Part 12
Deux jours plus tard, comme, après une nouvelle froidure, le temps était redevenu superbe, Marescat vint nous chercher avec deux voitures pour nous mener tous à la promenade. La marquise connaissait déjà presque tous les beaux sites des environs, et elle nous fit conduire aux grès de Sainte-Anne, au delà des gorges d'Ollioules, dans une gorge de montagnes qu'elle avait découverte. Les abords en sont pourtant très-fréquentés, puisque la route de Marseille passe tout auprès des derniers mamelons de cette chaîne. Les voyageurs ont pu remarquer et les itinéraires signalent une ou deux buttes de forme singulière qu'on prendrait, disent les derniers, pour de gigantesques œufs blancs amoncelés. Ce sont des amas d'un sable très-légèrement cohérent, qu'une croûte plus ferme a maintenus en boules pétries et mêlées ensemble à leur base. On commence à exploiter ces sablières pour la verrerie[1] et on les aura bientôt détruites, sans égard pour l'intérêt géologique; mais ce qui subsistera, ce qui est beaucoup plus intéressant et nullement connu, c'est le puissant rempart de grès friable qui, au temps des grands accidents terrestres, s'est redressé au delà de ces buttes, qui n'en sont que les derniers remous détachés. Ce rempart ou plutôt cet amas de sable, de deux à trois cents mètres d'élévation, semble s'être arrêté et coagulé entre deux remparts plus solides et plus anciens formés par un redressement calcaire, dernier pli des grands calcaires d'Ollioules. Un cataclysme postérieur ou une action lente a emporté une partie du sable et creusé une étroite et profonde vallée entre les deux parois de l'arête restée debout. Cette arête de grès tendre adossée au calcaire qu'elle empâte et cache en grande partie offre, sur un de ses flancs en particulier, les accidents les plus fantastiques; l'infiltration des pluies, par d'invisibles fissures, a creusé la roche en mille endroits, et des niches arrondies, tantôt en arcades surbaissées, soutenues par des piliers inégaux et trapus, tantôt en cellules profondes comme les alvéoles d'une ruche colossale, criblent la montagne du haut en bas à tous les plans, aussi bien sur les hautes parois que sur les grosses buttes détachées qui accidentent gracieusement les contours de la gorge.
Autour de ces buttes et le long de la muraille ébréchée que percent tout en haut des dents calcaires, le terrain s'est aplani et comme nivelé sous un détritus de sable fécond, et on s'y promène littéralement parmi des tapis de fleurs, sur des sentiers d'un sable fin, sec et blanc, que la pluie a formés avec ce mouvement fantaisiste dont la main de l'homme ne saurait égaler la souplesse. C'était la vraie promenade qui convenait au baron, dont le jarret était encore ferme, mais la respiration courte. Il pouvait donc errer là avec moi, convalescent, durant des heures entières, parmi tous ces gracieux méandres, à l'abri du vent et sous l'ombrage de la forêt qui remplit la gorge. Le long des buttes, les arbres clair-semés forment de charmants massifs où l'arbousier, toujours vert, domine, et où le soleil faisait tomber de grandes lumières chaudes et riantes sur les tapis bleus de l'aphyllanthe fleurie. C'était un jardin naturel d'une belle étendue et d'une grande variété d'aspects, les accidents bizarres de la montagne formant une suite de tableaux inattendus.
Le baron critiqua d'abord un peu la bizarrerie du site géologique, mais il fut promptement gagné par le charme de la végétation environnante et par la belle couleur de ces masses de grès, énormes blocs compactes dont la gangue durcie s'est couverte d'une mousse noirâtre. A mesure que nous avancions, la forêt devenait plus serrée et les formes de la montagne plus sauvages. On eût dit tantôt d'une ville inaccessible destinée à des êtres d'une nature inconnue, tantôt d'un amas confus d'ossements antédiluviens aux dimensions insensées. Ailleurs, c'était un écroulement effroyable avec des débris géants, plus loin une fantaisie d'architecture colossale appartenant à quelque race éteinte des temps fabuleux. Une de ces roches haut montée sur une sorte de piédestal informe, vue et éclairée d'une certaine façon, représentait une statue de lion fantastique assis au-dessus de la cime des pins et dominant de son impassibilité barbare la fraîcheur de l'oasis semée sur les ruines de son temple écroulé.
