Tamaris

Part 13

Chapter 133,991 wordsPublic domain

--Attends donc, attends donc! dit en s'adressant à moi Pasquali, qui écoutait tout cela en comptant d'un air abasourdi les bouffées de sa pipe, on sait bien que tu es trop jeune pour porter la parole; mais le vieux baron? Il ne s'agit pas ici d'une déclaration d'amour en l'air. Quand on s'adresse à une femme honnête et respectable, c'est une supplique en vue du mariage, et, ma foi, toute réflexion faite, la Florade est bien posé pour son âge; il est homme d'honneur, il ne sait pas si madame Martin est riche ou pauvre, dûment ou indûment titrée....

--Je ne veux pas le savoir! s'écria la Florade. Vous l'appelez marquise, et son vrai nom commence à circuler; mais ce nom et ce titre ne m'apprennent rien, à moi qui ne connais pas le plus ou le moins d'importance relative des positions dans le monde. Notez que je ne sais absolument rien de sa fortune, que je la vois vivre comme une simple bourgeoise, et qu'elle peut n'avoir qu'un douaire très-mince, révocable même. Notez aussi que je ne sais rien de son passé. Il a été irréprochable, mes yeux et mon cœur le sentent; mais elle a pu, elle a dû aimer quelqu'un, elle aime peut-être encore! Elle pleure peut-être un ingrat, elle se cache peut-être, parce qu'un misérable l'a compromise. Voilà ce que j'ai le droit de présumer. Eh bien, tout cela m'est indifférent. Je suis sûr, si elle prend confiance en moi, de lui faire oublier ses peines, de venger ses injures, de faire respecter son avenir. Je lui donne tout mon être, ma jeunesse, mes deux bras, mon courage, mon âme à tout jamais, un nom que l'honneur ne désavoue pas, une volonté indomptable, une passion dévorante. Qu'est-ce qu'un autre homme lui offrira de mieux? Des écus, des parchemins? Je l'ai entendue parler, je sais qu'elle est au-dessus de tout cela, et qu'elle ne cherche que la vérité. La vérité, c'est moi, vérité farouche d'énergie et de conviction, entends-tu, docteur? c'est la bonne, c'est la seule vraie. Dis tout cela au baron, et fais qu'il le voie et le comprenne.

--Oui, oui, dites-le au baron, répéta Pasquali; moi, je ne saurais pas; mais, si vous le dites comme il vient de le dire, le vieux brave homme le croira, puisque moi ... qui certes ne le gâte pas, ce drôle ... me voilà persuadé que, cette fois, il aime pour tout de bon.

--La Florade, répondis-je, il faut parler toi-même. En fait d'amour, on n'est éloquent et persuasif que dans sa propre cause. Va le trouver, dis-lui tout ce que tu as dit là et attends sa décision. Nul autre que lui ne peut t'aider.

--Mais on peut me nuire! s'écria-t-il avec une impétuosité soudaine. Docteur, tu blâmes mon passé, tu ne me l'as pas caché, je ne t'en veux pas. Tu m'as grondé, raillé, repris sévèrement, je t'en remercie; mais, à présent, c'est fini, entends-tu? Je suis corrigé, je suis purifié et rebaptisé par une passion vraie. J'ai rencontré la femme que je n'osais pas rêver; je la veux à tout prix. Oui, je la veux!... répéta-t-il en posant son bras nerveux sur la table, entre Pasquali et moi. Tenez, prenez une hache, si vous en doutez, et coupez-moi ce bras-là, le droit! J'y consens tout de suite, si à ce prix vous jurez de ne pas me nuire!

Il parlait avec cette _furia_ méridionale qui rend acceptables toutes les hyperboles de l'exaspération.

--Finis donc, imbécile! lui dit Pasquali en secouant la table avec humeur; tu sais que je n'aime pas qu'on parle pour ne rien dire!

--Mais je dis quelque chose, reprit la Florade avec le même emportement; je ne veux pas qu'on me nuise, je ne veux pas qu'on dise au baron: «Ne croyez pas, c'est un feu de paille.» Non, je ne le veux pas; je tuerai celui qui me nuira!

J'étais à bout de patience.

--Allons nous battre tout de suite, lui dis-je en me levant; car ceci est un ordre, une menace et une provocation; j'en ai assez. Sortons.

