Tamaris

Part 8

Chapter 84,018 wordsPublic domain

»Elle commença bientôt à se dire malade de chagrin et à m'assigner des rendez-vous qui l'eussent perdue. J'avais déjà bravé le danger dans l'enivrement de ma fièvre, car j'ai eu de l'emportement pour cette nature énergique, et je ne le nie pas. Elle a une exaltation d'esprit et une âpreté de formes qui la rendent souvent très-vulgaire, mais sublime par moments. Il n'est pas dans ma nature d'avoir peur d'une panthère. Je n'ai donc jamais craint sa violence; mais je devais craindre de commettre une mauvaise action, et je fus renseigné trop tard sur la véritable situation de cette femme. Le hasard me fit rencontrer et connaître son mari; dois-je dire le hasard? Non! il faillit surprendre un de nos rendez-vous. La femme eut le temps de se cacher, et je payai d'audace en abordant le garde-côte et en le priant de me servir de guide au bord des falaises. Je trouvai en lui une bonté et une droiture remarquables. Je connus ses ressources; je vis qu'il était le plus aisé et le plus considéré de son poste, qu'il adorait sa femme, qu'ils avaient des enfants charmants, que la Zinovèse jouissait d'une réputation de sagesse, et que j'arrivais comme un fléau, comme un voleur, si vous voulez, dans l'existence de ces gens-là. Je me jurai à moi-même de ne pas amener une catastrophe, et je ne revis la Zinovèse que pour lui faire mes adieux, lui donner ma parole d'être à tout jamais à son service en quelque détresse de sa vie que ce fût; mais, comme je n'avais jamais songé à la disputer à ses devoirs de famille, je la conjurai d'y revenir et de m'oublier. Elle me fit des menaces; elle m'en fait encore, soit! ceci ne m'occupera pas plus que tous les autres périls dont la vie se compose, depuis la chute d'une pierre sur la tête jusqu'à une attaque de choléra; mais me voilà fort inquiet de sa santé, que je ne savais pas si compromise. Croyez-vous réellement que le chagrin en soit la cause?

--Je le crois, surtout parce que le chagrin agit sous forme de colère perpétuelle et de soif de vengeance.

--Mais enfin ce n'est pas moi qui l'ai rendue méchante? Elle l'a toujours été; je l'ai vue ainsi dès le premier jour.

--C'est possible, et vous n'en êtes que plus à blâmer. On doit plaindre les méchants et s'efforcer de les calmer. Quand on les enflamme et les excite par la passion, on n'a que ce qu'on mérite, s'ils vous étranglent.

--Qu'elle m'étrangle donc, mais qu'elle guérisse!

--Cela pourrait bien arriver. Prenez garde!

--Je vous répondrai comme Paul-Louis Courier: «Eh! mon ami, quelle garde veux-tu que je prenne? Celle qui veille à la porte du Louvre....»

--Soit, ce qui est fait est fait. J'ignore si mes pilules d'opium vous serviront de préservatif contre une _coutelade;_ mais vous devriez bien songer à ne pas vous replonger dans de pareils embarras. Pour peu que votre passé nous en révèle encore deux ou trois du même genre, je crains de fortes atteintes à la tranquillité de votre avenir.

--Oh! _tranquillité_, je me ris de toi, s'écria-t-il. Voilà bien la plus forte attrape que les hommes aient inventée. Eh! mon cher, le cœur de l'homme est fait pour la tranquillité comme un oiseau pour la cage. Amassez donc une provision de tranquillité pour vos vieux jours! Enseignez-moi où ça se trouve, où ça se vend, et dans quelles bouteilles ça se conserve! Pendant que je m'amuserai à ficeler et à cacheter ma tranquillité dans une cave, la voûte s'effondrera sur ma tête, ou un tremblement de terre nous engloutira, ma tranquillité et moi! Nous voici bien tranquilles sur ce navire monumental et bien amarrés dans un port tranquille: où serons-nous dans cinq minutes? Peut-être aurai-je un coup de sang et serez-vous en train de vouloir retenir ma pauvre âme déjà envolée, ou bien, en descendant tout à l'heure dans le canot, peut-être ferez-vous un faux pas et irez-vous voir l'Achéron pendant que nous perdrons tous notre tranquillité pour vous retirer de la mer. Mon cher docteur, ne me parlez jamais de cette chose que je n'admets pas et dont je ne puis me faire aucune idée. La vie, c'est le mouvement, l'agitation, la dépense incessante des forces physiques, morales et intellectuelles. Aimons, souffrons, risquons et acceptons tout gaiement, ou tuons-nous tout de suite, car elle n'est pas ailleurs que dans la mort, votre dame tranquillité! C'est la chaste épouse qui nous attend dans le tombeau, et je vous réponds que nous l'y trouverons bien vierge, car nous n'aurons pas seulement aperçu sa figure durant notre vie!

