Part 11
--Il assure qu'un vieux ami de sa famille, averti de ses visites à la bastide Roque, lui a dit ce que je te rapporte. Une des femmes du commerçant asiatique établi pendant deux ans à Marseille avait eu des relations avec le père de la Florade, capitaine marchand au long cours. Une autre femme, ou la même femme, voyant qu'en France elle était libre de par la loi, s'est enfuie avec Roque. Il y a donc présomption, et dans le doute abstiens-toi, dit le proverbe. Voilà ce que ton ami le lieutenant a répondu à la marquise, lorsqu'elle a tâché de l'amener à épouser sa protégée, et il lui a démontré qu'il était urgent de détruire en elle, par la crainte d'un inceste, une passion qui n'était et ne pouvait jamais être partagée.
--Ainsi la Florade, auteur de cette fabuleuse aventure, vous en a faits les éditeurs responsables auprès de mademoiselle Roque?
--Ah çà! reprit le baron étonné, tu le crois donc capable d'avoir inventé cette histoire pour les besoins de sa cause?
Je l'en croyais fort capable, mais je me méfiai de ma méfiance. Je craignis d'être influencé à mon insu par l'ancienne jalousie et de retirer à la Florade l'estime de la marquise et du baron, qu'après tout il méritait peut-être encore. Je réfléchis un instant, et je conclus tout haut à la possibilité, sinon à la probabilité du fait; mais je ne pus me défendre d'exprimer quelque étonnement sur la facilité avec laquelle on s'était prêté à donner pour certaine à mademoiselle Roque une simple éventualité. Le motif était bon assurément; néanmoins avait-on le droit de jouer ainsi en quelque sorte avec la certitude dans une chose aussi grave qu'une histoire de famille?
--Mon cher enfant, répondit le baron, tu dis là ce que disait la marquise. Elle a même beaucoup hésité à se laisser persuader; mais, Pasquali aidant, j'ai cru devoir appuyer le raisonnement de la Florade. Je regarde mademoiselle Roque comme un enfant qu'il faut sauver, et tu sais qu'avec les enfants on ne se gêne pas beaucoup pour arranger la vérité. Si tu avais à arracher une dent au petit Paul, tu lui promettrais de ne pas le faire souffrir.
--Non, je lui persuaderais d'avoir un peu de courage, et je crois que madame d'Elmeval eût pu faire l'éducation morale de Nama.
--Elle la fera, sois tranquille; mais il fallait aller au plus pressé et l'empêcher de mourir.
--En était-elle là?
--Le médecin était inquiet de cette maladie sans nom qui ne la maigrissait pas et qui avait son siége dans le cerveau. Quand elle sera guérie et forte, si elle le devient, il sera temps de la détromper. La marquise s'est laissée attendrir par la pitié que cette fille lui inspire, et, grâce à la complaisante crédulité de Nama, elle a pu se dispenser de l'espèce de mensonge qui lui coûtait tant. A peine lui a-t-on eu dit que sa mère était _veuve_ de la Florade père avant de connaître M. Roque, qu'elle a tout accepté sans questions et presque sans étonnement. «Je vois pourquoi, a-t-elle dit, la Florade est venu me voir aussitôt la mort de M. Roque, et pourquoi tout de suite j'ai senti que je l'aimais.»
--Allah est grand, répondis-je, et la Florade est son prophète! Tout est pour le mieux, puisque vous êtes tous contents, même la crédule Nama.
