Part 9
La marquise m'examinait aussi avec une attention extraordinaire.
--Alors, dit-elle quand j'eus fini, vous ne m'approuveriez pas de fermer ma porte à votre ami, s'il venait me voir avec son parrain ou avec vous?
Je ne pus surmonter un peu d'amertume. Je lui témoignai ma surprise d'avoir à examiner une question de prudence et de convenance avec une femme qui savait le monde mieux que moi. Je me récusai quant au conseil à donner, et j'ajoutai que je n'aurais probablement pas l'occasion d'accompagner la Florade chez elle, puisque je partais dans huit jours. Et, comme ce sujet de conversation commençait à dépasser mes forces, je la priai de vouloir bien m'écouter sur un autre sujet plus intéressant peut-être pour elle et pour moi. Pasquali se levait par discrétion: je le retins et présentai à la marquise la lettre du baron; après quoi, pendant qu'elle en prenait lecture, je suivis notre hôte au fond de son petit jardin.
--Quelle diable d'idée a-t-elle, me dit-il, de vouloir inviter la Florade? J'ai peur que ce gaillard-là ne lui fasse une déclaration à la seconde visite!
--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait? répondis-je avec une indifférence très-bien jouée.
--Cela ne vous fait donc rien, à vous?
--Il me semble que cela ne me regarde pas du tout.
--Eh bien, moi, c'est différent; c'est mon filleul, et je l'aime, _le mâtin!_ Croyez-vous que ça m'amuse, de le voir flanquer à la porte? Et qu'aurai-je à dire? Il l'aura mérité! Elle m'en fera des reproches, la brave femme!
--Non; après ce que vous venez de lui dire....
--Vous croyez?
--Ses reproches seraient injustes. S'il l'offense, elle ne pourra s'en prendre qu'à elle-même. Elle est suffisamment avertie par votre silence.
--Allons, je m'en lave les mains alors!
Pasquali ralluma philosophiquement sa pipe, et alla donner un coup d'œil à ses engins, la porte de son jardin n'étant séparée du flot paisible que par un chemin étroit, élevé d'un mètre sur les galets.
--Venez donc que je vous dise ma joie! s'écria la marquise en se levant et en me tendant la lettre. Oui, je veux qu'il vienne, notre excellent, notre meilleur ami! Je vais lui écrire moi-même. Venez vite là-haut; la lettre peut encore partir aujourd'hui. J'enverrai Nicolas au galop du petit âne d'Afrique.... Au revoir, voisin! cria-t-elle à Pasquali par la porte ouverte. Je monte.... Une lettre pressée! à tantôt!
Elle monta légèrement l'escalier rapide et difficile. Elle arriva sans être essoufflée. Je remarquai la force et l'équilibre de son organisation, qui m'avaient déjà frappé à la promenade. Ce n'était pas une femme du monde étiolée par l'oisiveté ou usée par l'activité sans but. Elle était toute jeune encore, solidement trempée comme une Armoricaine de forte race, et la délicatesse de ses linéaments cachait une vie arrivée à son développement sans solution de continuité.
N'était-elle pas faite pour l'expansion du bonheur, cette femme sans tache et sans remords? Était-il possible que la Florade ne comprît pas qu'elle méritait une vie de dévouement sans partage et d'adoration sans défaillance? Elle était si belle dans son activité et dans son rayonnement, que je faillis tomber à ses pieds et lui promettre de tuer celui qui la rendrait malheureuse.
Son premier mouvement fut d'embrasser son fils, et, tout en se mettant à son bureau, elle lui demandait s'il n'avait pas oublié le vieux baron et s'il allait être content de le revoir. Elle écrivit avec effusion, me priant de lire à mesure par-dessus son épaule pour voir si, dans sa précipitation, elle n'oubliait pas quelques mots. Puis elle se leva et me tendit la plume.
--Écrivez, écrivez dans ma lettre, dit-elle; ce sera convenable ou non: avec lui, il n'y a pas de malice à craindre. Nous n'avons pas le temps de faire deux lettres. Faites vite! je vais presser Nicolas.
--Mais non, je pars aussi; je porterai la lettre....
--Je vous dis que non! _Boumaka_ (c'était l'âne) ira plus vite que tout le monde.
