Tamaris

Part 17

Chapter 173,988 wordsPublic domain

Je pensais comme eux que Pasquali s'était laissé égarer par une inquiétude sans fondement, et qu'avec le jour nous le reverrions tranquillisé. Néanmoins je voulus examiner par moi-même. Marescat était très-fatigué. Au bout d'une demi-heure de marche, je l'engageai à se reposer dans une guérite abandonnée. Je continuai seul. Le nuage qui, la veille au soir, s'était détaché du promontoire s'était reformé durant la nuit. Je marchais donc dans une épaisse brume qui rendait mon exploration assez vaine. Les troncs des arbres m'apparaissaient à chaque pas comme de noirs fantômes, et les pâles touffes d'astragale épineuse jetées sur les clairières semblaient des linceuls étendus dans un cimetière disproportionné. Las de ces illusions continuelles, je descendis, non sans peine et sans danger, au bas des falaises que le brouillard n'atteignait pas. Je savais que les douaniers allaient partout sur le flanc de ces rochers; mais il y avait un endroit où Estagel seul passait quelquefois sans quitter le ras du flot. Il me l'avait dit précisément la veille, durant notre promenade, en passant sur le haut de la coupure à pic. Il fallait, pour suivre la base de cet escarpement terrible, sauter d'une roche à l'autre, et ces roches, mouillées d'écume et couvertes de varechs glissants, n'avaient rien de rassurant; mais j'avais donné ma vie à la marquise, et il s'agissait de retrouver celui qu'elle aimait sans doute plus que ma vie et la sienne propre. Je passai sans crainte et sans accident, et j'arrivai à une petite anse de sable au revers du cap Sicier, au pied d'une muraille de schistes ébréchés et redressés verticalement. Le soleil était levé; mais le rayonnement court de son gros spectre rouge ne m'arrivait qu'à travers le brouillard encore étendu sur ma tête. Le lieu où je me trouvais était sinistre; aucun moyen visible d'aller plus avant ni de remonter la falaise. Une végétation dure, tordue et noire, des passerines et des staticées desséchées par le vent salé, tapissaient les flancs inférieurs de cette espèce de prison. Devant moi, de grosses roches anguleuses, pics sous-marins plongés à demi dans le flot et à demi dans le sable, s'enlevaient en blanc livide sur le bleu ardoisé de la mer. Je remarquai rapidement l'horreur de cette retraite, qui n'avait pas même tenté les oiseaux du rivage, et je repris haleine un instant.

Comme je promenais un regard toujours attentif sur tous les détails de ce lieu désolé, je distinguai comme une tache noire accrochée à un buisson sur la paroi du rocher, à une certaine élévation. J'y courus, certain, à mesure que j'en approchais, que c'était une coiffure de marin, et, bien qu'elle fût placée trop haut pour que je pusse l'atteindre, je distinguai parfaitement la coiffure de drap bleu à galons d'or qui appartenait au grade de la Florade.

Il était donc là quelque part! il était tombé, ou il avait été précipité du haut de l'effroyable falaise! J'allais le trouver brisé dans les anfractuosités de la base, à moins que, lancé du surplombement le plus élevé, il ne fût au fond de la mer. Je tournai deux ou trois roches, et je le vis étendu sur un sable fin, la face tournée vers le ciel, les jambes dans l'eau jusqu'aux genoux. Je n'oublierai jamais la stupeur qui me paralysa un instant à la vue de ce jeune homme si beau, si actif, si rempli de toutes les flammes de la jeunesse et si fier de toutes les forces de la vie, ainsi couché sur le dos, dans l'attitude sinistre de la roideur cadavérique, avec sa face blême, ses yeux grands ouverts. On voit et on observe vite dans les moments de surexcitation. Je remarquai le changement que la mort avait apporté dans sa physionomie. Le cercle tantôt brun, tantôt rose qui semblait agrandir ou rapetisser ses yeux, selon le genre d'émotion qu'il éprouvait, s'était complètement effacé; ses traits, nullement contractés, avaient une expression de calme béatitude, sa bouche pâlie était à peine violacée par le froid, et son regard vitré s'était attaché à tout jamais sur le bleu infini de la mer à l'horizon.