--La crédule Nama est enchantée. On s'attendait à une grande émotion de sa part: eh bien, il n'y a eu chez elle qu'un grand sentiment de joie. Cette fille est si calme, et, disons-le à sa louange, si naturellement chaste, qu'elle n'a senti aucune terreur, aucun remords de mélodrame. «Je suis bien heureuse! a-t-elle dit; je pourrai l'aimer toujours, et je ne croirai plus à présent qu'il ne peut pas m'aimer. Je le verrai quand il pourra venir, et, quand il ne le pourra pas, je ne serai ni inquiète ni fâchée. Je quitterai la bastide Roque quand il voudra, j'irai où il me dira d'aller, j'épouserai celui qu'il me commandera d'aimer. Il est mon chef et mon maître, et j'en remercie Dieu.» Ils se sont donc revus chez moi et se sont fraternellement embrassés sous nos yeux. Mademoiselle Roque quitte son affreuse maison; elle va demeurer à Tamaris avec la marquise, qui se charge de son présent et de son avenir.
--Dès lors, répondis-je, je retire mes objections, habitué que je suis à croire que vous ne pouvez pas vous tromper.
Et je parlai d'autre chose.
Je songeais toujours à m'en aller, non plus pour fuir un danger que je regardais comme surmonté, mais pour revoir ma famille, dont j'étais séparé depuis deux ans, et pour entrer dans l'humble carrière à laquelle je me destinais. Je voyais le baron parfaitement guéri, et même beaucoup plus fort que moi pour le moment. Je lui parlai de mon prochain départ.
--Ton prochain départ n'aura pas lieu avant un mois, répondit-il. S'il fait froid ici en avril, c'est bien pis en Auvergne. Tes parents, qui ont su ta maladie en même temps que ta guérison, m'écrivent de te garder le plus possible. Ils sont encore en pleine neige, mais ils se portent bien; ils n'ont plus de sujet d'inquiétude; l'héritage de Roque, que tu as liquidé, leur permet d'attendre les fruits de ton travail et ton entier rétablissement.
Je dus me soumettre, et l'apaisement du mistral me permit enfin de sortir. Il me tardait de reprendre mes forces et de ne plus retenir le baron, qui s'obstinait à ne pas me laisser seul. Je montai lentement la petite colline, appuyé sur le noble vieillard que tant de fois j'avais soutenu et porté dans mes bras, et je revis madame d'Elmeval dans sa bastide de Tamaris. Je la voyais mieux là que partout ailleurs. Quelque naturelle qu'elle soit, une femme d'un caractère sérieux est toujours plus elle-même quand elle est chez elle, au milieu de ses occupations intimes. Il me sembla que je la retrouvais après une séparation, et qu'elle reprenait avec moi tout l'abandon de ses manières, toute la confiance de son cœur. Je ne me permis aucune question sur ce qui s'était passé au sujet de mademoiselle Roque. Je la vis très-calme et très-heureuse auprès de la marquise. J'appris qu'on allait démolir la bastide Roque, racheter la part de terrain que j'avais vendue, et chercher sur cet emplacement un site agréable pour bâtir une nouvelle habitation. Le baron et la marquise se cotisaient à l'insu de Nama, et sans souffrir qu'elle vendît un seul de ses étranges et précieux joyaux, pour lui créer une retraite saine et riante dans sa propriété reconstituée.
--Je ne suis pas étonné de ce que vous faites-là, dis-je à madame d'Elmeval; ce que j'admire, c'est la délicatesse que vous mettez à tromper cette pauvre ignorante sur ses véritables ressources, pour ne pas l'humilier.
--J'aime à croire, répondit-elle, que Nama ne serait pas humiliée d'être aimée. Elle est si près des idées de l'âge d'or, que je n'agis pas avec elle comme avec une autre; mais elle pleurerait peut-être sa vieille bastide, et nous ne voulons pas la consulter. Nous n'avons pas pu lui persuader que M. Roque n'était pas son père, et même nous n'avons guère insisté là-dessus en voyant qu'elle faisait tout à fait fausse route et supposait la Florade fils de M. Roque. Comment cela s'arrange dans sa cervelle, nous l'ignorons et nous ne voulons pas trop le savoir, dans la crainte de l'éclairer ... car, au fond M. la Florade s'est moqué de nous, n'est-ce pas?
--Mais ... je n'en sais absolument rien, répondis-je.
