Tamaris

Part 7

Chapter 73,832 wordsPublic domain

--Avant d'être malade, je m'ennuyais un peu du mari et des enfants, voilà tout. Ça n'allait pas comme je voulais, je ne me trouvais pas assez riche. Pierre Estagel m'avait trompée: il croyait hériter d'un oncle riche, et le vieux gueux n'a rien laissé. J'ai bien eu des robes et des bijoux à mon mariage, et puis, après, rien que la place du mari. Il a fallu travailler sans jamais s'amuser. J'ai fait mon devoir, mais j'avais bien du dégoût, quand j'ai rencontré ce damné qui m'a aimée. Je croyais bien que je ne lui céderais pas. J'étais contente et fière de ses compliments, voilà tout; par malheur, il n'était pas comme les autres, lui, il savait parler! Enfin j'ai été folle, et pendant deux mois j'étais contente, je ne me reprochais rien. J'endurais tous mes ennuis, je ne pensais qu'à le voir! J'étais toute changée, un petit enfant m'aurait fait faire sa volonté. Le mari disait: «Qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai jamais vue si douce!» Et il m'aimait d'autant plus, pauvre bête d'homme!... Mais l'autre s'est lassé de moi tout d'un coup. Il a dit qu'il avait eu occasion de voir Estagel, que c'était un homme de bien, qu'il était fâché de le tromper, que ça lui paraissait mal! Qu'est-ce que je sais? tout ce qu'on ne se dit pas quand on aime, tout ce qu'on veut bien dire quand on n'aime plus. Et moi, je ne peux pas pardonner ça, vous pensez! Je le garderai sur mon cœur tant que le sien sera dans son corps!

--Alors, quand vous voulez vivre, c'est pour vous venger?

--Si je dois rester laide, il faudra que je le voie mourir! Si je redeviens jolie, je me ferai fière, j'irai dans les fêtes, je mettrai mes chaînes d'or et tout ce que j'ai, et on parlera encore de la Zinovèse, et je ferai celle qui se moque de lui, et il me reviendra; mais je le chasserai d'autour de moi comme un chien, et il vivra pour me regretter.

J'essayai de calmer par le raisonnement cette âme irritée; je ne l'entamai pas d'une ligne, et je la quittai sans espérance de la guérir. Son état physique n'était certes pas désespéré; mais la passion, et la passion mauvaise et persistante, combattrait vraisemblablement l'effet de mes ordonnances et les derniers efforts de la nature. On ne sauve pas aisément ceux qui s'appliquent à détruire leur âme, car c'est le grand moteur que nos remèdes n'atteignent pas.

Comme aucune espèce de voiture ne pouvait venir au cap Sicier par le bord de la mer, je montai sur le _baou rouge_, afin de voir si, de là, je découvrirais dans la vallée intérieure de la presqu'île la vieille et déjà bien-aimée calèche de Marescat, amenant de ce côté la marquise et son fils. Le _baou rouge_ est bien nommé. La pierre et la terre y sont d'un rouge sombre à teintes violacées. Une forêt de pins maritimes, maigres et tordus par le vent, l'enveloppe de la base au sommet; mais les buissons de chêne coccifère, de globulaires en broussailles, ainsi que les cistes, les romarins et les lavandes, donnent de la grâce et de la fraîcheur aux éclaircies. Un unique sentier gravit rapidement jusqu'au sommet. Là, je trouvai une guérite de garde-côte, et je fus curieux d'en visiter l'intérieur.

Ces guérites sont des huttes de pierres brutes, de mottes de terre et de branchages, avec un toit de roseaux ou de lames de schiste. Comme elles sont tolérées plutôt que permises, elles sont l'ouvrage des factionnaires, et il leur est interdit d'y avoir aucune espèce de meuble, de couverture, de bien-être quelconque propre à favoriser le sommeil. Un banc de pierre ou de briques leur permet cependant de s'y étendre; mais, comme il n'y a ni porte ni fenêtre, le froid des nuits mauvaises et le bruit assourdissant des tempêtes se chargent probablement de tenir le factionnaire éveillé. Ces huttes doivent, en outre, être placées de manière à dominer tout ce qui ferait obstacle à la vue dans le rayon de la surveillance assignée au factionnaire. On les trouve donc souvent perchées dans les sites les plus effrayants, et le sentier battu qui entourait celle-ci n'avait pas, au bord du précipice vertical, plus de quinze centimètres de large. Il n'y eût pas fait bon d'être somnambule; mais on sait que là où passe la chèvre le douanier peut passer.

