Tamaris

Part 6

Chapter 63,907 wordsPublic domain

La marquise saluait toutes les personnes qu'elle rencontrait, sachant que, dans cette région, le pauvre veut être salué le premier. Il ne provoque aucune politesse; mais, quand on ne la lui accorde pas, il en est blessé: il vous la rend brusquement et d'un air de mauvaise humeur. Au contraire, adressez-lui la parole, il est tout de suite votre ami.

La femme pâle ne priait pas, ou elle priait à la provençale, c'est-à-dire en s'interrompant sans façon pour regarder, examiner et interroger les passants. Quand la marquise s'inclina légèrement en passant auprès d'elle, elle se leva et lui envoya d'un ton bref le salut redoublé du pays: _Bonjour, bonjour_, et elle reprit son panier de tresse et son bâton pour s'en aller. Nous passâmes outre; elle se mit à marcher derrière nous, et nous entendîmes que Marescat lui disait:

--Bonjour, la _Zinovèse_; ça ne va donc pas mieux?

Nous n'entendîmes pas la réponse; nous avions déjà quelque avance. La descente est très-rapide; mais le sentier, coupé en zigzags, est assez facile. Paul le prit au pas gymnastique. Sa mère, ne voulant pas le perdre de vue, se mit à courir, et en dix minutes nous étions en bas. Là, on s'arrêta dans un pli de terrain bien abrité. La bonne ouvrit un petit panier pour le goûter de l'enfant, et madame d'Elmeval partagea une orange avec moi.

Cette petite halte permit à la Zinovèse et à Marescat de nous rejoindre. Ils avaient continué de causer ensemble. Marescat prit alors les devants pour aller faire boire ses chevaux, et la femme pâle nous accosta.

--Il paraît, dit-elle en s'adressant à moi, que vous êtes médecin?

--Oui, et vous êtes malade, vous?

--Beaucoup malade; mais prenez-vous bien cher?

--Je ne prends rien.

--Ah!... Vous êtes donc bien riche?

--Non, mais je n'exerce pas dans le pays.

--Vous n'en êtes pas? Alors vous ne voulez pas me dire ce que j'ai!

--Si fait; vous avez la fièvre presque continuellement.

--C'est vrai; je ne dors ni ne mange.

--Où souffrez-vous?

--Partout et nulle part. Le plus dur, c'est de tousser et d'étouffer. Le capelan de là-haut,--et elle désignait la chapelle,--qui vient tous les ans au mois de mai, m'a dit, l'an passé, que j'étais phthisique, et que je ne m'en sauverais pas.

--Et que vous a-t-il prescrit?

--De me confesser et de me mettre en état de grâce.

--Et vous y êtes?

--Non.

Elle me fit cette réponse d'un ton farouche et hautain. Sa figure était de plus en plus sinistre. Madame d'Elmeval la regardait avec étonnement, la bonne et l'enfant avec crainte.

--Tout ça ne me dit pas si je vais bientôt mourir, reprit la malade avec autorité. Allons, le médecin doit savoir cela, il faut le dire!

--Je ne peux pas vous le dire sans vous examiner et vous interroger. Ce n'est pas ici le moment; où demeurez-vous?

--Là, derrière cette montagne, répondit-elle en me montrant les premiers contre-forts du cap Sicier, tout auprès de la mer, au poste des gardes-côtes. C'est moi la femme au brigadier Estagel.

--Alors vous avez le moyen de faire venir un médecin, ou la force d'aller en consulter un à la ville, puisque vous avez pu monter à la chapelle pour prier.

--Ce n'est pas la même chose! Je suis trop laide à présent pour aller me faire voir à la ville, et, d'ailleurs, je ne crois pas à tous ces médecins-là; ils ne m'ont rien fait.

--Mais vous, faites-vous ce qu'ils vous ordonnent?

--Je ferai ce que vous me direz. Voulez-vous venir chez moi demain?

--Soit. J'irai.

--C'est bien, fit-elle tranquillement du ton d'une reine qui accepte l'hommage d'un sujet.

--Merci! lui dis-je d'un ton ironique.

--Oh! je vous payerai, reprit-elle, j'ai de quoi; je ne suis point une pauvre pour demander la charité.

Son impertinence m'agaçait.