Pasquali s'élança sur la Florade, qui me suivait, et, avec une vigueur magistrale, il le cloua sur sa chaise en lui disant:

--Et moi, je ne veux pas que tu bouges, je veux que tu expliques ta menace ou que tu la retires, ou bien je te donne ma parole que je monte à l'instant chez la marquise pour lui dire de ne jamais te recevoir.

Et, comme la Florade se débattait un peu, il lui fit, comme en dépit de lui-même, une révélation qui changea pour un instant le cours de ses idées.

--Écoute-moi bien, dit-il: je comptais te doter d'une somme assez ronde et qui sauvait ta dignité, car se présenter avec une boussole, une lorgnette et un étui à cigares pour épouser une grande dame, c'est humiliant. Il faut pouvoir lui dire: «J'ai de quoi vivre et j'entends être séparé de biens au contrat....» Mais le diable m'emporte, si tu te conduis comme un fou, si tu offenses les gens de cœur et si tu romps avec tes meilleurs amis, je ne te _flanque_ pas un sou et je te renie par-dessus le marché!

La Florade était très-monté. La délicate bonté de son parrain fit couler ses larmes; il vint se jeter dans mes bras en me demandant pardon de son injustice, et, après m'avoir supplié de ne pas douter de lui, il alla trouver le baron.

Je restai avec Pasquali à commenter tout ce que nous venions d'entendre. Pasquali était un homme très-ferme; quand il avait, comme il disait, viré de bord, il ne voulait plus regarder que devant lui. Peut-être, lorsqu'il n'était plus sous l'action magnétique de son fils adoptif, avait-il quelque doute, mais il ne se permettait plus de s'y arrêter. Ma loyauté me défendait, d'ailleurs, de chercher à l'ébranler. J'avais dit au baron tout ce que ma conscience m'ordonnait de lui dire. Mon rôle était d'attendre désormais les événements en silence. Je ne voulus pourtant pas cacher le fait à Pasquali, je désirais qu'il fût connu de la Florade. Je le lui aurais dit avec calme à lui-même, s'il m'eût laissé le temps de m'expliquer au lieu de me pousser à bout.

--Ainsi, dit Pasquali, il va trouver sous quelques rapports le baron prévenu contre lui? Allons, à la garde de Dieu! Vous avez fait votre devoir; écoutez votre cœur maintenant. Il est vraiment fou de chagrin, cet enfant, et il est si bon!... Mais j'oublie que tu es mon enfant aussi, et que je veux te tutoyer. Au revoir, j'entends le premier coup de ton dîner qui sonne à la maison Caire. Renvoie-moi mon _possédé;_ je veux savoir comment le baron l'aura reçu.

Le baron n'avait pas aperçu la Florade.

--Est-ce qu'il va venir tous les jours? me dit-il avec un peu de sécheresse.

Je lui répondis que la Florade, étant chez Pasquali, avait annoncé vouloir lui demander un conseil ou un service. Je ne crus pas devoir m'expliquer davantage. M. de la Rive s'étonna un peu de mon silence, et puis tout à coup, pendant le dîner, et comme si sa pénétration l'eût fait lire dans ma conscience, il répondit de lui-même à mes pensées:

--Tu diras ce que tu voudras (je ne disais quoi que ce soit); je ne ferai jamais grand fonds sur les hommes qui ne savent pas se vaincre. C'est peut-être la manie d'un pauvre petit vieux qui a passé sa vie à souffrir et à s'en cacher pour ne pas attrister les autres, mais je ne peux faire cas que de ceux qui ont ce courage-là. La vie ne se passe pas à se jeter dans l'eau ou dans le feu pour ceux qu'on aime: elle se passe en petits maux et en petites tristesses de tous les instants, dont il faut leur épargner le spectacle ou la contagion. Faut-il que personne ne dorme quand nous ne pouvons pas dormir? Et ne sommes-nous pas à moitié guéris déjà de nos souffrances quand nous les avons épargnées aux dignes objets de notre affection? Qu'est-ce que tu dis de cela, toi?

--Je dis comme vous, répondis-je, et je sens que, si je pouvais l'oublier, votre exemple me le rappellerait à toute heure.

Nous quittions la table, il se leva avant moi, prit ma tête brûlante entre ses deux mains et la serra un instant sans rien dire. Avait-il donc deviné combien je souffrais et combien j'avais besoin d'être aimé de lui? Il me chargea de porter à Paul un livre qu'il lui avait promis, et de lui expliquer je ne sais plus quel passage qui devait servir à sa version du lendemain. La soirée était douce. Je sortis nu-tête, comptant demander Paul et ne pas déranger sa mère.

