Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 42
Cet ordre religieux, institué en 1208 par saint François, près d'Assise en Ombrie, et approuvé l'année suivante, fit des progrès si rapides, qu'au premier chapitre, tenu en 1219, on comptoit déjà plus de cinq mille députés. Ils avoient d'abord pris le nom de _Prédicateurs de la Pénitence_, mais leur instituteur voulut, par humilité, qu'ils s'appelassent _Frères Mineurs_; il ordonna même que le chef ou général de l'ordre ne prît que le simple titre de ministre. Nos historiens s'accordent à fixer leur arrivée à Paris de 1216 à 1217[571]; mais Jaillot présume qu'il y a ici quelque erreur: car il en résulteroit que ces religieux seroient restés treize à quatorze ans à Paris sans établissement fixe, puisque c'est seulement en 1230 qu'ils se fixèrent dans le lieu qu'ils ont occupé jusque dans les derniers temps. Cet emplacement leur fut cédé à titre de _prêt_ par l'abbé et le couvent Saint-Germain, sous la condition qu'ils ne pourroient avoir ni chapelle publique, ni cimetière, ni cloches pour appeler les fidèles au service divin, et que si par la suite ils venoient à quitter cette demeure, le couvent de Saint-Germain rentreroit dans la propriété des lieux cédés, et des augmentations qu'on y auroit faites. Telle est la forme de l'acte de concession[572]; mais Jaillot prétend et prouve, ce nous semble, très-bien que ce prétendu _prêt_ étoit une cession véritable que l'on avoit déguisée sous ce titre, pour ne pas violer en apparence le voeu de pauvreté absolue si rigoureusement ordonné par saint François à ses religieux; et qu'en effet ce fut saint Louis qui acheta de l'abbaye tout ce qu'elle paroissoit prêter aux Cordeliers. Plusieurs actes cités par lui viennent à l'appui de son opinion.
[Note 571: Du Breul, p. 514.--Sauval, t. I., p. 630.--Hist. de Par., t. I, p. 284.--Piganiol, t. VII, p. 1, etc.]
[Note 572: Du Breul, p. 515.--Hist. de Par., t. III, p. 115.]
Les religieux de Saint-Germain ne tardèrent pas à se relâcher de ces conditions sévères qu'ils avoient imposées d'abord aux frères mineurs; et dès 1240 on voit que non-seulement ils leur permirent d'avoir une église, un cimetière et des cloches, mais encore qu'ils consentirent en leur faveur à l'aliénation de deux pièces de terre que des personnes pieuses vouloient acquérir pour eux, dont l'une étoit contiguë à leur couvent, et l'autre située au-delà des murs. Saint Louis se chargea de faire bâtir leur église, et y consacra une partie de l'amende de dix mille livres, à laquelle il avoit condamné Enguerrand de Couci[573]. Elle ne fut dédiée que le 6 juin 1262, sous le titre de _Sainte-Magdeleine_. Depuis, ces religieux firent encore, sur les terres de l'abbé de Saint-Germain, diverses acquisitions que celui-ci voulut bien leur amortir; et en 1298, Philippe-le-Hardi leur donna la rue qui régnoit le long des murs, depuis la porte d'Enfer jusqu'à celle de Saint-Germain. Mais dans le siècle suivant, la nécessité où l'on se trouva de fortifier la ville, lors de la prison du roi Jean, ayant forcé d'abattre les maisons qu'ils avoient bâties sur ce terrain, et de détruire une partie de leurs vignes pour creuser des fossés, Charles V crut devoir les en dédommager en leur donnant la propriété de deux maisons situées rue de la Harpe et de Saint-Côme, qu'il avoit achetées des religieux de Molême; et de ses propres deniers fit construire pour eux de grandes écoles et plusieurs autres bâtiments. Ils reçurent à différentes époques des marques non moins éclatantes de la générosité de plusieurs illustres personnages. Ce fut Anne de Bretagne qui fit rebâtir leur réfectoire, lequel avoit cent soixante-douze pieds de long sur quarante-trois de large. Un incendie, arrivé en 1580, ayant détruit leur église presque de fond en comble[574], elle fut reconstruite sur les mêmes fondements par les libéralités de Henri III, des chevaliers du Saint-Esprit et autres personnes de considération. On commença les travaux en 1582. En 1585 le choeur fut fini, et dédié sous l'invocation de _Sainte-Magdeleine_. Les largesses du président de Thou, de son fils Jacques-Auguste de Thou et de quelques autres, fournirent les moyens de continuer la nef, qui fut achevée en 1606. En 1672 on bâtit la chapelle du tiers-ordre de Saint-François, laquelle fut dédiée sous le nom de _Sainte-Élisabeth_; enfin, en 1673, ces religieux firent reconstruire leur cloître et élever au-dessus de vastes dortoirs. On mit alors sur la porte cette inscription: _le grand couvent de l'observance de Saint-François_, 1673[575]. Toutefois ces bâtiments ne furent achevés que dix ans après.