--Alors je n'irai pas, repris-je. Vous direz merci, ou vous ne me verrez pas.

--Merci donc! répondit-elle avec ce sourire amer et presque haineux que j'avais déjà remarqué.

Au lieu de s'en aller, elle resta fièrement plantée avec son bâton sur le tertre au-dessus de nous. Elle examinait la marquise avec une attention singulière, et celle-ci la regardait avec une certaine curiosité.

--Savez-vous ce que c'est que cette femme? me dit-elle à voix basse. C'est une beauté déchue de sa gloire. Elle a dû être ravissante, coquette, adorée de tous les jolis cœurs de la plage; elle a régné dans son milieu, elle a commandé, usé et abusé de son pouvoir; elle s'est bien mariée pour sa condition: elle gouverne maintenant son mari, elle bat ses enfants si elle en a, elle fait des pèlerinages, et elle ne croit à rien; elle s'ennuie, elle regrette la danse, la parure et les triomphes; elle est malade de mécontentement, et elle en mourra; elle pleure sa fraîcheur, sa force et peut-être quelque fiancé pauvre qu'elle avait dédaigné et qui s'est consolé trop vite. Voilà mon roman; vous me direz demain si je me suis trompée.

La Zinovèse semblait chercher à lire dans nos yeux ce que nous disions d'elle, car elle se sentait l'objet de nos commentaires, et elle posait évidemment devant nous. Elle descendit quelques pas et nous demanda ou plutôt nous réclama une orange qui lui fut donnée aussitôt. Alors elle s'assit sans façon près de la marquise, et, pelant l'orange:

--Mauvais fruit! dit-elle. C'est de la vallée d'Hyères, ça ne vaut rien. C'est dans mon pays que ça mûrit!

--De quel pays êtes-vous? lui demanda la marquise.

--De la montagne, du côté de Monaco.

--Je voyais bien à votre accent que vous n'étiez pas d'ici; mais pourquoi vous appelle-t-on la Génoise?

--C'est un vilain nom que les femmes d'ici ont voulu me donner par jalousie; mais je l'ai accepté et gardé pour les faire enrager.

--Pourquoi est-ce un vilain nom?

--Parce que ceux de la Provence détestent ceux de Gênes. Il y a une _pique_ pour la pêche. Les Provençaux voudraient garder pour eux tout le poisson des côtes. Autrefois, ils avaient le monopole; à présent, la mer est à tout le monde, et les bateaux de la côte du Piémont et des autres côtes plus près d'ici viennent prendre ce qu'ils peuvent. Ça ferait des disputes et des tueries en mer, si on osait; mais les gardes-côtes sont là pour empêcher. Il y en a qui voudraient tuer aussi les gardes pour pouvoir se venger des pêcheurs étrangers et pour voler l'eau de la mer.

--Comment! voler l'eau de la mer?

--Oui, oui, pour se faire du sel et ne pas le payer. La loi défend de prendre un seul verre d'eau dans les ports, et, sur les côtes, on n'en peut prendre qu'un seau de temps en temps; encore ça pourrait être empêché, si on voulait. Soyez tranquille! quand je vois arriver un baquet, je crie après les hommes du poste. «Est-ce que vous dormez? que je leur dis. Faites donc votre ouvrage, et gardez l'eau du gouvernement.»

La marquise s'abstint de toute réflexion, et, voulant s'instruire avant de juger, elle reprit:

--Alors c'est par dépit contre votre zèle de bonne gardienne que l'on vous traite de _Zinovèse?_

--Oui, et parce qu'ils appellent Génois tous ceux qui ne sont pas d'Hyères ou du côté de Marseille. Ils sont si bêtes par ici! D'ailleurs, il y a encore autre chose!

--Oui, vous étiez la reine du pays, n'est-ce pas?

--Ah! vous avez entendu parler de moi? dit la Zinovèse en se redressant avec orgueil et en perdant pour un instant sa livide pâleur. Eh bien, c'est comme ça. Vous êtes jolie, tout à fait jolie, vous pensez? J'ai été encore plus jolie que vous, et je n'aurais pas changé ma figure pour la vôtre il y a dix-huit mois; mais fa fièvre est venue, et vous voyez comme elle m'a menée! Me voilà maigre, vilaine et vieille à vingt-six ans. Croyez-vous que ça fait plaisir à mes ennemis! Oh! si je peux en réchapper.... Mais je ne pourrai pas, et je vois bien que tout est fini!