Comme je prenais par le plus court à travers les lauriers, j'entendis près de la source, qui était renfermée dans une voûte couverte, une voix que je ne reconnus pas tout de suite, et qui prononçait mon nom. Je m'arrêtai involontairement: c'était la voix de mademoiselle Roque.

--Il n'est pas pour toi, disait-elle; mais, moi, je suis ton amie, ta sœur et ta servante. C'est moi qui parlerai, sois tranquille, et va-t'en.

Au bout d'un instant, pendant lequel mademoiselle Roque s'éloigna, la personne à qui elle s'était adressée vint droit à moi sans me voir: c'était la Florade.

--Eh bien, lui dis-je en l'arrêtant, vous avez trouvé l'avocat qui plaidera votre cause? Vous n'avez plus besoin de personne?

--Docteur, docteur, tu m'en veux! répondit-il en secouant la tête, tu m'épies ... car tu n'allais pas sans chapeau chez la marquise, je suppose! Tu n'as pas confiance en moi, comment veux-tu m'en inspirer?

--La Florade, repris-je, mademoiselle Roque est donc ta sœur?

--Tu le sais bien! fit-il en levant les épaules.

--Qui a inventé l'histoire?

--Inventé?... Personne! L'idée en est venue au commissaire du bord; elle est assez vraisemblable....

--Elle est venue de lui, et à lui tout seul?

--Ah! tu m'ennuies! s'écria la Florade, qui savait inventer et développer un roman, mais non pas affirmer un mensonge; qu'est-ce que cela te fait, à toi? Le résultat n'est-il pas excellent? La voilà sauvée, cette pauvre fille, qui serait morte de consomption; elle est tranquille, elle est heureuse. La bastide maudite est déjà par terre....

--Et tu as un prétexte pour aller à Tamaris quand tu veux!

--Non; je n'avais pas pensé à ceci, que je devais cacher mon lien fraternel, et que, la chose restant secrète, madame d'Elmeval ne m'autoriserait pas à rendre de fréquentes visites à _ma sœur_ sous son toit.

--Et c'est pour cela que, ne reculant devant rien pour marcher à ton but, tu donnes des rendez-vous mystérieux à cette fille que tu as déjà compromise, et que tu ne peux plus réhabiliter! Tiens, mon ami la Florade, tu es comme tous les hommes qui ne veulent pas combattre leurs passions.

--Je suis ... quoi? Voyons!

--Tu es un égoïste!

Il articula un jurement énergique, et je crus encore une fois que nous allions nous couper la gorge; mais il s'assit sur la margelle de la rigole qui était à sec, mit sa tête dans ses mains et resta absorbé.

--Tu vas coucher là? lui dis-je au bout d'un instant.

--Grâce à toi, mon cher, répondit-il en se levant, il y a des moments où je me prends pour un coquin, et où j'ai envie de faire justice de moi!... Mais cela n'arrivera pas, non! Mes fautes sont légères et réparables. Je ne verrai plus Nama en secret. Diable de fille, qui ne sait écrire qu'en _chinois!_ Pourquoi ris-tu, toi?

--Parce que tu t'épuises en intrigues de comédie quand tu pourrais aller au bonheur par le grand chemin.

--Qu'est-ce qu'il faut faire? Dis!

--Il faut aimer, et tu n'aimes pas. Tu n'as que des désirs et de l'imagination; le cœur ne t'inspire rien!

--Va toujours! Qu'est-ce que le cœur m'inspirerait, si j'en avais un?

--Le respect, le dévouement, la droiture et la patience. Bonsoir. _Dixi._

Je m'éloignai rapidement, craignant de le conseiller trop bien.

Il essaya d'en profiter, car il laissa passer plusieurs jours sans agir et sans reparaître. Pasquali n'y comprenait rien. Le baron s'en croyait délivré. Mademoiselle Roque s'en inquiétait, et la marquise avait l'air de ne pas s'en apercevoir.

