Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 4/8)

Part 34

Chapter 343,334 wordsPublic domain

[Note 455: Cette clandestinité des réceptions étoit une des présomptions les plus fortes qui s'élevoient contre eux. Elles se faisoient le plus souvent la nuit, et c'étoit aussi au milieu de ses ténèbres que se tenoient les chapitres généraux. Les précautions les plus extraordinaires étoient prises pour rendre ces assemblées inaccessibles à tous les regards. Non-seulement le lieu en étoit soigneusement fermé, mais encore on en faisoit garder les avenues, et, par un surcroît de précautions, on établissoit des sentinelles jusque sur les toits. Pourquoi ce mystère sans exemple dans aucun autre ordre religieux, s'il ne se passoit rien que d'innocent dans de telles assemblées?]

[Note 456: Guillaume de Liége, 124e témoin.]

[Note 457: Gérard de Caus, déjà cité.]

[Note 458: Il étoit le 221e témoin, et sa déposition sert à expliquer le peu d'uniformité de ces pratiques détestables dans les maisons de l'ordre qui en étoient déjà infectées, et comment plusieurs s'en trouvoient encore préservées. Ainsi s'expliquent en même temps les jugements différents et en apparence contradictoires rendus par les diverses commissions établies dans les autres parties de l'Europe. En Espagne, en Allemagne, plusieurs conciles déclarèrent innocents les Templiers qui comparurent devant eux. Ceux qui habitoient le Portugal, étant depuis long-temps sans communication directe avec l'ordre, et même jusqu'à un certain point hors de sa dépendance, furent reconnus entièrement étrangers à tous ces désordres. Partout ailleurs les Templiers furent convaincus et condamnés. Ainsi, pour établir l'innocence de ces moines, dont leurs apologistes les plus enthousiastes sont forcés d'avouer l'orgueil, l'insolence, la rapacité, les moeurs licencieuses, il faut supposer que presque tous les tribunaux ecclésiastiques de l'Europe, ayant à leur tête la plupart des évêques de la chrétienté, se sont tout à coup transformés, et simultanément, et par un concert unanime, en hordes de brigands et en conciliabules d'assassins.... Voilà les miracles que veulent nous faire croire les philosophes, qui cependant se moquent beaucoup des miracles.]

[Note 459: 46e témoin.]

[Note 460: Expressions des bulles du pape, répétées dans les articles de l'acte d'accusation.]

[Note 461: _Baluz._ _Vitæ Pap. Avenionens._ Hugues de Narsac, prieur d'Epanes en Saintonge, déclara depuis, devant la commission, que le même Jacques Molay étoit connu pour avoir un commerce honteux avec son valet-de-chambre favori, nommé Georges, ajoutant que plusieurs autres grands de l'ordre étoient renommés pour cette infamie.]

[Note 462: Ces aveux _confirmés_ à Chinon importunent beaucoup l'auteur de la tragédie des Templiers, M. R.... qui, comme le dit assez plaisamment l'auteur des _Mémoires historiques_, s'étant identifié en prose et en vers avec ces _innocentes_ victimes, a publié avec sa tragédie une espèce de _factum_ pour démontrer leur innocence. Il a donc essayé de reporter la date des variations du grand-maître avant celle de ce fâcheux interrogatoire de Chinon; mais s'apercevant bientôt que toutes ces petites arguties venoient se briser contre la force des actes et des faits, il a pris alors un parti plus commode et plus expéditif: c'est de _rejeter_ tous ces actes et tous ces faits comme _supposés_. Cette licence a paru un peu trop poétique, même à ceux de son parti qui n'ont pas encore fait une abnégation entière du sens-commun, et qui reconnoissent dans la critique historique et littéraire certaines règles qu'il n'est pas permis d'enfreindre sous peine d'absurdité et même de ridicule; et M. R.... en plaidant ainsi la cause des héros qu'il a rendus si dramatiques, a prouvé plus fortement que nous-mêmes ne pourrions le faire, combien cette cause étoit désespérée.]

