Tamaris

Part 16

Chapter 163,835 wordsPublic domain

Et les enfants collaient leur bouche rose à ses joues hâlées. La mère rentrait, les grondait de leur importunité à table, et les ôtait de ses bras. A peine avait-elle le dos tourné, qu'elles revenaient à lui, et on se caressait comme en cachette. Cet innocent manége résumait à mes yeux toute la vie du père de famille frappé au cœur par une mystérieuse et incurable blessure. Il ignorait tout, il ne soupçonnait rien; mais il se sentait dédaigné, et chacun de ses regards aux enfants semblait dire: «Au moins vous, vous m'aimerez!»

Il me proposa un tour de promenade dans les bois. J'acceptai, présumant qu'il avait quelque chose à me dire; mais il n'avait rien préparé, et je dus l'amener, par des questions détournées, à me parler de ses chagrins.

--La pauvre femme est guérie de sa fièvre, dit-il, et je vous dois ça, que je n'oublierai jamais; mais vous ne pouvez pas lui guérir sa mauvaise tête. Elle s'ennuie ou se tourmente toujours. Elle voudrait être une grande bourgeoise, ça ne se peut pas! Quand elle voit des dames ou des messieurs, elle est contente; mais c'est pour être plus fâchée après, quand elle se retrouve avec moi et les pauvres petites, qui sont pourtant gentilles, n'est-ce pas?

Il me parla de la Florade.

--C'est un jeune homme comme il y en a peu, dit-il, aussi peu fier avec nous qu'un camarade. Lui aussi, quand il voit la femme de mauvaise humeur, il lui dit de bonnes raisons. Elle ne le prend pas toujours trop bien, mais elle l'écoute tout de même, et devant lui elle n'ose pas trop se plaindre et crier; mais il ne peut pas être là toute sa vie, et, quand il y est, vous sentez bien qu'il aime mieux chasser ou pêcher avec moi que de la regarder coudre et de l'entendre dire qu'elle voudrait être une reine. Quelquefois il se moque d'elle tout doucement, et elle rit, et puis après je vois qu'elle a pleuré, et elle nous gronde quand la mer est mauvaise et que nous ne voulons pas la prendre avec nous dans la barque, ou quand nous restons à la chasse trop longtemps. Est-ce que vous ne pourriez pas la guérir de ces ennuis-là?

--Vous pensez donc que c'est un malaise physique, un reste de maladie?

--Oui, il y a de ça, et puis quelquefois je me rappelle comme elle a été effrayée et à moitié folle quand elle a naufragé par ici avec son père. Je vous ai raconté ça, mais je ne vous ai pas dit que, depuis ce moment-là, elle avait toujours eu quelque chose dans l'idée, comme des rêvasseries, des fantaisies. Je l'ai épousée malgré ça. Je l'aimais, comme je l'aime toujours, et je pensais la rendre heureuse et lui faire oublier tout. Ça est resté, et, la nuit, quand le vent est fort, elle a des frayeurs, elle crie, ou il lui prend des colères, et si fort quelquefois, que j'ai peur pour les enfants. Ah! on n'est pas toujours heureux, allez, dans ce monde, et on a beau faire de son mieux, il faut souffrir!

Tel est le résumé des courtes réponses arrachées à Estagel par mes nombreuses questions. Je lui en fis dire assez pour avoir lieu de craindre, avec lui et plus que lui, que sa femme ne fût menacée d'aliénation.

Au bout de deux heures, comme nous rentrions au poste, l'aînée des deux petites filles assises au seuil de la maison se leva et nous dit:

--Ne faites pas de bruit, maman dort.

--- _Est-ce qu'elle est donc malade?_ dit le brigadier en baissant la voix.

--Non, elle a dit qu'elle était fatiguée et que nous nous taisions.

--Mais qu'est-ce que Louise a donc à se cacher la figure? Elle a pleuré?

--Oui, un peu; maman l'a grondée.

Le brigadier savait apparemment comment grondait sa femme; il prit Louisette dans ses bras, la força de relever la tête, et vit qu'elle avait du sang plein les cheveux et sur les joues. Il devint pâle, et, me la remettant:

--Voyez ce qu'elle a, dit-il; moi, ça me fait trop de mal!