--Alors lâchons la bride à tous nos instincts sauvages, et, comme le repos est un rêve, accablons de fatigues et de désespoirs à notre profit l'existence des autres âmes!

--Non pas! ne me faites pas dire des choses injustes et cruelles!

--Si vous vous en privez, vous n'êtes pas logique!

--Mais quelle est donc votre logique, à vous? Voyons.

--Elle est tout le contraire de la vôtre. La vie est un orage, soit! Nous sommes orage et convulsion nous-mêmes. Laissons-nous aller à cette loi, qui emporte tout dans l'abîme, et il n'y a plus de société, plus d'humanité, plus rien: nous finissons comme les sauvages, par l'eau de feu; si nous croyons à la civilisation, c'est-à-dire à Dieu et à l'homme, luttons contre l'orage extérieur et contre l'orage intérieur; exerçons-nous à la force, réservons le peu que nous en acquérons chaque jour pour un noble emploi. Abstenons-nous de curiosités qui ne peuvent nous donner qu'une sensation égoïste et passagère, ne courons pas après tous les feux follets de la passion: cherchons le soleil durable et vivifiant de l'amour.

--Oh! ce soleil-là,... à quoi le reconnaîtrais-je? dit la Florade, railleur, mais un peu pensif.

--A l'utilité de votre dévouement pour la personne aimée, répondis-je. Plus vous donnerez de votre cœur et de votre volonté, plus il vous en sera rendu par l'influence divine de l'amour; mais, quand cette dépense ne peut produire que le malheur des autres, soyez certain que vous vous ruinez en pure perte.

--Pour conclure, dit-il après un instant de rêverie où il me sembla prendre la résolution de respecter ma logique et de garder la sienne, qu'est-ce que je peux faire pour cette pauvre Zinovèse? Vous n'allez pas me dire, comme pour Nama, qu'il faut l'épouser ou la fuir. Je ne peux que la fuir ou la consoler, et, dans les deux cas, je fais mal. Je la laisse mourir ou la rends de plus en plus coupable envers un mari qui vaut probablement mieux que moi.

--Laissez-la mourir, et tant pis pour elle!

--Vous n'êtes pas consolant, docteur.

--Vous n'êtes donc pas consolé, vous?

--Non; je plains cette pauvre femme, et, si je suivais mon instinct, mon instinct sauvage comme vous l'appelez, j'irais lui dire que je l'aime encore. Vous voyez bien que je me combats quelquefois. Il en est de même à l'égard de mademoiselle Roque. Je l'aimerais de bien bon cœur, si elle n'en devait pas souffrir.

--Ne profanez donc pas le verbe _aimer_! Vous n'aimez ni l'une ni l'autre.

--Je les aime, comme je peux et plus que je ne devrais, car il est bien certain qu'aucune d'elles ne réalise mon rêve d'amour. Vous avez beau dire et croire que mon âme est dépensée en petite monnaie; je sais bien le contraire, moi! Je sais et je sens que je n'ai pas commencé la vie et qu'il y a en moi des trésors de tendresse et de passion qui n'auront peut-être jamais l'occasion de se répandre. Où est la femme idéale que nous nous créons tous? Elle existera pour nous un instant peut-être, en ce sens que nous croirons la saisir où elle n'est pas et que nous prendrons quelque nymphe vulgaire pour la déesse elle-même; mais l'illusion ne durera pas. Vous voyez que je parle comme un sceptique, mais du diable si je le suis! Puisque la vie est faite d'aspirations, je veux toujours aspirer, et ce que je trouverai, je prétends m'en contenter sans renier Dieu, l'amour et la jeunesse.

--Alors épousez mademoiselle Roque; vrai, épousez-la!