Cette semaine fut un repos dont j'avais réellement besoin, et qui acheva de réparer mes forces ébranlées. Il fit constamment beau; la nature riait par tous ses pores. Les cistes blancs à fleurs roses, les ornithogales d'Arabie, les gentianes jaunes, les scilles péruviennes, les anémones stellaires, les jasmins d'Italie, les chèvrefeuilles de Tartarie et de Portugal croissaient pêle-mêle à l'état rustique, indigènes ou non, sur la colline de Tamaris, devenue un bouquet de fleurs, en dépit de l'ombrage des grands pins. Le golfe était si calme, qu'au lever du soleil on ne distinguait pas les objets du rivage de la ligne marine où ils prenaient leur réverbération. L'horizon de la pleine mer se remplissait de navires dont la vapeur nacrée se déroulait en longs serpents sur le ciel rose, et des centaines de barques pêchant autour des récifs tranquilles, empourpraient plus ou moins au soleil matinal leur voile latine rouge ou blanche.

Dans la campagne, loin des routes, qui sont empestées par les ruisseaux noirs et gras des moulins à huile d'olive, les collines étaient embaumées par les siméthides délicates, par les buissons de cythise épineux et de coronille-jonc, et par les tapis de coris rose, cette jolie plante méridionale qui ressemble au thym, mais qui sent la primevère, souche de sa famille. Des abeilles, butinant sur ces parfums sauvages, remplissaient l'air de leur joie. Des lins charmants de toutes couleurs, des géraniums rustiques, des liserons-mauves d'une rare beauté, de gigantesques euphorbes, de luxuriantes saponaires ocymoïdes, des silènes galliques de toutes les variétés et des papilionacées à l'infini s'emparaient de toutes les roches, de toutes les grèves, de tous les champs et de tous les fossés. C'était fête partout et fête effrénée, car elle est courte en Provence, la fête du printemps! Entre les tempêtes de mars-avril et les chaleurs de mai-juin, tout s'épanouit et s'enivre à la fois d'une vie exubérante et rapide.

Nous fîmes plusieurs excursions intéressantes, et Paul devint aussi savant que moi en botanique provençale de la saison. Sa mère s'intéressait vivement à nos trouvailles, et consentait à s'extasier devant des brimborions à peine visibles à l'œil nu. Mademoiselle Roque aimait mieux les fleurs voyantes, les tulipes _œil de soleil_, qui croissaient dans les blés, les grandes glaucées des falaises et les nigelles de Damas, qui dans certains ravins atteignaient à des proportions extraordinaires. Elle se faisait de singulières coiffures avec ces riches corolles; elle s'en mettait sur les tempes, dans les oreilles; elle regrettait de ne pouvoir s'en mettre dans les narines. Elle était quelquefois à mourir de rire, et quelquefois aussi très-belle avec cette ornementation sauvage. Quand la marquise la coiffait avec goût d'une couronne de fleurs de grenadier mêlées à ses cheveux noirs crépus, elle avait une tête remarquable.

C'était un véritable enfant, d'une innocence primitive et d'une inaltérable douceur. Madame d'Elmeval me trouvait trop indifférent pour sa protégée.

--Que lui reprochez-vous donc? me disait-elle. Elle n'est pas intelligente _à l'œil nu_, comme vous dites en étudiant vos plantes microscopiques, et je conviens qu'elle ne montre pas plus d'esprit qu'une statue de bronze à qui l'on aurait mis des yeux d'émail; mais elle est loin d'être ce qu'elle paraît: elle apprend très-vite. La douceur et la volonté d'obéir remplacent chez elle l'habitude de l'attention et de la mémoire. Elle vit un peu comme les autres rêvent; mais il y a en elle une telle ignorance du mal que l'on se prend à l'admirer au moment où l'on croirait devoir la gronder.

J'avouais ne pas tenir grand compte de cette absence de notion du mal qui avait pour conséquence l'absence de la notion du bien.

--Ah! vous avez tort! répondait la marquise d'un air naïvement étonné, comme si jusque-là elle m'eût jugé infaillible; oui, vrai, docteur, vous avez tort de dédaigner cet état divin de l'âme qui fait la beauté morale de l'enfance! Est-ce que vous croyez que Paul sait ce que c'est qu'une mauvaise action?

--Non, sans doute; mais il faudra bien qu'il l'apprenne.

--Ah! il l'apprendra toujours trop tôt, et la bonne Nama aussi! C'est leur mois de mai, à eux! Laissons-le fleurir.

