rivière. Si l'aigle doit arracher les yeux à ton cadavre, que ce soit l'aigle de nos steppes, non l'aigle polonais, non celui qui vient des terres de la Pologne. Fusses-tu mort, je te ramènerai en Ukraine.

Ainsi parlait son fidèle compagnon, fuyant jour et nuit, sans trêve ni repos. Il le ramena enfin, privé de sentiment, dans la _setch_ même des Zaporogues. Là, il se mit à le traiter au moyen de simples et de compresses; il découvrit une femme juive, habile dans l'art de guérir, qui, pendant un mois, lui fit prendre divers remèdes: enfin Tarass se sentit mieux. Soit que l'influence du traitement fût salutaire, soit que sa nature de fer eût pris le dessus, au bout d'un mois et demi, il était sur pied. Ses plaies s'étaient fermées, et les cicatrices faites par le sabre témoignaient seules de la gravité des blessures du vieux Cosaque. Pourtant, il était devenu visiblement morose et chagrin. Trois rides profondes avaient creusé son front, où elles restèrent désormais. Quand il jeta les yeux autour de lui, tout lui parut nouveau dans la _setch_. Tous ses vieux compagnons étaient morts; il ne restait pas un de ceux qui avaient combattu pour la sainte cause, pour la foi et la fraternité.

Ceux-là aussi qui, à la suite du _kochévoï_, s'étaient mis à la poursuite des Tatars, n'existaient plus; tous avaient péri: l'un était tombé au champ d'honneur; un autre était mort de faim et de soif au milieu des steppes salées de la Crimée; un autre encore s'était éteint dans la captivité, n'ayant pu supporter sa honte. L'ancien _kochévoï_ aussi n'était plus, dès longtemps, de ce monde, ni aucun de ses vieux compagnons, et déjà l'herbe du cimetière avait poussé sur les restes de ces Cosaques, autrefois bouillonnants de courage et de vie. Tarass entendait seulement qu'autour de lui il y avait une grande orgie, une orgie bruyante: toute la vaisselle avait volé en éclats; il n'était pas resté une goutte de vin; les hôtes et les serviteurs avaient emporté toutes les coupes, tous les vases précieux, et le maître de la maison, demeuré solitaire et morne, pensait que mieux eût valu qu'il n'y eût pas de fête. On s'efforçait en vain d'occuper et de distraire Tarass; en vain les vieux joueurs de _bandoura_ à la barbe grise défilaient, par deux et par trois devant lui, chantant ses exploits de Cosaque; il contemplait tout d'un oeil sec et indifférent; une douleur inextinguible se lisait sur ses traits immobiles et sa tête penchée; il disait à voix basse:

-- Mon fils Ostap!

Cependant, les Zaporogues s'étaient préparés à une expédition maritime. Deux cents bateaux avaient été lancés sur le Dniepr, et l'Asie Mineure avait vu ces Cosaques à la tête rasée, à la tresse flottante, mettre à feu et à sang ses rivages fleuris; elle avait vu les turbans musulmans, pareils aux fleurs innombrables de ses campagnes, dispersés dans ses plaines sanglantes ou nageant auprès du rivage. Elle avait vu quantité de larges pantalons cosaques tachés de goudron, quantité de bras musculeux armés de fouets noirs. Les Zaporogues avaient détruit toutes les vignes et mangé tout le raisin; ils avaient laissé des tas de fumiers dans les mosquées; ils se servaient, en guise de ceintures, des châles précieux de la Perse, et en ceignaient leurs caftans salis. Longtemps après on trouvait encore, sur les lieux qu'ils avaient foulés, les petites pipes courtes des Zaporogues. Tandis qu'ils s'en retournaient gaiement, un vaisseau turc de dix canons s'était mis à leur poursuite, et une salve générale de son artillerie avait dispersé leurs bateaux légers comme une troupe d'oiseaux. Un tiers d'entre eux avaient péri dans les profondeurs de la mer; le reste avait pu se rallier pour gagner l'embouchure du Dniepr, avec douze tonnes remplies de sequins. Tout cela n'occupait plus Tarass. Il s'en allait dans les champs, dans les steppes, comme pour la chasse; mais son arme demeurait chargée; il la déposait près de lui, plein de tristesse, et s'arrêtait sur le rivage de la mer. Il restait longtemps assis, la tête baissée, et disant toujours:

-- Mon Ostap, mon Ostap!

Devant lui brillait et s’étendait au loin la nappe de la mer Noire; dans les joncs lointains on entendait le cri de la mouette, et, sur sa moustache blanchie, des larmes tombaient l’une suivant l'autre.

À la fin Tarass n'y tint plus:

-- Qu'il en soit ce que Dieu voudra, dit-il, j'irai savoir ce qu'il est devenu. Est-il vivant? est-il dans la tombe? ou bien n'est-il même plus dans la tombe? Je le saurai à tout prix, je le saurai.

Et une semaine après, il était déjà dans la ville d'Oumane, à cheval, la lance en main, la sabre au côté, le sac de voyage pendu au pommeau de la selle; un pot de gruau, des cartouches, des entraves de cheval et d'autres munitions complétaient son équipage. Il marcha droit à une chétive et sale masure, dont les fenêtres ternies se voyaient à peine; le tuyau de la cheminée était bouché par un torchon, et la toiture, percée à jour, toute couverte de moineaux: un tas d'ordures s'étalait devant la porte d'entrée. À la fenêtre apparaissait la tête d'une juive en bonnet, ornée de perles noircies.