[Note 573: _Voy._ t. I, 2e part., p. 771.]
[Note 574: Cet incendie arriva par l'imprudence d'un religieux qui s'endormit la nuit dans l'église, où il vouloit achever de dire l'office, après avoir attaché une bougie allumée au lambris de la chapelle de Saint-Antoine-de-Padoue. Il y avoit, dans cette chapelle une grande quantité d'_ex-voto_ en cire: le feu y prit, et se communiqua partout avec tant de rapidité et de violence, que dans un moment l'église entière fut embrasée. Les cloches furent fondues; le choeur, la nef, une partie du cloître furent ravagés par les flammes, qui détruisirent aussi un grand nombre de tombeaux[574-A].]
[Note 574-A: Ces tombeaux, la plupart en marbre noir, offroient l'effigie, en marbre blanc ou en albâtre, des illustres personnages qui y avoient été inhumés. La mémoire nous en a été conservée par Corrozet, le premier qui ait imaginé d'écrire un livre sur Paris. Nous croyons devoir transcrire ici la liste qu'il en donne, laquelle a été négligée par le plus grand nombre de nos historiens.
Marie, reine de France, femme de Philippe, fils de saint Louis, morte en 1321.
Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, fondatrice du collége de Navarre, morte en 1304. (Au-dessous de son tombeau étoit le monument d'un prince et d'une princesse, tenant chacun un coeur dans leurs mains, et sans épitaphe.)
Jeanne, reine de France et de Navarre, morte en 1329. Le coeur de Philippe-le-Long, son époux, mort en 1321.
Le coeur de Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de Charles-le-Bel, morte en 1370.
Le coeur de Blanche de France, fille de Philippe-le-Long, morte religieuse de Longchamp en 1358.
Mahaut, fille du comte de Saint-Paul, femme de Charles, comte de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, morte en 1358. (Près de Mahaut étoit une autre princesse en habit de religieuse, et sans épitaphe.)
Madame _Ainznée_, fille du roi de Castille. (Le reste de l'épitaphe étoit rompu.)
Blanche de France, fille de saint Louis, femme de..... (Le reste de l'épitaphe étoit aussi rompu; mais c'étoit sans doute la princesse Blanche qui épousa Ferdinand de La Cerda, fils d'Alphonse X, roi de Castille, car l'autre princesse Blanche, également fille de saint Louis, ne fut point mariée.)
Louis de Valois, fils de Charles, comte de Valois et de Mahaut, mort en 1329.
Un prince, un chevalier, une dame, un comte et une comtesse, sans épitaphe.
Louis _Amnez_, fils de Robert, comte de Flandre, mort en 1522.
Pierre de Bretagne, fils de Jean duc de Bretagne, et de Blanche, fille de Thibaut roi de Navarre.
Charles, comte d'Étampes, frère de Jeanne, reine de France et de Navarre, mort en 1336.]
[Note 575: Au sujet de cette inscription, nous croyons devoir remarquer que les frères Mineurs, appelés _Cordeliers_, à cause de la corde qui leur servoit de ceinture, étoient anciennement _Conventuels_; mais en 1502 on introduisit chez eux une réforme, qui fut nommée l'_Observance_, ce qui servit à les distinguer des autres religieux du même ordre. Cependant, en 1771, un bref du pape réunit les _Conventuels_ et les _Observantins_ existants en France, sous l'autorité du général des Conventuels.]
L'église des cordeliers passoit pour une des plus grandes de Paris: c'étoit un immense vaisseau de trois cent vingt pieds de long sur plus de quatre-vingt-dix de large, sans compter les chapelles des bas-côtés. Le bâtiment n'en étoit point voûté, mais seulement plafonné d'une charpente dont la couleur enfumée par le temps y répandoit une grande obscurité et la rendoit d'un aspect désagréable; mais elle contenoit un assez grand nombre d'illustres sépultures qui la rendoient digne de l'attention des curieux[576].
[Note 576: L'église des Cordeliers a été entièrement démolie. Une partie du cloître, qui existe encore, sert d'hospice à l'École de Médecine.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CORDELIERS.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, décoré d'un très-beau tabernacle en marbre, la Nativité de Notre-Seigneur; par _Franck_.
Dans la chapelle des Gougenot, une Annonciation; par _Vien_.
