Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 41
Sous l'édifice que nous décrivons, on a découvert un double rang en hauteur de caves en berceaux, ou plutôt de larges conduits de neuf pieds dans toutes leurs dimensions. Il y avoit ainsi trois berceaux parallèles séparés par des murs de quatre pieds d'épaisseur et se communiquant par des portes de trois à quatre pieds de large. Le premier rang de ces voûtes se trouve à dix pieds au-dessous du sol; on y descend par quinze marches. Le second rang est dix pieds plus bas. Quant à la longueur de ces routes souterraines, elle est inconnue, et l'on ne pénètre pas au-delà de quatre-vingt-six pieds, à cause des décombres qui en interceptent l'issue. Les voûtes en sont composées de briques, de pierres plates et de blocages à bain de mortier; la construction des murs est en petits moellons durs de six pouces de long sur quatre pouces d'épaisseur; le mortier introduit dans les joints a depuis six lignes jusqu'à un pouce[554].
[Note 554: L'an 1544, en fouillant près de la porte Saint-Jacques pour faire un rempart contre l'armée de Charles-Quint, on découvrit les aqueducs souterrains qui amenoient l'eau d'Arcueil aux Thermes. Deux de leurs voûtes existoient encore en 1724. On en a trouvé de nombreuses correspondances dans plusieurs caves des maisons de ce quartier. Il y en a dans une petite cour du bâtiment des Mathurins; et l'on y voit une inscription moderne indiquant qu'il s'étoit fait anciennement un enfoncement près de ce lieu, et que cet enfoncement avoit fait découvrir un conduit souterrain communiquant à la salle des Thermes.]
«Quand on pense, dit un habile architecte[555], avec quelle avidité on recueille les moindres renseignements sur des ruines lointaines, avec quel empressement on dessine de toutes parts des débris de constructions romaines, moins curieux et moins bien conservés que celui dont nous parlons, il y a lieu de s'étonner du peu de soin qu'on a apporté jusqu'à présent, soit à la conservation de ce monument, soit à sa publication. Plusieurs projets avoient été présentés à ce sujet avant la révolution: le gouvernement paroissoit disposé à faire un choix parmi ces projets[556], lorsque nos troubles civils vinrent tout arrêter. Il seroit à souhaiter que l'attention se portât de nouveau sur ce précieux débris, et qu'un édifice riche en souvenirs, fécond en leçons de tous genres pour l'art de bâtir, fût enfin désobstrué dans ses abords, fouillé dans ses fondations et soustrait aux agents destructeurs qui de toutes parts travaillent à sa ruine[557].»
[Note 555: M. Legrand.]
[Note 556: Peu de temps avant la révolution, M. le baron de Breteuil, ministre de Paris, avoit chargé M. Verniquet de figurer sur un plan tous les restes de ces anciennes constructions, et de publier le résultat de ce travail: les troubles qui survinrent en empêchèrent l'exécution. On avoit aussi proposé de faire de cette salle, restaurée et dégagée de tous ses alentours, un _Muséum_ d'architecture et de construction.]
[Note 557: Ce voeu vient d'être rempli. _Voy._ l'art. _Monuments nouveaux_, _etc._]
LES PRÉMONTRÉS.