Malgré son ordre, j'écrivis trois lignes sur une autre feuille. Je cachetai rapidement les deux lettres, et l'envoi partit.
--A présent, dit la marquise, allons vite à la maison Caire!
--Non, j'y ai été; tout est vu, tout est réglé; je n'ai plus qu'un mot à dire en passant pour que l'affaire soit conclue.
--Allez-y et revenez; je vous attends sous les pins. N'oubliez pas le denier à Dieu, et, ce soir, à Toulon, vous verrez les propriétaires pour plus de sûreté.
A peine étais-je de retour, oubliant presque déjà ma blessure au rayonnement de son beau et franc sourire, qu'elle me consterna de nouveau en me disant:
--A présent, parlons du _fameux la Florade!_
Et, comme elle s'aperçut de la stupeur où me plongeait sa trop naïve insistance, elle ajouta en riant:
--Vous n'en revenez pas! C'est que j'ai un roman à vous raconter. Pourquoi êtes-vous resté huit jours absent? Il se passe tant de choses en huit jours! Allons, venez vous asseoir sur mon banc favori, je vais vous raconter cela pendant que vous regarderez le point de vue que vous aimez.
Elle s'assit sur un banc creusé en demi-cercle dans le rocher et revêtu de coquillages à la mode italienne. De là, on découvrait la grande rade prise dans le sens de sa longueur, avec ses belles falaises et ses eaux irisées; mais je n'étais guère disposé à goûter ce spectacle, j'avais un poids atroce sur le cœur.
--Figurez-vous, reprit la marquise, que j'ai été rendre visite à mademoiselle Roque, et que je suis au mieux avec elle.
--Vraiment!
--Oui. Pasquali m'avait renseigné sur cette bizarre et mystérieuse existence d'une fille toute jeune et très-belle abandonnée du ciel et des hommes, enfermée volontairement dans ce coupe-gorge, devant lequel je n'aime guère à passer le soir, et où j'ai pourtant pénétré ces jours-ci, poussée par un sentiment de commisération bien naturel. J'ai trouvé ce que l'on m'avait décrit: une maison à donner le _spleen_, une espèce de terrasse plantée de cyprès qui ressemble à une tombe, une vieille négresse fantastique, un escalier malpropre, le tout conduisant à un riche salon et à une très-belle et douce personne, moitié Provençale et stupide en tant que demoiselle française, moitié Indienne et très-poétique sous cet aspect-là. Elle a été étonnée de ma visite, elle n'y comprenait rien, quoique je la lui eusse fait annoncer par Pasquali. Elle n'avait pas dit non, et elle ne disait pas oui en me voyant. Elle se méfiait, elle avait peur: sa gaucherie française n'était pas sans mélange de majesté asiatique; mais peu à peu, voyant mes bonnes intentions, elle s'est humanisée, rassurée, et, au bout d'une heure, elle m'appelait sa meilleure, sa seule amie; elle m'accablait de caresses enfantines et consentait à tout ce que j'exigeais d'elle.
--Et qu'exigiez-vous donc?
--Je n'exigeais pas, comme Pasquali, qu'elle quittât sa maison: c'était trop demander du premier coup; mais je voulais qu'elle en sortît plus souvent et plus longtemps chaque jour. Figurez-vous qu'elle ne sort qu'à la nuit tombante ou à la première aube, pour aller de temps en temps, à trois pas de là, prier sur la tombe de son père, dans le cimetière de la Seyne! Elle ne connaît donc le soleil et la lune que de vue; car elle parcourt cette petite distance sur son âne, et, dès que la chaleur se fait sentir, elle s'enferme à triple rideau pour végéter dans l'ombre, la rêverie oisive et l'immobilité délétère. Certes elle ne peut pas durer à ce régime, et le moins qui puisse lui arriver, c'est d'y devenir idiote ou paralytique. J'ai donc obtenu d'elle que, deux fois par semaine, elle viendrait me voir, à pied, après sa sieste, à midi, et que, deux autres fois par semaine, elle viendrait se promener dans la calèche avec moi.
--Vous êtes bonne! mais elle vous ennuiera beaucoup, je le crains.