Les niches innombrables tournaient la tête au petit Paul, qui voulait grimper dans toutes. Elles sont pour la plupart inaccessibles. Quelques-unes ont servi de refuge aux bûcherons durant les pluies, et on y monte par des entaillures faites de main d'homme dans la roche. D'autres, à mi-côte ou sur le sommet des buttes, paraissent très-faciles à explorer; mais la mousse courte et adhérente, le mouvement arrondi des dômes sans aucune aspérité pour arrêter le pied, rendent l'escalade dangereuse. Après avoir examiné le terrain, je permis à l'enfant de se risquer pieds nus, avec Marescat, qui était prudent et paternel, sur une masse inclinée d'une grande étendue, où un sentier tracé dans la mousse était de plus indiqué par des croix entaillées dans le grès. Quand ils eurent disparu derrière une région un peu plus élevée, madame d'Elmeval fit contre fortune bon cœur; mais, lorsque Paul n'était plus sous ses yeux, elle devenait visiblement préoccupée. On s'assit sur les rochers et sur les fleurs pour attendre le retour de l'enfant bien-aimé, et mademoiselle Roque, qui commençait à savourer le charme de la vie au grand air, s'éloigna un peu pour explorer le ruisseau qui formait, au milieu du vallon, de ravissantes cascatelles.
Nous étions là depuis un quart d'heure, et la marquise interrogeait à chaque instant le sentier sans nous avouer son malaise, lorsqu'un cri de Nama la fit tressaillir. Elle fut debout avant que nous eussions levé la tête; mais l'attitude et la physionomie de mademoiselle Roque, qui était fort près de nous, sur une éminence, nous eurent bientôt rassurés. Elle voyait Paul avant nous, et agitait son mouchoir en signe de bienvenue. Mademoiselle Roque, bien qu'elle montrât beaucoup d'affection pour le petit Paul, n'était pas habituellement si démonstrative. Bientôt son cri de joie nous fut expliqué. Paul, riant et chantant, descendait la montagne sur les épaules de la Florade, qui nous le rapportait au pas gymnastique, et que le gros Marescat avait peine à suivre.
Comment s'était-il trouvé là? Quelle navigation aérienne avait fait aborder le lieutenant de marine au sommet de ces récifs terrestres pour recevoir à point nommé le fils de la marquise _à bord_ de ses épaules? Nama l'avait-elle averti secrètement de notre but de promenade? ou bien Pasquali par hasard? ou bien encore la marquise elle-même? Il n'y avait donc pas de solitude inconnue aux promeneurs toulonnais où l'on ne dût voir apparaître ce beau gymnaste et ce grand marcheur? Je me rappelai douloureusement la première promenade que j'avais faite avec madame d'Elmeval à la forêt et à la chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde. Elle m'y avait donné rendez-vous; je devais l'y rencontrer par hasard: rien n'était plus innocent. La même simplicité de relations s'était-elle établie avec la Florade? Mais qui l'empêchait alors de partir ostensiblement avec nous? Cette apparition, qui ne surprit et ne troubla que moi, me fit sentir que j'avais toujours des frissons de fièvre.
Je regardai la marquise, qui me parut encore plus émue et plus charmée que mademoiselle Roque. Le retour de Paul, si impatiemment attendu, était-il l'unique cause du rayonnement de son regard? Tout à coup elle se troubla.
--Docteur, me dit-elle, cela me fait mal de voir votre ami courir sur ces roches glissantes! S'il tombait avec Paul! Criez-lui donc de s'arrêter.
Elle oubliait que j'avais encore de la peine à parler et qu'un cri me déchirait la poitrine. Je criai quand même et je courus au-devant de la Florade. J'étais si essoufflé du moindre effort, que je ne pus dire un mot; mais je lui fis ralentir le pas avec un geste d'autorité qu'il comprit.
--Est-ce que madame d'Elmeval est par là? osa-t-il répondre, quoiqu'il la vît fort bien.