Personne n'ignore que l'institution de cet ordre de chanoines réguliers est due au zèle pieux de saint Norbert. Barthélemi, évêque de Laon, qui connoissoit les talents et les vertus de cet homme apostolique, l'avoit appelé près de lui pour l'aider à introduire la réforme parmi les chanoines de Saint-Martin, qui habitoient sa ville épiscopale. Le succès n'ayant pas répondu à ses efforts, saint Norbert, qui vouloit se livrer à la vie pénitente et contemplative, se retira dans un vallon de la forêt de Couci, que l'on nommoit _Prémontré_. Une chapelle de Saint-Jean-Baptiste qu'il trouva dans ce lieu, et que les religieux de Saint-Vincent-de-Laon, à qui elle appartenoit, avoient abandonnée, lui fit naître le projet de s'associer quelques personnes, et d'établir en cet endroit un monastère[558]. L'évêque Barthélemi, entrant dans ses vues, fit l'acquisition du vallon et de la chapelle, qu'il donna en 1120 à saint Norbert; et cette même année celui-ci jeta les fondements d'un ordre régulier, qu'il mit sous la règle de Saint-Augustin, et dont treize chanoines firent profession le jour de Noël en 1121[559]. L'ordre s'accrut assez rapidement; et dans le siècle suivant, Jean, abbé de Prémontré, voulant que ses religieux joignissent à la sainteté de leur vie une science suffisante pour instruire les fidèles qu'ils édifioient, prit la résolution de faire établir pour son ordre un collége à Paris. Il y acquit en conséquence plusieurs maisons dans les années 1252, 1255, 1256 et 1286[560]. On voit par une bulle d'Urbain IV, adressée à Renaud de Corbeil, évêque de Paris, que ces religieux obtinrent en 1263 la permission d'avoir un autel portatif[561]; mais on n'a pu découvrir dans quel temps on leur permit d'élever une chapelle. Celle qu'on leur avoit accordée fut démolie en 1618, et l'on bâtit alors à la place l'église qui a subsisté jusqu'à la fin du dernier siècle. Elle fut dédiée sous l'invocation de _Saint-Jean-Baptiste_ et de _Sainte-Anne_. En 1672 on y fit plusieurs changements, et la nef fut agrandie par la suppression d'une maison située entre cette église et la rue Hautefeuille.
[Note 558: Bibl. Præmonstrat., p. 372.--Hist. de Par., t. I, p. 338.]
[Note 559: Fleuri.--Hist. ecclés., liv. 67, nº 17.]
[Note 560: 1º Rue Hautefeuille, une grande maison appelée la maison _Pierre-Sarrasin_; 2º des religieuses de Saint-Antoine, la seigneurie et la censive sur neuf maisons situées rue des _Étuves_; 3º une autre maison contiguë aux précédentes; 4º une grange avec un jardin. Toutes ces acquisitions, amorties par Philippe-le-Bel en 1294, formoient un carré environné de quatre rues, ce qui fit donner, au rapport de Du Breul, le nom d'_île_ à leur terrain[560-A]. (Bib. Præmonst., p. 582 et seqq.)]
[Note 560-A: On appeloit effectivement _île de maisons_ un canton environné de quatre rues, ou une grande maison isolée. Sur ces quatre rues qui entouroient les Prémontrés, deux ont été depuis long-temps détruites.]
[Note 561: Du Breul, p. 585.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES PRÉMONTRÉS.
SCULPTURES.
Sur le maître-autel, décoré de colonnes ioniques accouplées et chargées d'ornements d'assez mauvais goût, deux anges de grandeur naturelle, soutenant un petit temple placé au-dessus du tabernacle.
Dans deux niches et sur l'arrière-corps, deux autres statues également de grandeur naturelle; le tout sans nom d'auteur.
Dans l'église, qui n'avoit rien de remarquable sous le rapport de l'architecture, la menuiserie des orgues, des stalles et la grille du choeur passoient pour d'assez bons ouvrages.
La maison des Prémontrés à Paris portoit le titre de _prieuré_, et étoit destinée à servir de collége aux jeunes chanoines de leur ordre. Elle a produit un grand nombre de sujets distingués, qui ont été l'ornement et la lumière de l'église[562].
[Note 562: Les bâtiments des Prémontrés sont maintenant occupés par des artistes et des particuliers.]
ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-CÔME ET SAINT-DAMIEN.
En parlant de l'église Saint-André-des-Arcs nous avons fait connoître l'origine de celle-ci. Ces deux églises furent érigées dans le même temps en paroisse, et cédées à l'Université en 1345. On ne sait si celle-ci fut reconstruite dans le siècle suivant, mais on trouve que la dédicace en fut faite en 1426.