-- Ton mari est-il dans la maison! dit Boulba en descendant de cheval, et en passant la bride dans un anneau de fer sellé au mur.

-- Il y est, dit la juive, qui s'empressa aussitôt de sortir avec une corbeille de froment pour le cheval et un broc de bière pour le cavalier.

-- Où donc est ton juif?

-- Dans l'autre chambre, à faire ses prières, murmura la juive en saluant Boulba, et en lui souhaitant une bonne santé au moment où il approcha le broc de ses lèvres.

-- Reste ici, donne à boire et à manger à mon cheval: j'irai seul lui parler. J'ai affaire à lui.

Ce juif était le fameux Yankel. Il s'était fait à la fois fermier et aubergiste. Ayant peu à peu pris en main les affaires de tous les seigneurs et hobereaux des environs, il avait insensiblement sucé tout leur argent et fait sentir sa présence de juif sur tout le pays. À trois milles à la ronde, il ne restait plus une seule maison qui fût en bon état. Toutes vieillissaient et tombaient en ruine; la contrée entière était devenue déserte, comme après une épidémie ou un incendie général. Si Yankel l’eût habitée une dizaine d'années de plus, il est probable qu'il en eût expulsé jusqu'aux autorités. Tarass entra dans la chambre.

Le juif priait, la tête couverte d'un long voile assez malpropre, et il s'était retourné pour cracher une dernière fois, selon le rite de sa religion, quand tout à coup ses yeux s'arrêtèrent sur Boulba qui se tenait derrière lui. Avant tout brillèrent à ses regards les deux mille ducats offerts pour la tête du Cosaque; mais il eut honte de sa cupidité, et s'efforça d'étouffer en lui- même l'éternelle pensée de l'or, qui, semblable à un ver, se replie autour de l'âme d'un juif.

-- Écoute, Yankel, dit Tarass au juif, qui s'était mis en devoir de le saluer et qui alla prudemment fermer la porte, afin de n'être vu de personne; je t'ai sauvé la vie: les Cosaques t'auraient déchiré comme un chien. À ton tour maintenant, rends- moi un service.

Le visage du juif se rembrunit légèrement.

-- Quel service? si c'est quelque chose que je puisse faire, pourquoi ne le ferais-je pas?

-- Ne dis rien. Mène-moi à Varsovie.

-- À Varsovie?... Comment! à Varsovie? dit Yankel; et il haussa les sourcils et les épaules d'étonnement.

-- Ne réponds rien. Mène-moi à Varsovie. Quoi qu'il en arrive, je veux le voir encore une fois, lui dire ne fût-ce qu'une parole...

-- À qui, dire une parole?

-- À lui, à Ostap, à mon fils.

-- Est-ce que ta seigneurie n'a pas entendu dire que déjà...

-- Je sais tout, je sais tout; on offre deux mille ducats pour ma tête. Les imbéciles savent ce qu'elle vaut. Je t'en donnerai cinq mille, moi. Voici deux mille ducats comptant (Boulba tira deux mille ducats d'une bourse en cuir), et le reste quand je reviendrai.

Le juif saisit aussitôt un essuie-main et en couvrit les ducats.

-- Ah! la belle monnaie! ah! la bonne monnaie! s'écria-t-il, en retournant un ducat entre ses doigts et en l'essayant avec les dents; je pense que l'homme à qui ta seigneurie a enlevé ces excellents ducats n'aura pas vécu une heure de plus dans ce monde, mais qu'il sera allé tout droit à la rivière, et s’y sera noyé, après avoir eu de si beaux ducats.

-- Je ne t'en aurais pas prié, et peut-être aurais-je trouvé moi- même le chemin de Varsovie. Mais je puis être reconnu et pris par ces damnés Polonais; car je ne suis pas fait pour les inventions. Mais vous autres, juifs, vous êtes créés pour cela. Vous tromperiez le diable en personne: vous connaissez toutes les ruses. C'est pour cela que je suis venu te trouver. D'ailleurs, à Varsovie, je n'aurais non plus rien fait par moi-même. Allons, mets vite les chevaux à ta charrette, et conduis-moi lestement.

-- Et ta seigneurie pense qu'il suffit tout bonnement de prendre une bête à l'écurie, de l'attacher à une charrette, et -- allons, marche en avant! -- Ta seigneurie pense qu'on peut la conduire ainsi sans l’avoir bien cachée?

-- Eh bien! cache-moi, comme tu sais le faire; dans un tonneau vide, n'est-ce pas?

-- Ouais! ta seigneurie pense qu'on peut la cacher dans un tonneau? Est-ce qu'elle ne sait pas que chacun croira qu'il y a de l'eau-de-vie dans ce tonneau?

-- Eh bien! qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie!

-- Comment qu'ils croient qu'il y a de l'eau-de-vie! s'écria le juif, qui saisit à deux mains ses longues tresses pendantes, et les leva vers le ciel.

-- Qu'as-tu donc à t'ébahir ainsi?