Il mit Paul sur ses pieds, et, m'offrant son bras:
--Voyons, mon pauvre camarade, reprit-il avec un aplomb enjoué et affectueux, ça ne va donc pas encore? C'est un peu loin pour vous, cette promenade! Et puis il fait chaud!
--C'est Pasquali qui vous a dit où nous étions?
--Pasquali? Je l'ai rencontré à Ollioules, où il vous attend pour que vous le rameniez à la Seyne.
--Avec vous?
--Non, j'ai à Sainte-Anne une carriole. J'allais me promener à Évenos; mais ce que Pasquali m'a dit des grès de Sainte-Anne m'a donné envie de les voir. Je viens d'y grimper par le revers du côté du hameau. C'est très-curieux!
Nous arrivions auprès de la marquise. Il débita son récit avec assurance et baisa la main de Nama, qui baisa sa propre main aussitôt à la dérobée d'un air de respectueuse dévotion. Quel sentiment mixte cette fraternité fictive faisait-elle naître ou endormait-elle dans le cœur de la métisse? Je fus frappé, comme l'avait été le baron, de la chasteté de son attitude souriante et charmée; mais je ne m'en préoccupai qu'un instant. Il m'importait bien davantage d'étudier la marquise et la Florade. C'était la première fois que, depuis ma maladie, je les voyais ensemble.
La Florade faisait visiblement pour l'approcher des efforts d'audace extraordinaires. Il n'avait point l'usage du monde bien librement acquis; mais la tenue aisée et ferme du marin militaire remplaçait chez lui le convenu, et le remplaçait agréablement, je dois le dire. Il ne pouvait pas être gauche, quelque troublé qu'il fût intérieurement, et ce trouble se traduisait alors par un élan de précipitation heureuse et dévouée qui ajoutait à son charme naturel. Fort, agile, bien portant et bien trempé, jeune jusqu'au bout des ongles, expérimenté, sinon avec l'amour vrai, du moins avec la femme, il savait deviner et prévenir les moindres fantaisies, caresser les faiblesses, adorer les caprices, ne s'alarmer d'aucune froideur, ne se blesser d'aucun refus, croire toujours en lui-même, espérer toujours de la faiblesse du sexe, et se laisser manier comme un cheval ardent et docile qui frémit de joie au moindre appel de la volonté.
Tout ce que je dis là était résumé dans l'attitude de la Florade auprès de la marquise, et je devais le dire pour expliquer la persistance de son espoir devant la sérénité polie et froidement obligeante de l'accueil qui lui fut fait. Il eût voulu être grondé plutôt que reçu ainsi. Il fit son possible pour alarmer la marquise sur la manière gaillarde dont il avait porté l'enfant à travers les petits dangers de la montagne; il parla même de recommencer. Il eût donné l'univers pour un mot d'inquiétude ou de reproche qui lui eût permis de dire qu'avec Paul dans ses bras il pouvait marcher sur les eaux ou voler dans l'espace. Et il l'eût dit sans trop de danger de faire rire, car il l'eût dit avec cette ardeur de passion qui désarme; mais il ne put pas le dire: la marquise, soit finesse supérieure à la sienne, soit indifférence réelle, le tint constamment à cette distance où il est impossible de lancer une déclaration sous forme de métaphore.
Elle s'était levée pour partir; mais, avant tout le monde, elle remarqua que j'étais fatigué, et, se rasseyant:
--Le docteur a couru, dit-elle, c'était trop tôt! Donnons-lui le temps de se remettre.
La Florade n'était pas homme à mordre ses lèvres avec dépit. Il s'occupa de moi au contraire avec une sollicitude extrême. Il semblait dire à la marquise: «J'aime tout ce que vous aimez, en attendant que vous m'aimiez seul.» Il n'était pas invité à s'asseoir dans le groupe, il vint se percher près de moi pour me questionner sur ma toux, sur mes insomnies, de l'air le plus naturel et le plus affectueux. Et puis il trouva moyen de reconquérir le baron, qui était froid pour lui, en le prenant pour arbitre d'une discussion qui avait eu lieu entre les érudits du bord à propos d'un texte latin que, grâce à sa bonne étoile, il entendait dans le même sens que M. de la Rive. Et puis Paul, qui l'adorait, le retint au moment où il se voyait forcé de partir, et il eut des yeux d'aigle pour apercevoir un nid d'oiseau dans une crevasse de rocher. Il fit monter l'enfant debout sur son dos, afin qu'il pût y atteindre. Il tua d'un coup de talon, avec une adresse crâne, un serpent qui effrayait Nama. Il fit pour Paul une botte de fleurs, espérant que la marquise y puiserait, et sauta vingt fois le ruisseau sans être essoufflé ni en transpiration, et n'ayant pour tout indice de surexcitation que ses arcades sourcilières et ses paupières inférieures injectées d'un sang rose et pur. Je l'étudiais physiologiquement, et il me semblait impossible que cette gracieuse plénitude de vie ne fût pas un irrésistible aimant pour la femme la plus méfiante et la mieux gardée.
