Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 7

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[Note 66: Voici comment s'exprime le duc d'Olivarès dans une de ces lettres, au moment où les armées françoises s'apprêtoient à entrer dans la Catalogne: «Si la nécessité d'une juste défense et l'_intérêt de la religion_ permettent quelquefois la vente des calices et des vases sacrés, pourquoi ne feroit-on pas des choses moins extraordinaires dans une occasion si pressante? il est constant que _partout où les François mettent le pied, la secte de Calvin y entre avec eux_; puisque l'État et la Religion _sont également menacés_, je dois parler sans déguisement, etc.» (Recueil d'Aubert, t. II, p. 365.)]

L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une idée _fixe_ à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son esprit et toutes les forces de sa volonté. Rien ne put jamais l'en faire départir, ni les chances douteuses d'une guerre où les revers et les succès furent si long-temps balancés; ni les malheurs des provinces qu'écrasoient les impôts après qu'elles avoient été dévastées par les armées[67]; ni l'indignation des gens de bien qui détestoient cette guerre impie, la considérant dès-lors comme le fléau et le scandale de la chrétienté[68]; ni les exhortations paternelles du chef de l'Église, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et de combattre comme _politique_, parce que, selon lui, la politique n'avoit rien à démêler avec la religion[69]; ni son maître lui-même, dont la conscience se réveilloit quelquefois pour s'élever contre les iniquités d'un tel ministre[70], et à qui il avoit su persuader qu'après l'avoir jeté dans de si grands périls et de si grands embarras, lui seul étoit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver à ce but, il déployoit, ainsi que nous l'avons déjà dit, une activité et des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des espions dans toutes les cours de l'Europe; il négocioit sans cesse avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux grands[73], il poussoit les petits à la révolte[74]; et ses manoeuvres pour soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les mécontents d'Écosse, doivent le faire considérer comme un des auteurs de la révolution qui fit monter Charles Ier sur l'échafaud[75]. Toutes ces entreprises inouïes qui étonnoient et troubloient l'Europe, il les exécutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, c'étoit par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il apprenoit à ses ennemis à redouter un pouvoir que sembloient affermir les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui; et le parlement, qui fut à ses pieds jusqu'au dernier moment, en murmurant sans doute, mais osant à peine faire entendre ses murmures[77]; et le clergé qui, en vertu des _libertés gallicanes_, continuoit de résister au pape chaque fois que l'occasion s'en présentoit, et qui, en vertu des _servitudes_ auxquelles il s'étoit volontairement réduit à l'égard du pouvoir temporel, ne savoit rien opposer aux violences de ce ministre, à ses hauteurs, et accordoit tous les subsides qu'il jugeoit à propos de lui demander[78]; et la cour, qui avoit fini par l'honorer un peu plus que le monarque lui-même; et les gens de guerre pour qui il étoit la source de toutes faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche elle-même, qu'il traita en criminelle d'état, et força de s'accuser et de demander grâce devant le roi son époux, pour avoir osé exprimer dans quelques lettres le désir que la France fût débarrassée de son ministre, et que la bonne intelligence fût enfin rétablie entre son père et son mari[80]. Enfin tel étoit l'empire qu'il avoit pris sur Louis XIII, qu'il le força, peu de semaines avant sa mort, à lui sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son gouvernement du Hâvre, un homme qui étoit près de sortir de ce monde pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

[Note 67: La France, pendant le cours de cette guerre, eut presque toujours quatre armées en campagne; en 1638, elle en eut jusqu'à sept, sans compter sa flotte et ses galères.]

[Note 68: L'opinion de tout ce qu'il y avoit en France d'honnête et d'éclairé, étoit que «Le cardinal n'avoit allumé la guerre en Europe que pour se rendre nécessaire et pour satisfaire son ambition, et que le roi rendroit compte à Dieu de tout le sang humain dont les villes et les provinces étoient inondées. On gémissoit sur le malheur des peuples; on étoit scandalisé des alliances contractées avec les puissances hérétiques; on déploroit le pillage des églises et l'oppression des catholiques d'Allemagne, etc.» (Continuat. du P. Daniel. T. XV, in-4º, p. 17.)]

