Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 4
Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur de toutes les églises, essayant ainsi de constituer au sein de la monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte, mais celui de l'indépendance la plus absolue.
Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines: leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la campagne et à demeurer renfermés dans leurs murailles. Cependant le roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus mutins.
Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des protestants, qui remuèrent aussitôt dans toutes les provinces et attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit, lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est devenu mémorable par ce seul événement.
[Note 31: Il ne voulut jamais consentir à faire une paix particulière pour lui et les siens, se montrant décidé à ne traiter que dans l'intérêt général de son parti. Il dit au duc de Luynes «que les guerres soutenues par les protestants avoient toujours été malheureuses dans leur commencement; mais que l'inquiétude de l'esprit françois, le mécontentement de ceux qui ne gouvernoient pas, et les _secours étrangers_ leur avoient toujours procuré les moyens de réparer leurs disgrâces.» C'étoit mettre le doigt sur la plaie de la France; et ces paroles remarquables prouvent que les protestants connoissoient les avantages de leur position et les changements que l'esprit de secte devoit apporter dans la politique de l'Europe, beaucoup mieux que leurs ennemis n'entendoient leurs propres intérêts.]
Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté; et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].
[Note 32: Ce fut lui qui le premier conçut le projet de leur enlever leurs places fortes qui faisoient toute leur sûreté; et il avoit commencé à l'exécuter.]
Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive en Languedoc et en Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit insolemment tous les droits de la souveraineté.
[Note 33: Ces ministres étoient le cardinal de Retz, le comte de Schomberg et le marquis de Puisieux.]
(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de résistance que jusqu'alors les rebelles ne lui en avoient opposé: il lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants. Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états, Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil, et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée, Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et obstinée.
[Note 34: Rien ne prouve plus quelle étoit alors l'indocilité des grands que la conduite qu'il tint en cette occasion: non-seulement il refusa d'obéir à l'ordre du roi, prétendant que sa présence étoit absolument nécessaire dans ses gouvernements; mais il s'emporta jusqu'à maltraiter de paroles, et à plusieurs reprises, le gentilhomme qui avoit été chargé de lui faire connoître les intentions de sa majesté.]
[Note 35: Bassompierre, qui en raconte plusieurs traits fort remarquables, ajoute qu'il n'avoit jamais connu d'homme plus brave que lui: «Le feu roi son père, dit-il, qui étoit dans l'estime que chacun sait, ne témoignoit pas pareille assurance.»]
[Note 36: Cette guerre de l'empereur contre l'électeur palatin forme la première période de la fameuse guerre de trente ans, laquelle est désignée sous le nom de _période palatine_. Nous aurons bientôt occasion d'en reparler.]
Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils devoient finir par succomber. Louis n'étoit point sans s'apercevoir que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères, depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient successivement obtenues.
(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais sans dignité, il avoit su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues, et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers, réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme leur rival le plus dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il avoit laissé entrevoir des indices que l'oeil du roi lui-même n'avoit point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva que, dans un si court intervalle, aucun des ministres n'étoit déjà plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre appeler le règne de Richelieu.
[Note 37: La place de surintendant des finances avoit été ôtée au comte de Schomberg et donnée au marquis de La Vieuville; les sceaux avoient été rendus au chancelier de Sillery, qui, se trouvant ainsi appuyé de son fils le marquis de Puisieux, avoit la prépondérance dans le conseil. La Vieuville souffroit impatiemment leur crédit; de là des brouilleries, des factions, des cabales et mille autres misères de cette espèce, qui leur furent également funestes à tous.]
Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui demande toute notre attention.
Jetons donc un coup d'oeil sur l'état de la société en France, tel que nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.
Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées (les grands, les protestants, le parlement qui représentoit l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que les Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne, avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains d'une foible femme et d'un roi enfant.
Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de religieux dans la société _politique_, s'étoit éteint par degré, ne lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.
Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de _politique_, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants, n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il étoit le représentant de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38], sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.
[Note 38: Henri III.]
Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.
Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais par une inconséquence qui partoit de ce même principe de révolte contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.
Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.
Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la société, est celle de la loi divine, opposée par celui-là seul qui en est le légitime interprète aux excès et aux écarts du pouvoir temporel[39]; parce que, nous le répétons encore, et il ne faut point se lasser de le redire, cette loi est également obligatoire pour celui qui commande et pour ceux qui obéissent, devenant ainsi le seul joug que puissent légalement subir les rois, et la source des seules vraies libertés qui appartiennent aux peuples), par une conséquence nécessaire de ce désordre, tout tendoit sans cesse dans le corps social à l'anarchie, de même que dans le pouvoir il y avoit tendance continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restât contre une corruption dont lui-même étoit le principal auteur. Pour faire rentrer les peuples dans la _règle_, il auroit fallu que les rois s'y soumissent eux-mêmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mêmes ce qu'il falloit pour _régler_ leurs sujets, ils ne pouvoient plus que les _contenir_. Né au sein du protestantisme, dont il avoit sucé avec le lait les doctrines et les préjugés, peut-être Henri IV ne possédoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumières pour bien comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extérieure, que nous avons déjà expliquée, sembleroit le prouver[40]; peut-être l'avoit-il compris jusqu'à un certain point, sans avoir su reconnoître quel en étoit le véritable remède, ou, s'il connoissoit ce remède, ne jugeant pas qu'il fût désormais possible de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, son courage, son activité, sa prudence, n'eurent d'autre résultat que de lui procurer l'ascendant nécessaire pour contenir ces résistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et leur ayant imposé des limites que, tant qu'il vécut, elles n'osèrent point franchir, il rendit à son successeur la société telle qu'il l'avoit reçue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient précédé.
[Note 39: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 227 et Seqq.]
[Note 40: _Voy._ 1re partie de ce volume, p. 432.]
Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui, sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans le parlement cet ancien esprit de mutinerie et ces prétentions insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et, se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore de ces scandaleuses dissensions.