[Note 463: Mémoires historiques sur les Templiers, etc., p. 169.]

Cependant ce même apologiste et tous les autres avec lui, demeurent accablés sous le poids de tant de témoignages qu'ils ne songent ni à infirmer ni à détruire. Ils en confessent toute la force. Ils conviennent «que l'uniformité des aveux sur les faits principaux, leur donne une force réelle, une consistance par laquelle on _est ébranlé malgré soi_; que d'ailleurs plusieurs de ces aveux ne paraissent ni _forcés_ ni _captés_; que d'autres sont chargés de détails qu'il est _impossible_ qu'on ait _tous inventés_ ou _suggérés_ aux déposants; que telle circonstance répand sur ce qui la suit ou la précède une couleur de sincérité _tout à fait persuasive_; enfin que si l'ensemble des actes du procès laisse une impression générale, ce n'est sûrement pas celle de la _fausseté absolue_ des accusations et des aveux[464].»

[Note 464: _Ibid._, p. 228.]

Que leur reste-t-il donc pour défendre encore les Templiers? Nous allons le dire et l'on aura peine à le croire: quelques-uns, et ce sont les érudits allemands, s'emparant de quelques dépositions assez vagues et les commentant à leur manière, ont essayé de donner une explication favorable des cérémonies impies qui se pratiquoient dans les réceptions. Sur le renoncement à Jésus-Christ ils ont dit sérieusement que c'étoit une sorte d'emblème du renoncement de saint Pierre, un acte symbolique par lequel on avertissoit le récipiendaire que la guerre qu'il alloit faire continuellement aux Sarrasins pouvoit l'exposer à une tentation toute semblable; et que, si jamais il tomboit entre leurs mains, il eût à se préserver d'un semblable égarement; puis que c'étoit _peut-être_ une épreuve de _fermeté_; _peut-être_ seulement une épreuve d'_obéissance_; _peut-être_ enfin l'acte d'une religion _plus épurée_ qui rejetoit _le culte des images_; et bientôt, par une contradiction grossière qu'ils ne semblent pas même avoir aperçue, ils supposent et ont de fortes raisons de croire que la tête mystérieuse qu'on faisoit adorer dans cette réception n'étoit autre chose qu'une _châsse de reliques_; _peut-être_ un _sphinx_, symbole du silence absolu que l'on devoit garder sur les affaires de l'ordre; _peut-être_ une tête _gnostique_; _peut-être_ un simple _trophée_. Quant à la sodomie, elle n'étoit point ordonnée dans les statuts de l'ordre qui étoient _publics_ et approuvés par le pape: donc elle n'étoit point autorisée dans les réceptions qui étoient _secrètes_, etc. etc. Nous épargnons à nos lecteurs un grand nombre d'autres raisonnements de cette force.