Comme je regardais le beau spectacle de la mer écumante contre les âpres racines de la falaise, le garde-côte, qu'on croit parfois absent, mais qui est toujours là, guettant toutes choses, sortit je ne sais d'où, et m'aborda d'un air grave et bienveillant. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'une belle et douce figure.

--Êtes-vous le médecin? me dit-il.

Et, sur ma réponse affirmative:

--Alors vous venez du poste? Vous avez vu ma femme?

--Vous êtes donc maître Pierre Estagel? Eh bien, votre femme a besoin d'être soignée; mais il y a de la ressource.

Le garde-côte secoua la tête.

--Elle se donne trop de mal, dit-il, elle n'a pas de repos, et Dieu sait qu'elle n'est pourtant pas obligée de se tourmenter: nous avons bien de quoi vivre; mais c'est une pauvre femme qui voudrait toujours ce qu'elle n'a pas, et qui ne se contente jamais de ce qu'elle a.

Il resta pensif. C'était un homme doux, mais peu expansif, habitué à la solitude, au silence par conséquent. Je vis qu'il fallait le questionner; moyennant quoi, je sus toute l'histoire de sa femme. Elle avait été riche. Son père était patron d'une grosse barque de pêche et propriétaire de deux autres. Un coup de mer avait brisé toute sa fortune. Estagel l'avait aidé à se sauver lui-même, et il avait apporté au rivage Catarina (la Zinovèse), demi-morte de peur et de froid. Elle était venue là en partie de plaisir avec son père, comme cela lui arrivait souvent. Elle était déjà connue pour sa beauté et sa _belle danse_ aux pèlerinages de la côte. Il y avait donc près d'un an qu'Estagel l'avait remarquée. En la voyant ruinée et désolée, il lui offrit le mariage, qu'elle accepta sous le coup du découragement; mais elle se flattait d'un héritage qui leur échappa. On sait le reste, la Zinovèse me l'avait dit. Le mari n'avait aucune espèce de soupçon sur elle. Il la jugeait plus inaccessible que les rochers de son poste, et sa confiance n'avait rien qui ne lui fît honneur à lui-même. On sentait en lui une droiture de cœur et une patience de caractère assez remarquables. Il ne s'exprimait pas mal, il lisait même quelquefois, et je vis dans la hutte un vieux volume dépareillé du Plutarque d'Amyot à côté de sa pipe.

--Mais vous ne faîtes plus de faction, lui dis-je, puisque vous voilà gradé?

--Gradé et décoré, répondit-il en soulevant la capote qu'il avait jetée sur ses épaules par-dessus son uniforme. On m'a donné cela pour un sauvetage. Je ne le demandais pas. Quant au grade, il me dispense de la faction, et vous me voyez ici en remplacement volontaire d'un camarade qui s'est trouvé indisposé aujourd'hui.

Et il se mit à réparer la cabane, qui tombait en ruine.

--Il paraît, lui dis-je, qu'on a peu de soin de ce pauvre abri, où certes il n'y a rien de trop.

--Ah! que voulez-vous! on s'ennuie de réparer ce qui tombe toujours! Quand je faisais mon quart de nuit, je n'entendais pas rouler une pierre sans la relever.

--Vous y avez passé des nuits bien dures, n'est-ce pas?