L'église de Saint-Côme étoit petite, et néanmoins suffisante au très-petit nombre de ses paroissiens: elle n'avoit rien dans sa construction qui fût digne d'être remarqué[563].
[Note 563: Auprès de cette église, laquelle, quoique resserrée de tous les côtés, avoit un cimetière et un charnier, on avoit construit, en 1561, un petit bâtiment où, le premier lundi de chaque mois, plusieurs chirurgiens visitoient les pauvres malades qui se présentoient. Cet usage, suivant l'abbé Lebeuf, remontoit jusqu'à saint Louis. (Elle sert maintenant d'atelier à un menuisier.)]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-CÔME.
Sur le maître-autel, décoré de colonnes corinthiennes, une Résurrection; par _Houasse_.
Dans la chapelle des fonts, un bas relief; sans nom d'auteur.
TOMBEAUX ET SÉPULTURES.
Dans cette église avoient été inhumés:
Nicoles de Beze, seigneur de la Selle, archidiacre d'Étampes, etc., etc., oncle du fameux Théodore de Beze, mort en 1543[564].
[Note 564: On voyoit dans la nef ses armes gravées sur sa tombe, et peintes sur un des vitraux. Un petit cadre de bois, attaché à un pilier, offroit plusieurs épitaphes écrites sur parchemin, et composées en son honneur par Théodore de Beze. Elles ont été copiées dans le _Ménagiana_.]
Charles Loiseau, savant jurisconsulte, mort en 1628.
Pierre Dupuy, conseiller au parlement et garde de la bibliothèque du roi, mort en 1651.
Jacques Dupuy son frère, prieur de Saint-Sauveur, et également garde de la bibliothèque, mort en 1656.
Jacques-Omer Talon, avocat-général au parlement, mort en 1648.
Omer Talon, aussi avocat-général au parlement dans le temps de la Fronde, mort en 1652.
Denis Talon, président à mortier au parlement, mort en 1698.
(Plusieurs autres membres de cette famille avoient leur sépulture dans la même église.)
Jacques Bazin, marquis de Bezons, maréchal de France, gouverneur de Cambrai, etc., mort en 1733.
Claude d'Espence, savant théologien, recteur de l'Université, etc., mort en 1571[565].
[Note 565: Sur une colonne de pierre, près de la porte de la sacristie, on voyoit sa statue à genoux, en habit de docteur. (Ce monument a été détruit.)]
Denis Bouthilier, avocat célèbre.
François Bouthilier de Chavigny, évêque de Troyes, mort en 1731.
François de La Peyronie, premier chirurgien du roi, mort en 1747[566], etc., etc.
[Note 566: Le monument qui lui avoit été élevé aux frais des maîtres chirurgiens de Paris n'existe point au Musée des Petits-Augustins; il étoit adossé au premier pilier de l'église, et offroit le buste de ce savant homme, soutenu par la figure allégorique de la Prudence. Ce morceau avoit été exécuté par _Vinache_.]
CIRCONSCRIPTION.
Les limites de cette paroisse ont excité, dans le dix-septième siècle, de vives contestations qu'il seroit fastidieux de rapporter. Il paroît qu'elle s'étendoit réellement d'un côté jusqu'aux confins de celle de Saint-Benoît; qu'elle avoit le terrain qui entouroit la porte Saint-Michel depuis le lieu dit anciennement le _Parloir-aux-Bourgeois_ jusque vis-à-vis la rue de Vaugirard. Une transaction qu'elle fit avec l'abbaye Saint-Germain lui enleva quelques maisons dans les rues d'Enfer et Vaugirard, pour l'agrandir d'un autre côté, de manière que, dans les derniers temps, elle se renfermoit dans les rues suivantes:
À partir de l'église, elle avoit le côté droit de la rue de la Harpe, à l'exception du collége d'Harcourt; partie de la place Saint-Michel et de la rue Sainte-Hyacinthe, des deux côtés; la rue Saint-Thomas; la gauche de la rue d'Enfer jusqu'à celle de Saint-Dominique; le côté droit de la rue Sainte-Catherine; en revenant, le côté droit de la rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince jusqu'à celle de l'Observance, qu'elle renfermoit en entier avec le couvent des Cordeliers; partie de la rue qui portoit ce nom, des deux côtés; la rue du Paon tout entière avec son cul-de-sac; partie de la rue du Jardinet et de celle du Battoir; la rue Mignon tout entière.