--On n'est pas précisément jeté en ce monde pour s'amuser, docteur; mais j'ai peu de mérite à plaindre et à soigner les malades. J'ai passé ma vie à cela. Mon pauvre père était couvert de blessures; mon mari....
--Payait une jeunesse orageuse par une vieillesse prématurée?
--Le baron vous l'a dit? Eh bien, c'est vrai, et puis mon Paul si délicat, toujours languissant dans sa première enfance! Le voilà guéri, je n'ai plus de malades, et cela me manque. D'ailleurs, mademoiselle Roque m'est sympathique. Vous savez combien dans le cœur des femmes la pitié est prête à devenir de l'affection. Vraiment cette fille est touchante avec son respect filial, son inertie fataliste, et l'espèce de terreur où elle vit sans se plaindre, car vous n'ignorez pas qu'elle est fort mal vue parmi les paysans, et même parmi les bourgeois campagnards des environs. Sa mère était restée musulmane, sa négresse l'est encore, et on l'accuse de l'être elle-même, bien qu'elle ait reçu le baptême. Je me suis fait expliquer par elle comme quoi son père, ne croyant à rien, avait pourtant exigé qu'elle fût enregistrée comme chrétienne aux archives de la paroisse. Il voulait ainsi la préserver des persécutions et des répugnances dont sa mère et sa servante noire étaient l'objet; mais, comme il ne se souciait d'aucun culte, il la laissa pratiquer l'islamisme avec ces deux femmes, en exigeant qu'elle fît de temps à autre acte de présence à l'église catholique. Il est résulté de ce système un mélange très-extraordinaire des deux religions dans l'esprit de cette fille, qui a des instincts très-mystiques, qui se signe avec ferveur au nom de Mahomet, et qui professe une dévotion passionnée pour la Vierge et les saints. Elle adore les pèlerinages, et ce qui l'a décidée à sortir avec moi, c'est que je lui ai promis de la mener à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde, que, de sa fenêtre et depuis qu'elle est au monde, elle voit à l'horizon en se persuadant qu'elle en est aussi loin que de l'Afrique. En même temps, elle prie et célèbre les fêtes en secret avec sa négresse selon les rites du Coran, qu'elle sait par cœur, et toutes ses idées sont d'une islamite passive et fataliste.
--Vous comprenez et vous résumez fort bien mademoiselle Roque; mais je ne vois pas quel rapport vous établissez entre elle....
--Et le lieutenant la Florade? Attendez donc! Mademoiselle Roque, ou plutôt Nama, car l'Hindoue domine en elle, a une peur effroyable des chrétiens. Cela se comprend: elle n'a reçu d'eux que des menaces et des insultes! Aussi, pour peu qu'un ou _une_ de nous s'humanise et la traite avec bonté, elle est reconnaissante comme un pauvre chien perdu et battu qui trouve un maître compatissant. M. la Florade est entré un soir chez elle, croyant qu'elle appelait au secours. Il lui a témoigné de l'intérêt et lui a offert ses services. Pasquali assure que tout s'est borné là....
--Pasquali dit la vérité.
--Bien! tant mieux ... et tant pis! car cette fille s'est éprise de la Florade, et n'aspire qu'à être aimée de lui. Voilà ce qu'elle m'a confié dès la première entrevue, tant ma sollicitude l'avait gagnée. Elle est venue me voir ce matin au moment où M. la Florade, dont elle ne sait pas le nom--il le lui a caché, et Pasquali ne l'a pas trahi--abordait sur la grève. Elle me l'a montré de la terrasse en criant: «C'est lui! je le vois!...» Elle voulait descendre pour lui parler. J'ai eu beaucoup de peine à l'en empêcher; j'ai dû même la gronder comme on gronde une petite fille de six ans, pour l'engager à retourner chez elle. Un quart d'heure après, je descendais moi-même au rivage, en vue d'une promenade en mer pour mon compte. Vous savez le reste, et vous comprenez maintenant que la curiosité est entrée pour quelque chose dans la facilité avec laquelle j'ai accepté l'équipage et la compagnie de votre ami le lieutenant; car il est votre ami: il n'a fait autre chose que de me parler avec enthousiasme de vous qui ne m'aviez pas du tout parlé de lui.