Mon premier soin fut de constater la mort; après quoi, j'en recherchai la cause. Pas une fracture, pas une blessure sur le corps, des écorchures profondes aux mains et aux doigts, les ongles presque déracinés. Il s'était retenu longtemps peut-être aux rochers avant d'achever la chute qui l'avait lancé dans l'eau, car il était noyé et nullement frappé, meurtri ou brisé. Il avait pu nager, errer peut-être longtemps dans l'obscurité parmi des écueils où il n'avait pu prendre pied, et, poussé par le flot, le vent soufflant du large, il était venu échouer et mourir sur la grève étroite.

A peine eus-je acquis toutes ces certitudes, que j'appelai de toutes mes forces, et, la voix de Marescat m'ayant répondu, je me mis en devoir de ranimer ce cadavre, sans aucune espérance, je le déclare, tant la mort me paraissait un fait accompli; mais, dans les cas d'asphyxie, j'ai toujours regardé comme un devoir de ne pas croire sans appel au témoignage de mes sens. J'arrachai les vêtements mouillés de la Florade, je le couvris des miens, et, avec mes mains pleines de sable, je pratiquai des frictions violentes. J'obtins alors au moyen de la lancette quelques gouttes de sang, et, bien que ce fut une très-faible preuve de vitalité, je redoublai d'énergie.

Marescat m'avait signalé aux gardes-côtes. Ils arrivaient avec une barque, mais trop tard à mon gré, car mes forces s'épuisaient, et je sentais se ralentir l'action de mes bras. Il m'était impossible de me rendre compte de l'état du pouls et du cœur, je ne sentais plus que le battement exaspéré de mes propres artères. Quand la barque arriva, je prescrivis à Marescat de me remplacer, et je tombai évanoui dans les bras d'Estagel, qui commandait la manœuvre.

Je revins vite à moi, et je vis qu'on nous débarquait, non au poste, mais à une maison de pêcheurs de l'autre côté du cap. C'était bien vu, puisque c'était le gîte le plus proche. Il s'agissait de continuer à réchauffer ce pauvre corps inerte jusqu'à ce que la rigidité, plus apparente que sensible, se fût dissipée ou prononcée. Je vis employer là par les gens de la côte un moyen très-efficace et très-ingénieux de réchauffement prompt et complet dont j'ai dû prendre note. Ils rassemblèrent une douzaine de poulies de navire en bois de gaïac, épaves qu'ils recueillent toujours avec soin; ils les mirent près du feu; au bout d'un instant, elles fumaient en se couvrant d'une sueur résineuse à odeur de benjoin, et elles acquéraient une chaleur forte et persistante. Ils en remplirent le lit où j'avais fait déposer l'asphyxié. Ils lui en appliquèrent sur la poitrine, sur le dos, sur tous les membres, et, les frictions violentes continuant sans interruption, au bout d'un quart d'heure les joues reprirent couleur, les yeux rougirent et s'ouvrirent avec égarement, un grand cri déchirant sembla vouloir briser la poitrine, et je n'eus plus à combattre qu'une crise nerveuse terrible, douloureuse, mais de bon augure.

Quand elle s'apaisa, je regardai fixement Estagel, qui ne nous avait pas quittés. Il leva les yeux au ciel, joignit les mains et dit simplement:

--Dieu est bon!

Ceci fut un mouvement si peu étudié et si religieusement vrai, que tous mes soupçons se dissipèrent. La Florade avait dû être victime d'une cause fortuite.

Quand Pasquali arriva, la Florade était vivant, ce qui ne voulait pas dire qu'il fût sauvé. Des accidents imprévus pouvaient survenir; mais il vivait, il entendait, il voyait, il s'étonnait et faisait des efforts de mémoire pour comprendre sa situation.

--A présent, dis-je à Pasquali, envoyez à Tamaris, où l'on doit être mortellement inquiet, et faites dire que tout va bien, sans autre explication. Je ne puis vous répondre de rien; j'ai un résultat inespéré, voilà tout, et on ne peut rien demander de plus et de mieux aujourd'hui à la nature.

