Part 4
Tout cela était bien naturel, bien simplement dit, et avec la confiance d'une noble femme qui s'adresse à un homme sérieux. D'où vient donc qu'en descendant l'escalier rustique pour aller chez Pasquali, j'étais comme un enfant surpris par l'ivresse? Moi, d'une organisation si bien matée par la volonté, je sentais un feu inconnu monter de mon cœur et de ma poitrine à ma tête. Il me semblait que ce long escalier surplombait la mer éblouissante, et que j'allais étendre deux longues ailes pour m'y précipiter, ni plus ni moins qu'un alcyon en délire de force et de joie.
Aimer cette femme! Pourquoi l'aimer, moi qui à trente ans avais su me défendre de tout ce qui pouvait me distraire de mes devoirs et entamer ma persévérance et ma raison? Cet impétueux la Florade m'avait-il inoculé sa fièvre de vie et d'audace? Mais cela ne m'allait pas du tout, et je me sentais ridicule sous cette peau de lion!
Pasquali était sur sa barque, à peu de brasses du rivage. Il vint me prendre, et, m'expliquant tous ses engins de pêche et la manière de s'en servir, il m'emmena à quelque distance. Il ne pêchait guère que des poulpes et des coquillages: il n'y a pas de bons poissons dans ce golfe sans profondeur, et sa pêche était une affaire d'art et de ruse, sans aucun but d'utilité personnelle. Il n'y goûtait jamais et donnait tout aux pêcheurs de la côte, qui n'étaient pas moins jaloux pour cela de son habileté, et prétendaient qu'il dépeuplait leurs eaux avec ses malices. Il se servait principalement d'un long roseau tout simplement taillé par un bout, en croix double ou simple. Les bouts écartés du roseau forment ainsi une sorte de pince que l'on applique lestement et adroitement sur le coquillage aperçu au fond de l'eau. On l'y fixe en appuyant; les aspérités de la coquille se prennent aux bouts du roseau, qui tendent à se rejoindre, et on ramène la proie bien entière et bien vivante. La chasse aux poulpes et aux calmars est plus savante. Ces animaux sont méfiants, voient et entendent on ne peut mieux: ils savent se cacher ou fuir rapidement. Pasquali avait l'œil d'une mouette, pour voir au fond de l'eau et pour distinguer dans les algues une patte mal rentrée, que j'aurais cent fois prise pour un bout de plante marine.
Je m'amusai une heure avec lui de ses prises intéressantes, de ces étranges polypes qui s'épanouissent comme une fleur à la surface de l'eau, et qui rentrent tout à coup dans leur tige, de ces moules délicates, appelées dattes de mer, qui habitent le cœur des plus durs rochers, où elles savent se creuser une demeure dont il ne leur est plus possible ni nécessaire de sortir, l'eau pénétrant leurs galeries et leur apportant la nourriture. Les rochers de calcaire compacte forés par ces patients coquillages arrivent à représenter un gâteau de cire travaillé par les abeilles. J'aurais pourtant mieux aimé parler de madame Martin; mais Pasquali était trop absorbé pour me répondre. Couché à plat ventre sur sa barque, le corps penché sur l'eau et les bras étendus pour manœuvrer son roseau, il ressemblait au féral de proue d'une gondole vénitienne.
Quand je le quittai au bout de deux heures, j'avais retrouvé l'équilibre de mes idées. Je m'étais rappelé avec quel respect M. de la Rive m'avait parlé à diverses reprises de la vie austère et méritante de madame d'Elmeval. C'était à ce point que, sans connaître les particularités de son caractère et de sa situation, j'avais à peine osé la regarder lorsque je l'avais rencontrée chez lui. Je traversai la colline de Tamaris à distance craintive de la maison, et sans vouloir observer si les fenêtres étaient ouvertes. Il faisait encore chaud. Je fus donc étonné, après que j'eus dépassé la bastide Roque, de voir marcher devant moi un homme enveloppé d'un burnous et la tête cachée comme un blessé ou un malade. Il marchait vite et sans voir ni entendre que j'étais derrière lui. Quand nous nous trouvâmes près de la Seyne, dans un endroit très-encaissé, auprès d'une petite voûte de terre et de verdure formée par le cours d'un égout pluvial, il s'enfonça sous cet abri, se débarrassa de son burnous, qu'il mit sous son bras, et se trouva en face de moi au moment où il reprenait la voie. Je fus très-surpris: c'était la Florade.