Et la Zinovèse se mit à pleurer, les mains sur ses genoux et la figure dans ses mains.

--Voyons! il faut tâcher de la guérir, me dit la marquise avec un accent de bonté. Vous irez demain, docteur, et je suis sûre que vous lui donnerez du courage.--Qu'est-ce que je vous disais? ajouta-t-elle lorsqu'en rentrant sous la forêt nous nous retournâmes pour regarder une dernière fois la Zinovèse immobile, absorbée dans sa douleur: elle pleure son passé, comme la fille de Jephté pleurait son avenir. Elle est moins intéressante; pourtant.... Si elle allait s'évanouir là?... Non, elle se lève et s'en va d'un pas assez ferme. La jugez-vous perdue?

--Je ne peux rien juger ainsi; l'auscultation m'éclairera.

--Alors vous y allez demain? On vous verra peut-être?

--Est-ce que vous irez au cap Sicier?

--Je ne sais pas encore; mais, si je n'y vais pas, vous repasserez bien par Tamaris?

--Oui, d'autant plus que j'ai à revoir Pasquali pour mon affaire.

--En vérité, je regrette que cette terre dont vous héritez soit mal située, et que vous ne puissiez pas planter un chalet suisse au milieu de vos artichauts! Quel honnête et bon voisinage c'eût été pour Paul et pour moi! Vous lui auriez appris bien des choses excellentes. Je vous l'aurais envoyé en toute confiance, vous auriez été le médecin des pauvres.... Enfin il n'y faut pas penser, puisque vous n'êtes pas riche et que le devoir vous appelle ailleurs. On est toujours bien là où on se dévoue, et vous serez bien partout.

Ce que je rapporte des paroles de la marquise est comme le résumé affectueux, enjoué et parfaitement calme de son attitude vis-à-vis de moi. Il était bien évident que, renseignée par mon excellent baron, elle m'accordait sans marchander une estime particulière, et que, les circonstances s'y prêtant, je pouvais devenir son ami; mais il n'était pas moins évident que des sentiments trop exaltés de ma part eussent été accueillis avec surprise, regret et déplaisir.

--Elle est cependant bien imprudente, cette femme si réfléchie! me disais-je en traversant la forêt avec elle. Elle ne semble pas se rappeler que je suis jeune, et qu'il n'est pas nécessaire à mon âge d'entretenir en soi des vanités et des chimères pour se sentir très-agité et très-malheureux auprès d'une femme dont le type répond à notre conception du beau idéal.... Agité, je le suis; malheureux, je pourrais bien le devenir. Ah! tant pis pour moi! Pourquoi suis-je devenu assez maître de moi-même pour savoir cacher ce que j'éprouve? Pourquoi ai-je cherché et un peu mérité l'épithète d'_homme sérieux?_ C'est peut-être funeste en amour, ce sérieux-là! La Florade n'en cherche pas si long, et peut-être aura-t-on à se défendre de son prestige.

Lequel valait mieux d'être l'ami qu'on accepte, ou l'amant qu'on repousse?

Si j'avais eu trente ans de plus, je ne me serais pas fait cette question; j'aurais été fier de mon lot.

Et tout cela était insensé, je le sentais bien. Toutes ces questions que je m'adressais à moi-même restaient sans réponse. Je ne pouvais, pas plus que la Florade, aspirer à la main d'une personne si haut placée. Nous ne devions ni l'un ni l'autre nous exposer à lui paraître mus par une ambition vulgaire dont nous eussions rougi, lui certes autant que moi, car il avait l'âme élevée. Donc, tout nous empêchait et nous défendait d'aimer la marquise, car il ne fallait pas la voir deux fois pour être certain qu'elle ne séparerait pas le don de son cœur de celui de sa vie entière.