Dans une frise qui régnoit autour de la salle du chapitre, des têtes de cardinaux, patriarches, généraux, saints et saintes de l'ordre de Saint-François, peintes dans de petits compartiments.
SCULPTURES.
Dans deux niches qui accompagnoient le jubé, les statues de saint Pierre et de saint Paul.
Dans la chapelle des Gougenot, sur le devant de l'autel, un bas-relief en pierre de liais représentant l'ensevelissement de Notre-Seigneur; par _Jean Goujon_. (Ce morceau de sculpture venoit de la démolition de l'ancien jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois)[577].
[Note 577: Ce bas-relief, que tous les historiens ont cru de bronze parce qu'il étoit noirci par le temps, et qu'ils ont faussement attribué à _Germain Pilon_, se trouve maintenant encastré dans le soubassement du tombeau du cardinal de Bourbon, déposé aux Petits-Augustins. C'est un morceau charmant où éclate toute la grâce, tout le sentiment de Jean Goujon. On peut le mettre au nombre de ses meilleurs ouvrages, et des chefs-d'oeuvre de la sculpture françoise.]
Sur le portail de l'église, du côté de la rue de l'Observance, une statue de saint Louis, estimée des antiquaires, et que l'on disoit très-ressemblante.
TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
Dans cette église ont été inhumés:
Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, connétable de France, décapité en place de Grève le 19 décembre 1475.
Derrière le choeur et à côté du grand autel, Pierre Filhol, archevêque d'Aix, lieutenant général du roi au gouvernement de Paris, mort en 1540. (Sa statue étoit couchée sur son tombeau)[578].
[Note 578: Ce monument ne se trouve point au Musée des Petits-Augustins.]
Albert Pio, prince de Carpi, mort à Paris en 1535. (Il étoit représenté en bronze, à demi couché sur son tombeau)[579].
[Note 579: Cette sculpture, exécutée par _Paul Ponce_, a dans le style quelque chose d'un peu barbare; mais on y remarque une belle pose, une draperie large et bien jetée, le caractère ferme et hardi de l'école de Michel-Ange. Au total c'est un bon ouvrage.]
Alexandre de Hales, religieux de cet ordre, dit le docteur irréfragable et maître de saint Thomas et de saint Bonaventure, mort en 1245.
Jean de La Haye, du même ordre, prédicateur ordinaire d'Anne d'Autriche, mort en 1661.
Bernard de Beon et du Massé, seigneur de Bouteville, conseiller et lieutenant du roi, etc., mort en 1607.
André Thevet, cosmographe de quatre rois, mort en 1590.
François de Belleforêt, écrivain du seizième siècle, mort en 1583.
Dans une chapelle, Gilles-le-Maître, premier président au parlement de Paris, mort en 1562. (On voyoit sa statue sur son tombeau)[580].
[Note 580: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]
Dans la chapelle de Gondi, don Antoine, prétendu roi de Portugal, mort en 1595.
Don Diego Bothelh, seigneur portugais qui s'étoit attaché à sa fortune, mort en 1607.
Dans la chapelle des Longueil, plusieurs membres de cette famille, entre autres Antoine de Longueil, évêque de Saint-Pol-de-Léon, mort en 1500. (Sa statue étoit couchée sur une tombe placée dans l'épaisseur du mur)[581].
[Note 581: Cette statue a été détruite.]
Dans la chapelle des Besançon, plusieurs magistrats de ce nom et des familles de Bullion et de Lamoignon, qui en descendent. (Dans cette chapelle on voyoit sur un tombeau de marbre noir le buste de M. de Bullion, surintendant des finances, mort en 1640)[582].
[Note 582: Ce buste, exécuté par _Anguier_, n'est pas dépourvu de mérite. (Déposé aux Petits-Augustins.)]
Dans la chapelle des Briçonnet, plusieurs membres de cette famille illustre dans la magistrature. (Quatre bustes chargés d'inscriptions offroient les images de quatre d'entre eux[583], et à l'un des piliers on voyoit un squelette qui tenoit entre ses mains l'épitaphe de Catherine Briçonnet, épouse d'Adrien du Drac, morte en 1680.)
[Note 583: Ces bustes, qui sont tous de la plus mauvaise exécution, se voient dans le même Musée. Le squelette et l'épitaphe n'existent plus.]
Vis-à-vis la chapelle du Saint-Sépulcre, Jean de Rouen, savant professeur de langues anciennes, mort en 1615.
Dans la chapelle Sainte-Élisabeth, Claude-Françoise de Pouilly, marquise d'Esne, etc., femme d'Alexandre, marquis de Redon, etc., morte en 1672.