[Note 69: Le pape le considéroit, avec juste raison, comme le seul auteur de cette guerre qui désoloit la chrétienté, et voyoit avec douleur et ressentiment, sa médiation sans cesse rejetée par un prince de l'Église qui sembloit s'être fait le plus grand ennemi du saint-siége et de la religion. Celui-ci prenoit avec le saint Père, tour à tour, ou des manières soumises ou un ton menaçant, selon qu'il vouloit le tromper ou l'effrayer. Mazarin, qu'Urbain VIII avoit envoyé en France pour travailler à une paix si ardemment désirée, et dont Richelieu avoit su reconnoître la souplesse et l'habileté, lorsqu'il n'étoit encore que simple officier dans les troupes du pape, aidoit ce ministre dans toutes ces manoeuvres auprès de sa cour: ce fut là l'origine de sa fortune.]

[Note 70: Il est remarquable que toute personne qui avoit su obtenir la confiance de Louis XIII dans l'intimité de la vie privée, parvenoit très-facilement à l'aigrir contre le cardinal. Il sembloit même qu'il n'attendît que de semblables occasions pour manifester l'impatience avec laquelle il supportoit un joug qu'il lui étoit impossible de briser. Richelieu, maître absolu de la France, ne vivoit auprès de son maître que d'alarmes et d'inquiétudes, et étoit obligé d'employer plus de soins et d'habileté pour venir à bout d'un favori, que pour tenir tête à tous les cabinets de l'Europe. Mlle de la Fayette et le P. Caussin, confesseur du roi, furent sur le point de renverser sa fortune; et si celui-ci eût été aussi expérimenté en intrigues de cour, qu'il avoit de droiture de coeur et d'esprit, il est probable qu'il seroit venu à bout du dessein qu'il avoit formé de délivrer la chrétienté de la tyrannie de Richelieu. Il ne s'agissoit que de présenter au roi une personne qu'il jugeât capable de succéder à ce ministre: «Mais, dit un écrivain du temps (Vittorio Siri), il n'y avoit seulement pas pensé, tant il étoit peu propre à mener une affaire de cette importance.» Ce qui fit qu'il succomba.]

[Note 71: Il résulte des entretiens secrets et confidentiels qu'eut le roi avec le P. Caussin, que ce prince étoit persuadé que la guerre qu'il faisoit à l'Espagne étoit juste et nécessaire; que les sollicitations du pape devoient être comptées pour rien dans une affaire de cette nature; que la reine sa femme étoit stérile et n'avoit aucune affection pour lui; que la reine sa mère vouloit le détrôner pour mettre la couronne sur la tête de Monsieur; que la plupart des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui étoient point attachés; que plusieurs étoient disposés à le trahir pour secouer le joug de l'autorité royale qui leur étoit insupportable; qu'ils soulevoient le peuple contre lui, et que, _sans le cardinal, il auroit peine à se maintenir sur le trône_; qu'enfin son peuple n'étoit pas aussi malheureux, ni aussi surchargé d'impôts que les gens mal intentionnés pour le gouvernement affectoient de le publier; qu'après tout l'on n'étoit ni plus riche ni plus heureux dans les autres États de l'Europe, et qu'il _y avoit même du danger à laisser le peuple dans une trop grande abondance_. (Mém. Man. revu par le P. Caussin.) Le cardinal avoit même trouvé des théologiens et des canonistes en nombre suffisant pour tranquilliser sa conscience sur des alliances avec des princes protestants contre des princes catholiques, et lui persuader que de telles alliances n'étoient point contraires à la loi de Dieu, _surtout après les précautions que l'on avoit prises pour maintenir partout l'exercice public et tranquille de la véritable religion_. (Contin. du P. Daniel, tom. XV, in-4º, pag. 117.) Il pensoit aussi et déclare formellement dans son testament politique que «Le roi auroit pu accepter _avec justice_ l'alliance des Turcs qui lui avoit été plusieurs fois offerte.»]

