Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 40

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Jaillot, qui adopte cette idée, pense qu'après la mort de ce saint homme on aura bâti sur son tombeau une chapelle, dont la dévotion des fidèles rendit bientôt l'accroissement nécessaire. Elle aura ensuite éprouvé, comme beaucoup d'autres édifices, les fureurs des Normands dans le neuvième siècle. C'est alors que le corps du Saint fut levé, et qu'on transporta ses reliques à la cathédrale, où elles sont restées. Cependant il y a apparence que l'église, où jusque-là elles avoient été conservées, n'avoit point été entièrement détruite par ces barbares, puisqu'elle est énoncée dans la charte de Henri Ier au nombre de celles qu'il donne à l'église de Paris. Il est présumable qu'elle fut rebâtie après le décès du prêtre Girauld[534], auquel on en avoit laissé la jouissance sa vie durant, et que la population de ce quartier s'étant rapidement augmentée, l'église fut érigée en cure, avec le titre d'_archiprêtre_ pour celui qui la desservoit, titre qui lui donnoit la prééminence sur tous les curés de son district[535]. Quoi qu'il en soit, l'acte le plus ancien qui fasse mention de la cure de Saint-Séverin est de 1210[536].

[Note 534: _Voy._ p. 422 de cette deuxième partie.]

[Note 535: Elle avoit été pendant long-temps presque l'unique paroisse de tout le canton méridional de Paris, puisque les paroisses Saint-André, Saint-Côme, Saint-Étienne, Saint-Sulpice et Saint-Jacques n'existoient point encore.]

[Note 536: C'est une sentence arbitrale rendue entre l'évêque, son chapitre et l'archiprêtre de Saint-Séverin d'une part; l'abbé de Saint-Germain, ses religieux et le curé de Saint-Sulpice de l'autre, pour la fixation de la juridiction spirituelle de l'abbaye Saint-Germain, et celle de l'étendue de la paroisse Saint-Séverin.]

Cette église a été rebâtie et agrandie à différentes époques. Dès l'an 1347 le pape Clément VI avoit accordé des indulgences pour faciliter sa reconstruction. Elle fut augmentée en 1489, et le 12 mai de cette année on posa la première pierre de l'aile droite et des chapelles qui sont derrière le sanctuaire[537]. Les autres parties, telles que la tour, la nef et le choeur étoient plus anciennes d'un siècle environ, et d'un gothique assez délicat. L'abbé Lebeuf prétend que ses vitraux étoient les premiers où l'on eût dessiné des armoiries de famille[538].

[Note 537: Ce sanctuaire a été bâti sur l'emplacement d'un hôtel acheté par la fabrique, et qui avoit appartenu à l'abbé et aux religieux des Eschallis, ordre de Cîteaux, diocèse de Sens.]

[Note 538: _V._ pl. 170. L'église Saint-Séverin a été rendue au culte.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SÉVERIN.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une copie de la Cène; par _Philippe de Champagne_.

Dans une chapelle, un saint Joseph et une sainte Geneviève; par le même.

Dans la chapelle des Brinons, saint Pierre délivré de sa prison; par _Bosse_.

Dans la chapelle Saint-Michel, cet Archange; par _Monnet_.

Dans la chapelle des Fonts, le Baptême de Notre-Seigneur; sans nom d'auteur.

SCULPTURES.

Dans la chapelle du cimetière, le buste en marbre d'Étienne Pasquier.

Au sixième pilier du côté de la rue, une vierge en bois placée à mi-corps dans une chaire de prédicateur. Dans cet endroit étoit autrefois une chapelle de la Vierge[539].

[Note 539: Ces sculptures ne se trouvent point au Musée des Petits-Augustins.]

La décoration du maître-autel, composée de huit colonnes de marbre, avec coupole, ornements en bronze doré, etc., avoit été exécutée par _Baptiste Tuby_, d'après les dessins de _Le Brun_.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église ont été inhumés:

Étienne Pasquier, avocat-général de la chambre des comptes, connu par ses recherches sur l'histoire de France, mort en 1615.

Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, et tous les deux historiographes de France, morts, le premier en 1650, le second en 1656.

Louis Moréri, auteur du Dictionnaire qui porte ce nom, mort en 1680.

Eustache Le Noble, écrivain fécond, et plus célèbre par ses aventures que par ses écrits, mort en 1711.

Louis-Elie Dupin, docteur de Sorbonne, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1719.

Pierre Grassin, conseiller du roi, fondateur du collége des Grassins.

Dans la chapelle des Brinons, plusieurs membres de cette famille, à commencer par Yves Brinon, examinateur, de par le roi, au châtelet de Paris, et procureur au parlement, mort en 1529. La famille des Gilbert-de-Voisins avoit aussi sa sépulture dans cette chapelle, etc., etc.

Dans le cimetière avoit été inhumé le marquis de Ségur, gouverneur du pays de Foix, etc., mort en 1737.

Au milieu de ce cimetière, on voyoit autrefois un tombeau élevé, fermé par une grille de fer, sur lequel étoit la figure d'un homme couché, soutenant sa tête avec sa main, et le coude appuyé sur des livres. Ce tombeau renfermoit le corps d'un jeune seigneur allemand nommé Ennon, gouverneur de la ville de Emda, qui mourut à Paris, en 1545 pendant le cours de ses études[540].

[Note 540: Ce fut dans ce cimetière, et dans l'année 1474, que les médecins et chirurgiens de Paris firent, pour la première fois, l'opération de la pierre, que jusqu'alors on n'avoit osé tenter sur un homme vivant. L'essai s'en fit sur un franc-archer qui venoit d'être condamné à la potence pour vol. Elle réussit très-bien. «Il fut recousu, et par l'ordonnance du roi, très-bien pansé, et tellement qu'en quinze jours il fut guéri, et eut rémission de ses crimes sans dépens, et il lui fut même donné de l'argent.»]

CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de cette paroisse présentoit une forme oblongue, accompagnée de quelques branches. Le corps principal se composoit du petit Châtelet, des rues du Petit-Pont, Saint-Julien-le-Pauvre, du Plâtre, de la Parcheminerie, des Prêtres, de Boute-Brie, du Foin, des Maçons, auxquelles il falloit ajouter la place de Sorbonne, la rue Neuve-de-Richelieu, les rues Serpente, Percée, Poupée, Mâcon, de la Bouclerie, de la Huchette, Zacharie et Saint-Séverin.

Les branches se formoient des rues qui n'entroient qu'en partie dans cette paroisse, et qui en marquoient les limites; savoir, partie du côté gauche et du côté droit de la rue de la Bûcherie et de la rue Galande; le côté droit de la rue des Anglois; partie de la rue des Noyers; les deux côtés de la rue Saint-Jacques dans une certaine étendue; le couvent des Mathurins et quelques maisons dans la rue du même nom; deux maisons dans la rue de Sorbonne; la rue de la Harpe à gauche, jusqu'à la rue Neuve-de-Richelieu, à droite jusqu'à la rue Serpente; partie des rues d'Enfer, de Hautefeuille et Saint-André-des-Arcs; une seule maison dans la rue Sarrasin.

Il y avoit dans cette église un assez grand nombre de chapelles fondées à diverses époques, et dont l'abbé Lebeuf a donné le détail. Ce même auteur prétend que c'est une des premières églises de Paris où l'on ait vu des orgues; il y en avoit dès le règne du roi Jean[541].