--Pourquoi? Je n'ai pas dit que je me bercerais toujours de la même illusion. Je sais que ce n'est pas possible; je vivrai donc en simple mortel. Je passerai d'une ivresse à l'autre, et je n'aurai jamais le réveil triste, par la raison que je sais qu'il y a toujours du vin.

--Alors vous êtes gai? L'une pleure, l'autre rugit, toutes deux mourront peut-être....

La Florade m'interrompit par un juron, et pour la première fois je le vis en colère. Il m'accusait de pédantisme et de cruauté. Il se disait et se croyait parfaitement innocent du malheur de ces deux femmes, par la raison qu'il n'avait jamais consenti à être aimé d'elles au détriment de leur honneur ou de leur devoir, ce qui n'était pas rigoureusement vrai.

--Voyons! s'écria-t-il dans un mouvement d'entraînement oratoire aussi naïf que paradoxal: vous qui parlez, êtes-vous plus prudent que moi? Qu'est-ce que vous allez faire tous les jours chez cette madame Martin, puisque Martin il y a, qui paraît être une femme vertueuse, dévouée à son enfant malade, attachée à ses devoirs et jalouse de sa réputation?

--Ne parlez pas de madame Martin, repris-je avec vivacité. Elle n'est pas ici en cause. Vous ne la connaissez pas. Vous ne pouvez rien dire à propos d'elle qui ait le sens commun!

--Ah! pardonnez-moi, mon cher; je sais par Pasquali, qui est homme de bon jugement, que c'est une femme adorable, et j'ai vu par mes yeux qu'elle est belle à faire tourner des têtes plus solides que la mienne. La vôtre a beau être défendue par les sophismes d'une fausse expérience; vous êtes jeune, que diable! et je vous dirai ce que vous me disiez l'autre jour: vous n'êtes ni plus laid ni plus sot qu'un autre. Vous n'êtes pas non plus un dieu, je le constate, et je suis certain que vous ne versez pas de philtres sous forme de potion à vos malades; mais cette femme est veuve, elle est seule, elle est sage, elle s'ennuiera demain, si elle ne s'ennuie déjà aujourd'hui. Elle aura besoin d'aimer; plus elle est pure et vraie, plus ce besoin sera impérieux. Vous serez là, vous, épris, éperdu peut-être, tout prêt à parler, si vos yeux et vos pâleurs subites n'ont parlé déjà,--car vous avez, depuis deux jours, des yeux distraits et des pâleurs subites, je vous en avertis! Vous êtes amoureux, mon cher, je m'y connais; la semaine prochaine vous serez fou,--et peut-être aimé,--car les femmes, si austères et si haut placées qu'elles soient, ne nous demandent pas autre chose que de les aimer ardemment et naïvement. Eh bien, quelle est la position de madame Martin? Tout fait pressentir dans les réticences de ses confidents une grande fortune et une haute naissance. Pourra-t-elle vous épouser, et le voudrez-vous? Non, votre fierté, votre dévouement pour elle s'y refuseront; car, en vous épousant, elle attirera peut-être des malheurs très-grands sur elle-même. Dans certaines familles, la veuve est tenue de ne pas se remarier, ou de perdre la tutelle de son fils. La voilà donc ruinée, séparée peut-être de cet enfant qu'elle idolâtre, ou bien forcée de vous éloigner, et mourant de chagrin ni plus ni moins que la très-placide et très-bornée mademoiselle Roque, ou que la très-illettrée et très-emportée Zinovèse. Vous viendrez me dire alors, comme je vous disais tout à l'heure: «Comment cela se fait-il? Je vous jure bien, ajouterez-vous, qu'en allant tâter le pouls à son marmot, je ne croyais pas en venir là, et lui causer tout le mal qui lui arrive. Certes je n'ai pas prévu, je ne m'attendais pas....» Et moi, votre confident, si je vous réponds alors: «Mon cher, c'est votre faute; il fallait prévoir, il ne fallait pas y retourner, il ne fallait pas être jeune, il ne fallait pas voir qu'elle est belle; enfin tant pis pour elle et tant pis pour vous!» si je vous dis tout cela, mon cher docteur, ne penserez-vous pas que je suis un orgueilleux sans pitié et un ami sans entrailles?

La vive déclamation de la Florade portait si juste à certains égards, qu'elle me troubla beaucoup intérieurement; mais je n'en fus pas atterré, et ma réponse était toute prête dans ma conviction et dans ma bonne foi.