[Note 72: Il étoit persuadé qu'une négociation n'est jamais stérile, et que si elle ne produit aucun effet présent, on en retire toujours un avantage certain pour l'avenir. Aussi ne furent-elles jamais aussi fréquentes que sous son ministère. Il n'y avoit point de cour en Europe dont il ne connût parfaitement les intérêts, et à laquelle il ne fît faire sans cesse quelque proposition nouvelle pour en recueillir quelque fruit. À ses amis, il montroit la route qu'il falloit suivre, et se servoit habilement de leurs forces pour augmenter les siennes; à l'égard de ses ennemis, il leur tendoit à tous moment des piéges pour affoiblir leur puissance. On peut dire qu'au moyen de ces continuels artifices, il étoit devenu en quelque sorte le ministre de toutes les cours de l'Europe. (Voyez _Test. Polit._, 2e. part., chap. VI.)]

[Note 73: Ayant su le projet ambitieux qu'avoit formé Walstein de quitter le service de l'empereur et de se faire roi de Bohème, il envoya auprès de lui un officier nommé Duhamel, pour lui offrir le secours et la protection du roi de France dans cette coupable entreprise.]

[Note 74: Il se justifie, dans son testament politique, d'avoir excité le soulèvement des Catalans contre l'Espagne. Le fait est si odieux en lui-même, qu'il lui étoit impossible d'en convenir; mais comment croire qu'il n'ait pas été complice de ces rebelles, lorsqu'on le voit leur porter secours et négocier avec eux?]

[Note 75: M. de Brienne ne peut s'empêcher d'en convenir, et ne le disculpe qu'en faisant remarquer «que les choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne _l'avoit prévu_, et qu'il ne l'eût souhaité.»]

[Note 76: Gaston, qui, jusqu'à la naissance du Dauphin, depuis Louis XIV, causa de si grands embarras au cardinal, à cause de l'importance que lui donnoit sa qualité d'héritier présomptif de la couronne, n'obtint cependant d'autres résultats de tant de cabales qu'il forma contre lui et de tant de projets mal conçus, que de sacrifier inutilement ceux qui avoient été assez imprudents pour se dévouer à sa passion et à ses intérêts. On sait quelle fut la catastrophe sanglante du duc de Montmorenci, dernier rejeton de son illustre race: bien d'autres, dans cette fatale apparition du prince en Languedoc, eussent partagé son sort, si la fuite ne les eût mis à couvert. Telle étoit la haine qu'on portoit à ce redoutable ministre, que, malgré la terreur dont il s'environnoit et dont il sembloit en quelque sorte se faire une sauvegarde, on ne cessa pas un seul instant, et jusqu'à ses derniers moments, de conspirer contre lui. Dans un complot de ce genre, très-profondément combiné, l'irrésolution de Gaston, qui, au moment de l'exécution, n'osa pas faire le geste que l'on attendoit comme signal, sauva seule Richelieu d'une mort qui sembloit inévitable. Si le comte de Soissons n'eût pas été tué à la bataille de la Marfée, la partie étoit liée à Paris avec un grand nombre de personnes à qui sa tyrannie étoit devenue insupportable[76-A]: sur la première nouvelle que l'on auroit eue des succès de l'armée espagnole, succès que l'on croyoit immanquables, on devoit s'emparer de la Bastille, où l'on avoit des intelligences, forcer le parlement à rendre un arrêt en faveur du prince; enlever à la fois tous les postes jusqu'au palais cardinal, établir des barricades dans les parties de la ville où le peuple se montreroit le plus échauffé, parvenir ainsi jusqu'au ministre que l'on auroit enlevé ou poignardé. Il arriva au contraire, par la mort du comte de Soissons, que MM. de Guise et de Bouillon, qui avoient pris parti pour lui, furent obligés, l'un de se soumettre aux conditions qu'on voulut lui imposer, l'autre d'aller chercher un refuge à Bruxelles. La conspiration de Cinqmars, la dernière qui ait menacé sa fortune et sa vie, sembloit plus dangereuse encore, puisqu'on ne peut guère douter que le roi lui-même ne fût d'accord avec les conspirateurs, c'est-à-dire qu'il n'eût donné une sorte de consentement à ce qu'on le délivrât de son ministre, même par les moyens les plus violents[76-B]. Cependant elle finit comme les autres par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conjurés[76-C]. Le cardinal étoit alors mourant, et suivit de près ses dernières victimes dans la tombe.]