Je voyais madame d'Elmeval presque à toute heure. Le matin, elle amenait Paul au baron. La leçon durait deux heures, et, pendant ce temps, je me promenais avec elle dans le jardin Caire, ou je lui lisais au salon les journaux et les brochures nouvelles. Elle rentrait avec Paul, qui déjeunait, jouait et travaillait. Pendant ce travail, elle enseignait la lecture et l'écriture françaises à mademoiselle Roque. A deux heures, à moins de courses exceptionnelles, nous montions en voiture avec Nama, le baron, et quelquefois Aubanel ou Pasquali, pour rentrer à six heures. Paul travaillait encore jusqu'à sept. On dînait souvent tous ensemble, tantôt chez nous, tantôt chez la marquise, et souvent on causait jusqu'à neuf heures du soir. Paul se couchait alors, et sa mère veillait près de lui jusqu'à minuit.

Elle était d'une grande activité, toujours levée, coiffée et habillée à huit heures du matin. Je n'ai jamais rencontré d'humeur plus égale, d'âme plus sereine. Son activité n'avait rien d'emporté et passait sans bruit sous les yeux comme l'eau d'un ruisseau bien rapide, bien clair et bien plein, qui s'épanche sur un lit de mousse. Son entretien, comme son silence, vous pénétrait du calme suave qui régnait dans sa pensée. L'amour pouvait-il trouver une fissure pour pénétrer dans ce cristal de roche!

Mademoiselle Roque avait-elle osé lui parler des sentiments de son prétendu frère? Rien ne trahissait un air de confidence entre elles. Mademoiselle Roque gagnait certainement chaque jour en beauté et en santé depuis qu'elle habitait Tamaris; elle maigrissait; mieux mise et plus assurée sur ses jambes, qui apprenaient à marcher, elle perdait cette nonchalance lourde qui n'était pas une grâce à mes yeux. Madame d'Elmeval s'efforçait de secouer la torpeur physique: elle lui permettait de faire de beaux ouvrages d'aiguille, Nama avait un grand goût d'ornementation; mais on lui prescrivait le mouvement, et la marquise lui confiait quelques soins domestiques qui lui plaisaient.

Un matin, la marquise ayant demandé du café, mademoiselle Roque voulut le préparer elle-même à sa manière, et j'étais là quand elle le lui présenta; la marquise, l'ayant goûté, reposa la tasse avec dégoût en lui disant:

--Ma chère enfant, ce n'est pas du café broyé que vous me donnez là. Je ne sais ce que c'est, mais c'est fort désagréable.

Je vis mademoiselle Roque se troubler un peu, et, comme elle allait remporter la tasse sans rien dire, je m'en emparai et j'en examinai le contenu: c'était une véritable infusion de cendres qu'elle avait servie à la marquise. Un souvenir rapide m'éclaira.

--C'est de la cendre de plantes aromatiques, dis-je à mademoiselle Roque; cela vient de la cime du Coudon, et c'est un vieux charbonnier qui la prépare.

Elle resta pétrifiée, et la marquise s'écria en riant que je dirais des choses fantastiques. J'insistai. Mademoiselle Roque ne lui aurait-elle pas déjà servi en infusion ou fait respirer certaines plantes vulgaires, comme la santoline, le romarin ou la lavande stæchas?

--Vous êtes donc sorcier? dit la marquise. Elle ne m'a jamais rien fait boire d'extraordinaire avant ce prodigieux café; mais elle a mis dans ma chambre toutes les herbes de la Saint-Jean, pour combattre, disait-elle, le _mauvais air_ de la mer; ce qui m'a paru fort plaisant.

--Et ces herbes sont divisées en trois paquets liés par des cordons de laine _rouge, jaune, noire._

--Eh! mais précisément, je crois! D'où savez-vous tout cela?

Comme Nama s'enfuyait terrifiée, je la suivis pour lui adresser une verte semonce. Elle risquait, avec ses drogues de sorcier de campagne, d'employer à son insu des choses nuisibles et d'empoisonner son amie. Elle eut grand'peur, pleura et jura de ne pas recommencer. Je feignis de croire qu'elle n'avait eu d'autre dessein que celui de chasser de la maison les mauvais esprits et les funestes influences; je ne voulus pas lui dire qu'après avoir demandé ces amulettes pour se faire aimer de la Florade, elle les employait maintenant pour faire aimer la Florade de la marquise. Je ne pouvais me défendre de sourire de la naïveté de cette fille, qui n'osait ou ne savait parler, et qui croyait faire merveille pour son protégé en versant ses philtres innocents à sa compagne.