Il trouva moyen de nous suivre, ou plutôt de nous précéder jusqu'à Ollioules, faisant allonger son cheval de louage beaucoup mieux que Marescat ne pouvait activer ses vieilles bêtes, faisant ranger les autres voitures, les charrettes, les piétons, tout ce qui pouvait gêner ou inquiéter le trajet de la marquise sur cette route coupée d'angles de montagne et bordée de précipices. A Ollioules, il prit Pasquali dans sa carriole, afin de lui parler de la marquise, et aussi afin d'avoir occasion de la faire arrêter un peu plus loin, pour lui rendre _son passager_. Il ne manqua pas d'aller la saluer encore et de lui demander quel jour elle voulait choisir pour visiter _la Bretagne._ Il offrait son canot, ses hommes, son bras, sa tête, son cœur, tout cela dans un regard. Elle n'accepta et ne refusa rien. Elle était préoccupée. Cachait-elle ainsi une émotion secrète? Je fus étonné de voir le baron inviter la Florade à déjeuner pour le lendemain avec Pasquali.
--Oui, oui, cela t'étonne, me dit-il quand nous fûmes seuls en cabriolet, Pasquali étant monté avec Marescat sur le siége de la calèche; mais il faut te dire que les la Florade sont plus à craindre de loin que de près, et que j'aime mieux lui donner ses entrées franchement que de le voir rôder sous les fenêtres.
--Vous commencez donc à craindre....
--Pour le repos de la marquise? Non; mais un don Juan amoureux et sincère peut compromettre la réputation d'une femme par des étourderies, si on irrite sa passion. Et puis je ne veux pas qu'il aille s'imaginer qu'on enferme celle-ci et qu'on la surveille parce qu'on le craint. Demain, je le conduirai chez elle. Il ne la connaît pas assez, vois-tu; il s'imagine qu'on peut oser avec elle comme avec toutes les femmes, et que l'occasion seule lui manque. Selon moi, la véritable dignité d'une mère de famille n'est complète qu'à la condition de ne pas fuir devant ces prétendus dangers qui n'existent que dans les romans. Les romanciers, mon cher enfant, ne mettent pas volontiers en scène les femmes vraiment fortes; ils ont peur qu'on ne les trouve invraisemblables ou ennuyeuses. Le roman a besoin de drames et d'émotions, par conséquent de personnages qui s'y prêtent par nature et à tout prix; mais le roman est une convention, et l'art cesserait peut-être de nous sembler de l'art, s'il voulait être absolument gouverné comme la vie. Ici, nous sommes dans la réalité, mon ami, et nous ne souffrirons pas que M. la Florade nous jette dans le roman. Laissons-le venir, et nous verrons bien si ses prétentions survivront à un tête-à-tête avec la marquise.
--Vous avez fait part de vos idées sur ce point à madame d'Elmeval?
--Oui, et elle les approuve d'autant plus en ce moment, j'en suis sûr, que la Florade vient de nous montrer son audace.
--Prenez garde, mon ami, de vous exagérer la force de l'ennemi. La Florade est aisément guéri d'une passion par une passion nouvelle. Peut-être, si on avait la patience de reconduire poliment pendant quinze jours, serait-il consolé, ce qui vaudrait mieux que d'avoir été vaincu.
--Mais je tiens à ce qu'il soit vaincu, moi! répliqua le baron. J'y mets mon amour-propre d'ami enthousiaste de la marquise, et je me soucie fort peu que ton la Florade soit désolé ou non. Un homme de ce caractère peut souffrir, et on ne doit rien à celui qui s'embarrasse si peu de faire souffrir les autres.