--Oui! Une fois,--la guérite n'était qu'en terre et en feuillée dans ce temps-là,--j'ai été emporté avec sur cette pointe de rocher que vous voyez là-dessous. Heureusement, il s'est trouvé un petit arbre pour me retenir. Les plus mauvais coups de vent ici sont ceux qui tournent tout d'un coup de l'est au nord-ouest. Ça vous prend comme en tire-bouchon et vous enlève; mais il y a aussi de bonnes nuits. Quand on étouffe dans les villes et même dans les maisons à la côte, ici, l'été, on est content de respirer, et, de temps en temps, on regarde la lune pour se désennuyer de regarder la mer.

--Avez-vous affaire aux contrebandiers quelquefois?

--Non, la côte est trop mauvaise, la calangue est petite et trop facile à surveiller. Vous voyez ces deux pointes de rocher qui sortent de la mer à cinq cents mètres de la falaise. On les appelle les _freirets_ ou les _frères_, parce que de loin les écueils ont l'air d'être tout pareils. Eh bien, toute la falaise est bordée de roches sous-marines du même genre, et on appelle ces endroits-là les _mal-passets_. Ce n'est donc pas une plage pour débarquer de la contrebande dans les mauvaises nuits, et, quand la mer est douce, nous entendons tout. Notre affaire, c'est de regarder, aussi loin que nous pouvons voir, s'il n'y a pas quelque embarcation en détresse, afin d'aller avertir le poste et porter secours. Vous voyez que nous faisons plus de bien que de peine aux gens de mer, et nous sommes aimés dans le pays.

Après avoir arraché par lambeaux tous les renseignements que je rapporte ici en bloc, car maître Estagel semblait compter ses paroles, et ses yeux attentifs ne quittaient pas l'horizon, je pris congé de lui en lui serrant la main et en refusant, bien entendu, d'être indemnisé de ma visite à sa femme. Il me montra un sentier pour rejoindre la route de mulets qui monte jusqu'au sommet du cap Sicier, celui de la falaise étant trop dangereux.

--D'ailleurs, vous ne pourriez pas le suivre sans vous égarer, me cria-t-il. Il n'y a que nous qui sachions au juste où il faut poser un pied et puis l'autre.

Et, comme je me rapprochais de lui pour allumer un cigare, je lui demandai si réellement un douanier était un chamois qu'aucun autre homme ne pouvait suivre dans les précipices.

--Ma foi, répondit-il, je n'ai vu, en fait de messieurs, qu'un seul jeune homme, un petit officier de marine, capable de me suivre partout. Il venait là pour son plaisir, et, une fois, nous avons fait assaut à qui descendrait le plus vite de la rampe de Notre-Dame-de-la-Garde jusqu'au rivage.

--Et qui a gagné?

--Personne, nous sommes arrivés ensemble.

Je partais; je ne sais quelle induction rapide de mon cerveau me fit revenir encore pour ramasser une plante que j'avais remarquée auprès de la hutte.

--Comment l'appelez-vous? me dit le garde-côte.

--- _Épipacte blanc de neige_. Et l'officier de marine, comment s'appelait-il?

--Ah! l'officier.... C'était, dans ce temps-là, un enseigne à bord du _Finistère_; je crois qu'il a passé lieutenant à bord de _la Bretagne_, mais je ne me rappelle pas son nom.

--Ce n'était pas la Florade?

--Juste! Vous l'avez dit; un charmant garçon! Vous le connaissez?

--Oui. Adieu, merci!

De déduction en déduction, j'arrivai, tout en marchant, à me persuader que la Florade devait être l'amant volage et maudit de la Zinovèse. Était-ce vraisemblable? On le saura plus tard.