--Tout ceci serait parfaitement raisonné, lui dis-je, si l'édifice ne péchait par la base. Vous commencez toujours par établir qu'on est autorisé à manquer de raison et de volonté en amour; je n'admets pas cela, moi. Supposons tout ce que vous voudrez à propos d'une femme quelconque, car je me refuse absolument à faire intervenir dans nos thèmes celle qu'il vous a plu de nommer, et que je connais trop peu pour pouvoir me permettre....

--Passons, passons!... Supposons qu'elle s'appelle madame Trois-Étoiles.

--Madame Trois-Étoiles étant donnée, je suppose que j'en devienne épris. Sachant fort bien d'avance que je ne puis que l'offenser en laissant paraître mon enthousiasme, il me paraît très-simple de m'abstenir de toute émotion apparente, et, si je ne suis pas capable de cela, je ne suis qu'un enfant sans raison! Mais supposons que je sois cet enfant-là. Madame Trois-Étoiles, pour peu qu'elle ne soit pas folle, se dira: «Cet ingénu n'est pas mon fait; je suis une femme de bien, et je n'irai pas risquer mon avenir et celui de mon fils pour charmer les loisirs de ce monsieur, qui n'a pas seulement le bon goût de me cacher son émotion, et qui dès lors n'est certes pas capable de devenir mon appui et celui de mon fils dans l'avenir.» Voilà mon raisonnement, cher ami; il manque d'éloquence, mais il vaut bien le vôtre.

--D'où il résulte qu'étant un fou, je n'ai eu affaire qu'à des folles?

--Eh mais!...

--Savez-vous, dit-il en riant, la morale de tout ceci? C'est que vous me donnez une envie furieuse de devenir un homme raisonnable et d'aimer éperdument une femme gouvernée par la raison!

On dérangea notre tête-à-tête, et, quand je rentrai à mon hôtel, j'écrivis au baron de la Rive. J'étais assez content de moi, la Florade m'avait rappelé à moi-même. J'étais bien résolu à me défendre de mon propre cœur, et je ne pouvais admettre un seul instant qu'à propos de moi la marquise pût jamais avoir à combattre le sien.

Je passai huit jours sans la revoir. J'avais des nouvelles de Tamaris par Aubanel et Pasquali. Paul allait bien. La marquise vivait dans une sérénité angélique. Je hâtai la conclusion de mon affaire. Mademoiselle Roque ne se décidait à rien, et, ne voulant pas attendre indéfiniment son caprice, je vendis ma zone d'artichauts le moins mal possible à un riche maraîcher de la Seyne. Je fis une visite à la Zinovèse, et je la trouvai mieux. Mes calmants faisaient merveille. Elle avait recouvré le sommeil, ses yeux s'étaient un peu détendus, son regard était moins effrayant. J'évitai de lui parler de son moral, craignant de réveiller l'incendie, et je portai cette bonne nouvelle d'une amélioration sensible à la Florade, que je cessai de sermonner, dans la crainte qu'il ne revînt à ses commentaires sur mon propre compte. Je ne voulus même pas savoir s'il avait de nouveau aperçu la marquise, et je ne sus réellement pas s'il était retourné à Tamaris.

Toutes choses ainsi réglées, je me disposais à quitter la Provence et à faire ma visite d'adieux à madame d'Elmeval, lorsque je reçus du baron la lettre suivante:

«Mon cher enfant, je me sens assez fort pour quitter Nice, où je m'ennuie depuis notre séparation; mais tu me trouves encore _trop jeune_ pour habiter le nord de la France. Puisque Toulon est un terme moyen, et qu'il y a toujours là de braves gens, puisque ma chère Yvonne, c'est le nom d'enfance que je donnais à la marquise, se trouve bien dans ces parages, je veux aller passer mes derniers trois mois d'exil auprès d'elle. Mon voisinage de soixante et douze ans ne la compromettra pas, et elle sait fort bien que je ne serai pas un voisin importun. Cependant je ne veux rien faire sans sa permission. Va donc la trouver de ma part, et, si elle a autant de plaisir à me voir que j'en aurai moi-même à me sentir près d'elle, occupe-toi de me caser dans une villa au quartier de Tamaris ou de Balaguier. Tu vois que je me rappelle le pays. Je me rappelle aussi une assez belle maison dans le goût italien avec une fontaine en terrasse, l'ancienne bastide Caire. Je ne sais à qui elle est maintenant. Tâche de la louer pour moi. Ce doit être tout près des bastides Tamaris et Pasquali, au versant de la colline, près du rivage. Sacrifie-moi encore quelques jours pour m'installer, et compte que, si ta réponse n'y fait pas obstacle, ton vieux ami philosophera et radotera avec toi d'aujourd'hui en huit.»