La journée fut agitée, mais la nuit fut bonne, et, le lendemain, nous pûmes faire transporter le malade à la bastide Pasquali sur un brancard. Je m'étonnais de ne pas voir paraître la marquise; elle ne descendit pas. Nous ne trouvâmes chez Pasquali que le baron, mademoiselle Roque et les gens des deux bastides envoyés là pour nous attendre et se mettre à nos ordres. Quand la Florade fut couché, réchauffé de nouveau et réconforté par quelques gouttes de vin vieux et de bouillon, je témoignai mon étonnement à M. de la Rive. Je craignais que la marquise ne fût malade aussi.

--Non, me dit-il, elle a supporté courageusement toutes ces émotions; mais elle ne descendra pas. C'est à mademoiselle Roque qu'il appartient de soigner son frère. On s'est assuré qu'il ne manquerait de rien. On y veillera. Tous les serviteurs et toutes les ressources de, nos maisons seront à la disposition du bon Pasquali; on a fait même tendre les fils d'une sonnette pour que les gens d'en bas puissent appeler ceux du haut de la colline à toute heure; mais la marquise ne verra pas la Florade. Ce ne serait peut-être pas bon pour lui, et pour elle ce ne serait pas convenable. A présent, tu peux le quitter pour quelques instants; on désire te voir à Tamaris.

La marquise était seule au salon avec Estagel, qui revenait chercher ses filles et la remercier. Il avait enseveli sa femme dans la matinée. Peu s'en était fallu que le brancard qui rapportait la Florade à Tamaris n'eût rencontré le modeste convoi qui transportait la Zinovèse au cimetière de Brusc. Le brigadier était calme dans son abattement; sa reconnaissance, sans expansion, était profonde. Quand la marquise lui offrit de garder ses enfants et de les faire élever, une larme vint au bord de sa paupière; mais il la retint, et, ne sachant pas remercier, il fit le mouvement involontaire, aussitôt réprimé par le respect, de tendre la main à la marquise. Celle-ci le comprit, et lui tendit la sienne. La grosse larme se reforma et tomba sur la moustache épaisse du douanier.

--Vous comprenez, dit-il après un moment de silence. Mes enfants, c'est tout, à présent! je ne pourrais pas vivre sans ça. D'ailleurs, j'ai de quoi les élever, et je ne voudrais pas leur voir prendre des idées au-dessus de leur état; ce serait le plus grand malheur pour des filles.

Les petites rentrèrent et caressèrent avec adoration la marquise, qui permit à Paul de les reconduire avec Marescat jusqu'aux Sablettes. Le bon et généreux cœur de Paul se montrait là tout entier. Il embrassa si tendrement Estagel, que la force de l'homme fut vaincue par la grâce de l'enfance. Il fondit en larmes, et cet attendrissement le soulagea beaucoup.

La marquise me parla de la Florade avec le même calme et la même douceur que les jours précédents. Je remarquai avec surprise que sa figure n'était presque pas altérée, et qu'elle ne me faisait aucune espèce de question sur l'accident terrible auquel il échappait par miracle. Elle ne paraissait occupée que de moi; elle savait par Marescat et par le brigadier les soins que j'avais prodigués à la Florade après avoir couru quelques risques pour le retrouver. Elle me témoignait, pour cette chose si simple, un attendrissement extraordinaire, sans aucune expression de reconnaissance personnelle.

Au bout d'une heure, je retournai auprès de mon malade. Il était animé et demanda à être seul avec moi; mais à peine eut-il dit quelques mots, que je le sentis divaguer. Il voulait me parler de moi, de Nama, de la marquise; mais le nom de la Zinovèse se mettait malgré lui à la place des autres noms. Il avait l'esprit frappé, et je craignis un sérieux désordre du cerveau, car il n'avait pas de fièvre. Je le fis taire. Peut-être avait-il bu un peu trop de vin. Je guettai tous les symptômes, et bientôt la fièvre se déclara sans cause déterminée. Le lendemain, j'hésitais encore sur la nature du mal. Vers le soir, une fièvre cérébrale se déclara franchement, elle fut très-grave; mais la belle et jeune organisation du malade me permit un traitement énergique, et il fut promptement hors de danger; après quoi, j'augurai avec raison que la convalescence serait longue et tourmentée par un état nerveux fort pénible. L'image de la Zinovèse revenait avec la présence d'esprit, et le malade ne trouvait d'allégement que dans l'abattement de ses forces. Il ne parlait plus jamais de la marquise; je remarquai que, même dans le délire de la crise, son nom ne lui était pas revenu une seule fois.

