Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 8

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[Note 83: L'un des hommes à qui les grandes renommées en imposoient le moins, l'illustre comte de Maistre appelle Richelieu, «L'un des plus grands génies qui aient jamais veillé près d'un trône;» et lui donne ce magnifique éloge dans un livre où il peint, en traits aussi vifs qu'énergiques, le ravage qu'avoit fait en France la doctrine qui a séparé le pouvoir politique du pouvoir religieux. (_De l'Égl. Gallic._, p. 298.) Ceci ne prouve autre chose sinon que le génie même le plus vaste ne peut pas tout embrasser, et que l'oeil le plus pénétrant ne peut pas tout voir.]

Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda point à s'apercevoir qu'il éprouvoit une satisfaction secrète d'être délivré de cette servitude à laquelle un sujet audacieux avoit su depuis si long-temps le réduire. Le jour même de sa mort, Mazarin qu'il avoit recommandé au roi comme le personnage le plus propre à le remplacer, entra au conseil pour y occuper, dès son entrée, la première place. Rien ne fut changé du reste dans le ministère; et le grand conseil, composé de tous les ministres, continua de tenir ses séances comme à l'ordinaire; mais toutes les résolutions furent prises dans un conseil secret où furent admis seulement trois ministres, Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. Là Louis XIII manifesta hautement sa volonté très-décidée de gouverner lui-même et de ne plus se laisser maîtriser par les agents de son autorité[85]. Il fit voir en même temps qu'il étoit plus pitoyable pour ses peuples et plus consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque Richelieu abusoit de son nom pour opprimer la France et troubler l'Europe. Il étoit résolu d'apporter de prompts remèdes à tant de maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laissé, et déjà atteint d'une maladie mortelle lorsqu'il fut délivré de son ministre, il mourut lui-même à St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'année suivante, laissant deux fils, Louis XIV, né le 5 septembre 1638,[87] et Philippe, duc d'Anjou, né le 21 septembre 1640.

[Note 84: Les deux autres secrétaires d'état étoient MM. de Brienne et de la Vrillière.]

[Note 85: Desnoyers en fit bientôt la triste expérience, et fut renvoyé pour avoir voulu imiter le cardinal de Richelieu et essayé de conduire son maître.]

[Note 86: «Ah! mon pauvre peuple, s'écria-t-il au lit de la mort, je lui ai bien fait du mal à raison des grandes et importantes affaires que je me suis vues sur les bras, et je n'en ai pas eu toujours toute la pitié que je devois, et telle que je l'ai depuis deux ans, ayant été partout en personne et vu de mes yeux toutes ses misères; mais, si Dieu veut que je vive encore, ce que je n'ai pas grand sujet de croire et beaucoup moins de souhaiter, la vie n'ayant rien qui me semble aimable, j'espère qu'en deux autres années je le pourrai mettre à son aise.» (_Mém. de madame de Motteville_, tom. I.)]

[Note 87: La naissance de Louis XIV est due à un événement singulier. On sait l'éloignement, ou pour mieux dire l'espèce d'aversion que Louis XIII avoit conçue pour la reine: étant parti un jour de Versailles pour aller coucher à Saint-Maur, et passant par Paris, il lui plut de s'arrêter au couvent de la Visitation pour y rendre visite à Mlle. de la Fayette. Pendant cette visite, il survint un orage violent qui se prolongea jusqu'à la nuit, de manière que le roi se trouva embarrassé, voyant de la difficulté à continuer son voyage, et son appartement n'étant point tendu au Louvre. Guitaut, capitaine aux gardes, lui fit entendre que chez la reine il trouveroit un souper et un appartement tout préparé. Louis rejeta d'abord cette proposition; mais l'orage redoublant, il finit par l'accepter. Anne d'Autriche, mariée depuis vingt-deux ans, accoucha neuf mois après de son premier fils: elle n'en fut ni plus aimée, ni plus considérée de son mari.]

Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée. Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent, sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents. Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands ravages[89]; des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent abandonner.

[Note 88: Elle fut excitée par la mort du duc de Mayenne, tué en 1621 au siége de Montauban. Le peuple de Paris, qui chérissoit ce prince, attaqua les religionnaires à leur retour de Charenton, où ils avoient un prêche, ce qui, depuis long-temps, étoit vu de très-mauvais oeil par la multitude. Ils furent assaillis en rentrant dans la ville, à coups de pierres; et l'on en tua plusieurs. Une troupe de ces furieux se porta ensuite à Charenton, où elle mit le feu au temple, et pilla les marchands qui étoient dans la cour. Ce tumulte, commencé à la porte Saint-Antoine, continua plusieurs jours dans l'enceinte même de Paris.]

[Note 89: Le palais fut presque entièrement brûlé; plusieurs ponts s'écroulèrent par le même accident. La Sainte-Chapelle manqua aussi d'être consumée par les flammes.]

[Note 90: Ces voleurs, auxquels on donna le nom de _filous_, étoient en si grand nombre, qu'ils repoussèrent plus d'une fois, et avec perte, les archers du guet. On ne parvint à les détruire qu'en ordonnant à tous les soldats, ouvriers et mendiants valides qui se trouvoient alors sans occupation, de sortir en vingt-quatre heures de la ville.]

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans l'affaire de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions: toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston jurèrent entre les mains du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10 avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution très-prochaine dans les affaires.