Et puis je pensai à l'existence de ces gardes-côtes, humble providence des navigateurs, si longtemps haïs et menacés par la population côtière. Il n'est pas de situation particulière dont l'examen ne produise en nous un retour personnel et qui n'amène cette question intérieure: «Si j'étais à la place d'un de ces hommes, quel effet en ressentirais-je?» Et j'allais m'identifiant par la rêverie à cette rêverie continue de la sentinelle de mer, seule dans un endroit terrible, écoutant les arbres se briser autour d'elle dans les nuits sinistres, et cherchant à distinguer l'appel suprême de la voix humaine au milieu des sifflements de la bourrasque et des rugissements du flot. Je rêvais aussi aux délices des belles nuits d'été, aux harmonies de la brise marine, à la succession de spectacles enchanteurs, que la lune prodigue aux montagnes désertes et aux noirs écueils plongés dans la vague phosphorescente. Être sans besoins, sans appréhensions personnelles sous ce toit de branches, sans souvenirs et sans projets, et posséder à soi tout seul, pendant des saisons entières, le tableau grandiose de la nature à tous les moments de sa vie mystérieuse, compter ses pulsations, respirer ses parfums sauvages, étudier ses moindres habitudes, connaître les moindres phases de tous ses modes d'existence et de manifestation depuis le sommeil du brin d'herbe jusqu'à la marche du nuage, et depuis le réveil bruyant de l'oiseau de proie jusqu'au muet travail de décomposition du rocher! L'homme du peuple sent vaguement ces jouissances, mais la continuité de sa contemplation forcée le blase et l'attriste. Il arrive à participer au calme stupéfiant de la pierre rongée par la lune ou à la monotonie du mouvement des ondes fouettées par le vent. L'homme intelligent résisterait davantage, mais il pourrait bien s'exaspérer tout à coup contre l'assouvissement de sa jouissance; car, il n'y a pas à dire, c'est un idéal pour tous les amants de la nature que de se trouver aux prises avec elle dans un lieu déterminé, sans être rappelé à chaque instant aux obligations de la vie sociale; mais l'habitude de cette vie devient impérieuse, et ceux qu'elle fatigue ou irrite le plus sont peut-être ceux qui s'en passeraient le moins.

Je voulus gravir jusqu'à la pointe du promontoire; mais, de là, je ne vis que la mer immense et la garigue déserte jusqu'à la forêt parcourue la veille. Je me flattais de reconnaître la robe noire de la marquise, si elle était en promenade de ce côté. Je ne vis pas un être humain entre la falaise et la forêt. Je redescendis, et, comme j'approchais d'une source où, sur quelques mètres de terre fraîche entourés d'une palissade, croissaient au beau milieu du désert des légumes, Dieu sait par qui plantés, je vis un homme assis au bord de l'eau qui se leva à mon approche: c'était Marescat. Le cœur me battit bien fort, mais j'appris vite qu'il était seul.

--Je suis venu, dit-il, vous chercher de la part de _madame_. M. Paul s'est un peu enrhumé hier à la chapelle. On n'a pas voulu sortir aujourd'hui; mais madame a dit: «Peut-être que le docteur nous cherchera. Il ne faut pas qu'il revienne à pied, c'est trop loin. Conduisez-lui la calèche et priez-le de venir nous voir s'il a le temps de s'arrêter; si ça le dérange, vous le mènerez tout droit au paquebot de la Seyne.»

C'était aimable et bon de la part de la marquise; mais il n'y avait pas lieu de s'enfler d'orgueil. Paul était enrhumé, et on désirait mes soins avant tout.

--N'importe, chère et digne femme, pensai-je, j'irai avec joie.

--Eh bien, me dit Marescat en me ramenant à Tamaris, vous avez revu la Zinovèse? Mais elle ne vous a pas tout dit, allez! Et moi, je vous dirai tout, si vous voulez. Elle est malade d'amour.

J'essayai de changer la conversation, il y revint plusieurs fois. Il aimait à causer dans un langage impossible, dont je ne saurais donner aucune idée. Il avait beaucoup voyagé, il avait été conducteur d'omnibus en Afrique, où il avait appris un peu d'arabe; il avait été au siége de Sébastopol, et puis en Grèce et en Turquie, pour voiturer des vivres et des effets de campagne. Il savait donc s'expliquer en russe, en grec moderne et en turc. Il joignait à cela un peu d'anglais et d'italien à force de conduire des étrangers de Toulon à Nice et réciproquement, si bien qu'à force de cultiver les langues étrangères, il n'en savait aucune et parlait le français le plus étrange que j'aie jamais entendu. Je l'écoutais avec plaisir et curiosité. La construction de sa phrase était aussi originale que le choix de ses mots; mais je n'essayerai guère de l'imiter, j'y perdrais ma peine.