Un soir, tout à coup il se fit en lui une lumière, et il me dit:

--Mon ami, j'ai eu la tête si troublée, que j'ai oublié beaucoup de choses. Comment se porte la marquise? Êtes-vous mariés?

--Tais-toi, lui dis-je, tu ne sais pas encore ce que tu dis; je n'ai jamais dû épouser personne.

--Je n'ai pourtant pas rêvé, ... non, non, je n'ai pas rêvé cela! Le jour..., l'affreux jour de la mort ... tu sais!... Je ne savais rien, moi. J'avais réfléchi, je reportais la bague.... Oui, c'est bien cela; mais je voulais voir Nama, je suis monté à Tamaris. C'est bien tout près d'ici, Tamaris? Où suis-je à présent?

--Tais-toi donc! Je te défends de te préoccuper de rien!

--Tu as tort. Je fais, malgré moi, pour me souvenir de tout, des efforts terribles. Tiens, vois, la sueur m'en vient au front. Nama sait bien cela, elle ne me laisse pas chercher, et je suis soulagé quand je vois clair dans ma tête. Laisse-moi donc te dire ... puisque cela me revient.... Oui, ce jour-là, j'ai vu la marquise, je lui ai parlé. Est-ce qu'elle ne te l'a pas dit?

--Elle me l'a dit, tu me le rappelles.

--Eh bien, tu sais ce qu'elle m'a confié?

--Non, et je crois qu'elle ne t'a rien confié du tout.

--Si fait! J'allais me déclarer, car je la trouvais seule et je me sentais du courage; il y a comme cela des jours maudits que l'on prend pour des jours propices! Eh bien, elle ne m'a pas laissé parler pour mon compte, et, comme je lui faisais, en manière de préambule, un tableau passionné de l'amour dans la fidélité et la sécurité du mariage, elle m'a interrompu pour me dire: «Oui, vous avez raison, c'est ainsi que j'aime mon fiancé, c'est ainsi que je l'aimerai toujours.--Mon Dieu! quel fiancé? qui donc?» ai-je dit. Elle a tiré de sa poche une carte de visite à ton nom et me l'a donnée avec un cruel et terrible sourire féminin, en disant: «Gardez cela, montrez-le à madame Estagel de ma part, et rendez-lui ma bague, ou je vous tiens pour un malhonnête homme!»

Il me sembla d'abord que la Florade me faisait un roman, comme il en faisait quelquefois, même en état de santé; mais je me rappelai tout à coup une circonstance que je n'avais pas songé à m'expliquer. Avec sa coiffure d'uniforme et divers objets échappés de ses poches pendant sa chute sur la falaise, on m'avait remis une de mes cartes de visite que j'étais bien sûr de n'avoir pas eue sur moi ce jour-là, et que je savais n'avoir jamais fait remettre à personne, ces cartes, d'un nouveau modèle, m'ayant été envoyées de Paris la veille seulement. La marquise seule m'en avait demandé une pour savoir si elle en ferait faire dans le même genre.

En me retraçant ce fait, j'eus un tremblement nerveux de la tête aux pieds; mais je me défendis de cette folie. Que prouvait ce fait, sinon que la marquise, secrètement irritée contre la Florade à cause de la visite de la Zinovèse, ou méfiante d'elle-même, près de faiblir, ou encore curieuse d'éprouver l'amour de cet audacieux, l'avait puni d'un mensonge par un mensonge semblable? Il avait inventé ce mariage entre elle et moi. Elle en acceptait l'apparence, et tout cela parce qu'elle avait beau être un ange, elle était femme et voulait faire un peu souffrir celui par qui elle souffrait beaucoup.