Et pourtant j'étais _touché_, comme on dit à l'escrime. Je ne sais même pas si je n'étais pas déjà grièvement blessé. Je m'en allais cachant et tâchant de fermer vite ma blessure, riant avec Paul et ramassant des plantes au bord du ruisseau. C'était le temps des orchidées. Je lui fis connaître les signes caractéristiques qui distinguent l'ophrys mouche des ophrys abeille, araignée, bourdon, etc. J'eus même le plaisir de trouver l'ophrys _lutea_, le plus beau de tous ceux du Midi et le plus rare de la région toulonaise. La marquise le mit soigneusement dans son herbier de promenade, et elle écrivit pour mémoire mon nom au crayon sur l'étiquette.

--Eh bien, me dit Marescat avec sa bonhomie confiante quand il nous vit de retour à la maison du garde, vous avez vu la Zinovèse? Est-ce qu'elle vous a parlé de sa maladie? Elle mourait d'envie de vous prier de la guérir.

Et, quand il sut que je me promettais d'aller chez elle le lendemain:

--Faites attention à vous, reprit-il. La Zinovèse est une mauvaise femme!

Il fut interrompu par une frasque de son mulet de devant, qui voulait partir avant les chevaux, et la marquise ne voulut pas consentir à me laisser retourner à pied.

--Non pas, dit-elle, vous êtes venu pour nous, je ne vous laisserai pas faire cinq ou six lieues à pied en si peu d'heures. Je vous déposerai tout auprès de la Seyne, à un sentier que Marescat vous indiquera.

J'acceptai, mais je ne voulus point monter dans la calèche. J'ignorais encore combien Marescat était un homme sûr et bienveillant. Je ne voulais pas qu'il pût se livrer à un commentaire quelconque. Je me plaçai sur le siége à côté de lui.

--Voyons, lui dis-je, pourquoi la Zinovèse est-elle une mauvaise femme?

--Oh! bien des choses, répondit-il. D'abord, elle passe pour une enragée ramasseuse d'épaves. Il n'y en a que pour elle! Et puis elle bat ses enfants.

--Elle bat ses enfants! dis-je à la marquise en me retournant vers elle, la calèche découverte me permettant de lui parler.

--J'en étais sûre, je vous l'avais dit.

--C'est pour cela que je vous proclame grande devineresse et grande physionomiste.... Bat-elle aussi son mari? demandai-je à Marescat.

--Non, c'est un homme, lui! mais elle gouverne tout de même. C'est _une femme que beaucoup en ont été fous_. Elle a été la plus jolie qu'il n'y ait pas à dix lieues autour d'ici, elle aurait pu épouser un gros bourgeois si elle avait su tenir sa langue; mais elle pense et elle dit du mal de tout le monde, et colère, c'est _une serpent_ quand elle vous en veut.

--Est-ce qu'elle vous en veut, à vous?

--A moi? Non! Personne n'en veut à un pauvre homme comme moi. Je n'ai ni argent ni malice, tout le monde me laissa tranquille.... Mais je vous dis ce que je sais. J'ai vu la Zinovèse _périr_ son âne sous les coups. Faire du mal aux bêtes qui sont bonnes, ça me fait du mal à moi! Tenez, voilà mon cheval de droite que, si je le battais, je le ferais pleurer comme une personne! Et croyez-vous que c'est bien de faire souffrir un animal qui a du cœur?

--Et l'âne de la Zinovèse, est-ce qu'il pleurait?

--Je crois bien qu'il avait pleuré toutes les larmes de son corps, pauvre bête d'âne qu'il était! C'était un âne d'Afrique, un de ces petits bourriquets gros comme des chiens qu'on achète à Toulon quand les navires en amènent. Il y en a un comme ça à Tamaris _chez madame_. C'est fort qu'on ne s'en fait pas d'idée, et ça a de l'idée plus qu'on ne croit. Celui de la Zinovèse en avait bien enduré. Une fois, il en a eu assez; il l'a jetée par terre, et, avec ses pieds de devant, sa bouche et ses dents, il s'est mis après elle, comme s'il avait voulu en finir et se venger en un jour de tout ce qu'il avait souffert dans sa pauvre vie de bourriquet. Il y avait là des garçons qui riaient au lieu d'aller au secours de la femme. Alors la femme s'est relevée et a commencé à leur jeter des pierres, et puis elle a attaché l'âne à un arbre, et à coups de bâton, et avec des épines qu'elle lui fourrait dans le nez, et avec des rochers qu'elle lui faisait rouler sur le corps, elle l'a forcé de casser sa corde et de sauter comme un fou dans la mer, où il s'est noyé. Croyez-vous que c'est une femme? Je n'en voudrais pas pour tirer ma charrette! Son mari en fait pourtant bonne estime, parce qu'elle est très-propre et très-courageuse; malade comme la voilà, elle fait encore l'ouvrage d'un homme qui se porterait bien. Elle a aussi pour elle qu'elle a toujours été sage; dame! fière comme une reine, contente d'être courtisée, mais ne souffrant pas qu'on la touche! C'est égal, j'aime autant qu'il la garde que de me la prêter seulement pour une semaine: je n'aurais qu'à dire un mot de travers, elle serait dans le cas de m'arracher les deux yeux.