Tout en parlant ainsi de la Florade, le baron avait peut-être un peu de dépit contre lui-même, et, pour faire comprendre ce mélange de bienveillance et d'antipathie, je dois esquisser, plus particulièrement que je ne l'ai encore fait, le caractère du baron.
Si la forme extérieure est généralement le moule ou le reflet de l'homme intérieur, il faut reconnaître pourtant un grand nombre d'exceptions, et à première vue le baron en était une. Il était petit, maigre et assez bien proportionné; mais sa figure, franchement laide, comme il le proclamait lui-même en toute occasion, faisait naître l'idée d'un esprit très-vulgaire et d'une âme sans élévation. Il avait les traits vagues, avortés pour ainsi dire, l'œil terne, le regard distrait, le sourire sans expression. Cela tenait à des excès de travail et à de longues veilles qui avaient fait arrêt de développement dans sa jeunesse. Plus tard, il avait lutté contre deux ou trois maladies graves avec un grand courage, une remarquable patience, et sans que l'activité de l'esprit parût en avoir souffert. Sa vie était donc le résultat de victoires remportées autant par sa volonté que par les secours de l'art, et sa figure annonçait une fatigue dont l'âme ne se souvenait plus, mais dont elle gardait l'empreinte ineffaçable.
Quand on connaissait le baron, quand on l'avait étudié à toute heure, on arrivait à découvrir dans sa physionomie terne le rayon de son esprit toujours vif et clair, l'énergie toujours soutenue de sa vitalité physique et artificielle, mais durable. Le sourire qui effleurait à peine ses lèvres flétries, le regard qui passait comme un éclair dans ses yeux myopes, avaient une grande signification et même un grand charme. Il fallait les saisir au vol, les deviner peut-être, ces rayons fugitifs du sentiment intérieur, car la contraction nerveuse les traduisait parfois d'une manière infidèle; mais, pour qui connaissait les trésors de dévouement et de bonté de cet homme rare, tout plaisait en lui, même sa laideur. Le baron n'était peut-être pas né avec de grandes facultés intellectuelles. Il avait plus d'aptitude que de mémoire, plus de déductions que d'inductions à son service. Il était en un mot de ces hommes qui, ne sentant pas en eux une spécialité pour les appeler et les aider, veulent étendre le cercle de leurs connaissances à tous les sujets. Il avait donc lutté contre son être intellectuel, comme il avait lutté contre son être physique, et, là aussi, il avait vaincu. Il était devenu ce qu'il voulait être, un homme très-instruit, pensant bien, jugeant tout avec un grand sens, et tirant de ses lumières le secret de son bonheur moral. Il était devenu philosophe pratique en étudiant l'histoire, éclectique dans la bonne acception du mot en examinant toutes les théories. L'enthousiasme, le feu sacré lui avaient toujours manqué; mais que de raison, de tolérance et de sécurité bienfaisante dans ces âmes où le jugement acquis s'appuie sur la bonté naturelle! Quel paternel refuge pour les âmes troublées! Quel appui solide et sûr pour les convictions généreuses!
En présence de la Florade, cette autre exception, cette antithèse vivante qui épuisait la vie en croyant la développer, le baron était indécis et troublé pour la première fois peut-être. Il avait envie de le condamner et de le haïr, il avait besoin de l'excuser et de l'aimer. J'ai eu souvent lieu d'observer ce combat intérieur que la Florade, sans l'expliquer, devinait fort bien instinctivement, et que je subissais moi-même sans m'en étonner et sans vouloir m'y soustraire.
La présentation à domicile eut lieu. La marquise se montra calme et bienveillante. La Florade fut plus réservé qu'il ne l'avait été la veille. Lui aussi sentait l'influence de ce milieu austère, de cet intérieur chaste où la maternité semblait veiller et ne pas craindre la surprise de ces voleurs du dehors dont parle l'Écriture. Au bout de cinq minutes, le baron prit mon bras pour aller voir Pasquali, et la Florade resta debout près du banc de coquillages où la marquise aimait à s'asseoir. A quelques pas de là, Paul jouait avec le petit âne; à dessein ou fortuitement, mademoiselle Roque était je ne sais où: la Florade pouvait parler.