Il me suivit à la fontaine, où je lavai l'enfant; elle avait été frappée à la tête par une pierre. Je sondai vite la blessure, qui eût pu être mortelle, mais qui heureusement n'avait pas dépassé les chairs. Je dépliai ma trousse sur le gazon, et je fis le pansement en rassurant de mon mieux le pauvre père.

--Ce n'est rien pour cette fois, dit-il; mais, une autre fois, elle peut la tuer.

Et, se tournant vers l'aînée:

--Pourquoi s'est-elle fâchée comme ça, la mère? Louise avait donc fait quelque chose de mal?

--Oui, répondit l'enfant: elle avait trouvé ce matin une lettre par terre, dans notre chambre, une lettre écrite, et, au lieu de la donner à maman, elle en avait fait un cornet pour mettre des petites graines. Dame, aussi, elle ne savait pas, pauvre Louise! Maman a vu ça dans ses mains, elle s'est mise bien en colère, elle voulait la fouetter; alors Louise s'est sauvée, elle a eu tort; maman a voulu courir, elle est tombée, elle a ramassé une pierre, et je n'ai pas eu le temps de me mettre au-devant. Seulement, j'ai empêché Louise de crier, maman n'aime pas ça. Elle est rentrée, maman, et puis elle est revenue sur la porte et elle a dit: «Ne faites pas de bruit, il faut que je dorme!» Nous n'avons pas bougé, et Louise a pleuré tout bas, vrai, mon petit père, Louise a été bien sage!

--Est-ce que ça ne vous étonne pas, me dit Estagel, qu'elle puisse dormir tout d'un coup comme ça après une colère pareille?

--Si fait, un peu, répondis-je. Restez avec les enfants, distrayez ma petite blessée, faites qu'elle oublie. Je vais voir l'autre malade.

J'entrai, et, ne voyant pas la Zinovèse, je passai dans la chambre voisine et la vis étendue sur son lit, non loin du lit de ses petites filles. C'est là que la Florade avait passé la nuit.

La pièce était très-sombre, je ne distinguais que vaguement les traits de la Zinovèse. J'ouvris le volet de la fenêtre, et je fus frappé de la pâleur livide répandue sur les traits de la malheureuse femme. Elle dormait les yeux à demi ouverts, sa peau était froide et comme visqueuse. En cherchant son pouls, je trouvai dans sa main un papier froissé qu'elle voulut machinalement retenir par une légère contraction des doigts, mais que je saisis et me hâtai de lire, certain de trouver là le plus prompt des éclaircissements. C'était écrit au crayon et en peu de mots:

«Ma bien-aimée Nama, fais-moi répondre par Pasquali, je t'en supplie; je meurs d'impatience et de chagrin.»

Ce billet avait été écrit par la Florade, la veille ou le matin même, sur une feuille de son carnet, pour être remis secrètement à mademoiselle Roque. On a vu qu'il n'avait trouvé aucun moyen de le remettre, et, dans son trouble, il ne s'était pas aperçu de la perte de l'objet compromettant. Il l'avait peut-être laissé tomber près du poste, peut-être oublié dans la chambre des petites filles, où il avait passé la nuit et où il avait dû l'écrire.

Dans cette même chambre, sur ce même lit encore tiède du sommeil de son amant, la Zinovèse semblait mourante. Sans doute elle croyait avoir saisi la preuve d'une intrigue d'amour entre Nama et la Florade, elle avait été en proie au délire; mais, après avoir voulu tuer son enfant, que s'était-il donc passé dans son organisation bouleversée? Une congestion cérébrale s'était-elle déclarée, ou bien la malheureuse s'était-elle donné la mort?