--Mais, docteur, prenez garde à vous en effet! dit la marquise, qui, penchée en avant, écoutait le babil de son conducteur; si vous ne la guérissez pas, elle vous assassinera.

--Oh! elle n'est pas traître! reprit Marescat; c'est la colère, voilà tout!

--Cela doit tenir à un état maladif. A-t-elle toujours été ainsi?

--Mais non. Au commencement de son mariage, elle était un peu braillarde et _reprocheuse_, et puis les autres femmes la faisaient monter. On n'aime ni les Niçois, ni les _Monaquois_, ni tous ceux de par là, et on en voulait aux garçons qui la trouvaient de leur goût. Oh! dame, les femmes d'ici ne sont pas bien commodes non plus, il faut le dire, et menteuses!... Savez-vous comment ça s'appelle, ce petit lavoir que vous voyez là au bord du chemin?

--Dans mon pays, on appelle cela _une babille,_ parce que c'est le rendez-vous des femmes de la campagne.

--Ici, ça s'appelle _une mensonge_, reprit Marescat en riant, et c'est bien appelé, je vous dis!

--Êtes-vous marié, Marescat? lui demanda la marquise.

--Oh! moi, répondit-il, j'ai une bonne femme qui travaille et qui est savante pour deux, car elle fait mes comptes, et moi, je ne sais ni lire ni écrire.... Mais voilà un mauvais pas; regardez un peu comme _M. Botte_, c'est mon cheval de droite, va passer là dedans et donner du collier!

Les chemins de la presqu'île étaient insensés, nous ne faisions que nous enfoncer dans des trous ou gravir des escaliers de rochers. Le bonhomme conduisait avec certitude, toujours riant et causant. Les promenades en voiture dans les mauvais chemins m'ont toujours beaucoup plu. Chaque pas est une aventure. La marquise, déjà habituée à ce genre de locomotion difficile et périlleuse, s'amusait de ma surprise, car il est certain que Marescat, son mulet et son cheval favori faisaient des prodiges.

Je les quittai au sentier de la Seyne, et je courus rejoindre la Florade à Toulon. Pasquali l'avait grondé et ne lui avait pas promis de réussir; mais, loin d'être soucieux, il était porté par son heureux tempérament à voir tout en beau. Il se croyait déjà débarrassé de l'inquiétante aventure de la bastide Roque, et il respirait à pleins poumons comme un homme qui a craint de perdre sa liberté. Je ne lui parlai pas de ma promenade avec la marquise. J'évitai de lui parler d'elle, et, malgré tout, je trouvai le moyen de me sentir très-jaloux de lui. Il me sembla qu'il m'examinait avec surprise, qu'il devinait en moi quelque trouble insolite, et qu'en s'abstenant de m'interroger il se réservait d'en apprécier la cause par lui-même.

Rentré chez moi, je me débarrassai l'esprit de toutes ces vapeurs fantastiques en écrivant au baron. Durant tout le temps que nous avions passé ensemble, nos journées s'étaient généralement terminées par une ou deux heures de causerie intime, où nous résumions toutes les impressions reçues pour les analyser et les juger en commun. Nous étions le plus souvent d'accord dans nos appréciations, et, quand il nous arrivait de discuter, c'était un plaisir de plus. Le baron avait une lucidité d'esprit, une jeunesse de cœur et une aménité de formes qui me faisaient chérir son commerce et regarder son amitié comme une bonne fortune dans ma vie.

