Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 6
Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne s'étoit point encore rencontré un esprit plus imbu de ces doctrines dangereuses, plus habile à les réduire en système, plus ardent à les mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Déjà, et dès le commencement de son ministère, il avoit fait voir, dans l'affaire de la Valteline, quels étoient ses principes politiques et dans quelles voies il étoit résolu de marcher[52]; dès lors on l'avoit vu opposer aux dangers qui menaçoient la religion catholique la _raison d'état_, et donner sujet de faire au roi très-chrétien ce reproche que, tandis que ses armes étoient employées d'un côté à détruire l'hérésie dans son royaume, de l'autre, elles l'aidoient à se relever dans les pays étrangers.
[Note 52: Les Grisons, qui étoient protestants, réclamoient la souveraineté de la Valteline, alors au pouvoir de l'Espagne, et dont les habitants étoient catholiques. La France exigeoit que ce pays fût restitué à ceux qu'elle appeloit ses _légitimes_ souverains. Le roi d'Espagne et le pape objectoient avec juste raison que c'étoit en exposer la population entière à devenir hérétique, et proposoient tout autre parti plutôt que de les remettre sous la domination de leurs anciens maîtres. Richelieu ne voulut rien entendre, opposant toujours ce qu'il appeloit la _justice_ et le _droit des gens_ à l'intérêt de la religion, si visiblement menacée par une semblable restitution. Ébranlé par tout ce qu'il entendoit dire contre la résolution de son ministre, et peut-être aussi par le murmure de sa conscience, le roi convoqua à Fontainebleau, le 29 septembre 1625, une assemblée de prélats, de magistrats, de seigneurs de sa cour, afin de s'éclairer de leurs lumières sur le parti à prendre dans une affaire aussi importante et aussi délicate. L'opinion contraire y fut soutenue avec beaucoup de chaleur et de force; mais le cardinal mit plus d'opiniâtreté encore à soutenir la sienne, séparant sans cesse dans son discours _les affaires d'état de celles de la religion_; et ce fut son avis qui l'emporta, au grand scandale de tous les opposants.]
La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent répétée et si légèrement crue parce qu'elle n'a été que foiblement contredite, tombe d'elle-même dès que l'on considère avec un peu d'attention et la situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Placée en Allemagne à la tête d'une confédération de petits souverains, sous la condition expresse de protéger leurs droits et de garder leurs constitutions, nul d'entre eux n'eût été disposé à l'aider dans ses projets dont le résultat eût été de les asservir eux-mêmes; et Ferdinand II venoit de l'éprouver, lorsque, après avoir abattu deux ligues protestantes qui s'étoient formées contre lui, il s'étoit vu arrêter dans ses projets de domination absolue par les électeurs catholiques eux-mêmes, qui vouloient que l'empereur fût le protecteur et non le maître de l'empire[53]. Impuissante de ce côté pour exécuter des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant réunissoit sur sa tête toutes ces couronnes depuis divisées, lorsque, après la bataille de Pavie, la France sembloit être réduite aux dernières extrémités; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle étoit déchirée par les partis, et d'un bout à l'autre livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu venir à bout de se maintenir dans une seule de ses provinces. Étoit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'être porté dans ce royaume au protestantisme, lorsque l'autorité royale y avoit repris toute sa force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit sérieusement en craindre la conquête par le roi d'Espagne? Non; cette crainte chimérique eût été indigne de Richelieu: c'étoit un sujet ambitieux qui vouloit se rendre nécessaire à son maître en concevant des projets que lui seul sembloit capable d'exécuter; et c'étoit parce qu'il n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intérêts matériels de la France, qu'il avoit conçu de semblables projets.