[Note 541: Avant qu'on eût refait la porte de cette église du côté de la rue Saint-Séverin, on en voyoit une très-ancienne, et presque entièrement couverte de fers de cheval. Une tradition disoit que cette entrée ayant été ouverte sur l'emplacement d'une maison qui appartenoit à un maréchal ferrant, emplacement dont il fit généreusement don à la fabrique, ces fers avoient été placés pour conserver le souvenir de ce bienfait. Jaillot, qui rejette cette explication comme un bruit populaire dépouillé de tout fondement, pense qu'ils avoient été successivement attachés à cette porte par des voyageurs, en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de cette église. C'étoit un ancien usage d'invoquer particulièrement ce Saint au commencement d'un voyage. Ceux qui faisoient cette dévotion attachoient un fer de cheval à la chapelle ou au portail de l'église; souvent même ils poussoient leur pieuse superstition jusqu'à faire marquer les chevaux avec la clef de saint Martin, pour les préserver de tout accident.]

_Les Filles de Sainte-Marthe._

La maison et le presbytère de cette communauté, destinée à l'instruction des pauvres filles, avoit son entrée dans la rue des Prêtres-Saint-Séverin, où est aussi la principale entrée de l'église paroissiale dont nous venons de parler.

LES RELIGIEUX DE LA SAINTE-TRINITÉ DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS, DITS LES MATHURINS.

Cet ordre fut institué par Jean de Matha et par Félix de Valois, ainsi nommé du lieu de sa naissance ou de celui de sa demeure. La pieuse simplicité d'un ancien historien a voulu répandre sur l'origine de cette fondation quelque chose de miraculeux, l'appuyer sur des visions, sur des révélations dont nous croyons inutile de parler[542]. Il est plus vraisemblable qu'il dut son établissement à la pitié qu'inspira aux deux fondateurs l'état malheureux auquel étoient réduits les chrétiens que le mauvais succès des croisades avoit rendus esclaves des Sarrasins. Jean de Matha conçut le premier le projet de consacrer sa vie à chercher les moyens de racheter ces pauvres captifs; et Félix de Valois, à qui il le communiqua, s'associa avec joie à une aussi charitable entreprise. Une bulle du pape Innocent III autorisa, en 1198, le nouvel institut; une seconde le confirma en 1199; et, dix ans après, ce même pontife donna à Jean de Matha la maison et l'église de Saint-Thomas sur le mont Célius. Cet ordre, qui ne tarda pas à s'introduire en France, s'y étendit par la protection de Philippe-Auguste, et par les libéralités de plusieurs personnages d'une haute distinction. Gaucher III de Chastillon donna d'abord à ces religieux un terrain propre à bâtir un monastère; mais le nombre de ceux qui se présentoient pour embrasser la règle nouvelle devenant trop considérable pour qu'il leur fût possible de se loger dans un lieu aussi resserré, ce seigneur ajouta au don qu'il leur avoit déjà fait, celui du lieu même où les deux fondateurs avoient concerté ensemble pour la première fois le dessein de racheter les captifs. Cet endroit, nommé _Cerfroid_, est situé entre Gandelu et la Ferté-Milon, sur les confins du Valois.

[Note 542: Rob. Guaguinus, in vitâ Philip. Aug.]

On ne sait point précisément en quelle année les Trinitaires vinrent s'établir à Paris; mais on voit par un acte de l'année 1209 qu'à cette époque ils y avoient déjà une maison[543]. Ils occupoient un hôpital ou aumônerie, appelée de _Saint-Benoît_; et un acte capitulaire de leur chapitre général, tenu à Cerfroid, en 1230[544], semble prouver qu'ils devoient cette demeure à la libéralité de l'évêque et du chapitre de Paris. La chapelle de cette aumônerie étoit sous le titre de Saint-Mathurin, dont elle possédoit quelques reliques: c'est de là que les religieux de la Sainte-Trinité en prirent le nom, qu'ils communiquèrent ensuite à la rue dans laquelle ils demeuroient, et à toutes les maisons de leur ordre établies en France.

[Note 543: Du Breul, p. 491.]

[Note 544: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 127.]