--Moi, je le crois. N'importe; Nama est guérie. Il s'agissait de la sauver, et j'ai consenti à être dupe.
Je ne sais pourquoi le baron, avec qui je reprenais peu à peu mes douces causeries de la veillée, me dit tout à coup ce soir-là:
--Est-ce que je ne t'ai jamais raconté l'histoire de la marquise?
--Jamais, lui répondis-je. Vous m'aviez dit plusieurs fois, en me la citant comme la plus parfaite parmi les femmes que vous estimiez beaucoup, qu'elle était fort à plaindre et armée d'un grand courage. Son mari vivait alors. En Italie, vous avez appris qu'elle était veuve, et vous avez dit: «Ma foi, je ne le regrette pas pour elle.» Depuis, nous n'avons rien dit qui portât sur son passé. Je ne me serais pas permis la moindre curiosité, et même en ce moment je ne voudrais pas être initié sans sa permission....
--J'ai la permission, reprit le baron. Son histoire tient en peu de mots, la voici:
»Elle avait déjà vingt ans quand elle s'est mariée. Jusque-là, elle n'avait pas voulu songer à quitter son père, le général de T..., toujours malade et souffrant de violentes douleurs par suite de ses blessures. Sa mère ne valait rien, et, quand je dis rien, tu sais que c'est beaucoup dire. Je ne suis pas intolérant, et, tout vieux garçon que je suis, je plains beaucoup la situation faite aux femmes du monde par l'immorale hypocrisie des temps où j'ai vécu. Celle dont je te parle rendait sa fille si malheureuse, que le mariage s'offrit à elle comme un refuge.
»C'est là une mauvaise position pour faire un très-bon choix. On est moins difficile qu'on ne le serait, si on était moins pressé d'en finir. Parmi les gens dont sa mère s'entourait, elle avisa le plus âgé, le marquis d'Elmeval, un homme charmant d'esprit et de manières, qui avait fait beaucoup de folies, mais qui était devenu hypocrite et ambitieux avec les ans et les circonstances, et qui épris d'elle assurément, la sachant riche et la voyant vertueuse, sut lui persuader qu'il était le meilleur et le plus corrigé des hommes. Habituée à soigner un vieillard, la pauvre Yvonne ne s'effraya pas de l'idée que son mari serait aussi un vieillard avant qu'elle eût fini d'être jeune. Elle trouvait dans l'entourage de sa mère les jeunes gens insupportables de sottise et de nullité, et elle avait raison. Elle crut trouver du sérieux dans l'aimable causerie du marquis. Il eut à son service toutes les belles et bonnes idées dont elle s'était nourrie avec son père, qui était un homme de mérite. Et puis une jeune fille ne se doute guère de ce que peut être un homme dépravé. Bref, en croyant faire le plus raisonnable des mariages, elle fit la plus grande des folies.
»J'étais absent alors, je voyageais avec ce cher neveu que j'ai perdu, et dont la santé m'inquiétait déjà beaucoup; je sus le mariage d'Yvonne trop tard pour l'empêcher.
»Le marquis d'Elmeval, que je te présente non pas comme un homme odieux, mais comme un esprit faussé et un cœur usé sans ressources, s'était peut-être flatté d'aimer sérieusement sa femme; mais il n'en vint pas à bout. Il était trop tard pour qu'il pût se passer d'une vie d'excitation et de plaisirs déréglés. La chasteté d'Yvonne l'étonna sans le charmer: il la vit si incorruptible, qu'il n'osa pas y porter atteinte; d'ailleurs, il était trop fin pour chercher à démoraliser cette jeunesse destinée à survivre à la sienne. Il s'ennuya de la pureté de la vie conjugale; je crois aussi qu'il fut très-piqué, lui qui avait encore des prétentions, de ne pas inspirer de passion à cette jeune femme qui le traitait avec un respect filial. Il ne se fâcha ni ne se plaignit; mais, au bout d'un an, il y avait scission absolue dans leur intimité, et il courait de plus belle les amusements qui ne rajeunissent pas.