Oui, sans aucun doute, elle avait bu du poison, bien que je n'aie pu retrouver ni fiole, ni breuvage ni aucun indice du fait. Je n'attendis pas ses aveux pour me convaincre. Divers symptômes que j'avais déjà pu étudier sur un autre sujet et les avertissements donnés par Marescat me fixèrent vite, et je recourus à tous les moyens indiqués par la nature du mal pour le combattre. Je fis emmener les enfants, j'appelai les femmes des autres douaniers, j'envoyai Estagel chercher les objets nécessaires au Brusc, le plus prochain village, et j'eus une heure d'espoir, car j'obtins un mieux sensible, la peau se réchauffa un peu, les traits se détendirent, la connaissance et la parole revinrent. J'en profitai pour éloigner mes aides et interroger la malade.

--Quel poison avez-vous pris? lui dis-je.

--Je n'ai rien pris.

--Si fait, je le sais. Qu'y avait-il avec la ciguë?

--Ah! vous savez! Eh bien, il y avait plusieurs herbes.

Et elle me nomma des plantes dont le nom en patois local ne m'apprenait rien. Je pus lui arracher la révélation vague des doses et de la préparation, mais elle ne se laissa pas interroger complétement.

--Laissez-moi mourir tranquille, dit-elle, vous n'y pouvez rien. Il faut que je parte, et, si vous me sauvez, je recommencerai.

--Vous aviez donc depuis longtemps la volonté de vous ôter la vie?

--Non. Je voulais l'ôter à celui qui m'a jouée et avilie!... mais j'espérais toujours. Aujourd'hui ... quand donc? je ne sais plus le temps qu'il y a,... j'ai trouvé une lettre.... Ah! où est-elle?

--Je l'ai. Cette lettre est d'un frère à sa sœur.

--Non, vous mentez. Je ne vous crois plus. Rendez-la-lui, sa lettre, et dites-lui ce qu'elle a fait, dites-lui qu'elle m'a rendue folle et que j'ai voulu ... je ne sais plus quoi.... Ah! si, j'ai voulu tuer ma petite! Et je l'ai tuée, car je ne la vois pas ici. Mon Dieu! où est Louise? Louise est morte, n'est-ce pas? Ah! vous pouvez tout me dire, puisque je suis morte aussi!

--Non, Louise n'a presque rien. Repentez-vous, et Dieu vous sauvera peut-être.

--Je ne veux pas vivre! Non, je tuerais les deux enfants, et le mari, et tout, puisque je n'ai plus ma tête. Quand j'ai vu ça, je me suis punie. J'ai dit: «Tu ne peux pas te venger, puisque tu ne sais plus ce que tu fais; eh bien, il faut en finir.» C'est un bien pour les enfants, allez, et pour l'homme aussi! Dites à votre ami l'officier qu'il soit bien heureux, lui, et qu'il s'amuse bien! Moi, j'ai fini de souffrir.

Une violente convulsion jeta la malheureuse à la renverse sur son oreiller. De nouveaux soins la ranimèrent une seconde fois. Elle reconnut son mari, qui rentrait, et demanda à être seule avec lui. Ils restèrent quelques minutes ensemble, puis Estagel me rappela. Il semblait frappé d'idiotisme et sortit en disant que sa femme demandait le prêtre; mais il s'en alla au hasard, comme un homme ivre.

A partir de ce moment, la Zinovèse n'eut plus que de faibles lueurs de mémoire. Je la voyais rapidement s'éteindre. Je fis rentrer les enfants, qu'elle demandait à embrasser; mais elle ne les reconnut pas, et, vers six heures du soir, elle expira sans en avoir conscience.

Estagel revenait quand je le rencontrai en sortant de la maison et conduisant les deux petites filles loin de l'affreux spectacle de cette mort désespérée.

--Tout est fini? dit le brigadier en recevant les enfants dans ses bras.

--Oui, occupez-vous de ces chères créatures-là. C'est pour elles qu'il faut vivre à présent. Elles n'ont pas été heureuses, vous leur devez tout votre cœur et tout votre courage.

--Bien! répondit-il; mais j'ai quelque chose à faire, et je ne pourrai penser aux enfants que demain. Faites-moi amitié et charité de chrétien jusqu'au bout. La dame de Tamaris est bonne et sainte femme; conduisez-lui mes filles pour vingt-quatre heures. Moi, je veux ne penser qu'à _ma pauvre!_ Je veux l'ensevelir moi-même et la pleurer tout seul. Après ça, j'aurai du courage, et j'irai chercher les enfants.