Les bâtiments de cette maison furent augmentés peu à peu par les libéralités de saint Louis et de Jeanne, fille du comte de Vendôme, ainsi que par les acquisitions successives que firent les religieux. Le cloître, construit en 1219, par les soins d'un de leurs _ministres_[545], fut rebâti vers la fin du quinzième siècle, par Robert Gaguin, qui étoit aussi ministre ou général de l'ordre. Il fut encore reconstruit vers la fin du dix-huitième siècle. Ce même général avoit aussi fait rebâtir, agrandir et décorer l'église, dont l'ancien portail, élevé en 1406, étoit tourné du côté de la rue Saint-Jacques. Il fut détruit en 1610 pour élargir la rue, et en 1613 on acheva les bâtiments qui jusqu'alors étoient restés imparfaits. On n'y entroit alors que par une petite porte qui a subsisté jusqu'aux derniers temps dans la rue des Mathurins. Enfin on construisit, en 1729, un nouveau portail et une cour fermée par une grille[546].

[Note 545: C'est ainsi que l'on nommoit le général des Mathurins.]

[Note 546: Ces constructions furent faites sur l'emplacement de quelques maisons dans lesquelles on avoit placé deux étaux de boucherie et une halle aux parchemins. Les libraires avoient eu leur chambre syndicale en cet endroit depuis 1679 jusqu'en 1726. La halle avoit été accordée à l'Université dès 1291, et les Mathurins avoient obtenu le privilége de la boucherie en 1554.]

L'Université tenoit ses assemblées dans une salle de cette maison depuis le treizième siècle. Mais elle les transféra en 1764 au collége de Louis-le-Grand, dont la possession venoit de lui être accordée.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES MATHURINS.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Assomption; sans nom d'auteur. Sur les côtés, deux religieux de l'ordre, peints en grisaille, et sur les panneaux de menuiserie placés au-dessus des stalles du choeur, la vie de saint Jean de Matha et du B. Félix de Valois, en dix-neuf tableaux; par _Théodore Van Tulden_, élève de Rubens.

Plusieurs grands tableaux placés dans la nef; sans nom d'auteurs, et exécutés aux frais de Louis Petit, général de l'ordre.

SCULPTURES.

Sur le couronnement du tabernacle, lequel étoit richement décoré de pilastres et de bronzes dorés, un ange tenant les chaînes de deux captifs agenouillés sur les angles de l'entablement.

Sur l'entablement de la grille qui séparoit la nef du choeur, deux figures d'anges; par _Guillain_.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Robert Gaguin, historien du quinzième siècle, vingtième général de l'ordre, mort en 1501[547].

[Note 547: Sa tête, conservée dans un vase de faïence, étoit déposée à la bibliothèque du couvent.]

Jean de Sacro Bosco, célèbre mathématicien.

François Balduni, savant jurisconsulte.

Sur la droite du cloître de cette maison, à côté d'une petite statue de la Vierge, on trouvoit une tombe plate sur laquelle étoient représentés deux hommes enveloppés dans des suaires. Autour de la tombe étoit gravée l'épitaphe suivante:

_Hìc subtùs Jacent Leodegarius_ du Moussel _de Normaniâ, et Olivarius_ Bourgeois _de Britanniâ oriundi, clerici scholares, quondam ducti ad justitiam sæcularem, ubi obierunt, restituti honorificè, et hìc sepulti. Anno Domini 1408 die 16 mensis maii_[548].

[Note 548: Sur une table de bronze encastrée dans la muraille, une inscription françoise, gravée en relief, offroit ce qui suit:

«Ci-dessous gisent Léger du Moussel et Olivier Bourgeois, jadis clercs-écoliers, étudiants en l'Université de Paris, exécutés à la justice du roi notre sire, par le prévôt de Paris, l'an 1407, le vingt-sixième jour d'octobre, pour certains cas à eux imposés; lesquels, à la poursuite de l'Université, furent restitués et amenés au parvis Notre-Dame, et rendus à l'évêque de Paris, comme clercs, et au recteur et député de l'Université, comme suppôts d'icelle, à très-grande solennité, et de là en ce lieu-ci furent amenés, pour être mis en sépulture, l'an 1408, le seizième jour de mai, et furent lesdits prévôts et son lieutenant démis de leurs offices, à ladite poursuite, comme plus à plein appert par lettres-patentes et instruments sur ce cas. Priez Dieu qu'il leur pardonne leurs péchés. Amen.»