--M'expliquerez-vous cette affaire mystérieuse? me dit madame d'Elmeval quand je retournai auprès d'elle.

--C'est bien simple. Votre métisse est superstitieuse, elle évoque la vertu de certains dictames contre les esprits pernicieux de l'air, et, comme elle est ignorante, elle s'en rapporte à la science des charbonniers de la forêt, dont quelques-uns font métier d'enchanteurs.

Je lui racontai ma rencontre au Coudon avec l'homme chargé par Nama de cette récolte. Elle devint pensive en m'écoutant.

--N'est-ce pas le 6 avril, me dit-elle, que ce feu a été allumé sur la cime du Coudon?

--Précisément.

--Eh bien, je l'ai vu, je l'ai remarqué. Je me suis demandé si c'était un signal pour quelque navire en détresse; mais il n'y a aucun poste par là, et c'est trop loin de la mer, qui était, d'ailleurs, fort tranquille. Comme cette nuit-là a été mauvaise à partir de onze heures! Je ne sais pas pourquoi j'ai repensé à ce feu en me disant que quelque voyageur attaqué par les loups était peut-être là en grand péril, et j'ai été regarder encore; mais tout était dans les nuages, la lune aussi bien que la montagne. Enfin j'ai pensé à vous, docteur; vous aviez dit à Pasquali que vous comptiez faire cette excursion prochainement avec M. la Florade?

--Et vous étiez inquiète de lui? repris-je en riant des lèvres.

--De lui? Ah! vous m'y faites penser; parlons de lui. Pourquoi s'imagine-t-il que je suis si pressée de me remarier?

--Je ne sais s'il imagine quelque chose. Qui vous fait croire?...

--Pasquali qui me parle sans cesse de son filleul avec un zèle.... Dites-moi....

--Voulez-vous me permettre, madame la marquise, de ne pas vous en parler du tout?

--C'est-à-dire que vous ne voulez être ni pour ni contre. Quand nous avons parlé de lui à propos de Nama, vous étiez plus expansif. Vous vous intéressez donc à elle plus qu'à moi?

--Je la voyais en péril; mais vous....

--Moi, vous me croyez à l'abri de toute folie?

--Si vous traitez de folie les rêves de Pasquali, la question est jugée.

--Je n'ai pas dit cela, je n'ai aucun dédain pour le nom, l'état et la situation du protégé de Pasquali. Je ne sais de son caractère que ce que vous m'en avez dit....

--Oubliez ce que j'ai dit et jugez par vous-même.

--Je ne suis pas pressée de juger telle ou telle personne, cher docteur; je ne commence pas les choses par la fin. La question n'est pas de savoir si M. de la Florade doit m'intéresser, mais bien de savoir si je dois songer au mariage.

--Comment! vous me demandez conseil, à moi?

--Et en qui donc aurais-je confiance?

--Le baron....

--Le baron dit oui; et vous?

--Je ne peux pas avoir un autre avis que le sien.

--Votre jugement, oui; mais votre instinct? Voyons, si le baron disait non?

--Je dirais non aussi. Ne voyez en moi qu'un esprit soumis au sien pour tout ce qui vous concerne.

--Vous n'avez donc aucune amitié particulière pour moi?

--Ah! madame!... Pardonnez-moi, mais la question est trop grave et trop délicate.

--Pas pour un homme comme vous. Je vous place dans mon estime à la hauteur de cette question-là, et je vous demande d'avoir une opinion à vous tout seul; si elle est contraire à celle de notre ami, je ne dis pas qu'elle aura plus de poids que la sienne; mais je pèserai l'une et l'autre, et ma conscience mieux éclairée prononcera plus clairement. Parlez.

--Eh bien, madame, laissez-moi vous interroger d'abord ... tenez, en médecin. Croyez-vous à l'empire sérieux des passions?

--Sur l'honneur, je n'en sais absolument rien.

--Alors vous n'y croyez pas, car vous sauriez bien s'il faut y croire.

--Attendez. J'aime mon enfant avec passion pourtant.

--Pourriez-vous aimer quelqu'un autant que lui?

--Autant ... non, mais autrement, peut-être.

--Peut-être plus ou peut-être moins?

--Si ce quelqu'un-là aimait aussi mon Paul avec passion, je ne sais pas où s'arrêterait l'enthousiasme de ma reconnaissance.

--Alors votre cœur vivrait deux fois plus qu'il ne vit, et vous seriez deux fois plus heureuse?