»Yvonne se vit délaissée sans y rien comprendre. Elle était mère et se croyait à l'abri du chagrin; toute l'énergie de ses affections s'était concentrée sur cet unique enfant. Elle eût voulu l'emporter à la campagne et lui consacrer tous les instants de sa vie; mais le marquis haïssait la campagne, et, comme il nourrissait l'espoir d'une haute position, il tenait à ce que son salon ne désemplît pas. Il trouvait que sa femme en faisait parfaitement les honneurs, et lui permettait ainsi de mener de front ses intérêts et ses plaisirs. La révolution de février le surprit au milieu de ses rêves et lui porta un coup mortel. Il perdit tout à coup l'énergie factice qui avait soutenu son activité. Il essaya d'être républicain sans conviction; il perdit la tête, il tomba malade, et du jour au lendemain le vieux beau devint un vieux laid, cacochyme, irrité, quinteux, despote insupportable, maniaque, malheureux, et voulant que personne ne fût plus heureux que lui. C'est la fin de ces hommes qui n'ont pas assez de cœur pour faire pardonner leurs vices; mais ces fins-là ne finissent pas toujours assez vite; le marquis a langui plus de six ans sans pouvoir ni vivre ni mourir. Sa femme a tout supporté avec un dévouement et une patience inaltérables. En dépit de ses efforts pour se rattacher au gouvernement nouveau, le marquis s'est vu abandonné de tous ceux qu'il avait caressés tour à tour sous les deux régimes précédents. Il s'est acharné à ne pas quitter Paris, espérant être quelque chose, avoir une influence quelconque, jusqu'à son dernier souffle de vie. Malgré les soins de la marquise pour lui conserver quelques relations capables de le distraire, comme il n'avait jamais eu d'amis sérieux, la solitude s'est faite autour de lui, et, quand cet homme riche et bien né s'est éteint au milieu des agitations politiques d'un règne nouveau, personne ne s'en est aperçu.
»Ceci t'explique comment la marquise, n'ayant plus de son côté aucun proche parent et ne trouvant, dans la famille en partie éteinte de son vieux mari, aucun appui et aucun obstacle, a pu mettre ordre à ses affaires, quitter un monde qui se disloquait sans songer à elle, et venir ici achever son deuil avec le désir et le projet de se retirer tout à fait dans une vie d'entière liberté maternelle.
Après ce récit, le baron me parla de l'avenir de la marquise avec un épanchement complet, et je me prêtai à ces confidences de manière à le confirmer dans l'opinion d'un entier désintéressement de ma part. On se rappelle qu'en lui écrivant de longues lettres, où je lui parlais d'agitations intérieures et de victoires remportées sur moi-même, je ne lui avais fait pressentir en aucune façon que la marquise pût m'inspirer jamais une folle passion; c'est à ce point qu'il avait accusé en lui-même l'inoffensive beauté de mademoiselle Roque de porter le trouble dans mes esprits, et que depuis quelques jours seulement il en était dissuadé. Était-ce donc pour me sonder et m'observer sur un autre point qu'il me parlait ainsi, à cœur ouvert de madame d'Elmeval? Cet examen n'eût pas été d'accord avec la franchise nette et ferme de son caractère et de ses habitudes. Je dus croire qu'il s'abandonnait pour son compte au plaisir de penser tout haut à sa jeune et digne amie.
--Son avenir me préoccupe beaucoup, disait-il. Voilà une femme adorable qui n'a pas connu l'amour. Elle a cru trouver l'amitié dans le mariage; elle n'y a même pas trouvé ce sentiment d'estime qui, dans le cœur d'une femme vertueuse, ne remplace pas l'amour, mais amortit respectueusement l'absence d'une vive affection. Elle a contemplé pendant près de dix ans l'égoïsme grimaçant ses vilaines souffrances à son côté, et la voici dans toute sa floraison de santé morale et physique, cette belle Ariane, délivrée du monstre! Où est le Thésée qu'elle voudra suivre? En connais-tu un qui soit digne d'elle?