[Note 53: Ce prince, aidé de la ligue catholique, dont le chef étoit le duc de Bavière, venoit de reconquérir la Bohème sur l'électeur palatin, qui avoit eu l'audace de profiter de la révolte de ses habitants pour s'en emparer et s'en faire déclarer roi. Ce fut là, ainsi que nous l'avons déjà dit (pag. 52), la première période de la guerre de trente ans, dite période _palatine_, laquelle, commencée en 1618, finit en 1625. L'électeur palatin, qui s'étoit sauvé en Hollande, fut mis au ban de l'empire, et Tilly acheva d'écraser les princes protestants qui combattoient encore pour lui, même après sa retraite, dans un combat qu'il leur livra en 1623, près de Stadlo, dans l'évêché de Munster. La dignité d'électeur palatin fut alors donnée au duc de Bavière, et le Palatinat partagé entre lui et les Espagnols. Tout sembloit devoir être fini; mais l'empereur, enhardi par le succès, conçut des projets plus vastes: ses troupes se répandirent dans toute l'Allemagne; il fit des coups d'autorité qui inquiétèrent la ligue protestante; et la liberté du corps germanique parut menacée. Aussitôt il se forma une confédération nouvelle pour la défendre, à la tête de laquelle parut le roi de Danemarck. C'est la seconde période de cette même guerre, connue sous le nom de _période danoise_, qui commence en 1625 et finit en 1630. L'empereur y remporte des succès encore plus brillants et plus décisifs; et c'est alors que le fameux Walstein (ou Vallenstein) se montre, à la tête de ses armées, le plus habile et le plus heureux capitaine de l'Europe. Vainqueur une seconde fois, et plus puissant alors qu'il n'avoit jamais été, Ferdinand exerça quelque temps en Allemagne un pouvoir absolu, dont les princes protestants ressentirent seuls les atteintes, mais qui commença néanmoins à déplaire aux princes catholiques. Tant qu'il conserva réunies les forces imposantes qu'il avoit sur pied, ce mécontentement général n'osa point éclater: à peine les eut-il divisées, que la diète électorale, qu'il avoit rassemblée à Ratisbonne en 1630 pour obtenir d'elle l'élection de son fils à la dignité de roi des Romains, s'éleva contre lui, et le força par ses plaintes, et, même par ses menaces, à réformer une grande partie de ses troupes et à renvoyer leur général. Brulart de Léon, ambassadeur du roi de France, et le fameux père Joseph, capucin, envoyés à la diète par le cardinal de Richelieu, aidèrent les électeurs à obtenir ce triomphe sur l'empereur; et ainsi se préparèrent les voies qui devoient bientôt introduire le roi de Suède dans le sein de l'empire.]
Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment même, plus irrités que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus violemment peut-être que ne l'eût voulu une sage politique, des avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54] qu'il devoit au génie de Walstein, et dont l'éclat étoit tel que le souverain lui-même qui en recueilloit le fruit, étoit importuné de la gloire de son sujet; s'apercevant que le mécontentement avoit gagné jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manières trop hautaines du chef de l'empire commençoient à alarmer pour leurs propres priviléges, il jeta les yeux sur le roi de Suède qu'on lui avoit représenté comme un homme supérieur, comme un chef propre à rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en défendre, lorsque la clameur publique l'accusa d'avoir excité un prince protestant à entrer à main armée dans un pays catholique, il est certain que ce fut Richelieu lui-même qui l'y poussa, après avoir ménagé un accommodement entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne de Suède, et que ce prince entreprenant étoit venu chercher et combattre jusque dans ses propres états. Par suite d'un traité signé avec la France, Gustave aborda sur les côtes de la Poméranie le 24 juin 1630; et alors commença cette partie de la guerre de trente ans qui est désignée sous le nom de _Période suédoise_.
[Note 54: _Voyez_ la note de la page précédente.]
Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue protestante à la tête de laquelle s'étoit mis l'électeur de Saxe, après avoir un moment balancé à se joindre à lui, et comme si elle eût craint de se donner un nouveau maître, finit par se rallier sous ses drapeaux; et la ligue catholique étant demeurée indécise, rien ne s'opposa d'abord à la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac de Magdebourg[55] à la bataille de Leipzic, où il remporte une victoire complète sur le féroce Tilly. De là, tandis que les Saxons pénétroient en Bohème et en Silésie, il parcourt rapidement les provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavière, toutes les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin à Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand, naguère au faîte de la puissance, est réduit à la dure extrémité de s'humilier à son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit abaissé l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les plus dures la grâce qu'il veut bien lui faire de reprendre le commandement de ses armées. Sa première opération est de chasser les Saxons de la Bohème; puis il transporte le théâtre de la guerre en Saxe, pour forcer le roi de Suède à quitter la Bavière. Bientôt les deux armées ennemies sont en présence à Lutzen: la bataille s'engage; Gustave est tué au premier choc; mais les Suédois n'en sont pas moins vainqueurs; et Walstein, forcé de se retirer en Bohème, se contente d'en défendre l'entrée à l'armée victorieuse. C'est alors que la situation précaire où se trouvoit son souverain lui fait concevoir des projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profité sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant à faire punir juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son maître, Ferdinand le fit assassiner à Egra le 25 février 1634. Le roi de Hongrie paroît alors à la tête des armées impériales, et signale ses premières armes par la victoire de Nordlingue, où il écrase l'armée des confédérés. L'assemblée générale des états protestants, qui s'alloit réunir à Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance avec la Suède, se dissipe d'elle-même à la première nouvelle de cette défaite; l'électeur de Saxe, l'ennemi le plus acharné de Ferdinand, est le premier à faire sa paix avec lui: et le traité de Prague, dans lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant, ayant été accepté par la plupart des princes protestants, le parti Suédois parut abattu et ruiné sans retour[57].