L'apologiste françois a reculé devant toutes ces absurdités germaniques; et le cynisme philosophique lui fournit d'autres moyens de justifier les Templiers. Pour y parvenir, il passe le plus adroitement qu'il peut sur l'adoration de l'idole, et s'efforce d'établir, contre tous les actes du procès, que ce n'étoit point là un point _essentiel_ de l'accusation[465], parce qu'il a très-bien senti, ayant plus d'esprit que les professeurs allemands, combien cette superstition stupide et détestable jetoit d'invraisemblance sur cette religion _épurée_ que l'on vouloit trouver dans l'action de _renier_ Jésus-Christ et de _cracher_ sur la croix. Il s'empare alors de cette dernière idée et la développe avec une sorte de complaisance: «Nous admettons, dit-il[466], comme un résultat _probable_ qu'une partie des chevaliers du Temple ne suivoit qu'_extérieurement_ la religion, catholique, et qu'elle s'étoit formé un christianisme _rectifié_[467] exempt des _superstitions du vulgaire_, et qui _peut-être_ voiloit _un pur déisme_; mais que, soit la politique, soit l'influence des moeurs du siècle, soit même _le vice_ de son origine, avoient revêtu cette religion _philosophique_ de pratiques et de formes qui ne l'_étoient point_; inconvénient _inévitable_ en tous temps, parce que tous les esprits ne sont pas également propres à saisir des _idées simples_ et à s'en contenter[468]. Discutant ensuite gravement et savamment l'article de la sodomie et de l'autorisation qu'elle avoit reçue dans l'ordre, il en donne des raisons _justificatives_ qu'on nous permettra sans doute de passer sous silence, et qu'il termine par ces paroles _philosophiques_ plus étranges que tout ce que nous avons cité jusqu'à présent: «De telles pratiques semblent avoir pour but de forcer le néophyte à une _abnégation de soi-même_ qui le livre et le soumet tout entier à ceux qui osent la lui imposer. Une fois qu'il a subi ces humiliantes épreuves, il faut qu'il obéisse en tout aveuglément; _avec le sentiment moral s'éteint le sentiment de la personnalité_. En prostituant son corps, il a dévoué sa volonté même. Ses corrupteurs sont devenus ses maîtres. C'est là sans doute le pire des expédients de la tyrannie: et pourtant, oserai-je le dire? ce n'est qu'une application plus perverse du _même principe_ qui a dicté _beaucoup d'observances monacales_, très-_opposées dans leurs effets_. Ce n'est _peut-être_ qu'une _conséquence_ du système de ces religions qui n'ont affermi leur empire qu'_en opprimant_ la raison humaine sous _l'incompréhensibilité des dogmes_[469].» C'est ainsi que, dans leur criminelle et coupable indifférence, ces sophistes sans pudeur confondent ensemble les austérités qui font les saints et les abominations qui font les monstres et les scélérats, avouant toutefois et avec un sang-froid qui révolte peut-être encore davantage, que ces pratiques diverses ont des suites à la vérité _différentes_, et des effets qu'on doit reconnoître comme _très-opposés_.

[Note 465: On conserve à Vienne des monuments métalliques, lapidaires et manuscrits qui ne laissent aucun doute sur les pratiques secrètes et les turpitudes infâmes de la secte des Templiers; et parmi ces monuments se trouve, dit-on, une de ces têtes que l'on adoroit dans les réceptions. Il existe à ce sujet des recherches savantes et curieuses dans un ouvrage allemand dont il a été fait des extraits, il y a environ deux ans, dans plusieurs journaux anglois, et en France dans le journal des Débats. Nous avons oublié le nom de son auteur.]

[Note 466: Mémoires historiques sur les Templiers, p. 290.]

[Note 467: Un christianisme _rectifié_ en crachant sur la croix et en reniant Jésus-Christ!.... Ô philosophes! quelle langue parlez-vous donc? prétendez-vous la faire entendre aux autres; et vous-mêmes, l'entendez-vous?]

[Note 468: Condorcet dit dans son _Esquisse des progrès de l'esprit humain_: «Cette époque (le quatorzième siècle) nous présente de _paisibles contempteurs de toutes les superstitions_, à côté des réformateurs enthousiastes de leurs abus les plus grossiers; et nous pourrons presque lier l'histoire de ces réclamations _obscures_, de ces protestations en faveur _des droits de la raison_, à celle des derniers philosophes de l'école d'Alexandrie.

»Nous examinerons si, dans un temps où le prosélytisme philosophique eût été _si dangereux_, il ne se forma point des _sociétés secrètes_ destinées à perpétuer, à répandre sourdement et _sans danger_, parmi quelques adeptes, un petit nombre de _vérités simples_, comme de sûrs préservatifs contre les préjugés dominateurs.

»Nous chercherons si l'on ne doit pas _placer au nombre de ces sociétés_ cet ordre célèbre, contre lequel les papes et les rois conspirèrent avec tant de _bassesse_, et qu'ils détruisirent avec tant de _barbarie_.»