--Non; et vous?
--Qui sait? Je cherche! Si j'avais seulement quarante ans de moins et la figure que je n'ai jamais eue, je ne chercherais pas longtemps. Je serais sûr de l'aimer tant et si bien, qu'elle serait la plus heureuse des femmes; mais je suis venu trop tôt ou elle est venue trop tard. Il est rare que les âmes se rencontrent dans cette vie à l'heure propice et sous les dehors qu'il faudrait. Elle est certainement la seule femme que j'aurais pu aimer et pour qui j'aurais sacrifié sans regret mes études et mes habitudes. Malheureusement, j'ai toujours été laid comme un singe, et, quand même j'aurais eu la jeunesse, je n'aurais pas eu le prestige. Au moins le marquis avait encore une jolie figure à cinquante-cinq ans; mais avec sa figure je n'aurais pas été plus avancé. Jamais je ne me serais contenté de l'amitié d'une femme comme Yvonne. N'es-tu pas étonné qu'elle n'inspire pas quelque grande passion, que quelque enragé sans espoir ne l'ait pas suivie et ne rôde pas la nuit sous son balcon?
--On n'est pas enragé quand on n'a pas le moindre espoir, répondis-je, et, d'ailleurs, les hommes de ce temps-ci se piquent de n'avoir plus de jeunesse. L'amour est passé de mode, il tend à disparaître, comme tout ce que l'hypocrisie change en vice, ou la cupidité en calcul.
--Eh bien, voyons, reprit le baron après une pause, qu'est-ce que tu penses de ce la Florade, qui érige en principe l'amour avant tout et au-dessus de tout?
--Mon ami, répondis-je avec le calme d'un homme qui se réveille dans une autre vie après avoir rompu avec toutes les joies de la terre, parlez-moi ouvertement. La Florade est épris de la marquise, je le sais; la marquise songe à se remarier, cela doit être, et vous n'êtes pas éloigné de protéger la Florade? Voilà pourquoi vous m'interrogez.
--Il n'y a de certain que le premier point, dit le baron. Quant au second, je n'en sais rien; quant au troisième, je te consulte, et ton opinion fera la mienne.
Cette fois, je ne devais point être arrêté par un vain scrupule. J'avais un devoir trop sérieux à remplir; je rappelai au baron le portrait bien fidèle que, sans le nommer, je lui avais tracé de la Florade dans mes lettres. Je soumis à son jugement le bien et le mal que je pensais de son caractère, je lui racontai l'histoire de la Zinovèse et plusieurs autres qui m'avaient été dites à bord de _la Bretagne_ et à Hyères. Selon la chronique, la Florade avait plu à beaucoup de femmes, et ne s'était abstenu d'aucune; il avait des victimes éplorées sur tous les rivages de l'Océan et de la Méditerranée. Les maris cachaient leurs femmes, et les pères leurs filles à son approche. Tout cela, dans le pays de l'exagération, était exagéré sans nul doute; mais il n'en ressortait pas moins une légèreté de conduite et une facilité d'embrasement qui me paraissait à redouter dans le mariage, ou une mobilité d'imagination qui, à mes yeux, contrastait péniblement avec la dignité et la pureté de cœur d'une femme comme la marquise.
--Tu as raison, tu as raison! répondit le baron, il n'y faut point du tout penser.
Cela était facile à dire; mais qui nous prouvait que la marquise n'y avait point pensé déjà? Je n'osai pas émettre ce doute; il ne m'appartenait pas de veiller sur cette femme et d'épier les secrets de sa méditation. Pourtant j'exprimai au baron mon étonnement sur un point capital. La Florade était sans fortune, presque sans nom; bon et brave officier sans doute, mais trop jeune encore pour avoir une grande consistance assurée dans l'avenir. D'où vient que le baron n'avait pas été frappé tout d'abord de la disproportionnés convenances?