Estagel avait les yeux secs et la parole plus brève que de coutume; mais il avait retrouvé sa volonté et sa présence d'esprit. Je partis avec les enfants, Marie pleurant en silence et me suivant avec résignation, Louise accablée dans mes bras et dormant la tête sur mon épaule.

J'allai ainsi jusqu'aux Sablettes, où je vis la marquise, qui venait à ma rencontre avec Paul et Nicolas. Elle avait appris des douaniers échelonnés sur toute la côte que la femme du brigadier de Fabregas était au plus mal. Elle comprit tout en voyant les petites filles et ma figure navrée et fatiguée.

--Ah! mon Dieu! dit-elle.

Et elle embrassa les enfants sans ajouter un mot et sans demander si on les lui confiait pour une heure ou pour toujours. Les douaniers du poste des Sablettes les prirent avec Paul et Nicolas dans une petite barque pour remonter le golfe jusqu'à Tamaris, et la marquise, ayant recommandé à Paul d'avoir le plus grand soin des pauvres petites, prit mon bras et revint avec moi par le rivage.

--Eh bien, lui dis-je, après lui avoir communiqué les faits en peu de mots, vous dormirez en paix maintenant! Cette femme si altière et si vindicative, qui vous effrayait tant hier, s'est fait à elle-même sévère et cruelle justice!

--C'est donc là le sort des maîtresses de la Florade? dit la marquise d'un ton indigné, mais sans donner aucune marque de douleur personnelle.

--N'accusez pas la Florade plus qu'il ne le mérite, repris-je. Il a été bien téméraire et bien léger; mais son intention était bonne: il voulait, par l'amitié et des témoignages d'estime, ramener cette femme à la raison et détourner de vous sa vengeance.

--S'il en est ainsi, il ne m'a pas trompée; mais C'est moi qui suis cause de cette affreuse mort!

--Non, rassurez-vous, elle n'accusait plus que mademoiselle Roque.

--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria la marquise après avoir jeté les yeux sur le fatal billet de la Florade. Nama n'est donc plus sa sœur? Il veut donc séduire aussi cette pauvre fille?

--Non! Qu'il soit ou non son frère, qu'il ait des doutes là-dessus ou qu'il n'en ait pas, il la traite comme une sœur. Vous voyez bien qu'il ne s'agit là que de vous. Ne vous a-t-elle jamais parlé de lui?

--Si fait, et lui ai imposé silence; mais c'est toujours moi qui suis la cause indirecte du désespoir de la Zinovèse. Dieu sait pourtant que je n'ai rien à me reprocher! C'est égal, je la verrai longtemps dans mon sommeil, cette charmante brune, avec sa chemisette blanche et ses colliers d'or! Quelle animation dans sa parole, quel feu dans ses regards il y a vingt-quatre heures! Et aujourd'hui plus rien! Des enfants qui pleurent, un mari désespéré, un coupable qui se repent trop tard ... car il se repent, n'est-ce pas? Il doit être brisé?

--Il ne sait rien encore, je ne l'ai pas vu.

--Comment cela se fait-il? Il a passé par chez nous, il y a deux heures!

--Vous l'avez vu?

--Oui, et je lui ai parlé, répondit sans hésitation la marquise. Il m'a juré de reporter la bague à l'instant même.

--Il aura pris par l'intérieur de la presqu'île et se sera arrêté en route. A l'heure qu'il est, il est probablement arrivé.

--Et il est bien à plaindre alors à l'heure où nous parlons!

Je quittai le bras de la marquise.

--Où allez-vous? dit-elle.

--Je retourne là-bas. Je vais tâcher de guérir sa conscience, qui doit être aussi malade que son cœur. Je vais lui dire que vous le plaignez et ne le maudissez pas!

--Pourquoi le maudirais-je? reprit-elle. C'est à Dieu de l'absoudre ou de le châtier. Notre devoir, à vous comme à moi, est d'avoir pitié pour tous; mais vous le laisserez un peu à ses justes remords. Vous êtes trop fatigué. Je ne veux pas que vous retourniez là-bas.