L'ACADÉMIE ROYALE DE CHIRURGIE.
L'importance et la beauté du monument consacré aux travaux de cette société savante nous déterminent à intervertir ici l'ordre naturel de cet ouvrage, qui semble lui assigner sa place parmi les écoles et les colléges. Cette exception, que nous avons déjà faite pour plusieurs maisons religieuses, sera renouvelée encore dans ce même quartier, en faveur de l'église et de la maison de Sorbonne.
La chirurgie fut d'abord en honneur dans l'Europe entière lors de la renaissance des lettres, parce que, dans la pratique comme dans la théorie, ceux qui exerçoient l'art de guérir l'avoient d'abord réunie à la médecine; mais elle tomba bientôt dans un profond avilissement, lorsque, par un dédain absurde, les médecins jugèrent à propos de la séparer de leur art, et de l'abandonner comme une profession purement mécanique, à la main des barbiers, qu'ils se contentoient de diriger dans les opérations chirurgicales et dans l'application des remèdes extérieurs. Cet arrangement bizarre la perdit sans ressource en Allemagne et en Italie, où elle avoit d'abord brillé du plus grand éclat. Il n'en fut pas de même en France, parce que, long-temps avant l'époque qui ramena les sciences et les arts en Occident, les chirurgiens formoient déjà un corps savant, à la vérité uniquement occupé de l'art chirurgical, mais à qui l'on avoit du moins accordé le droit d'unir la théorie à la pratique. Ce fut Jean Pitard, chirurgien de Saint-Louis, qui le premier pensa à réunir une société de gens de sa profession, à laquelle pût s'attacher la confiance publique que le charlatanisme d'une foule d'empiriques avoit alors fort indisposée contre l'art de la chirurgie. Il obtint d'abord de ce prince, en sa qualité de chirurgien du roi au Châtelet, une charte qui lui donnoit le pouvoir d'examiner et d'approuver, dans toute l'étendue de la ville, prévôté et vicomté de Paris, tous ceux qui voudroient y exercer l'art de la chirurgie. Cette charte fut bientôt suivie d'une permission de former un corps de chirurgiens, pour lequel il fit des statuts et des réglements. Ce corps toutefois ne fut entièrement établi qu'en 1278, sous le titre de _confrérie_; on en confirma pour lors les priviléges, et la nouvelle confrérie fut mise sous l'invocation de Saint-Côme et de Saint-Damien. Cette compagnie n'étoit alors composée que de gens lettrés et d'une capacité éprouvée; et une suite d'ordonnances de nos rois, depuis Philippe-le-Bel jusqu'à Charles VI[567], a pour objet de maintenir une juste sévérité dans l'examen de ceux qui se destinoient à exercer la chirurgie. En 1436, on trouve que le corps des chirurgiens fut agrégé à l'Université: ils avoient déjà adopté la pieuse et ancienne coutume introduite depuis long-temps parmi les médecins, de donner des consultations gratuites à l'entrée des églises. Un des statuts de la confrérie portoit qu'ils s'assembleroient le premier lundi de chaque mois à Saint-Côme, pour examiner les pauvres malades qui se présenteroient, et leur fournir les médicaments qui leur seroient nécessaires. Ce fut en conséquence de cette disposition que les curé et marguilliers de cette paroisse firent construire, vers 1561, au bas de leur église, un bâtiment destiné à cette oeuvre de charité.