--Pour ce qui est de cela, répondit-il, je connais la marquise, et je sais qu'elle ne s'y arrêterait pas un instant, si elle rencontrait un homme de mérite qui l'aimât véritablement. Je sais bien qu'elle devra y prendre garde, sa position peut tenter un ambitieux; mais, si Dieu me prête vie, et qu'elle ne s'éloigne pas de moi malgré moi, j'y veillerai cette fois!... Quant à elle, je trouve qu'elle a bien le droit de ne pas demander autre chose à un homme d'honneur qu'un dévouement absolu et durable, et elle fera bien de ne pas le prendre plus âgé qu'elle. Elle a bien été assez garde-malade. Il est temps qu'elle trouve un cœur jeune pour l'adorer et un bras solide pour la soutenir.
--Mais le monde?
--Le monde est partout pour les bons esprits. On se trouve tout aussi bien entouré par ce qu'on appelle les petites gens que par les grands, quand ces petites gens ont de l'âme et du jugement. Or, dans le cours de ma vie de soixante et douze ans, j'ai pu m'assurer d'un fait, c'est qu'il n'y a pas de classe privilégiée dans les règlements de là-haut. La sagesse et la bonté tombent partout du ciel, comme le soleil sur les plantes, et dans tous les terrains de la plaine, à tous les étages de la montagne, il y a des ombres malsaines, des insectes nuisibles, des oiseaux voraces qui détruisent la graine malade ou errante à côté de la graine qui s'enfonce et prospère. Tu m'as toujours vu rechercher avec le même intérêt des personnes placées très-haut et d'autres placées très-bas sur l'échelle sociale. C'est que moi, l'homme des habitudes régulières et le défenseur des choses normales, je n'ai rien trouvé dans ma provision d'expérience qui me fît priser ou chérir une classe plus ou moins qu'une autre classe. Croire que, pour être aimé et compris, il faut des gens qualifiés, décorés, vêtus, dressés de telle ou telle façon, est le plus vain des préjugés. Je trouverais ridicule un républicain qui ne pourrait supporter que des gens en blouse, et tout aussi ridicule un aristocrate qui se trouverait mal à l'aise et déplacé au milieu des blouses. Sous ce rapport, la marquise pense absolument comme ton vieux ami. Elle ne s'ennuie et ne se déplaît qu'avec les sots et les prétentieux, quelle que soit leur livrée. Elle s'intéresse et s'épanche avec quiconque a du cœur et de la raison.
--Et son fils? repris-je.
--Son fils ne perdra rien à penser comme elle, et, comme à sa majorité il pourra vivre à sa guise, grâce à son sexe et à sa fortune indépendante, s'il lui plaît de retourner au grand monde, il y portera de meilleures idées et de meilleurs sentiments que ceux que lui eût inspirés monsieur son père.
--Parce que vous supposez que le second mari de sa mère sera un homme de mérite, qui la secondera dignement dans cette éducation, qui l'aimera, lui, qui le rendra heureux, qui ne sera pas jaloux de la passion maternelle, qui ne lui préférera pas ses propres enfants.... Ah! que de devoirs sacrés pour un homme de bien! Mais que les hommes de bien sont rares!
--C'est parce qu'ils sont rares que, si on en rencontre un, il faut ne pas hésiter à le choisir, fût-il le plus pauvre et le plus obscur des hommes. Voilà le conseil que je donnerai à la marquise le jour où elle me consultera.
Cet entretien avec le baron me fit du mal. J'y rêvai toute la nuit, et il me sembla voir en lui une secrète intention d'encourager un rêve de bonheur qu'il avait deviné en moi, ou qu'il cherchait à y faire naître. Et puis je m'épouvantai de ma présomption, et je recommençai à trembler que la Florade ne fût aimé.