[Note 55: Les habitants de Magdebourg, comptant sur l'assistance du roi de Suède, n'avoient voulu écouter aucune des sommations que leur avoit faites le général de l'empereur. La ville ayant été emportée d'assaut le 10 mai 1631, Tilly l'abandonna à la fureur des soldats, qui passèrent presque tous les habitants au fil de l'épée. Tout y fut détruit de fond en comble, et il ne resta debout que la cathédrale et quelques cabanes de pêcheurs.]
[Note 56: Tilly y reçut une blessure, dont il mourut trois jours après.]
[Note 57: Le ministre suédois Oxenstirn fut si effrayé de cette défection générale de la ligue protestante, qu'il entra lui-même en négociation pour tâcher de faire comprendre la Suède dans le traité. Mais l'empereur ayant refusé d'avoir aucune communication directe avec le cabinet de Suède, et l'électeur ne faisant que des propositions peu acceptables, Oxenstirn rompit lui-même les conférences, jugeant plus avantageux aux intérêts de la Suède et à sa dignité, de voir son armée chassée de l'empire que de subir les conditions d'une paix déshonorante.]
Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralité apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de cette neutralité que Gustave rendoit impossible par les conditions intolérables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Dès que l'artificieux ministre vit la cause des Suédois sur le point d'être perdue, il leva le masque et se déclara ouvertement pour eux. Un nouveau traité est signé à Compiégne, le 28 avril 1635, entre Louis XIII et la reine Christine. La France traite en même temps avec les États-Unis, rompant ainsi la trève que ceux-ci étoient prêts à conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est appelé à faire avec Richelieu son traité particulier. Maître de la Lorraine, dont il s'étoit emparé, n'ayant d'autre droit pour le faire que celui du plus fort,[58] celui-ci porte la guerre tout à la fois dans les Pays-Bas; dans les états héréditaires de l'Autriche, où il envoie une armée auxiliaire des armées protestantes; en Italie où il traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de Mantoue[59]. L'Europe entière est embrasée; et des résultats décisifs auroient pu seuls, même selon les règles de la politique humaine, justifier le ministre qui avoit allumé ce feu qu'il ne lui étoit pas donné de pouvoir éteindre. Ils furent loin de l'être: partout les succès sont contestés, partout les revers suivent les victoires. Les armées françoises entrent à diverses reprises dans le pays ennemi, et sont obligées d'en sortir; les ennemis de leur côté pénètrent en France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font ressentir jusqu'à Paris[60]. La Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le Languedoc, sont tour à tour envahis et dévastés par les Impériaux ou par les Espagnols; les armées françoises envahissent et dévastent à leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comté, la Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indépendance qu'il venoit d'acquérir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six années encore après sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de bataille où parurent tour à tour les plus grands hommes de guerre qui eussent encore illustré les temps modernes[62], où l'on ne voit que villes prises et reprises, que batailles tour à tour gagnées et perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse décidément s'attribuer la victoire; mais les peuples souffrent et achèvent de se corrompre[63].
[Note 58: Richelieu trouvoit mauvais qu'un prince catholique ne demeurât pas spectateur indifférent d'une lutte qui s'élevoit entre le chef de l'empire et un prince protestant. La cour de France étoit en outre irritée contre lui, à cause du mariage secret de la princesse Marguerite, sa soeur, avec le duc d'Orléans, mais fort injustement sans doute, puisqu'il offroit de consentir à la dissolution de ce mariage. Il s'engageoit en même temps à donner des garanties suffisantes de sa fidélité, demandant seulement que le roi n'exigeât point qu'il remît entre ses mains Nancy, capitale de ses états, ce qu'il ne pouvoit faire sans renoncer en même temps au titre de prince souverain. Richelieu ne voulut rien entendre; la ville fut assiégée et prise, moitié par force, moitié par artifice; et le duc se vit momentanément dépouillé de ses états.]