--J'ignorais, répondis-je en cachant mon amertume sous un air d'enjouement, que votre curiosité dût être éveillée à ce point par le récit d'une aventure de ce genre.
--L'aventure m'a été présentée comme innocente, reprit-elle. M'avez-vous trompée? Voyons.
--La Florade est homme d'honneur, il m'a donné sa parole. Mademoiselle Roque est pure, mais elle est trop dépourvue de toute idée des convenances pour que sa passion ne vous suscite pas quelque désagrément.
--Mais pourquoi? Puisque M. la Florade l'aime, ne peut-il l'épouser?
--Mais s'il ne l'aime pas? Elle s'abuse étrangement, je vous le déclare.
--Ah! pauvre fille! Il l'a donc moralement trompée et séduite, car elle jure qu'il l'aime. Elle avoue qu'il est un peu bizarre et quinteux avec elle, qu'il a souvent l'air de l'abandonner, qu'il refuse d'aller la voir par crainte d'être blâmé de _son peuple_, mais qu'en dépit de tout cela il est très-ému auprès d'elle, et qu'il ne la quitte jamais sans avoir les larmes aux yeux. Est-ce donc un perfide, votre ami la Florade? Il n'a pas cet air-là. J'ai, au contraire, été frappée de sa physionomie ouverte et de ses manières franches. Je crois bien plutôt qu'il aime réellement Nama, mais que quelques empêchements de position, de fortune ou de préjugé le forcent à renoncer à elle. Je voudrais les connaître, ces empêchements, afin d'en apprécier l'importance et la durée. Enfin je voudrais savoir quelle est ma mission auprès de cette pauvre fille, si je dois lui conseiller le courage d'oublier, ou agir de manière à renouer des liens encore tendres en vue d'un mariage possible.
--Tout ceci est fort délicat, répondis-je, et je vous dois la vérité. La Florade est mon ami, non un ami ancien, mais, si je peux parler ainsi, un ami d'inclination. Il y aura donc peut-être un peu de trahison de ma part à vous dévoiler les dangers de son caractère; mais il a tellement le courage de ses défauts et de ses qualités, que, s'il était ici sommé par vous de s'expliquer, il vous dirait, j'en ai la certitude, tout ce que je vais vous en dire. C'est une nature séduisante et généreuse, mais sans frein. Il se livre tout entier à première vue, n'interroge rien, et se plaît en quelque sorte à braver toutes les conséquences de ses entraînements.... Certes, il s'est beaucoup dominé en présence de Nama; mais il n'est pas homme à jouer le calme qu'il ne sait pas imposer réellement à son imagination. Il a troublé la tête faible de cette fille par le trouble qu'il éprouvait lui-même. Elle a donc quelque motif pour s'abuser, sinon pour se plaindre.
--Alors me voilà fixée. Je ferai ce que Pasquali me conseille aussi: j'ôterai toute espérance à la pauvre créature. Pourtant ... attendez! Il faut, avant de me charger de ce rôle cruel, que vous me disiez très-sérieusement votre dernier mot. Vous me jurez qu'épris d'elle, peu ou beaucoup, la pitié, l'admiration pour sa beauté, l'estime qu'après tout la naïveté de son cœur et de son esprit mérite, ne le décideront jamais à en faire sa compagne? Vous êtes bien sûr que mes représentations, ma conviction, mon éloquence de femme, si vous voulez, ne pourraient absolument rien sur lui?
--Vous m'en demandez trop, répondis-je. Personne ne peut engager ainsi sa responsabilité pour un absent. Vous voulez voir la Florade, vous le verrez.... Quel jour voulez-vous que je vous l'amène?
La marquise sembla deviner mon désespoir. Elle me regarda attentivement, avec une sorte de surprise. Je soutins bravement son regard, je dois le dire, car elle reprit aussitôt avec la même liberté d'esprit qu'auparavant:
--Amenez-le demain chez Pasquali. Je descendrai comme par hasard. Ne prévenez votre ami de rien! Il s'armerait d'avance contre mes arguments. En le prenant au dépourvu, je verrai bien plus clairement si je dois espérer ou désespérer pour Nama. Et maintenant, ajouta-t-elle, parlons de vous, docteur! Est-ce que les charmants projets du baron ne vont pas modifier les vôtres? Est-ce que vous ne prolongerez pas de quelques semaines votre séjour ici?