Voilà donc encore un apologiste des Templiers qui, jugeant un siècle avec les idées d'un autre, se range aussi de notre côté, et les _justifie_ comme nous les aurions _accusés_.]

[Note 469: Mémoires historiques sur les Templiers, page 308.]

Avons-nous donc maintenant à répondre à des avocats qui ont ainsi plaidé pour nous? Nous jetant mal à propos dans des incidents étrangers au procès, perdrons-nous du temps à prouver contre eux que renier Jésus-Christ et cracher sur la croix sont pour des chrétiens et des religieux d'exécrables impiétés et des crimes abominables? Chercherons-nous avec eux et à l'aide d'une érudition puérilement curieuse, quelle étoit la source de l'hérésie des Templiers, si elle étoit grecque ou mahométane, gnostique où manichéenne? Examinerons-nous encore si l'ambition et la puissance de ces moines en faisoient un objet de crainte et de jalousie pour les rois; si Philippe-le-Bel étoit un prince avare; si leurs richesses immenses avoient tenté son avarice, et mille autres questions non moins oiseuses? Tout ceci pour le moment nous importe fort peu, et nous en finirons avec ces singuliers apologistes par ce peu de paroles: Les Templiers étoient-ils coupables d'hérésie et de tant d'autres abominations dont ils ont été accusés? Étoient-ils justiciables du tribunal devant lequel ils ont comparu? Ce tribunal a-t-il procédé dans les formes alors usitées? Est-il résulté de la procédure la conviction qui devoit les faire condamner? La peine qu'ils ont subie étoit-elle celle que les lois alors existantes infligeoient à des crimes de cette espèce? La confiscation des biens étoit-elle une suite légalement établie pour de semblables condamnations? Si vous m'accordez la première de ces propositions (et vous me l'avez accordée), il vous est impossible de me contester les autres: ainsi, bien que les crimes des Templiers soient inouïs, leur procès devient un événement ordinaire; et si l'on peut s'étonner de quelque chose, c'est qu'on ait pu réussir à en faire tant de bruit, et qu'avec ce bruit on soit parvenu à faire tant de dupes.

Le pape Clément V supprima l'ordre des Templiers dans un consistoire secret tenu le mercredi Saint 22 mars 1312; le 3 avril suivant, cette suppression fut publiée, le concile de Vienne tenant alors sa seconde session; et ensuite parut la bulle datée du 6 des nones de mai, laquelle déclare que l'abolition de l'ordre n'est point ordonnée par _jugement définitif, mais par sentence provisionnelle et ordonnance apostolique_. Cependant comme elle porte que les biens des Templiers seront _donnés aux Hospitaliers_ de Saint-Jean-de-Jérusalem, le parlement rendit un arrêt le mercredi après l'Annonciation (1313), à l'effet de mettre frère Léonard de Tibertis, procureur général de l'ordre _du maître et des frères de l'ordre Hospitalier_, en possession des biens des Templiers. Philippe-le-Bel ordonna l'exécution de cet arrêt, et les hospitaliers y ont été maintenus jusqu'à l'époque de leur destruction[470].

[Note 470: Ce fait, auquel on ne peut rien opposer, suffiroit seul pour détruire de fond en comble tous ces soupçons odieux élevés contre Philippe-le-Bel par les apologistes, qui sont allés chercher dans l'avarice de ce prince les motifs atroces de la condamnation des Templiers. Nous l'avons déjà dit et nous le répétons: quand même le roi de France se seroit emparé de ce que possédoit cet ordre dans son royaume, il n'eût fait qu'user du droit de souverain, lequel adjugeoit au profit du seigneur la confiscation des biens des coupables; cependant il renonça à ce droit, et l'on ne peut assez s'étonner de l'aveuglement de ceux qui, pour l'insulter et le calomnier, ont justement choisi une circonstance dans laquelle, sortant en quelque sorte de son caractère, il donne la plus grande preuve de modération et de désintéressement. Quelques-uns de ces apologistes, moins absurdes que les autres, et que cet abandon des biens-fonds embarrassoit, ont essayé de soutenir l'accusation contre le roi en supputant curieusement la valeur des biens mobiliers, qu'ils ont fait monter à des sommes immenses, supérieures même à la valeur des autres biens, et cela au gré de leur imagination. Ce sont là sans doute de misérables subtilités, et nous ne perdrons point encore notre temps à les combattre. La vérité est que les Hospitaliers abandonnèrent à Philippe-le-Bel quelques sommes qui appartenoient aux Templiers, et qui lui furent payées en vertu d'une transaction passée en 1315 (Trésor des chartes;--Dupuy, p. 184); mais ce fut pour l'indemniser des frais considérables que ce procès avoit occasionnés, et qu'il n'étoit pas juste qu'on lui fît supporter.]