[Note 76-A: L'abbé de Gondi, que nous verrons bientôt jouer un si grand rôle dans la guerre de la fronde, étoit entré dans cette conspiration.]

[Note 76-B: Il n'y donna pas son consentement formel; mais, si l'on en croit Monglat, l'un des conjurés, il souffroit qu'on parlât devant lui du projet d'assassiner le cardinal, qu'on lui proposât même de l'approuver, et n'en témoignoit à son favori ni moins de confiance ni moins d'affection. Sans le traité que les chefs de ce complot avoient eu l'imprudence de signer avec l'Espagne, il est probable qu'ils auroient réussi. Ce fut la découverte de cette pièce qui les perdit. Louis XIII, dès qu'il en eut connoissance, les abandonna à Richelieu.]

[Note 76-C: Le duc de Bouillon, qui s'y trouvoit encore impliqué, perdit cette fois sa principauté de Sedan, qu'il étoit parvenu à conserver dans la conspiration précédente.]

[Note 77: Soit que, par mesures financières, il lui plût de créer de nouveaux offices, ou qu'il fît présenter des édits bursaux à l'enregistrement; soit qu'il jugeât à propos de faire juger par commissaires des accusés que cette cour de justice réclamoit comme appartenant à sa jurisdiction, ainsi qu'il arriva dans les affaires du maréchal de Marillac et du duc de la Valette, la moindre résistance qu'elle osoit lui opposer, lui attiroit à l'instant même les traitements les plus durs et les plus humiliants. Ses arrêts étoient cassés comme de juges _incompétents, interdits et sans pouvoirs_; ses députés étoient mandés au Louvre, où le roi, endoctriné par son ministre, ne les recevoit que la menace à la bouche, ne leur laissant d'autre parti que celui d'obéir à l'instant même, pour éviter qu'il ne se portât contre leur compagnie aux dernières extrémités; ce qui n'empêchoit que des lettres de cachets ne fussent très-souvent envoyées à ceux de ses membres qui s'étoient montrés les plus ardents dans la délibération, et qu'à la suite de ces appels ou de ces remontrances, il n'y en eût presque toujours quelques-uns de punis par l'exil ou par la prison.]

[Note 78: Le parlement ayant déclaré nul le mariage de Gaston avec la princesse de Lorraine, ce prince en appela au pape, qui décida, sans s'arrêter aux subtilités qu'on lui opposoit touchant les irrégularités du contrat civil, que les lois particulières de la France ne pouvoient influer en aucune manière sur le sacrement, lequel dépendoit uniquement de l'institution de J. C. et des lois de l'Église; et que ce mariage, ayant été contracté selon toutes les règles prescrites par le concile de Trente, avoit tous les caractères qui le rendoient indissoluble. Le clergé de France _en pensa autrement_; et, dans une assemblée générale qu'il tint l'année suivante (en 1635), il fut établi que la coutume ancienne de France, relativement aux mariages des princes, devoit l'emporter sur une décision du pape en _matière de sacrements_, qu'un mariage qu'il avoit déclaré _valide_, ne l'étoit pas; et _cet avis prévalut_. Mais dans une autre assemblée de ce même clergé, que le cardinal convoqua à Mantes, en 1641, pour en obtenir un secours extraordinaire en raison des besoins extrêmes de l'état, les deux présidents et quelques évêques ayant opiné à ne pas accorder la somme entière qui étoit demandée, un commissaire du roi entra dans l'assemblée, et signifia aux opposants des lettres de cachet qui leur ordonnoient d'en sortir à l'instant même, et de se rendre incontinent dans leurs diocèses sans passer par Paris. On vota alors le subside tel que le ministre l'avoit réglé; et les orateurs du clergé admis à lui présenter leurs hommages, après avoir harangué le roi, épuisèrent pour le louer toutes les formules de l'adulation.]