Ces deux écoliers étoient coupables de meurtres et de vols sur le grand chemin. Le prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville, les fit arrêter. L'Université les réclama, prétendant que cette affaire devoit être portée devant la justice ecclésiastique. Le prévôt, sans s'embarrasser de ces oppositions, fit pendre les deux criminels. L'Université cessa aussitôt tous ses exercices; et pendant plus de quatre mois il n'y eut dans Paris ni leçons ni sermons, pas même le jour de Pâques. Comme le conseil du roi ne se laissoit point ébranler, elle protesta qu'elle abandonneroit le royaume, et iroit s'établir dans les pays étrangers, où l'on respecteroit ses priviléges: cette menace fit impression. Le prévôt fut condamné à détacher du gibet les deux écoliers. Après les avoir baisés sur la bouche, il les fit mettre sur un chariot couvert de drap noir, et marcha à la suite accompagné de ses sergents et archers, des curés de Paris et des religieux. Ils furent ainsi conduits, comme le dit l'inscription, d'abord au parvis Notre-Dame, de là aux Mathurins, où le recteur les reçut de ses mains, et les fit inhumer honorablement. Le prévôt de Paris fut destitué de sa charge; mais ayant été nommé par le roi premier président de la chambre des comptes, moyennant le pardon qu'il vint demander à l'Université, il obtint qu'elle ne s'opposeroit point à son installation. (SAINTE-FOIX.)]

La bibliothèque de ces chanoines réguliers étoit composée de cinq à six mille volumes, parmi lesquels il se trouvoit quelques manuscrits précieux[549].

[Note 549: L'église des Mathurins a été entièrement démolie. Les bâtiments sont habités par des particuliers.]

PALAIS DES THERMES.

Dans la rue de la Harpe, et un peu en-deçà des Mathurins, au fond de la cour d'une vieille maison qui avoit autrefois pour enseigne une croix de fer, on trouve le monument le plus ancien de Paris, reste d'un vaste édifice élevé du temps des Romains, et connu sous le nom de _palais des Thermes_. On ne sait pas précisément par qui ni en quel temps il fut bâti; mais il est certain que Julien l'Apostat y a demeuré, et qu'il y faisoit son séjour lorsqu'il fut proclamé empereur. Ce fut aussi quelquefois l'habitation de nos rois de la première et de la seconde race; et sa dégradation ne commença sans doute que lorsqu'ils eurent transféré leur résidence dans la cité, et fait bâtir à la pointe de l'île le vaste bâtiment connu sous le nom de _Palais_[550].

[Note 550: Les Thermes furent alors appelés le _Vieux Palais_.]

Ce fragment d'édifice est presque carré, si l'on en excepte l'avant-salle qui précède la grande pièce. En face de l'entrée est une grande niche circulaire, accompagnée de deux autres, plus petites, moins profondes et quadrangulaires. De chaque côté les murs latéraux présentent un enfoncement dont on ignore l'objet. La salle, dont la hauteur est de quarante pieds au-dessus du sol actuel de la rue de la Harpe, se prolonge dans une dimension de cinquante-huit pieds de long sur cinquante-six de large. Elle est percée de quatre croisées, dont deux sont bouchées; la troisième ne l'est qu'à moitié; et la quatrième, ouverte en forme d'arcade, y introduit une belle lumière: celle-ci est pratiquée en face de l'entrée, au-dessus de la grande niche, et précisément sous le cintre de la voûte. Cette partie de l'édifice, comme dans presque tous les thermes de Rome, est faite en voûte d'arête, genre de couverture peu dispendieux et de la plus grande solidité, parce que toutes les poussées y sont divisées, et que par conséquent il ne s'y opère aucun travail[551]. Aux quatre angles on voit encore des débris de chapiteaux faits en forme de poupes de navire, lesquels servoient sans doute de couronnement à des pilastres qui ont été détruits[552].