Je voulus encore faire cesser l'expansion de la Florade, mais il me supplia de le laisser parler:

--Puisque tu m'as rendu à la vie, laisse-moi vivre un peu, dit-il, et me souvenir que je suis un homme et non une brute. Tu sauras donc que la conduite hardie et franche de la marquise m'avait rendu la raison subitement. Je ne respecte peut-être pas assez la vertu des femmes, parce que je n'y crois pas absolument; mais, croyant à l'amour, il faut bien que je le respecte, et jamais je n'ai eu la tentation de trahir un ami plus heureux que moi, lorsqu'il méritait son bonheur. J'ai loyalement demandé pardon à la marquise, qui a fait semblant de ne pas savoir à propos de quoi. Je lui ai juré de reporter la bague, et je suis parti pour le _baou rouge_. J'avais du chagrin, j'ai pleuré dans les bois, oui, je me souviens d'avoir pleuré comme un enfant et d'avoir perdu là deux heures ... deux heures que je me reprocherai toute ma vie. Si j'étais arrivé au poste des douaniers deux heures plus tôt....

--Non! ne te reproche pas cela. La funeste résolution était accomplie dans la matinée.

--N'importe, le remords est là qui m'étouffe. Pourquoi avais-je pris cette bague? Pourquoi avais-je écrit à Nama? Pourquoi ai-je stupidement perdu la lettre?...

--Tu sais tous ces détails? Qui te les a donc appris? Je te les tenais cachés!

--Qui me les a appris? Ah! je m'en souviens bien, moi; c'est le mari de la Zinovèse!

--Tu l'avais donc vu?...

--Oui, dans la forêt. Sa femme morte, ses enfants envoyés avec toi à Tamaris, il me cherchait.... La Zinovèse avait parlé avant de mourir; elle avait dit:

»--Venge-toi et venge-moi!

»Et le malheureux croyait accomplir un devoir!... Et puis c'est un homme; il avait le sentiment de sa bonne foi surprise, outrage passé, mais ineffaçable. Il m'a donné rendez-vous pour minuit, à la pointe du cap Sicier, et, à minuit, je l'attendais après avoir erré comme un fou toute la soirée.

»Il est venu à l'heure dite; mais Pasquali me cherchait. Les gardes-côtes appelaient de tous côtés. Estagel lui-même était censé diriger les recherches. Il m'a dit de me tenir caché et d'attendre le moment où nous pourrions être seuls. J'ai attendu, et enfin, à deux heures du matin, nous nous sommes rejoints au bord de la falaise, dans ce terrible endroit que tu sais! Là, il m'a dit:

»--Vous n'avez pas d'armes et je n'en ai pas apporté; je ne veux pas de traces ni de soupçons d'assassinat. La lutte corps à corps va décider de votre vie ou de la mienne. Nous avons souvent jouté ensemble, et nous sommes de même force. Nous nous mesurerons là, sur le bord de la mer, et celui qui tombera tâchera d'_emmener_ l'autre. La partie est sérieuse, mais elle est égale.

»J'étais forcé d'accepter les conditions, et j'étais si las de la vie en ce moment-là, que je ne songeais guère à discuter. D'abord je voulais me laisser tuer; mais, en homme d'honneur, Estagel n'a voulu faire usage de sa force qu'en sentant la mienne y répondre. Trois fois il m'a _gagné_ comme pour m'exciter à la défense, et trois fois il m'a retenu, attendant une résistance sérieuse. Je m'y mettais de temps en temps, voulant le renverser sur place pour lui faire grâce en le tenant sous moi: impossible! Baignés de sueur, épuisés d'haleine, nous nous arrêtions sans rien dire. C'étaient des moments atroces de silence et d'attente. Estagel me laissait souffler sans paraître en avoir autant besoin que moi, et, au bout de cinq ou six minutes, qui m'ont paru des siècles, il me disait de sa voix douce et implacable:

»--Y sommes-nous?