[Note 567: Livre Rouge vieux du Châtelet, fol. 14, 15, 36 et 91.--Rech. de Pasquier, liv. IX, chap. 30, 31 et 32.--1º Reg. des chart. à la Chamb. des Compt., fol. 33, 46 et 58.--Du Boulay, t. IV, p. 671 _et suiv._]
Cependant, l'orgueil ou la jalousie des médecins pensa détruire une aussi sage institution; et il ne tint pas à eux que la chirurgie ne retombât parmi nous dans l'avilissement complet où elle étoit chez nos voisins: car, après de longues dissensions, dont l'objet étoit de soutenir des prétentions déraisonnables, la faculté de médecine, par une imitation honteuse des médecins étrangers, appela les barbiers à l'exercice de la chirurgie, les initia ensuite aux grandes opérations de l'art, et parvint enfin à les faire unir au corps des chirurgiens. Le mépris dans lequel cette indigne alliance le fit tomber fut tel, qu'un arrêt solennel le dépouilla, en 1660, de tous les honneurs littéraires. Cependant, par une espèce de prodige, la théorie s'y conserva; une suite d'hommes aussi habiles que courageux transmit fidèlement les traditions, l'art fit chaque jour de nouveaux progrès, et ces progrès devinrent si remarquables, que le gouvernement sentit enfin qu'il étoit aussi juste qu'honorable de rétablir la chirurgie dans son état primitif. Une loi rendue en 1724 ordonna d'abord l'établissement de cinq professeurs royaux pour enseigner la théorie et la pratique de l'art; en 1731, l'académie royale de chirurgie fut formée dans l'association de Saint-Côme; enfin, en 1743, cette agrégation humiliante des chirurgiens-barbiers fut entièrement supprimée; et l'arrêt qui ordonnoit leur suppression, mettant la chirurgie au nombre des arts libéraux, et lui en accordant tous les honneurs, droits et prérogatives, assimile le collége des chirurgiens au collége Royal, et à celui de Louis-le-Grand.
L'augmentation de la confrérie et l'association des barbiers avoient forcé d'accroître les bâtiments qui lui étoient destinés. On avoit acheté quelques maisons voisines, élevé en 1671 un amphithéâtre anatomique, ajouté en 1706 une salle et de nouveaux bâtiments; mais toutes ces additions n'empêchant pas ce local d'être incommode et insuffisant, La Martinière, premier chirurgien de Louis XV, demanda l'emplacement du collége de Bourgogne, situé dans la même rue, pour y élever un plus vaste bâtiment. Il l'obtint; le collége fut démoli, et sur ce terrain on construisit l'école de chirurgie dont il nous reste à parler. Le roi en posa la première pierre en 1769, et l'exécution en fut confiée à M. Gondouin, architecte qui ne s'étoit encore fait connoître par aucuns travaux importants.
Un style pur, noble, simple, et qui ne ressembloit en rien à tout ce qui se bâtissoit alors, attira tous les yeux, réunit tous les suffrages. Les gens de l'art y reconnurent la majesté de l'architecture romaine, dépouillée de ses riches superfluités, et rapprochée de la simplicité des monuments de la Grèce.
Cet édifice se compose de quatre corps de bâtiments, formant une cour de onze toises de profondeur sur seize de largeur; la façade sur la rue en a trente-trois; un péristyle de quatre rangs de colonnes réunit les deux ailes: le bâtiment du fond est un amphithéâtre éclairé par en haut, et qui peut contenir douze cents personnes. Dans les deux ailes sont placées les diverses salles de démonstration et d'administration: elles renferment en outre un grand cabinet d'anatomie humaine, un autre de pièces anatomiques modelées en cire, une bibliothèque publique, une collection de tous les instruments employés dans la chirurgie.
La décoration extérieure consiste, dans toute l'étendue de la façade et au pourtour de la cour, en un ordre ionique qui n'excède pas la hauteur du rez-de-chaussée; au fond est un péristyle de six colonnes corinthiennes d'un plus grand module, couronné d'un fronton, dans le tympan duquel un bas-relief offre la Théorie et la Pratique se donnant la main, et jurant sur l'autel d'Esculape de demeurer unies pour le soulagement de l'humanité. Sur le mur du fond, dans la partie la plus élevée, cinq médaillons offrent les portraits de cinq chirurgiens célèbres[568].