Il faut croire que j'étais déjà envahi à mon insu par une passion insensée; car, au lieu de l'aborder avec satisfaction comme de coutume, je sentis en moi un mouvement de jalousie amère, et une seule idée me vint à l'esprit: c'est qu'il venait encore de rôder autour de Tamaris, peut-être de voir la marquise et de lui parler ou d'attirer son attention.
La Florade ne comprit rien à ma figure bouleversée, sinon que la fantaisie de sa promenade en capuchon par un si beau temps m'étonnait beaucoup. Il se hâta, après m'avoir serré la main avec autant de cordialité que de coutume, de me dire qu'il avait été pris le matin d'une insupportable névralgie dans l'oreille, et qu'il venait de se guérir en se promenant au soleil la tête empaquetée.
--Je suis sujet à cela, ajouta-t-il; mais je sais le remède, et pour moi il est infaillible: porter le sang à la tête.
--C'est très-ingénieux! lui répondis-je d'un ton probablement assez aigre, car il en fut frappé et me demanda brusquement ce que j'avais.
--Peut-être une douleur d'oreille aussi! repris-je du même ton maussade.
Mais je me sentis parfaitement ridicule, et j'essayai de simuler l'enjouement en lui faisant entendre que je n'étais pas sa dupe, et que son capuchon arabe ne couvrait pas une ruse digne d'un Arabe, mais une très-peu discrète entreprise sous quelque balcon d'alentour.
--Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? répondit-il en s'arrêtant à l'entrée du chemin de la Seyne à Balaguier. On dirait que vous avez de l'humeur. De qui êtes-vous, en ce pays si nouveau pour vous, le garde du corps ou le chevalier?
Après l'échange de quelques plaisanteries un peu acides, il me prit le bras en me disant:
--Mon cher docteur, il y a ici un quiproquo; je n'ai été hier qu'à Tamaris, et vous, vous avez été aujourd'hui ailleurs qu'à Tamaris, n'est-ce pas?
La lumière se fit.
--Ah! m'écriai-je, c'est de la bastide Roque que vous venez?
Comme il s'en défendait, je lui racontai l'indiscrétion de la négresse, les propos des paysans et la coïncidence d'un personnage mystérieusement _emmitouflé_ avec l'accoutrement dont il venait de se débarrasser. Il rêva quelques instants, et, regardant sa montre:
--J'ai encore une heure de liberté, dit-il; et vous?
--Et moi aussi.
--Voulez-vous que nous prenions par ici, à droite, un sentier qui nous reconduit au pied du fort? La promenade est jolie, et je pourrai causer avec vous.
Nous traversâmes un champ et gravîmes le revers de la colline qui regarde l'ouest par un escalier dans des schistes lilas, à travers les arbres et les buissons. Il n'était pas facile de causer sur une pente si roide; mais, quand nous eûmes gagné un joli coin herbu, en vue de la mer, sous les cytises, nous nous arrêtâmes, et la Florade me parla ainsi:
--J'aime autant vous dire tout. Vous êtes un homme sérieux, vous serez discret, et puis vous me donnerez un bon conseil. J'en ai besoin. Je ne suis pas l'amant de la personne que vous avez vue, et je ne le serai pas, je vous en donne ma parole d'honneur. Si je l'avais rencontrée dans son pays, je ne me serais pas fait grand scrupule d'être le premier ami d'une fille de seize ans. A cet âge-là, les femmes de l'Orient d'une certaine classe savent fort bien ce qu'elles font, et comptent pour l'avenir sur une succession plus ou moins florissante d'amis de passage. L'opinion n'est pas sévère pour elles, car elles trouvent fort bien à se marier dans leur race, surtout quand elles ont mis de côté quelque argent.