Elle reprit mon bras avec une sorte d'autorité et se remit à marcher vite. J'étais confondu de son courage, de la mesure de douceur et de sévérité qui présidait à son jugement sur la Florade. J'admirais tristement la tranquillité de son âme au milieu d'un événement qui ne parlait qu'à sa pitié miséricordieuse.

--Elle est sainte, me disais-je, elle aime saintement. Elle le grondera sans doute, mais il est déjà pardonné. Elle pleurera ses fautes avec lui, elle l'aidera à les réparer. Elle élèvera les enfants de la Zinovèse, ou elle veillera sur eux avec tendresse. Elle réussira à faire de lui un homme sage et fort, parce qu'elle aime avec force et que son âme est remplie d'une équité souveraine. Heureux, trois fois heureux, même avec un remords poignant, celui qui est aimé d'une telle femme!

Nous trouvâmes Pasquali au seuil de sa bastide. Le soleil était couché, et, contre son habitude, Pasquali n'était pas rentré à la ville. Il m'attendait avec impatience. Il avait aidé Paul, Nicolas et les enfants de la Zinovèse à débarquer. Il savait donc l'événement; mais il n'avait pas osé leur parler de la Florade.

--Eh bien, me dit-il, est-ce qu'il a beaucoup de chagrin, ce pauvre enfant? Au diable la méchante femme qui se donne au diable! Il n'avait plus rien à se reprocher, lui! Vous l'avez laissé là-bas?

Quand Pasquali sut que je n'avais pas vu son filleul, il ferma sa maison et sauta dans son canot en disant qu'il ne voulait pas laisser la Florade devenir fou auprès d'un cadavre, et qu'il le ramènerait coucher à son bord.

Le baron nous attendait à Tamaris. Il ne fit aucune réflexion sur ce qui s'était passé, et il aida la marquise à installer les enfants du brigadier, qu'elle consola et soigna comme s'ils eussent été à elle. Elle les fit souper avec nous, elle présida elle-même à leur coucher, et à huit heures on se sépara.

--J'avais beaucoup de choses à te confier, me dit le baron en rentrant; mais voici une journée trop noire pour faire des projets. Laissons-la passer. Tu as besoin de repos, tu étais malade hier, tu t'es levé avant le jour, tu as eu des émotions très-pénibles. Dors, nous causerons demain.

Ainsi l'horrible événement n'avait rien changé dans les projets de la marquise, rien ébranlé dans ses sentiments! On laissait passer la triste journée; le lendemain, on parlerait d'amour et de mariage! Pourquoi non, après tout? Si le bonheur n'était pas égoïste, il ne serait plus le bonheur, puisqu'il est un état de repos exceptionnel au milieu d'une vie où tout s'agite autour de nous dans la tourmente sans trêve et sans fin.

J'étais trop fatigué cette fois pour ne pas dormir. J'avais, d'ailleurs, plus que jamais la ferme résolution de me reposer vite et complétement, pour être encore prêt aux dévouements du lendemain. Ma vie ne m'appartenait plus.

Bien me prit d'être endormi à neuf heures du soir: Marescat entra chez moi à deux heures du matin. Il venait de la part de Pasquali savoir si la Florade m'avait donné signe de vie. Pasquali n'avait encore pu le joindre. On ne l'avait pas encore vu au poste du _baou rouge_, et pourtant le garde de la forêt de _la Bonne-Mère_ affirmait lui avoir parlé la veille, à sept heures du soir. C'est ce garde, déjà informé, qui lui avait appris la mort de la Zinovèse. La Florade s'était mis à courir à travers bois dans la direction du poste. Depuis ce moment, personne ne l'avait revu. Les gardes-côtes n'avaient pas signalé d'autre passant sur les sentiers de la falaise que Pasquali et Marescat lui-même, qui avait marché et cherché en vain une partie de la nuit, tandis que Pasquali cherchait de son côté.

--Le brigadier cherchait-il aussi? demandai-je à Marescat tout en m'habillant à la hâte.