[Note 59: Ce traité fut signé à Rivoli, en Piémont, le 11 juillet 1635. Le principal commandement étoit donné au duc de Savoie; et des articles secrets régloient le partage du duché de Milan entre les ducs de Savoie et de Mantoue. Le roi de France se réservoit quelques places et districts du côté du Piémont.]
[Note 60: La prise de Corbie (en 1635) y excita une telle frayeur, que l'on enrôla tous les laquais en état de porter les armes. Chaque propriétaire ou principal locataire de maison eut ordre de fournir un homme; tous les gentilshommes, maîtres d'hôtel et officiers servants du roi, furent cités pour se faire inscrire dans les vingt-quatre heures. Tout à Paris, de gré ou de force, devint soldat, comme si l'ennemi eût déjà été à ses portes; mais cette terreur ne dura qu'un moment.]
[Note 61: Les Espagnols en furent chassés en 1640, et l'on proclama roi de Portugal, Jean IV, de la maison de Bragance. Le traité par lequel le nouveau roi fit alliance avec la France, fut signé à Paris, le premier juin 1641.]
[Note 62: Avant sa mort, Tilly, Walstein, Gustave roi de Suède, le duc de Saxe Weymar, Jean Banier, Gustave Horn, Mercy, Jean de Werth, le maréchal d'Harcourt, le maréchal de Guébriant, etc.; après sa mort, Turenne, Merci, le duc d'Enghien, Piccolomini, Torstenson, Wrangel, Koenigsmarck, etc.]
[Note 63: La guerre de trente ans ne finit qu'en 1648, sous le ministère du cardinal Mazarin. C'est le 24 octobre de cette année que fut signé à Munster et à Osnabruck le fameux traité de Westphalie, tant vanté par l'école de nos modernes diplomates. Nous aurons bientôt occasion d'en parler, et nous ferons voir que ce fut une paix aussi funeste que la guerre qui l'avoit précédée: on négocia comme on avoit combattu, pour le matériel de la société. Cette paix ne fut point générale, et la guerre continua entre la France et l'Espagne jusqu'à la paix des Pyrénées, conclue en 1659.]
Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces ressorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur ce principe, qu'elle devoit être entièrement séparée de la religion, tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte d'unité. Ainsi donc, ceux-là tendoient sans cesse à se diviser entre eux, parce qu'ils étoient uniquement occupés de leurs intérêts temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment offrir au monde ce matérialisme social dans ce qu'il a de plus désolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte et dans une commune révolte contre les croyances catholiques, des rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux, et de tous les coins de l'Europe attachoient à leurs intérêts politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la réformation, les puissances du Nord étoient en quelque sorte étrangères à l'Europe; dès qu'elles l'eurent embrassée, elles entrèrent dans l'alliance protestante et, par une suite nécessaire, dans le système général de la politique européenne. «Des états qui auparavant se connoissoient à peine, dit un auteur protestant lui-même[64], trouvèrent, au moyen de la réformation, un centre commun d'activité et de politique qui forma entre eux des relations intimes. La réformation _changea_ les rapports des citoyens entre eux et des sujets _avec leurs princes_; elle changea les _rapports politiques_ entre les états. Ainsi un destin bizarre voulut que _la discorde qui déchira l'église_ produisît un lien qui unît plus fortement les _états_ entre eux[65].» Enfoncés dans ce matérialisme insensé, au moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mêmes princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au profit de leur ambition, de ce fanatisme des princes protestants, ne s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'étoit là un effet, singulier sans doute, mais naturel, inévitable même, de ce qui restoit encore de _spirituel_ dans le protestantisme.
[Note 64: Schiller.]
[Note 65: L'auteur n'entend parler ici que des états protestants.]
Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit; et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés, quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son auteur.
L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin encore de ces manoeuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une puissance catholique, qui, dans cette révolution dont l'effet étoit de séparer en deux parts toute la chrétienté, réunit d'abord tous ses efforts pour comprimer chez elle l'hérésie qui y portoit le trouble et la révolte; puis, devenue plus forte par le succès d'une telle entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout ailleurs offrir son appui aux hérétiques, fortifier leurs ligues, entrer dans leurs complots, légitimer leurs principes de rébellion et d'indépendance[66], les aider à les propager dans toute la chrétienté, indifférente aux conséquences terribles d'un système aussi pervers, et n'y considérant que quelques avantages particuliers dont le succès étoit incertain, dont la réalité même pouvoit être contestée! Voilà ce que fit la France, ou plutôt ce que fit Richelieu après s'en être rendu le maître absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus grand peut-être qui ait jamais été commis contre la société.