--J'y ferai mon possible, répondis-je, afin qu'elle ne combattît pas ma résolution de fuir au plus tôt.
Je ne me sentais plus assez de force pour recevoir des témoignages d'estime et de confiance qui me navraient.
--Dans huit jours, pensais-je, elle m'ouvrira peut-être son cœur, comme Nama lui a ouvert le sien, et, au fond de ce cœur troublé ou souffrant, je trouverai encore la Florade.
Je la quittai avec un peu de précipitation, prétextant un rendez-vous donné à Toulon, et je partis la mort dans l'âme. A mes yeux, la destinée suivait son implacable fantaisie de rapprocher ces deux êtres, si peu faits, selon moi, l'un pour l'autre. Ils s'étaient vus, ils se parleraient le lendemain; car, dans certaines situations, parler ensemble sur l'amour, c'est déjà se parler d'amour. Et moi, j'étais là, condamné à opérer ce rapprochement!
Je sentais que je n'aurais pas la force de m'y prêter. J'attendis Pasquali sur le chemin de la Seyne. C'était l'heure où il y retournait. Il venait d'échanger quelques mots avec la marquise en traversant la colline. Il savait son projet, et n'y trouvait rien à reprendre.
--Elle est bonne, dit-il, bien bonne femme, le diable m'emporte! Il faudrait que _le petit_ (il désignait encore ainsi quelquefois son filleul) fût trois fois effronté pour lui lâcher des douceurs en pareille circonstance. D'ailleurs, nous serons là.
--Vous y serez, cher monsieur. Moi, j'ai oublié, en m'engageant à être de la partie, que cela m'était impossible; mais vous n'avez pas besoin de moi, vous me raconterez l'affaire un autre jour. J'ai à acheter quelques meubles pour installer un mien ami au nom de qui je viens de louer la maison Caire; il faut que je passe le contrat....
--Ah! vous m'amenez un voisin? Bon! tant mieux!
Et, sans s'informer de son âge, de ses goûts et de son caractère, il m'offrit pour lui ses barques, ses engins, son vin d'Espagne et ses services personnels avec cette cordialité simple et brusque qui le caractérisait.
J'envoyai une lettre à la Florade pour lui dire que son parrain l'attendait encore le lendemain à sa bastide; puis je m'occupai activement de l'installation prochaine du baron. Je consacrai encore toute l'après-midi de ce lendemain à passer le contrat avec le propriétaire de sa nouvelle demeure, et je partis pour Hyères, où j'avais un ami. Je croyais devoir m'éloigner un peu du théâtre de mes agitations.
III
Hyères est une assez jolie ville, grâce à ses beaux hôtels et aux nombreuses villas qui la peuplent et l'entourent. Sa situation n'a rien de remarquable. La colline, trop petite, est trop près, la côte est trop plate et la mer trop loin. Tout l'intérêt pour moi fut d'examiner ses jardins, riches en plantes exotiques d'une belle venue. Les pittospores et les palmiers y sont des arbres véritables. L'ami que je comptais rencontrer était parti. J'errai seul aux environs durant quelques jours, et je revins convaincu que, si le climat y était moins brutal qu'aux environs de Toulon, la nature de ceux-ci, pittoresquement parlant, était infiniment plus grandiose et plus belle.
Ce qu'il y avait de plus remarquable à Hyères, c'était précisément la vue des montagnes de Toulon, les deux grands massifs calcaires du _Phare_ et du _Coude_, dont les profils sont admirables de hardiesse. Vu de face, c'est-à-dire de la mer, le Pharon n'est qu'une masse grise absolument nue et aride, qui, par ses formes molles, ressemble à un gigantesque amas de cendres moutonnées par le vent; mais les lignes du profil exposé à l'est sont splendides. Le Coudon est beau sur toutes ses faces. Peu pressé de rentrer à Toulon, je résolus d'aller voir le pays du haut de cette montagne, qui est en somme la plus intéressante de la contrée. Je retournai donc vers Toulon par la route qui vient de Nice, et que je quittai à la Valette. Je m'enfonçai seul, à pied, dans la gorge qui sépare le Coudon du Pharon, et je commençai à monter le Coudon par une route de charrettes qui s'arrête au hameau de Turris.