[Note 91: Voyez pag. 69. Il étoit toujours persuadé qu'elle avoit désiré sa mort pour épouser son frère le duc d'Anjou, et ne revint pas, même au lit de la mort, de cette funeste prévention.]

[Note 92: Les autres membres dont ce conseil étoit composé étoient les sieurs Séguier, chancelier de France; Bouthillier, surintendant des finances, et son fils Chavigni, secrétaire-d'état.]

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut là ce qu'on appela la cabale des _importants_, à cause des airs d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les plus brouillons, entre autres Potier, évêque de Beauvais, prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir, se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans, dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente, tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté. Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa réputation d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande: c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le _tuteur des rois_.

[Note 93: Il s'étoit montré assez dévoué à ses intérêts pour aimer mieux sortir de France que de faire au cardinal un aveu contraire aux intérêts de cette princesse. À son retour, la reine lui donna publiquement des marques très-vives de confiance et d'affection.]

[Note 94: Quoiqu'il eût eu soin de l'instruire, avant la mort de Louis XIII, de tout ce qui se passoit dans le cabinet, prévoyant le temps où il pourroit avoir besoin de sa faveur, elle le considéroit néanmoins comme l'un des auteurs de la déclaration du roi au sujet de la régence. Dans cette circonstance il céda avec tant de facilité et de si bonne grâce les droits que cette déclaration pouvoit lui donner, que ce petit nuage fut bientôt dissipé. Il sut même persuader à la reine que cette déclaration, qui l'avoit si fort blessée, étoit au fond ce qui avoit pu être fait de plus avantageux pour son service: car, dans les dispositions où le roi étoit à son égard, il étoit probable qu'il eût pris, pour l'exclure du gouvernement, des mesures plus difficiles à rompre, si celles-ci n'eussent pas été adoptées.]

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous l'avons déjà dit, qu'il fut nommé _Palais-Royal_, et que l'on ouvrit, sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore devant la façade de ce monument[95].

[Note 95: Voyez tom. I, 2e part., p. 872.]

Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le coeur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre l'application nouvelle que nous allons faire de ce principe et de cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

[Note 96: Voltaire.]

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des _importants_ aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on vit reparoître, parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine, pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu. Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les biens, les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de rompre entièrement avec les _importants_, accorda peu de chose, et donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point tenir.

[Note 97: «C'étoit, disoit le maréchal d'Estrées, qui l'avoit connu à Rome, l'homme du monde le plus agréable; il avoit l'art d'enchanter les hommes, et de se faire aimer par ceux à qui la fortune le soumettoit. Sa conversation étoit enjouée et abondante; il paroissoit sans prétention, et il faisoit semblant, fort habilement, de n'être pas habile.» (_Mém. de M. de Mottev._, tom. I.)]

[Note 98: La duchesse de Chevreuse, impliquée dans l'affaire de la correspondance secrète de la reine avec l'Espagne, avoit été forcée de sortir précipitamment de France pour n'être pas arrêtée. Châteauneuf, qui étoit garde des sceaux en 1633, eut l'imprudence, Richelieu étant dangereusement malade, de laisser éclater le désir de le remplacer, et même la hardiesse d'y travailler. Instruit de ce qui s'étoit passé, le ministre le fit renfermer au château d'Angoulême, d'où il ne sortit qu'à la mort de son inexorable ennemi.]

[Note 99: Il fit entendre à la reine que ces deux exilés se vantoient hautement de la gouverner et de conduire les affaires; qu'il distribuoient à l'avance les grâces, les emplois et les dignités. Anne d'Autriche, très-susceptible sur cet article, écrivit à Châteauneuf, qui s'en revenoit triomphant à la cour, qu'il eût à rester, jusqu'à nouvel ordre, dans sa maison de Mont-Rouge, près Paris.]

[Note 100: Elle vouloit qu'on reprît au maréchal de la Meilleraie le gouvernement de Bretagne, qui lui avoit été donné après l'affaire de Chalais, et qu'on le rendît au duc de Vendôme; qu'on ôtât l'amirauté à la maison de Brézé pour en gratifier le duc de Beaufort; enfin, que le jeune duc de Richelieu fût dépouillé du gouvernement du Hâvre, qu'elle demandoit pour le prince de Marsillac, depuis duc de la Rochefoucauld.]

[Note 101: Elle ne pouvoit lui pardonner d'avoir présidé à la condamnation du duc de Montmorenci son frère.]

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le duc d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu espérer de pénétrer encore dans le coeur du royaume, se voyoient attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison: la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit déjà la jeune duchesse de Longueville sa soeur; et bientôt des tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de Montbazon[102], à laquelle il adressoit des voeux qui n'étoient point dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la duchesse de Longueville, une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter par ses insolences brutales à son égard et par des menaces violentes contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour; l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira, presque sans bruit, la cabale des _importants_.

[Note 102: Elle avoit épousé le père de la duchesse de Chevreuse, et étoit à peu près du même âge que sa belle-fille.]

[Note 103: La jeune princesse se retirant un jour d'une assemblée, il arriva que des lettres galantes furent trouvées sous ses pas. Ces lettres furent lues et commentées d'une manière très injurieuse pour elle; et, comme on la soupçonnoit d'un commerce secret avec Coligni, depuis duc de Châtillon, madame de Montbazon prononça, sans hésiter, que ces lettres étoient d'elle et de lui.]