[Note 568: Jean Pitard, Ambroise Paré, George Maréchal, François de La Peyronie, et Jean-Louis Petit.]
Le mérite de ce péristyle, bien supérieur à toutes les décorations de ce genre que peuvent offrir d'autres monuments de la capitale, consiste principalement dans le juste rapport des parties avec l'ensemble. Les colonnes posent seulement sur quelques marches élevées au-dessus du sol, et ne sont point anéanties dans leur effet, comme dans le fameux péristyle du Louvre, par un soubassement d'une hauteur excessive. La masse de l'entablement et du fronton qui le couronne ne présente pas, comme au péristyle de Sainte-Geneviève, dont les colonnes sont placées à de trop grands intervalles, un poids énorme qui fatigue l'oeil. Rapprochées ici les unes des autres dans une juste proportion, on voit qu'elles supportent sans effort le couronnement de cet élégant édifice.
Le grand bas-relief placé au-dessus de la porte représente, dans une composition allégorique, le Gouvernement accordant des grâces et des priviléges à la chirurgie; il est accompagné de la Sagesse et de la Bienfaisance: le génie des arts lui présente le plan de l'école. Toutes ces sculptures, extrêmement médiocres, sont de _Berruer_.
Pour l'intérieur du monument, l'architecte a adopté un genre de décoration qui peut remplacer avantageusement la sculpture: c'est la peinture à fresque. On voit dans l'escalier la statue d'Hygie, déesse de la santé; dans une salle du rez-de-chaussée, six figures imitant le bas-relief; dans l'amphithéâtre un grand morceau en grisaille, offrant un sujet allégorique, le tout exécuté par _Gibelin_. Au-dessous de ce dernier tableau sont les bustes des deux fondateurs de l'académie de chirurgie, La Peyronie et La Martinière, tous les deux de la main de _Le Moine_. Cette école possédoit autrefois une statue de Louis XV par _Tassaer_.
Il est peu d'édifices conçus avec autant de goût et distribués aussi heureusement que celui-ci. La critique, réduite à ne pouvoir attaquer que certains détails de la décoration extérieure, est forcée de se taire en considérant l'ensemble élégant et majestueux du monument. Placé dans une rue étroite, il étoit impossible autrefois de jouir du développement de sa façade; la démolition de l'église des Cordeliers a formé devant lui une place vague qui en détruit également l'effet[569].
[Note 569: M. Goudouin lui-même avoit été chargé, dit-on, de ceindre cette place d'une décoration d'architecture composée de constructions utiles et analogues au monument principal. Sa mort a arrêté l'achèvement de ce projet, auquel il avoit donné un commencement d'exécution par l'érection d'une fontaine d'un très-beau style, et dont nous ne tarderons point à parler. (_Voy._ l'article _Monuments nouveaux_, etc.)]
L'académie de chirurgie, dirigée par le ministre de Paris, se composoit d'un président, premier chirurgien du roi; d'un directeur, d'un vice-directeur et de plusieurs autres officiers tirés des quarante conseillers qui formoient le comité perpétuel de l'académie. Il y avoit vingt adjoints à ce comité; tous les autres maîtres en chirurgie du collége étoient académiciens libres.
Dix-sept professeurs donnant tous les jours des leçons sur les diverses parties de la chirurgie, étoient distribués de la manière suivante:
Deux pour la physiologie. Deux pour la pathologie chirurgicale. Deux pour l'hygiène. Deux pour l'anatomie. Deux pour les opérations. Deux pour les maladies des yeux. Deux pour les accouchements. Un pour la chimie. Deux pour l'école pratique de dissection.
Cette compagnie avoit une assemblée publique, dans laquelle elle distribuoit des prix fondés par plusieurs de ses membres les plus célèbres[570].
[Note 570: La destination de ce monument est devenue commune aux écoles de médecine et de chirurgie.]
LES CORDELIERS.