[Note 551: Si quelque chose pouvoit le démontrer, ce seroit sans doute la durée extraordinaire de cette construction, quoique tout semble concourir à sa ruine. On n'apprendra point sans étonnement que, depuis un grand nombre d'années, un jardin avoit été pratiqué, et existoit encore, il y a peu de temps, sur la voûte de cette salle. Un petit chemin pavé, d'environ trois pieds, étoit pratiqué dans tout son pourtour, et l'on avoit chargé le milieu d'une couche de terre végétale de trois à quatre pieds d'épaisseur environ, portant à nu sur les reins de la voûte d'arête dont nous venons de parler. Ainsi cette voûte recevoit continuellement les eaux pluviales et celles de l'arrosement journalier des légumes, arbres, arbustes, cultivés en pleine terre sur sa surface extérieure, et n'en paroissoit point sensiblement altérée. Cependant elle n'est composée que d'un blocage de briques et de moellons, liés entre, eux par un mortier composé de chaux et de sable de Paris.]

[Note 552: _Voy._ pl. 177.]

La construction des murs de cet édifice se compose de six rangées de moellons, formant des bandes, que séparent les unes des autres quatre rangées de briques, qui chacune ont un pouce à quinze lignes seulement d'épaisseur. Les joints pratiqués entre ces briques sont également d'un pouce de largeur, de manière que les quatre briques forment avec eux une épaisseur de huit pouces. Deux rangs de briques avec les moellons placés au milieu occupent un espace d'environ quatre pieds six pouces. Les moellons ont de quatre à cinq pouces de hauteur.

Ce genre de construction étoit habituellement celui des Romains; et on le retrouve dans un grand nombre d'édifices, à Rome et dans toute l'Italie. Ce modèle, que le temps a respecté au milieu de Paris, y est malheureusement trop peu connu et mériteroit d'être imité. Il nous offre la solution de ce problème que s'étoient proposé les architectes de l'antiquité, de faire de grands et solides édifices avec des matériaux communs et de peu de valeur: c'est ce qu'on ne sait plus faire aujourd'hui.

Les murs de cette salle étoient recouverts d'une couche de stuc qui avoit trois, quatre et même cinq pouces d'épaisseur. On en voit encore quelques débris: le reste paroît avoir cédé plutôt à la main des hommes qu'aux ravages du temps.

Quelle place occupoit dans l'ensemble des Thermes de Julien cette belle salle que nous venons de décrire? c'est ce qu'il n'est pas facile de décider en la voyant ainsi séparée de l'immense édifice[553] dont elle faisoit partie. Les thermes des anciens se composoient d'une multitude de pièces qui toutes n'étoient point destinées à l'usage des bains; et, pour assigner à celle-ci son emploi précis, il faudroit la considérer dans son rapport avec de semblables pièces des thermes de Rome; il faudroit surtout rétablir, sur les indications des fondations et des ruines adjacentes, l'ensemble approximatif des salles contiguës. Le plan des Thermes n'existe dans aucun des grands ouvrages qui ont traité de cette partie des monuments antiques: la première restitution s'en trouve dans le deuxième volume des Antiquités de la France par M. Clérisseau; et l'idée qu'il en donne est assez satisfaisante, sans qu'on puisse toutefois s'assurer que c'en soit là le véritable plan.

[Note 553: Ce palais s'étendoit jusque dans la rue des Mathurins, et l'hôtel de Cluni a été bâti sur l'emplacement d'une partie de ses constructions, comme nous le dirons en son lieu.]