»J'aurais donc pu aimer Nama sans avoir de grave reproche à me faire; mais je n'aurais pas fait la sottise de l'enlever à son milieu pour la transplanter dans le mien, comme M. Roque a enlevé la mère de Nama à un riche musulman en voyage pour la transplanter dans sa triste bastide; on ne peut pas s'attacher à ces femmes déclassées et dépaysées qui sont vieilles à vingt ans, et qui, n'ayant rien de commun avec nous dans l'esprit et dans les habitudes, ne sont ni des compagnes ni des servantes. Une des, causes de la mélancolie noire à laquelle a succombé votre vieux parent--je sais qu'on vous a tout dit--est certainement cette association impossible qu'il a eu la charité de ne pas rompre, mais qui lui a pour ainsi dire ôté peu à peu la moitié de son cœur et de son cerveau.
»Or, je ne veux pas faire comme lui. Je ne veux pas vivre conjugalement avec Nama; mais je ne veux pas non plus être son amant, car Nama est mademoiselle Roque, Française et passible des mœurs et usages de la société française. Elle a beau n'y rien comprendre, avoir été élevée dans une cave et ne pas savoir les conséquences d'une faute, je les connais, moi, et je serais un misérable si je la séduisais pour l'abandonner. Vous me croyez, j'espère, je ne suis pas menteur!
--Je vous crois parfaitement; mais permettez-moi de vous dire....
--Ce que vous allez me dire, je le sais! je me le suis dit à moi-même. J'ai eu tort, grand tort de rendre quelques visites à mademoiselle Roque. Écoutez l'aventure, elle n'est pas compliquée.
»Un soir, il y a six semaines, en revenant seul de chez Pasquali, c'était trois jours après la mort tragique du vieux Roque, j'entendis des cris effroyables partir de la bastide. Je crus qu'on assassinait les femmes restées seules en cette maison en deuil. Je ne fis qu'un saut; j'enfonçai la porte d'un coup de poing, et je vis Nama pour la première fois. Étendue sur un tapis avec sa vieille négresse, elle était vêtue d'une courte tunique de laine blanche, les cheveux épars, belle comme une statue grecque....
--Sauf l'embonpoint?
--C'est vrai; mais la tête, les bras, les épaules, les pieds;... enfin elle est très-belle; vous ne le niez pas?
--Je ne le nie pas. Continuez.
--Je vous ai dit que je ne l'avais jamais vue. Je ne savais donc pas à quel point elle est musulmane, et combien, malgré une éducation à moitié catholique, elle a conservé les usages, les idées religieuses et jusqu'aux rites orientaux. Elle était là, je ne peux pas dire pleurant, mais _criant_ son père à la manière antique; c'était comme une cérémonie qui devait durer un certain nombre d'heures, de jours ou de semaines.
»Mon apparition l'effraya un peu. La négresse s'enfuit tout à fait épouvantée. J'allais me retirer, lorsque Nama me retint d'un geste, me montrant un siége, et semblant me prier d'attendre qu'elle eût fini ses lamentations. J'aurais dû m'en aller; mais ce spectacle me parut si curieux à observer sur la terre française, que je restai immobile et très-respectueux, je vous assure, à la regarder et à l'écouter. Elle parlait tout haut, en je ne sais quelle langue, et je devinais à sa pantomime et à son accent quelque étrange et saisissante improvisation. C'était entrecoupé de sanglots tragiques et de hurlements sauvages. Il y avait des poses superbes, des larmes plutôt gémies que pleurées, une douleur parlée plutôt que sentie; c'était beau comme une scène de Sophocle ou d'Eschyle, ou, encore mieux, comme un chant de l'_Iliade_; c'était naïf en même temps qu'emphatique.
»Je fus très-ému sans que mon cœur fût précisément attendri. Ces cris et ces soupirs, qui durèrent encore une demi-heure, me causaient une excitation nerveuse que je ne peux guère définir, car les sens n'y étaient pour rien. Quelque bizarre que fût cette manifestation de ses regrets, je ne pouvais pas oublier un seul instant que c'était une fille pleurant son père enseveli la veille.
»D'ailleurs, le cadre de la scène était lugubre. J'ai horreur du suicide, je ne le comprends pas; j'aime la vie, j'en ai toujours savouré le bienfait, en me reprochant de n'en pas savoir assez de gré au divin pouvoir qui l'a inventée. Cette chambre à demi éclairée par une lampe, ces murs blancs chargés d'ornements rouges que par moments je prenais pour des taches de sang, cette belle fille arrachant ses cheveux et meurtrissant sa poitrine et ses bras, c'était beau, mais ce n'était pas gai.