Dans la chapelle des Gougenot, plusieurs membres de cette famille, et entre autres l'abbé Gougenot, prieur de Maintenay, associé libre de l'académie de peinture et sculpture, mort en 1767[584].
[Note 584: Ce buste est également déposé aux Petits-Augustins, ainsi qu'un médaillon ovale représentant le père et la mère de ce personnage.]
Plusieurs autres familles distinguées, telles que celles des Aîmeret, des Riantz-Villeray, des Hardi-la-Trousse, des La Palu-Bouligneux, des Vertamon, des Faucon-de-Ris, etc., avoient leurs sépultures dans cette église.
Dans la salle du chapitre:
Sous une tombe plate, Nicolas de Lyre, docteur en théologie, religieux Cordelier, et l'un des plus savants hommes de son siècle, mort en 1340.
Le couvent des Cordeliers occupoit un très-vaste emplacement, mais se composoit d'un mélange de bâtiments anciens et sans symétrie, et de bâtiments modernes et réguliers. Le cloître étoit le plus vaste et le plus beau qu'il y eût à Paris. Le réfectoire, les dortoirs méritoient d'être vus. La bibliothèque, composée d'environ vingt-quatre mille volumes, étoit répartie en deux grandes pièces et trois cabinets. On y conservoit des manuscrits précieux donnés à cette maison par saint Louis, qui, comme on sait, légua ses livres, par égale portion, à ces pères et aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. Ils possédoient aussi une collection de manuscrits grecs qui leur avoit été donnée par Marie de Médicis.
Deux confréries fameuses, celle du tiers ordre de Saint-François et celle du Saint-Sépulcre avoient été établies ou transportées dans l'église de ce couvent: saint Louis fut de la dernière, laquelle existoit avant l'arrivée des Cordeliers à Paris. C'étoit aussi dans une des salles de leur maison que se tenoient régulièrement, deux fois par an, les assemblées des chevaliers de l'ordre royal de Saint-Michel.
Ce monastère servoit de collége aux jeunes religieux de l'ordre qui venoient à Paris étudier la théologie. Parmi le grand nombre de ceux qui s'y sont illustrés, on distingue Alexandre de _Hales_, saint _Bonaventure_, Nicolas _de Lyre_, Jean _Duns_, dit _Scot_, surnommé le _docteur subtil_, etc. Cet ordre a aussi donné à l'église quelques papes et plusieurs cardinaux[585].
[Note 585: En 1502 le cardinal d'Amboise avoit jugé à propos d'introduire la réforme dans plusieurs couvents dont les désordres causoient du scandale et commençoient même à donner de l'inquiétude. Les Cordeliers et les Jacobins surtout attirèrent son attention; mais ces derniers, auxquels il fit d'abord signifier l'ordre du pape, refusèrent d'obéir. Le cardinal, indigné, envoya une troupe de gens-d'armes avec ordre de chasser du couvent tous les Jacobins réfractaires. Ceux-ci se barricadèrent, et, soutenus de quelques écoliers, se défendirent assez long-temps. Forcés néanmoins de céder dans cette première attaque, ils osèrent revenir avec un renfort de douze cents écoliers, qui les remit en possession de leur couvent, d'où on ne put les chasser qu'en formant un nouveau siége. Les Jacobins de la réforme de Hollande vinrent les remplacer.
L'aventure des Cordeliers a un caractère encore plus singulier: ils refusoient également la réforme que des Cordeliers observantins, placés dans leur maison, vouloient leur donner, lorsque le cardinal jugea à propos de leur envoyer deux évêques qui avoient déjà été chargés de la réforme des Jacobins. Avertis de leur visite, ces religieux exposent le saint Sacrement sur l'autel, et commencent à chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques, fatiguent les deux prélats, qui d'abord n'osent les interrompre, redoublent leurs chants lorsque ceux-ci veulent leur imposer silence, et les forcent enfin à sortir de leur église. Les réformateurs revinrent le lendemain, accompagnés du prévôt de Paris, de plusieurs autres magistrats et de cent archers, avec ordre de chasser les Cordeliers, s'ils faisoient la moindre résistance. On les trouva, comme la veille, rassemblés dans leur église, où ils essayèrent encore de recommencer leurs chants scandaleux; mais on les fit taire, et la réforme se fit. Ils obtinrent seulement qu'elle ne fût point faite par les Cordeliers observantins, mais par dix-huit Cordeliers pris dans divers couvents. Dans le siècle suivant, où ils eurent encore besoin d'être rappelés à l'observation de leur règle, on tenta vainement de faire entrer chez eux des Récollets. Ils s'y refusèrent obstinément, et les obligèrent à se retirer en se réformant eux-mêmes.]