»Alors nous recommencions. A la quatrième fois, j'ai senti qu'il me gagnait sérieusement. Imagine-toi une pareille lutte sur une corniche de rocher qui n'a pas deux pieds de large. L'instinct de la défense naturelle, l'amour de la vie m'ont ranimé, et je me suis cramponné à lui. Il avait compté là-dessus pour me pousser sans remords et sans pitié, très-insouciant de ce qui en adviendrait pour lui-même. Comment je ne l'ai pas entraîné dans ma chute, je n'en sais rien. Ou j'en avais assez, ou l'espoir de me sauver m'a donné la résolution de m'abandonner à la destinée. Je me suis retenu, par je ne sais quel miracle, à la moitié du précipice. Je n'ai pas voulu crier, je n'ai pas crié, je sentais mon adversaire penché au-dessus de moi et regardant peut-être si je saurais mourir sans lâcheté. Enfin mes mains sanglantes et fatiguées ont lâché prise, et j'ai peut-être volontairement devancé le moment fatal. J'avais un sang-froid désespéré. Je me disais que j'étais suspendu sur un abîme, mais que, si je ne tombais pas juste sur un récif, je pourrais revenir sur l'eau. C'est ce qui est arrivé; je me suis senti étourdi, puis ranimé par la fraîcheur de la mer. J'ai nagé longtemps dans d'horribles ténèbres. Le brouillard était si épais, que je me heurtais contre les écueils sans les voir. Il m'a semblé un instant que je touchais aux _Freirets_, ces deux pains de sucre qui sont à la pointe du cap, assez loin de la côte. Jusque-là, j'avais ma raison; mais tout d'un coup je me suis aperçu que je ne pensais plus et que je nageais machinalement au hasard. C'est le seul moment où j'aie eu peur. Deux ou trois fois le raisonnement est revenu pour un instant, pour me faire sentir l'épouvante de ma situation et ranimer mes forces. Enfin j'ai perdu toute notion de moi-même, et je ne peux expliquer comment je suis arrivé au rivage. Il faut que le vent qui soufflait de la côte ait tourné tout d'un coup; mais je ne me rendais plus compte de rien, et sans toi je ne me serais jamais relevé!

En achevant ce pénible récit, la Florade jeta des cris étouffés, se cramponna à son oreiller, croyant lutter encore contre la vague et la roche; il ne revint à lui-même qu'en sentant les bras de Nama autour de lui. Nama ne le quittait ni nuit ni jour; elle accourut à ses cris, et, le couvrant de larmes et de caresses, elle le calma mieux peut-être que le médicament administré par moi.

Nama, toujours pure, aimait toujours ce jeune homme avec fanatisme. Elle ne trouvait en lui rien à blâmer ni à reprendre. Elle le magnétisait pour ainsi dire et l'endormait par son inépuisable douceur. Il sentait, sans en avoir conscience, le souffle à la fois innocent et lascif de cette fille de la nature, éprise de lui sans le savoir.

Quand je le vis tranquille et assoupi, je courus chez le baron; mais à peine eus-je dit quelques mots, que je ne me sentis plus le courage de l'interroger.

--Voyons, me dit-il, à qui en as-tu? Que cherches-tu à savoir?

--Il me semblait qu'avant tous ces orages vous deviez, de la part de madame d'Elmeval, me confier certains secrets ... relatifs à elle et à la Florade. Voici la Florade non guéri encore, mais hors de danger. Il se croit éconduit; je dois, en qualité de médecin, vous demander si cela est sérieux et définitif, et si, en cas contraire, je ne dois pas le consoler de ce chagrin pour hâter sa guérison.

--Ah çà! répondit le baron en me regardant fixement avec ses yeux ronds si vifs et si doux en certains moments, veux-tu me dire où tu as pris cette idée biscornue que la marquise avait jamais songé à M. la Florade? Quand est-ce qu'elle t'a dit cela? Et comment se ferait-il que je ne te l'eusse pas dit dès le premier jour?

--Ah! mon ami, vous me l'avez donné à entendre.

--Jamais! Je t'ai interrogé pour savoir ce que ce pouvait être qu'un homme si hardi. Ce pouvait être un très-grand cœur ou un très-mince paltoquet, et ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est un enfant terrible. Tu crois la marquise moins pénétrante et moins sévère que moi? Pourquoi cela?

--Parce que, le jour où la Zinovèse est venue la voir, elle a pleuré, beaucoup pleuré, je vous jure! Elle voulait le fuir, et son cœur se brisait.

--Pauvre femme! dit le baron en riant; c'est vrai qu'elle a pleuré, et encore le soir en tête-à-tête avec moi. Et sais-tu ce que je lui ai dit pour tarir ses larmes? Devine!

--Vous lui avez donné la force de se détacher de _lui?_