Une heure après la lecture de cette lettre, j'étais à Tamaris. La marquise était à la promenade; je résolus de l'attendre, et j'allai examiner la maison Caire, que je n'avais vue encore qu'extérieurement. C'était un _palazzetto_ génois assez élégant, et la fontaine avec ses eaux jaillissantes, les escaliers du perron tapissés d'une belle plante exotique, le jardin en terrasse bordé d'une étrange balustrade de niches arrondies, la serre chaude assez vaste, le petit bois de lauriers formant une voûte épaisse au-dessus du courant supérieur de la source, la prairie bien abritée par la colline du fort, le bois de pins et de liéges descendant jusqu'au pied de la colline même, une ferme à deux pas, qui touchait l'enclos de Tamaris et qui communiquait avec le jardin par une allée de beaux platanes garnie de rigoles à eaux courantes, tout était agréable et bien disposé pour les courtes promenades pédestres de mon vieux ami. Je m'informai auprès de fermiers fort bourrus; la maison était inhabitée, on pouvait la visiter et la louer en tout ou en partie. Je vis les appartements, qui me parurent sains et assez confortables. Je demandai le prix, et, avant de rien conclure, je retournai à Tamaris. _Madame_ n'était pas rentrée.

--Elle ne tardera guère, me dit le petit Nicolas en s'avançant sur la terrasse; et, tenez, la voilà qui revient!

Je ne voyais sur la rive que des pêcheurs et des douaniers.

--Elle n'est pas là! dit Nicolas; regardez donc du côté de Saint-Mandrier, là-bas, en mer! Elle a été voir le jardin botanique avec le petit et M. Pasquali, dans le canot au lieutenant la Florade.

--Et le lieutenant?...

--Et le lieutenant aussi; voyez!

Je regardai à la longue-vue dressée sur la terrasse,--c'est le meuble indispensable de toutes les habitations côtières,--et je distinguai la Florade assis sur son manteau étalé à la poupe de l'embarcation. Paul était debout entre ses jambes, la marquise à sa droite, Pasquali à sa gauche, la bonne auprès de sa maîtresse, et les douze rameurs, assis deux à deux vis-à-vis de ce groupe, enlevaient légèrement le canot, qui filait comme une mouette.

Je quittai brusquement Nicolas et la longue-vue, et je descendis à la _noria_ située dans le rocher au revers du côté maritime. C'était comme une petite cave profonde à ciel ouvert, tapissée de lierre et de plantes grasses rampantes à grandes fleurs blanches et roses. Là, bien seul, je maîtrisai mon mal. La Florade s'était introduit dans l'intimité de la marquise. Certes, il l'aimait déjà.... Avais-je mission de la protéger contre lui? Et, d'ailleurs, n'était-il pas capable de la bien aimer, lui avide d'idéal, intelligent, sincère et doué d'un charme réel? A quoi bon lutter contre les mystérieuses destinées? «Elle est seule, elle est austère, avait-il dit; elle a besoin d'aimer, c'est fatal: elle aimera dès qu'elle sera aimée.» Eh bien, pourquoi non? Si une mésalliance compromet son avenir, ne trouvera-t-elle pas dans la passion d'un homme enthousiaste et charmant des compensations infinies? Faut-il qu'elle ignore l'amour parce qu'elle est mère? Et qui prouve que cet enfant n'aimera pas la Florade avec engouement et ne luttera pas pour lui avec elle? Il l'aime aujourd'hui pour sa figure riante, pour son uniforme et son canot. Ce qu'il rêve déjà, c'est d'être marin, je parie! Demain, il l'aimera pour ses tendres caresses et ses fines gâteries.... Il ne connaît de moi que la tisane et les cataplasmes! Vais-je donc être jaloux de Paul?... Non, pas plus que je ne veux l'être de sa mère. La Florade est aventureux. Il recule sans doute encore devant l'idée de conquérir la fortune avec la femme; mais il est homme à accepter et à dominer à force de cœur et d'audace les plus délicates situations.... Oui, oui, il osera ce que je n'oserais pas, et ce sera tant mieux pour elle. Il saura l'étourdir sur les dangers et les déboires de la lutte engagée avec le monde en s'étourdissant lui-même, et tout ce qui me paraît obstacle et malheur sera pour eux l'aiguillon de l'amour. Allons! pas un mot, pas un regard qui trahisse ma souffrance. Dans huit jours, j'installerai le baron et je fuirai, laissant à la marquise un conseil et un appui sérieux.--Moi, j'oublierai, puisqu'il le faut!