»Quand minuit sonna, elle s'apaisa tout à coup; mais, comme je craignais, en la voyant immobile, qu'elle ne se fût évanouie, je la pris dans mes bras et je la portai sur le divan, où elle resta inerte et comme épuisée pendant quelques instants. Puis, sortant comme d'un rêve et véritablement égarée, elle se jeta à mes pieds, voulut embrasser mes genoux et baiser mes mains en me suppliant de ne pas la chasser de la maison de son père.
»Je n'y comprenais rien. La vieille négresse rentra avec une couverture rayée dont elle enveloppa sa maîtresse et un verre d'eau qu'elle lui fit boire. Elle s'en alla de nouveau et revint encore avec des gâteaux qu'elle la pressa de manger, et, comme elle m'en offrait aussi, et que je refusais, Nama me supplia, en s'agenouillant de nouveau, de partager son repas.
»Je voulus faire des questions; on me fit signe que l'on était condamné à garder le silence, et que, par _decorum_, je devais le garder aussi. Je mangeai donc d'un air hébété des pâtisseries préparées par la négresse. On me fit prendre du café, on m'alluma un cigare qu'on me mit dans la main, puis on me montra la porte d'un air abattu et respectueux en me disant: _A demain_. Comme je me retournais pour saluer, je vis les deux femmes, qui avaient fort bien mangé, se recoucher sur le tapis et se mettre en devoir de recommencer leur scène de désespoir. Elles s'étaient donné des forces pour accomplir jusqu'au bout cette solennité.
»Arrivé à l'endroit où nous nous sommes rencontrés tout à l'heure, j'entendais encore des accents de désolation. Un peu plus loin, je vis de la lumière à la fenêtre d'un maraîcher du faubourg de la Seyne. La fenêtre était ouverte, et j'entendis une voix d'homme dire à sa femme, probablement réveillée par ces cris:
»--Rien, rien! Ce sont les sorcières de la bastide Roque qui font leur sabbat. Ferme donc la fenêtre!
»J'aurais dû ne pas retourner à cette bastide maudite. J'y retournai, poussé par la curiosité, par l'imagination, si vous voulez; j'y retournai le soir, avec mystère, m'avisant bien de cette idée que je ne devais pas compromettre mademoiselle Roque. Ce fut effectivement mademoiselle Roque, et non plus Nama que je vis ce soir-là. Il paraît que le rite était accompli quand j'arrivai. On m'attendait. Le café était servi. Mademoiselle Roque, parlant patois et vêtue à la française, grave, froide et polie, s'expliqua, et je vis alors, à ses discours, qu'elle me prenait pour vous.
--Pour moi?
--Oui. Elle avait appris vaguement, le lendemain de la mort de son père, qu'elle n'héritait que de la moitié de son avoir, qu'un parent avait droit au reste et viendrait probablement bientôt s'occuper de vente. Elle avait supposé que l'étranger arrivé si brusquement chez elle vers minuit ne pouvait être qu'un héritier pressé de réclamer, et, ne sachant pas si vous ne lui contesteriez point la bastide, elle vous suppliait de la lui laisser.
»Quand j'eus réussi à lui faire comprendre que je n'étais pas _vous_, mais que je vous connaissais, elle me pria de vous parler d'elle. Il me semblait avoir entendu dire que la maison lui était spécialement réservée; mais je n'en étais pas sûr, et je promis de le lui faire savoir le lendemain. Quant à elle, consternée et comme stupéfiée par le suicide de son père, elle n'avait absolument rien compris à la communication qui lui avait été faite du testament, et elle avait peut-être regardé comme indigne de sa fierté de se faire expliquer quoi que ce soit. Je questionnai Aubanel comme par rapport à vous, et, sans lui rien dire de mes deux entrevues avec mademoiselle Roque, je sus qu'elle n'avait rien à craindre de ce qu'elle redoutait, et je pensai à lui écrire; mais je ne sais pas écrire en indien, et j'avais découvert qu'elle ne savait pas lire le français. On n'a aucune idée de l'abandon intellectuel où son père l'a laissée vivre. Sans sa mère, qui lui a appris le peu qu'elle sait, et les enfants du fermier, qui lui ont parlé provençal, elle n'eût su, je crois, s'exprimer dans aucune langue.