--Oui, c'était son devoir. Quoiqu'il fût en prière depuis sept heures jusqu'à minuit auprès du corps de sa femme, il a commandé les recherches, et il y a été aussi de temps en temps; mais dans tout ça il n'y avait que M. Pasquali et moi d'inquiets. Tout le monde disait: «Ça aura fait de la peine à l'officier, de voir la brigadière morte; il n'aura pas pu se décider à entrer au poste, il sera retourné par les bois, et, à présent, il est bien tranquille à son bord.»

--Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi? Au lieu d'explorer les bois, ne vaudrait-il pas mieux aller au port de Toulon?

--C'est ce que M. Pasquali est en train de faire. Il a été prendre un bateau à la Seyne, mais il m'a dit: «Va voir au quartier de Tamaris, et, s'il n'y est pas, tu diras au docteur de s'inquiéter.»

--Qu'est-ce qu'il craint donc, M. Pasquali? Le savez-vous?

--Oui et non, que je le sais! Il a l'idée que son filleul peut avoir fait quelque bêtise dans le chagrin.

--Se tuer?

--Oui,--ou se battre.

--Avec le mari?

--Oui, peut-être! Pourtant le mari ne savait rien.

--Et la Florade n'est pas assez fou pour s'être confessé....

--Ah! dame, il est bien fou, vous savez, et, dans le moment d'une mauvaise nouvelle, on parle quelquefois plus qu'on ne croit parler.

--S'étaient-ils vus hier au soir, lui et le brigadier?

--Le brigadier dit que non, et les hommes du poste ne savent pas. Vous sentez qu'on ne peut guère questionner là-dessus. C'est des choses délicates, encore que tout le monde par-là sache bien ce qui en était de la brigadière et du lieutenant!

En parlant ainsi avec Marescat, j'avais gagné le rivage pour me rendre au _baou rouge_. La course est longue et rude, mais moins longue par la falaise que par les tours et détours des chemins de voiture. D'ailleurs, ces chemins sont dangereux la nuit pour les chevaux, et nous eussions pu être retardés par un accident. Ma première pensée fut d'entrer au poste pour m'enquérir d'Estagel. Je le trouvai assis près du lit mortuaire. La Zinovèse n'était plus qu'une forme vaguement dessinée sous un drap blanc semé de branches de cyprès. A la clarté des cierges qui brûlaient aux quatre coins de ce lit, je pus examiner attentivement la physionomie austère du brigadier. Rien ne trahissait en lui une pensée étrangère à la douleur morne et recueillie de sa situation.

J'avoue que je n'osai l'interroger. Une vieille femme qui veillait et priait au bout de la chambre vint à moi sur le seuil, et me dit à voix basse:

--Vous cherchez aussi l'officier, vous? Bah! il n'est pas venu chez nous. Il est sur son navire. Qu'est-ce que vous voulez qui lui soit arrivé? Il n'y a pas de mauvaises bêtes par ici, et les voleurs n'y viennent pas; il n'y a que de pauvres maisons, et si peu!

--Il pourrait avoir fait une chute le long des falaises.

--Lui, le plus beau marcheur qu'on ait jamais vu marcher, et qui connaît si bien tous les passages? Oh! que non, qu'il ne tombe pas, celui-là! C'est bon pour les enfants, pour ce pauvre petit de trois ans qui, l'an dernier....

La vieille femme se mit à me raconter un accident très-pathétique sans doute, mais que je n'avais pas le loisir d'écouter. Je la quittai brusquement. Elle me rappela pour me dire:

--Prenez garde à vous tout de même, si vous ne connaissez pas la côte! Emportez au moins une lanterne, et n'allez pas sans faire attention.

Je pris la lanterne, et je partis avec Marescat, qui avait en vain cherché à s'enquérir de nouveau. Tout le monde était endormi encore dans le poste. On avait veillé tard, le jour paraissait à peine; les gardes-côtes de faction, trouvant nos recherches puériles et s'étant d'ailleurs prêtés à toutes les explorations voulues, nous invitèrent à ne pas troubler leur service par des cris et des appels qui ne pouvaient plus avoir de résultat.