Je ne sus rien par le baron de ce qui s'était passé. Il n'interrogeait jamais la marquise, et je comprenais bien cette exquise délicatesse du confesseur qui attend les confidences. La marquise ne parla point; mais, le lendemain, je vis la Florade chez Pasquali. Il était bouleversé, fiévreux, irritable.
--Voyons, docteur, me dit le bon et rond Pasquali, qui commençait à me tutoyer, viens donc m'aider à calmer cet animal-là! Sais-tu qu'il est jaloux de toi comme un tigre?
--Eh bien, oui, s'écria la Florade, moitié riant, moitié provoquant; je suis jaloux de toi, docteur endiablé!
--Il me tutoyait, lui, pour la première fois.
--Nous sommes ici dans le sanctuaire de la sincérité, dans la maison où l'on dit tout haut ce qu'on pense, et devant l'homme qui ne comprend rien aux artifices du langage, aux fausses convenances du monde. Nous voici deux marins, et toi, le savant, l'expérimenté, l'homme à grandes relations, tu es tout seul. Ta réserve ne tiendra pas contre notre besoin de vérité: nous te sommons, lui et moi, de la dire. Es-tu amoureux de la marquise?
Je répondis sèchement un _non_ bien articulé, et j'attendis la suite de l'assaut.
--S'il dit non, c'est non, reprit Pasquali en voyant le sourire de doute de la Florade. Le docteur est un homme, et, s'il dit non sans qu'on le croie, tu mérites une giffle, et c'est moi qui vais te la donner.
La Florade se mit à rire comme un homme habitué à ces paternelles menaces, et, me prenant la main avec une force convulsive:
--Je te crois, dit-il; mais donne-moi ta parole d'honneur.
--J'ai dit non, répondis-je, et je veux que cela suffise. Après?
--Oui, c'est juste, reprit la Florade. Eh bien, puisque tu n'aimes pas, tu n'es pas aimé?
--Cela va sans dire, observa Pasquali.
--Alors? dis-je à mon tour.
--Alors, s'écria la Florade, tu ne dis pas de mal de moi à la marquise?
--Je ne dis pas de mal de vous à la marquise en ce sens que, si j'ai eu occasion de parler de vos défauts, j'ai parlé beaucoup plus de vos qualités.
--Mais tu me hais ou tu me méprises! s'écria-t-il en me menaçant de son regard de feu; tu ne veux pas me tutoyer?
--Je t'aime et ne te méprise pas; je te plains souvent, je te blâme quelquefois. Qu'est-ce qu'il y a encore?
Il se jeta dans mes bras, et, pleurant comme un enfant:
--Ne me juge pas trop sévèrement, s'écria-t-il; ne dis pas au baron, qui _lui_ redit tout, que je suis un Lovelace de bord, un don Juan de guinguette, un libertin, un sot, un étourdi, un homme sans cœur, sans conduite et sans cervelle. Je ne suis rien de tout cela, vois-tu! Je suis un bon garçon, un enfant, si tu veux. J'aime cette femme à en mourir, et elle ne m'aime pas, et je ne peux rien lui dire pour me faire aimer. Elle me fait peur, elle est plus qu'une femme pour moi; c'est une divinité ou un démon. Elle me glace et me pétrifie. Dès qu'elle a le dos tourné, je brûle, j'enrage, j'ai des torrents d'éloquence à mon service; mais, si personne ne m'aide, si je n'ai pas d'amis, de bons et vrais amis pour lui expliquer mon mutisme d'imbécile, pour lui dire que je ne vis plus, que je ne travaille plus, que je n'ai plus ma raison, que je suis capable de manquer à tous mes devoirs, de me faire casser la tête pour un mot, enfin que je suis digne de pitié et hors de moi, jamais elle ne saura que je l'aime!
--Alors voici la question, répondis-je, ému de son désespoir, mais non convaincu par son raisonnement: il faut que le baron, Pasquali ou moi, nous nous chargions de faire ta déclaration? Est-ce sérieusement que tu nous demandes de jouer un pareil rôle?