Ces religieux firent des bâtiments du Temple la maison provinciale du grand-prieuré de France. Cette maison occupoit un vaste terrain enfermé de hautes murailles crénelées, et fortifiées d'espace en espace par des tours, lesquelles ont été abattues en partie dans le siècle dernier.

Dans la vaste enceinte qui formoit l'enclos, il y avoit plusieurs corps de bâtiments accompagnés de cours et jardins: le plus considérable étoit le palais du grand-prieur, dont l'entrée est dans la rue du Temple; il avoit été construit vers l'an 1566 par Jacques de Souvré, grand-prieur, sur les dessins de De Lisle. Le chevalier d'Orléans, ayant été depuis revêtu de cette dignité, fit faire à ce palais de grandes réparations en 1720 et 1721, par Oppenord, premier architecte du duc d'Orléans, régent.

La façade, d'une architecture assez médiocre, est décorée d'un ordre dorique à colonnes isolées, surmontées d'un attique avec fronton. La cour, très-spacieuse, étoit entourée d'un péristyle à colonnes couplées, que l'on détruisit lors des dernières réparations, parce qu'il tomboit en ruine; on y substitua des tilleuls plantés en palissade, qui furent loin de remplacer la magnificence de l'ancienne décoration. Le prince de Conti, mort grand-prieur en 1776, ajouta encore à ce palais divers bâtiments[471].

[Note 471: _Voyez_ pl. 116.]

Les tours du Temple formoient aussi un édifice assez considérable: il étoit composé d'une tour carrée, flanquée de quatre autres tours rondes, et accompagnées, du côté du nord, d'un massif surmonté de deux autres tourelles beaucoup plus basses. La hauteur de la grande tour étoit au moins de cent cinquante pieds, non compris le comble. Dans l'intérieur des créneaux on avoit pratiqué une galerie d'où l'on jouissoit d'une vue fort étendue. Ce bâtiment renfermoit quatre étages, à chacun desquels on trouvoit une pièce de trente pieds carrés et trois autres petites pièces pratiquées dans trois des petites tours. La quatrième renfermoit un très-bel escalier qui conduisoit à ces différents appartements, ainsi qu'aux deux tourelles. Les murs de la grosse tour avoient, dans leur moyenne proportion, neuf pieds d'épaisseur, et tout l'édifice étoit en pierres de taille. Cette tour, qui avoit été bâtie en 1306 par un commandeur de l'ordre des Templiers nommé _Jean le Turc_[472], servit, en plusieurs occasions, de prison d'état[473] et de magasin d'armes.

[Note 472: Il fut condamné à être brûlé, comme étant particulièrement accusé d'hérésie.]

[Note 473: _Voy._ pl. 115. Elles seront fameuses jusque dans la dernière postérité, par la captivité de l'infortuné Louis XVI et de sa famille.]

Il y avoit dans le Temple trois sortes d'habitants: plusieurs grands dignitaires et officiers de l'ordre y avoient leur demeure habituelle; et quelques personnes de qualité y possédoient aussi des hôtels[474].