Quand je vis à son insistance qu'il était en possession de quelque secret dont il avait besoin de se débarrasser, plutôt par tourment de conscience que par bavardage, je l'interrogeai sérieusement.

--Eh bien, me dit-il, gardez ça pour vous tout seul et pour _lui_; mais dites au lieutenant la Florade de faire attention.

--Vous pensez donc?...

--Je ne pense rien; j'ai vu! Une fois que je dormais dans un fossé, attendant un homme de la campagne avec qui j'avais affaire de fourrage pour mes bêtes,--c'était un soir qu'il faisait un grand brouillard sur le cap,--j'ai été réveillé par des pas, et j'ai vu passer le lieutenant, qui s'en allait suivi de la femme au brigadier. Il s'est arrêté deux fois pour lui dire: «Adieu, va-t'en!» Mais, à la troisième fois, comme elle le suivait toujours, il s'est fâché, et il l'a un peu poussée, en disant: «T'en iras-tu? Veux-tu te perdre? Je veux que tu t'en ailles!» Elle est restée là plantée comme un arbre au bord du chemin, et elle l'a regardé marcher du côté de la mer tant qu'elle a pu le voir. Elle était tout à côté de moi, et moi de ne pas bouger, car qui sait quelle dispute elle m'aurait cherchée! Alors je l'ai vue qui levait son poing comme ça au ciel, et elle a juré dans son patois italien en disant: «Tu mourras! tu mourras!» Vous sentez que je n'ai parlé de ceci à personne, et, si je vous en parle, c'est pour que vous avertissiez votre ami de ne pas retourner par là tout seul. Une femme n'est qu'une femme; mais il y a, dans nos pays de rivages, des bandits qui sortent on ne sait pas d'où, et qui, pour une pièce de cinq francs.... Vous m'entendez bien. Faites ce que je vous dis et ne me nommez pas, car la _brigadière_ pourrait bien me le faire payer plus cher que cent sous!

Marescat étant un excellent homme, je crus devoir prendre son avis en considération, et je promis d'avertir la Florade le soir même.

Comme je descendais de voiture à l'entrée de la petite terrasse de Tamaris, j'eus comme un éblouissement en voyant la Florade en personne vis-à-vis de moi, à l'autre bout de cette même terrasse. Il avait été voir Pasquali pour connaître le résultat de sa conférence avec mademoiselle Roque; il s'en retournait à pied par la Seyne avec Pasquali. La marquise, en voyant passer son voisin, l'avait appelé pour lui dire bonjour. Elle échangeait avec lui quelques mots à travers la grille du rez-de-chaussée. La Florade se tenait à distance respectueuse. Je ne sais si elle le savait là ou si elle remarquait la présence d'un étranger; mais il la voyait, lui, et, à travers le buisson d'arbousiers, il la contemplait avec tant d'attention, qu'il ne me vit pas tout de suite. Toutes les furies de la jalousie me firent sentir instantanément leurs griffes. Je n'avais jamais aimé, et j'avais trente ans! Je feignis de ne pas l'apercevoir. Je saluai rapidement Pasquali et j'entrai brusquement dans le vestibule, comme si j'eusse voulu défendre la maison d'un assaut.

En me voyant, la marquise exprima une vive satisfaction et dit à Pasquali:

--Ah! voilà notre providence, à Paul et à moi! Mais où cours-tu? ajouta-t-elle en rappelant l'enfant, qui voulait s'échapper à travers mes jambes par la porte entr'ouverte.

--Laisse-moi aller voir l'officier de marine qui est dans le jardin, répondit Paul; je veux regarder de près son uniforme!

--Non, lui dis-je, vous n'irez pas! Quand on est enrhumé, on ne doit pas courir dehors!