Le terrain de ces collines ne m'offrit aucun intérêt botanique. J'en profitai pour contempler le défilé des blocs de calcaire traînés vers la vallée sur cette route très-rapide par les plus forts chevaux et les plus forts mulets que j'aie jamais vus. Ces attelages descendent par convois de cinq, et je rencontrai cinq convois dont je dus me garer, car ces masses roulantes ne peuvent s'arrêter sur place. C'était, du reste, un beau spectacle que celui de ces monstrueux chars portant des quartiers de montagne. Les roues étaient bandées par des arbres fraîchement coupés, tendus en arcs et passés sous les moyeux. Le calme des chevaux énormes placés dans le brancard, l'ardeur des mulets moins dociles secouant leurs ornements rouges, les figures et les cris sauvages des conducteurs à pied, le bruit des chaînes qui servent de traits, le grincement des moyeux souvent trop larges pour les parois du chemin encaissé, le bruit, sourd des roues descendant et brisant les escaliers de rocher, tout cela présentait un ensemble de vie énergique dans le cadre d'une région âpre et morne. Le travail de l'homme était là en pleine émission de puissance. Les animaux, soignés et nourris comme méritent de l'être des bêtes d'un grand prix, étaient magnifiques, caractérisés comme les études de Géricault, mais d'un type plus noble. A un endroit aplani où l'un de ces convois faisait halte, j'interrogeai les conducteurs. J'appris que les vingt-cinq chars, attelés de cinq chevaux chacun, ne pouvaient être évalués à moins d'un total qui dépassait deux cent mille francs, sans parler du chargement.
Comme la journée s'avançait et que je ne voulais pas perdre mon temps à errer, je cherchai un guide à Turris, qui est situé sur la croupe de la montagne, à l'entrée de la forêt. Un vieux charbonnier qui s'y rendait m'offrit de me conduire: j'acceptai; mais, au bout d'un quart d'heure de marche, je vis qu'il allait au hasard; il m'avoua qu'il n'était pas du pays même et n'était pas monté là depuis vingt ans.
--Alors, lui dis-je, allez où bon vous semblera; j'en sais aussi long que vous.
Il haussa les épaules sans rien dire et disparut dans le fourré. Évidemment, il m'avait déjà égaré, car on m'avait parlé d'un sentier commode à suivre, et il n'y en avait plus trace autour de moi. La forêt n'était plus qu'un taillis de petits arbres bossus et malheureux; mais ils masquaient partout la vue, et, tout en gravissant la pente, je cherchai une clairière pour m'orienter.
Au bout d'une heure de marche, je me trouvai auprès d'une tête blanche que je crus devoir être celle du mont. Je gagnai le pied de sa paroi verticale; mais, là, je vis que c'était un simple contre-fort de la cime réelle, et que j'avais une clairière à traverser pour atteindre celle-ci. La clairière franchie, la cime n'était qu'un autre contre-fort. Cette longue terrasse lisse et montant en ligne douce vers la brisure de la montagne, cette surface blanche et plane que j'avais vue d'Hyères et de Tamaris, et que, du pied même du Coudon, on croit voir encore, offrait une suite de créneaux assez réguliers séparés par des vallons. J'en traversai ainsi une demi-douzaine, tous plus jolis les uns que les autres et semés de massifs très-frais percés de roches bien pures, et tapissés tantôt d'un beau gazon, tantôt de grandes plaques de sable fin piétinées par les loups, qui vivent là fort tranquilles, à une lieue à vol d'oiseau au-dessus du grand mouvement et du grand bruit de la ville et de la rade de Toulon.
J'avais laissé loin derrière moi les dernières huttes des charbonniers de la forêt; j'étais en plein désert par une soirée magnifique. Ma vue était complétement enfermée par les créneaux successifs de la montagne; mais, abrité de tous les vents, je respirais un air souple et délicieux. Ma tristesse s'en allait. Les plantes des régions élevées se montraient et commençaient à m'intéresser; enfin la sensation de la solitude absolue exerçait sa magie sur mon imagination, quand j'entendis une voix forte qui semblait déclamer avec emphase dans le silence profond de ce sanctuaire.