LA SORBONNE.
Cette belle institution devoit son origine à Robert, dit de _Sorbon_ ou _Sorbonne_, lieu de sa naissance, situé dans le Rhételois. Né dans l'obscurité, il étoit parvenu par sa science et par ses vertus à mériter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avancé. Dans ce haut degré de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa pauvreté avoit apportés à ses études, et surtout des difficultés qu'on éprouvoit à parvenir au doctorat quand on étoit né comme lui absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficultés qui pouvoient enlever à l'Église un grand nombre d'habiles défenseurs, qu'il forma le dessein d'établir une société d'ecclésiastiques séculiers qui, vivant en commun et dégagés de toute inquiétude sur les besoins de la vie, ne seroient occupés que du soin d'étudier et de donner gratuitement des leçons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne nous présentent ce collége que comme un établissement fondé en faveur de seize pauvres écoliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le contraire: on voit qu'il s'appeloit dès le principe la _Communauté des pauvres maîtres_, et que ses membres étoient, quelques années après, désignés ainsi: _Pauperes magistri de vico ad portas_[586]. «C'étoit, dit l'historien de l'Université[587], aux pauvres que Robert prétendoit fournir des secours. La pauvreté étoit l'attribut propre de la maison de Sorbonne; elle en a conservé long-temps la réalité avec le titre, et depuis même que les libéralités du cardinal de Richelieu l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'épithète de _Pauvre_, comme son premier titre de noblesse.» Elle la conserva jusque dans les derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifiée _pauperrima domus_, exemple rare et vraiment admirable d'humilité chrétienne, humilité dont son fondateur lui avoit du reste fourni le modèle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom à ce collége, et l'on sait qu'il se contenta du titre de _Proviseur_, plus simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.
[Note 586: Cart. Sorb. ad. ann. 1274.]
[Note 587: Crévier, t. I, p. 495.]
Nos historiens ont extrêmement varié sur l'époque de la fondation de cet établissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession accordées par saint Louis et datées de Paris l'an 1250, n'ont pas fait attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis étoit en Afrique depuis deux ans, et par conséquent qu'elle ne pouvoit être qu'une erreur de copiste. L'abbé Ladvocat, docteur et bibliothécaire de ce collége, est tombé dans une erreur à peu près semblable, lorsque, d'après des inscriptions gravées dans la maison même de Sorbonne, il fixe cette fondation à l'année 1253, puisque saint Louis ne revint en France que l'année suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en examinant avec attention tous les actes relatifs à la fondation de la Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu'à l'année 1256.
Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui présente comme fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et médecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite à ce sujet le testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il eût reconnu d'abord que ce titre, daté de 1258, est postérieur à l'érection du collége, ensuite que le testateur n'a d'autre intention, en faisant un legs, que d'augmenter une fondation déjà faite. Robert de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres, chanoine de cette ville, Guillaume de Némont, chanoine de Melun, tous deux chapelains de saint Louis, et même avec ce prince, qui, malgré toutes les libéralités dont il combla ce collége, n'en fut jamais appelé le fondateur[589].
[Note 588: T. VI, p. 321.]
[Note 589: L'inscription rapportée par la plupart des historiens de Paris indique seulement que c'est sous _son règne_ que la Sorbonne fut fondée: _Ludovicus, rex Francorum_, SUB QUO _fundata fuit domus Sorbonæ_.]
Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que Robert de Sorbonne, ayant acquis ou échangé avec saint Louis quelques maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit bâtir les premiers édifices de son collége et une chapelle. Il acquit ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons jusqu'à la rue des Poirées; et, considérant que l'établissement qu'il venoit de former n'étoit destiné que pour des théologiens, il imagina de faire élever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acquérir un collége dans lequel on enseigneroit les humanités et la philosophie, et où l'on prépareroit ainsi des élèves propres à entrer dans les écoles de Sorbonne. Ce collége, achevé en 1271, reçut le nom de _Calvi_ ou la _Petite-Sorbonne_; la chapelle, dédiée d'abord à la _sainte Vierge_, fut rebâtie en 1326, et mise, en 1347, sous la même invocation et sous celle de _sainte Ursule_ et de ses compagnes, dont l'église célébroit la fête le 21 octobre, jour de la dédicace.
[Note 590: Cette rue n'est pas nommée dans les actes, mais elle paroît être celle que l'on nomme aujourd'hui _rue de Sorbonne_. Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à ses extrémités, ce qui lui fit donner le nom de _rue des Deux-Portes_, comme nous le dirons ci-après.]