L'entretien journalier de cet excellent vieillard me manquait. Celui de la Florade, plus animé, m'avait rendu un peu infidèle peut-être dans les premiers jours; mais je ne sentais pas en lui cet appui, ce conseil, cette sagesse qui m'avaient été si salutaires, et, repentant de n'avoir encore écrit à mon vieil ami que de courtes lettres, je me mis à lui écrire un volume que je lui envoyai à Nice. Je me gardai cependant de lui dire combien la marquise était liée à mes agitations intérieures; mais ces agitations, je ne les lui cachai pas, et, m'accusant de faiblesse et de folie, je promis à mon cher mentor de terrasser l'ennemi.

Je me rendis chez la Zinovèse par mer jusqu'à la plage des Sablettes. Là, je renvoyai la barque et marchai devant moi, sur le rivage de la Méditerranée, me renseignant sur le poste des douaniers du _baou rouge_. On me dit qu'il ne fallait point passer le _baou_, mais regarder sur ma droite l'ouverture du val de Fabregas. Je passai le fort Blanc, puis un autre fort ruiné, et, par des sentiers d'un mouvement hardi, tantôt dans les pinèdes, tantôt sur la falaise rouge, je découvris dans un pli de terrain, au bord d'un ruisseau et près d'une petite anse très-bien découpée, la maison que je cherchais. Ces rainures dans la montagne, qu'on appelle trop pompeusement en Provence des vallons, sont produites par l'écoulement des pluies dans les veines tendres du roc ou dans les schistes désagrégés. Le ruisseau est à sec huit mois de l'année; mais il suffit qu'il ait amené quelques mètres de terte meuble, pour que la végétation et un peu de culture s'en emparent. Le poste des douaniers était très-agréablement situé sur une terrasse dallée qui permettait de surveiller la côte; cependant l'habitation adossée au roc ne regardait pas la mer, et ne présentait au vent d'est que son profil. Malgré cette précaution, j'y trouvai la température fort aigre. Une varande et des mûriers taillés en berceau ombrageaient la maison, ou plutôt les cinq ou six maisons basses construites sur le même alignement en carré long. Là vivaient cinq ou six familles, les gardes-côtes ayant presque tous femmes et enfants.

La Zinovèse était assise avec les siens sur la terrasse. C'étaient deux petites filles charmantes, très-proprement tenues, mais dont l'air craintif révélait le régime de soumission forcée.

--Entrez dans mon logement, me dit-elle, et soyez tranquille; vous n'y attraperez point de vermine, comme dans ceux des autres! Quant à vous, dit-elle à ses filles, restez là, et, si je ne vous y retrouve pas, gare à moi tantôt!

--Vous n'êtes pas phthisique, lui dis-je quand je l'eus auscultée, vous avez le foie et le cœur légèrement malades. Votre toux n'est qu'une excitation nerveuse très-développée, et je ne vois rien en vous dont vous ne puissiez guérir, si vous le voulez fortement. Tenez-vous à la vie?

--Oui et non. Qu'est-ce qu'il faut faire?

Je lui prescrivis une médication et un régime; après quoi, je lui demandai si elle entretenait quelque habitude de souffrance morale impossible à surmonter.

--Oui, dit-elle, j'ai une grosse peine, et je vais vous parler comme au confesseur. J'aime un homme qui ne m'aime plus.

--Est-ce votre mari?

--Non, _l'homme_ est un brave homme qui m'aime trop, et que je n'ai jamais pu aimer. Ça ne fait rien, on faisait bon ménage quand même. Je suis une femme honnête, moi, voyez-vous, et ceux qui vous diraient le contraire, c'est des menteurs et des canailles!

--Calmez-vous: personne ne m'a dit le contraire.

--Non, vrai? A la bonne heure; mais je vais vous dire tout. Dans ma vie de femme raisonnable et courageuse, j'ai fait une faute: j'ai eu un amant, un seul, et je n'en aurai pas d'autre, j'ai trop souffert. C'est ce qui m'a tuée.

--Oubliez-le.

--Ça ne se peut pas. J'y penserai jusqu'à ce qu'il meure. Ah! s'il pouvait mourir! Que Dieu me fasse la grâce de le faire périr en mer, et je crois bien que je serai guérie!

--Étiez-vous vindicative comme cela avant d'être malade?