[Note 474: Tout le monde sait que l'abbé de Chaulieu alla demeurer au Temple, lorsque Philippe de Vendôme, avec qui il étoit lié d'amitié, en eut été nommé grand-prieur. Il y étoit visité par ses amis La Fare, Chapelle, etc., et par tous les beaux esprits du temps. Telle fut l'origine de ces réunions fameuses, connues sous le nom de _soupers du Temple_, auxquelles le prieur de Vendôme assistoit habituellement. Jean-Baptiste Rousseau s'y rendoit aussi très-souvent. On connoît son épitre à Chaulieu, dans laquelle il dit:

Par tes vertus, par ton exemple, Ce que j'ai de vertu fut trop bien cimenté, Cher abbé, dans la pureté Des innocents banquets du Temple.

Lorsque Jean-Jacques Rousseau revint de Suisse en 1770, il demeura aussi quelque temps au Temple, sous la protection du prince de Conti. Beaucoup de princes en Europe protégeoient alors les rhéteurs et les prétendus philosophes qui machinoient leur ruine, et ces princes vivoient familièrement avec eux.]

La deuxième classe étoit composée des artisans que la franchise du lieu y avoit attirés.

La troisième comprenoit ceux qui s'y étoient réfugiés pour éviter les poursuites de leurs créanciers, dont ils ne pouvoient être atteints dans cet enclos privilégié[475].

[Note 475: Les titres sur lesquels étoient fondés ces priviléges n'étoient peut-être pas d'une authenticité bien établie: cependant nos rois y avoient consenti tacitement, d'autant mieux que les grands-prieurs n'en abusèrent jamais, et que tout réfugié réclamé par un ordre du prince étoit livré sur-le-champ.]

La totalité de la population du Temple s'élevoit, en 1789, à trois ou quatre mille habitants.

L'église, d'architecture gothique assez jolie, fut bâtie, suivant la tradition, sur le modèle de Saint-Jean de Jérusalem. L'abbé Lebeuf, qui l'avoit visitée, remarque, comme une singularité dans sa construction, une rotonde qui se trouvoit à l'entrée, et qui formoit la nef; elle consistoit en six gros piliers disposés en cercle, qui soutenoient la voûte; et il présume que primitivement cette voûte étoit surmontée d'un dôme[476].

[Note 476: _Voyez_ pl. 117.]

Cet ouvrage, ainsi que quelques vitraux du fond de l'église, paroissoient être du treizième siècle. On y remarquoit les galeries du cloître, à peu près du même temps, et un grand vestibule dans le goût du quatorzième siècle.

Le choeur de cette église étoit assez vaste. On avoit placé l'autel, disposé dans la forme d'un tombeau antique, au milieu d'une balustrade de fer poli, d'une belle exécution.

L'église du Temple étoit dédiée à la Vierge, sous le titre de Sainte-Marie du Temple. Cependant, comme saint Jean-Baptiste étoit le patron de l'ordre, on y célébroit solennellement sa fête, et l'abbé Lebeuf voit en lui le second patron de cette paroisse. Le jour de Saint-Simon et Saint-Jude, anniversaire de la dédicace, il se tenoit au Temple une foire qui attiroit un grand concours de monde[477].

[Note 477: Il y avoit quatre confréries dans cette église: celle du Saint-Sacrement, celle de Notre-Dame-de-Lorette, la confrérie de Sainte-Anne, établie par les menuisiers en 1683, et celle de Saint-Claude, par les marchands de pain d'épice.]

On donnoit à cette paroisse le titre de conventuelle. Elle étoit desservie par ses religieux appartenans à l'ordre, ou qui y étoient agrégés pour cet office. Ils composoient un chapitre qui avoit ses biens particuliers. L'un d'eux avoit le titre de prieur, et exerçoit les fonctions curiales, mais seulement dans l'enceinte du Temple.

Comme le Temple étoit la maison principale du grand-prieuré de France, tous les chevaliers de l'ordre qui mouroient à Paris ou plus près de cette ville que d'aucune autre commanderie, étoient enterrés dans cette église[478].