[Note 79: Pour lui plaire et réussir dans ce que l'on sollicitoit auprès de lui, il ne suffisoit point de se montrer dévoué au bien de l'état et de se dire le serviteur du roi, il falloit lui persuader que l'on étoit surtout son _serviteur_ et entièrement _dévoué_ à sa personne. C'étoit là ce que recommandoient par-dessus tout ses affidés à ceux à qui ils vouloient du bien.]

[Note 80: Voilà au fond à quoi se réduisoit cette correspondance d'Anne d'Autriche avec l'Espagne, correspondance dont le cardinal fit tant de bruit, et à l'occasion de laquelle on procéda à l'égard de la reine de France comme on auroit pu le faire envers une personne coupable de haute trahison. Ses papiers furent saisis au Val-de-Grâce; on la menaça de faire mettre ses domestiques à la question, et elle fut obligée de s'avouer, par écrit, coupable envers son époux, d'intelligences avec les ennemis de l'état.]

[Note 81: C'étoient quatre officiers des gardes qu'il prétendoit être entrés dans le complot de Cinqmars. Louis XIII, qui leur étoit fort attaché, refusa d'abord, et même avec emportement, d'accorder au cardinal leur renvoi et leur exil. Celui-ci insista avec plus de hauteur encore que son maître, et le roi céda. Tous reçurent en s'éloignant des témoignages de sa bienveillance. Trevelles, l'un d'eux, étoit à peine parti, qu'il lui envoya un gentilhomme lui dire de sa part qu'il n'avoit pu refuser son éloignement aux instances réitérées du cardinal, mais qu'il lui conservoit toujours la même amitié; qu'au reste son _exil ne seroit pas long_ (Richelieu mourut quelques semaines après cet événement); puis, n'osant pas montrer à son ministre à quel point il étoit affecté du sacrifice qu'il l'avoit forcé de lui faire, il fit tomber tout son ressentiment sur Chavigni, qui n'avoit été auprès de lui que le porteur de la demande de Richelieu.]

Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais de l'espèce de puissance politique qu'ils s'y étoient arrogée. Mais comme ce prince de l'Église étoit en même temps le protecteur de l'hérésie hors de France, il ne pensa pas un seul instant à l'empêcher de se propager au milieu du royaume très-chrétien; indifférent à toute licence des esprits et à tout désordre moral, pourvu que l'on se courbât sous sa main de fer, et que l'ordre matériel ne fût point troublé. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites sous les mêmes drapeaux établissoient entre les Français catholiques et les protestants étrangers, que le nombre des sectaires et des libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des règnes qui l'avoient précédé, n'attendant que des circonstances plus favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs attaques contre la société. Nous ne tarderons point à les voir reparoître sous d'autres formes, dans une position différente, employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et de persévérance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils ont atteint. Alors ceux-là même qui avoient le plus conservé pour Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refusée quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorité légitime[82], conviendront peut-être que nous ne l'avons point trop sévèrement jugé, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de dire qu'_il ne comprit point_ toute l'étendue du mal qu'il faisoit, ni les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-même porté à croire qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considérions pas moins comme un homme sans conscience et sans probité; et reconnoissant en lui, ainsi que nous l'avons déjà fait, la force de la volonté, un esprit subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui font le véritable homme d'état; persuadé d'ailleurs qu'on ne peut l'être dans aucune société sans être un homme religieux, et dans une société chrétienne surtout, si l'on n'est en même temps un parfait chrétien[83].

[Note 82: Il est remarquable en effet que ce sont ordinairement les plus grands partisans de toutes les fausses libertés qui se montrent les plus grands enthousiastes des tyrans et des despotes, et nous en avons de notre temps des exemples qui sont faits pour étonner. C'est que ces hommes, qui ne craignent point de remuer la société jusque dans ses fondements pour réaliser les chimères de leur orgueil, effrayés bientôt des conséquences terribles de leurs entreprises et des orages qu'ils ont amassés sur leurs têtes, sentent le besoin du pouvoir, et l'appellent à leur secours. Il reparoît alors, mais autre qu'il n'avoit été, et s'en fait applaudir jusque dans ses plus grandes violences, parce que, s'il n'étoit violent, il ne pourroit les sauver des périls où les ont jetés leurs propres fureurs.]