En lui parlant ainsi, je le retins et le ramenai vers sa mère avec une vivacité tout à fait en désaccord avec ma manière d'être habituelle, et dont il s'étonna et se piqua même un peu. On devine de reste le motif secret de ma brusquerie. Je ne voulais pas que Paul devînt un lien entre sa mère et la Florade, comme cela avait eu lieu pour moi. Elle m'approuva sans me comprendre, et prit son fils sur ses genoux; je regardai si la Florade épiait toujours: il avait disparu. Pasquali, qui ne voulait pas le faire attendre, prenait congé.

Paul avait un peu de fièvre. Je prescrivis vingt-quatre heures de claustration, à moins qu'il ne fît très-chaud le lendemain, et la marquise me conduisit à sa petite pharmacie de voyage pour que j'eusse à choisir les infusions convenables. J'hésitais, je réfléchissais, j'étais minutieux comme s'il se fût agi d'une grosse affaire, le tout pour prolonger ma visite. Je vis que ma stupide ruse inquiétait la pauvre femme. Je me la reprochai et me hâtai de la tranquilliser. Au fond, j'étais honteux de moi, j'étais troublé, j'avais une idée fixe: avait-elle aperçu la Florade? avait-elle rencontré le feu de son regard? Pauvre homme que j'étais, avec toute ma force lentement amassée et ma longue confiance en moi-même!

La marquise ne me parut pas avoir fait la moindre attention à l'officier de marine, et je me gardai bien de lui en parler.

--Quoi de nouveau? dis-je à la Florade en le retrouvant le soir sur son navire, où j'étais invité à dîner par le médecin du bord.

--Rien. Elle me met dans une impasse. Elle dit qu'elle ira vivre où je voudrai, pourvu que je promette d'aller l'y voir. Pasquali n'a pu trouver d'autre moyen de l'ébranler qu'en lui disant qu'on devait obéir à la personne qu'on aime, et que, ma volonté étant de l'éloigner, elle avait à me prouver son affection en se soumettant sans condition aucune. Elle a demandé deux jours pour réfléchir, ajoutant que j'avais bien tort de ne pas lui dire moi-même ce que j'exigeais, marquant quelque défiance de la validité des pouvoirs de l'intermédiaire, ne luttant que par son inertie, et montrant à Pasquali étonné cette douceur têtue qui est plus difficile à manier que la violence.

--Alors vous faites bon marché de la violence? vous ne craignez pas les femmes franchement irritées?

--Pourquoi me demandez-vous cela?

--Parce que j'ai vu ce matin une autre de vos victimes qui me paraît plus fâcheuse encore que mademoiselle Roque.

--Vous plaisantez?

--Non. J'ai vu la Zinovèse. Savez-vous qu'elle est très-malade?

--Au diable le médecin! Qu'alliez-vous faire là? Elle vous a parlé de moi? elle a eu la folie de me nommer?

Je lui racontai toute l'affaire sans lui dire un mot de la marquise, et, quand il sut que le bon Marescat était seul avec moi en possession de son secret, il se calma et me parla ainsi:

--Cette Monaquoise était une beauté incomparable, et je suis sensible à la beauté plus que je ne peux le dire. Elle était coquette. Rien ne ressemble à une femme qui veut aimer comme une femme qui veut plaire. Une coquette ressemble également beaucoup à une femme de conscience large et de mœurs faciles. J'y fus trompé. Je crus qu'on ne me demandait qu'un effort d'éloquence et un élan de passion pour succomber avec grâce. Est-ce ma faute, à moi, si, croyant rencontrer une aventure, je tombe dans une passion? Vous voyez que je ne suis pas un fat. Plus la Zinovèse me disait que j'étais sa première et unique faute, moins je voulais le croire, et, ne lui demandant aucun compte de son passé, je lui savais mauvais gré de se faire inutilement valoir. Je fus vite dégoûté, non pas d'elle, mais de cette importance qu'elle voulait donner à nos relations. Il était question de quitter son mari et ses enfants! Elle se disait si malheureuse avec son garde-côte, assujettie à tant de travail et de privations, que je lui offris le peu que je possède. Elle refusa avec hauteur, et je commençai à voir que j'avais affaire à une femme plus fière et plus à craindre que je ne l'avais prévu.