--Elle parle pourtant un français assez correct.
--Elle est fort intelligente à certains égards, et sa douceur cache une grande force de volonté. Elle a toujours compris le français, mais elle s'obstiqait à ne pas le parler. Quand elle a vu que je ne trouvais pas grand charme à notre dialecte méridional, dont la musique est si rude et les intonations si vulgaires, elle s'est résolue à parler français, et ceci a été l'affaire de quelques jours, une sorte de prodige qu'elle n'a pas su m'expliquer et dont je n'ai pu me rendre compte.
--L'amour?
--Oui, l'amour! C'est très-ridicule à dire, mais il faut bien que je le dise, puisque je suis ici pour confesser et demander la vérité!
»Je n'écrivis donc pas, je revins la voir. Cette troisième fois, je ne me le reproche pas, je n'étais poussé que par un sentiment de compassion pour cette malheureuse fille abandonnée de tous, n'inspirant d'intérêt à personne, livrée aux soins d'une vieille négresse à demi en enfance, et réduite à chérir le triste asile dont les passants se détournaient avec terreur et dégoût. Oui, mon cher ami, je vous jure qu'il n'y avait pas en moi autre chose. Mademoiselle Roque en robe et en bottines, parlant comme les femmes du pays, dépouillée de tout son prestige oriental et ne disant que des choses niaises ou insensées eu égard à la vie pratique, n'avait plus pour moi aucune espèce d'attrait.
»Ce qui acheva de me glacer, c'est l'engouement subit et spontanément avoué dont cette créature hybride, demi-bourgeoise et demi-sauvage, se prit pour moi. Elle s'imagina tout d'un coup que mon obligeance pour elle cachait un autre sentiment, et que j'allais l'épouser et l'emmener _sur mon beau navire_. Voilà où elle en était de son appréciation des choses du monde.
»Je me promettais bien de ne plus retourner chez elle; j'aurais dû ne jamais repasser devant sa maison, mais le hasard m'y ramena, et la vieille négresse, se traînant comme une panthère blessée et sortant de derrière la haie, me força de prendre un billet en caractères hiéroglyphiques. Je ne pus le lire, je le brûlai pour n'être pas tenté de me le faire traduire; mais j'appris par Aubanel que cette pauvre fille était très-malade et qu'elle ne voulait voir personne. Madame Aubanel, mue par un sentiment de charité, n'avait pu pénétrer chez elle. La femme du fermier se mourait, et, au milieu de tous ces désastres, on craignait que mademoiselle Roque n'eût hérité de la fatalité du suicide.
»Je crus qu'il serait lâche de l'abandonner; j'y courus le premier soir dont je pus disposer. La négresse me fit attendre, puis elle m'introduisit dans ce salon asiatique que vous avez vu, où l'on avait exhibé tous les objets curieux et précieux rassemblés par M. Roque au temps de son amour pour la mère de Nama. On avait fait de l'ordre et de la propreté, brûlé des parfums, débarrassé la fenêtre de son épais rideau. Vous n'avez pas remarqué sans doute que de cette fenêtre on voit la mer et les montagnes. Un store transparent, à demi baissé et éclairé par la lune, jetait sur la muraille une mosaïque pâle et d'un effet charmant. Il y avait des fleurs partout. Nama parut, vêtue à la manière des almées, dans les riches atours qui lui venaient de sa mère. Elle était superbe; elle parlait français pour la première fois. Elle se plaignait de mon abandon, elle pleurait, elle aimait avec une complète innocence et surtout avec une hardiesse de cœur qui me tourna la tête. Elle flattait par son courage et sa foi ma manière de voir et de sentir la vie, et elle agissait ainsi sans le savoir, ce qui la rendait bien puissante.