J'essuyai la sueur froide qui coulait de mon front, je remontai les degrés de la noria, je redescendis ceux de la bastide, et j'étais au rivage quand le canot y déposa ses passagers. Malgré moi, mon premier regard fut pour la Florade. Sa physionomie était sérieuse et comme éteinte par le respect. Il n'y avait certes rien à reprendre dans son attitude. J'en fus d'autant plus consterné. Trop confiant en lui-même, il eût certainement déplu.

La marquise me fit le bon accueil des autres jours, et témoigna du plaisir à me voir; mais elle rougit sensiblement. Pasquali eut un sourire de sphinx, qui n'était peut-être qu'un sourire de cordialité. Il me sembla que Paul ne faisait de lui-même aucune attention à moi.

Cependant la scène changea au bout d'un instant. La marquise remerciait Pasquali, en désignant la Florade, de lui avoir procuré un si bon pilote. Elle remerciait le pilote aussi; mais elle n'invitait personne à la suivre, et, comme la Florade m'offrait de me remmener dans son embarcation, elle mit sa main sur mon bras en disant:

--Non! j'ai à parler au docteur, il faut qu'il me sacrifie au moins dix minutes. La calèche est là-haut comme tous les jour; je le ferai reconduire à la Seyne, et, s'il est pressé, il arrivera aussitôt que vous, car vous avez le vent contraire.

La Florade devint pourpre. Pasquali continua de sourire mystérieusement.

Ce fut à mon tour de montrer une soumission impassible.

--Arrêtons-nous chez le voisin, me dit la marquise dès que la Florade eut crié: «File!» à ses rameurs. Je veux l'interroger en même temps que vous.

Elle s'assit dans le jardinet de Pasquali. La bonne remonta vers la bastide Tamaris avec Paul, qui criait la faim.

--Mon brave voisin et mon bon docteur, nous dit la marquise, qu'est-ce que c'est que M. de la Florade? Vous d'abord, voisin, c'est votre filleul, le fils d'un de vos meilleurs amis. Il est très-jeune, très-décoré, très-gradé pour son âge. Il est doux, brave et intelligent, et après?

--Après, dit Pasquali, c'est le meilleur enfant de la terre. Pourtant, je ne vous l'aurais jamais présenté _chez vous_. Il venait me chercher dans son canot d'officier; vous partiez pour le même but dans une grosse barque, un vrai fiacre. Vous auriez mis deux heures, Paul se serait enrhumé. Je vous ai conseillé d'accepter l'offre du lieutenant. Votre santé et celle du petit avant tout!...

--Oui, oui, reprit-elle, nous avons tous bien fait. La promenade a été charmante, votre ami très-obligeant. J'aurais été prude de refuser son embarcation avec votre compagnie; mais pourquoi me dites-vous que vous ne me l'eussiez jamais présenté chez moi?

--Parce que c'est un jeune homme, et que vous ne voulez pas recevoir de jeunes gens, en quoi vous avez raison.

--Je reçois pourtant le docteur, qui n'est pas précisément un vieillard.

--Oh! moi, répondis-je avec un rire forcé, je ne compte pas: un médecin n'est jamais jeune.

--Alors, reprit la marquise en souriant et en s'adressant au voisin, vous n'avez pas d'autre motif pour ne pas m'amener votre filleul que sa qualité de jeune homme?

--Ma foi! vous m'embarrassez, répondit Pasquali. Questionnez donc un peu le docteur; c'est à son tour de parler.

--Oui, voyons, docteur! reprit la marquise.

Pasquali, qui était fin sous son air d'insouciance habituelle, me regardait dans les yeux. Je fis l'éloge de la Florade sans restriction et avec un peu de ce feu héroïque dont j'avais fait provision sous les pampres de la noria.