»Eh bien, mon cher ami, je fus très-fort, et je suis encore étonné d'avoir pu résister à l'emportement de ma nature. Non-seulement je lui refusai un baiser, non-seulement je m'acharnai à lui faire comprendre mon devoir et le danger de sa confiance, mais encore je la quittai brusquement sans lui dire: _Je t'aime._ Je l'aimais pourtant diablement dans ce moment-là.
»Le lendemain, je n'étais pas dégrisé. Croyez-moi si vous voulez, j'ai passé plusieurs nuits sans fermer l'œil. Je voyais toujours cette belle fille chaste et même froide me regarder d'un air de reproche et se jeter dans le sein de sa négresse en disant:
»--Il ne veut pas m'aimer!
»Je ne l'ai donc jamais trompée! Non, pas un instant! mais elle m'a vu ému malgré moi. Elle n'a pas compris l'espèce de combat dont je voulais triompher. Elle ne sait pas la différence qui existe entre le cœur et l'imagination. Elle n'y comprendra jamais rien. Elle croit que je l'aime, mais qu'un autre engagement me défend de le lui dire. Elle espère toujours. Elle croit que mes rares et courtes visites sont aussi un engagement que j'ai contracté avec elle. Elle me dispute à une rivale imaginaire. Elle est malade et abattue quand elle ne me voit pas; elle préfère mes duretés et ma froideur à mon absence. Je l'ai revue encore une ou deux fois. Aujourd'hui, elle m'a dit qu'elle ne se marierait jamais qu'avec moi, et qu'elle se tuerait si j'en épousais une autre. Il n'y a rien de plus stupide qu'un homme qui croit à ces menaces-là et qui les raconte: pourtant voyez la situation exceptionnelle de cette fille! Songez à la fin horrible de son père, à l'hérédité possible de certaines affections du cerveau, à l'abominable influence de la bastide Roque.... Voilà où j'en suis; dites-moi ce que vous feriez à ma place....
--Je ne sais pas, répondis-je.
--Comment, vous ne savez pas?
--Non, il m'est impossible de me mettre à votre place, précisément parce que je ne m'y serais pas mis. Je ne serais pas retourné chez mademoiselle Roque, si je m'étais senti inflammable comme vous l'êtes!
--Mais ce n'est pas moi qui suis inflammable, c'est elle qui a pris feu comme l'éther!
--On s'enflamme pour vous parce que le feu vous sort par les yeux. Ces aventures-là n'arrivent qu'à certains hommes. Voyons, vous n'êtes pas plus laid ni plus sot qu'un autre, je le sais bien; mais vous n'êtes pas un dieu, et vous ne faites pas boire de philtres à vos clientes! D'où vient donc que vous avez partout des amourettes et que vous passez pour un homme à bonnes fortunes? C'est que cela vous plaît, allez! et que vos regards, vos manières, vos paroles trahissent, même malgré vous, cette inquiétude fiévreuse que vous avez de dépenser toute votre vie dans un jour!
En parlant ainsi à la Florade, j'étais irrité, j'étais cent fois plus fou que lui; je me disais qu'avec son fluide électro-magnétique et la naïveté de ses émotions, aussi vives à vingt-huit ans, après une vie orageuse, que celles d'un jeune écolier, il pourrait bien plaire à la marquise, si elle venait à le rencontrer. J'étais donc jaloux de cette femme, dont il ne savait pas le nom et qu'il n'avait pas encore vue.
Ma vivacité le fit rire. Il prétendit que j'étais épris de mademoiselle Roque. Je me souciais vraiment bien de mademoiselle Roque!
--Enfin, mon ami, me dit-il, «tire-moi du danger, tu feras après ta harangue.»
--C'est juste; voyons!--Eh bien, il ne faut jamais remettre les pieds chez elle, ou il faut l'épouser. Quoi que vous en disiez, vous y avez songé, puisque vous eussiez voulu pouvoir acheter pour elle le sot et aride terrain que j'ai sur les bras.
--Vous n'avez pas daigné le regarder, ce terrain, reprit la Florade en riant. Moi, je l'ai contemplé ce matin, et vous pouvez, je crois, le voir d'ici. Oui, c'est cette bande de terre humide, là-bas, tout en bas; regardez.
--Qu'est-ce que ça? des artichauts?