Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 3

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Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif, et s'étant associé quelques amis aussi déterminés que lui[18], l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis fut à l'instant même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée pour le lieu de son exil; et tout fut réglé d'avance pour son entrevue d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances. Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte «par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce cadavre les plus indignes outrages[21]; et la maréchale, condamnée à mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8 juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la désirer.

[Note 18: Les principaux étoient du Hallier son frère, Persan son beau-frère, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud, exempt des gardes-du-corps.]

[Note 19: Vitri avoit placé un garde-du-corps à la porte du Louvre pour épier le moment où le maréchal sortiroit de la maison qu'il avoit près de ce palais, avec ordre de le venir avertir aussitôt à la porte du grand cabinet du roi, où il l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission: Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il arriva près du maréchal lorsque celui-ci n'étoit encore que sur le Petit-Pont, où il lisoit une lettre. Comme Vitri étoit fort vif, peut-être seroit-il passé sans le voir, si du Hallier, qui le suivoit, ne lui eût dit: «_Monsieur, voilà M. le maréchal._»--«_Où est-il?_ reprit Vitri.»--«_Tenez, le voilà_, lui dit Guichaumont, et en même temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les autres tirèrent aussi; mais on a toujours cru que Guichaumont l'avoit tué, parce qu'il tomba dès qu'il l'eut frappé. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son bâton de commandement, il lui déclara l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. _Moi, prisonnier!_ reprit le maréchal en faisant un pas en arrière: et c'est alors que partirent les trois coups de pistolet. (_Mém. du marq. de Fontenay-Mareuil._) Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqué, fit mine de vouloir tirer son épée pour se défendre; mais M. de Brienne assure, dans ses Mémoires, «qu'aucun de ceux qui en pouvoient rendre témoignage, n'en étoit convenu en particulier.»

On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'épée à la main, à l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres l'abandonnoient, il fut forcé de se retirer.]

[Note 20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut obligé de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il fût plus à portée de voir ceux qui venoient lui rendre hommage, et d'en être vu.]

[Note 21: Le corps du maréchal fut déposé d'abord dans la salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du Louvre. Il y resta jusqu'à neuf heures du soir, et fut porté ensuite à Saint-Germain-l'Auxerrois, où on l'enterra secrètement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa sépulture. Elle fut connue toutefois dès le lendemain, et quelques gens de la lie du peuple, ou dirigés par ses ennemis, ou poussés par leur propre fureur, s'attroupèrent dans l'église Saint-Germain, déterrèrent le cadavre et exercèrent sur lui mille indignités, aux cris redoublés de _vive le roi_. On le pendit à des potences qu'il avoit fait dresser lui-même, on lui arracha le coeur, on coupa sa chair par petits morceaux; ces mêmes potences, que l'on abattit, lui servirent de bûcher; et les cendres, ainsi que les débris de son cadavre, furent jetés dans la rivière.

Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus de pouvoir dans le haut rang où la faveur l'avoit placé, il faut bien se garder de croire que ce fût un aussi méchant homme que l'a dépeint cette multitude de libelles, de déclarations, de remontrances, publiés alors par ses ennemis. Le maréchal d'Estrées, qui s'étoit jeté dans le parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord à toutes ces calomnies, s'étonne, dans ses mémoires, des excès auxquels on s'étoit porté contre lui, et lui rend ainsi un témoignage qui ne sauroit être suspect: «Quand je fais réflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du maréchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu'à sa mauvaise destinée, ayant été conseillée par un homme qui avoit les inclinations fort douces; et comme il étoit lui-même _naturellement bienfaisant et qu'il avoit désobligé fort peu de personnes_, il falloit que ce fût _son étoile_ ou la nature des affaires qui eussent soulevé tant de monde contre lui.»]

[Note 22: Dans l'arrêt qui la condamne, elle n'est point déclarée _sorcière_, comme plusieurs l'ont avancé, mais seulement criminelle de _lèse-majesté divine et humaine_, sans que son crime fût autrement spécifié. Au reste, il est certain qu'elle se défendit victorieusement sur toutes les accusations capitales qu'on éleva contre elle; et l'on ne peut s'empêcher de la considérer comme une victime immolée à la vengeance de ceux qui possédoient alors un pouvoir, dont elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut avec un courage modeste, qui excita beaucoup de pitié et même d'attendrissement parmi tous ceux qui étoient accourus à ce triste spectacle.]

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré l'ordre exprès que le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans; on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23]. L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement; et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit _pour le service du roi_, il n'y avoit rien qui ne dût être _agréable à sa majesté_.» «Suppositions chimériques, dit un écrivain contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon de leurs crimes[25].»

[Note 23: Ces marques d'attachement qu'il n'avoit cessé de lui donner depuis sa disgrâce, l'avoient fait exiler à Avignon; et ce fut Luynes lui-même qui le tira de son exil pour l'employer dans cette affaire; Richelieu y réussit de manière à satisfaire les deux partis.]

[Note 24: Mém. chron., t. I.]

[Note 25: Tom. XIII, in-4º, p. 250.]

Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue, la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du coeur autant d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de correspondre avec son fils par des lettres où elle se montra plus susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.

[Note 26: On y faisoit dire au roi «que l'audace de ceux qui avoient abusé de son nom et de son autorité, auroient porté les choses à une entière et déplorable confusion, si Dieu ne lui eût donné la force et le courage de les châtier; qu'un des plus grands maux qu'ils eussent procuré étoit la détention du prince de Condé, qui n'avoit eu d'autre cause que _les artifices_ et _les mauvais desseins_ de ceux qui vouloient joindre la ruine du prince à celle de l'état, ainsi que sa majesté l'avoit reconnu, après s'être soigneusement informé de tout ce qui avoit pu servir de prétexte à son emprisonnement.» Or, c'étoit attaquer ouvertement la reine, qui avoit elle-même fait arrêter le prince de Condé.]

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le maréchal d'Ancre au comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui, conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle, pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin, et le roi revint à Fontainebleau.

Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute la noblesse de ces provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser toute négociation.

[Note 27: On avoit été prévenu de leur projet de départ, et le premier mouvement du roi avoit été de les faire arrêter. L'avis du président Jeannin fut qu'il valoit mieux les laisser partir, parce que, mal intentionnés comme ils l'étoient pour le service du roi, leur présence à Paris ne pouvoit qu'être dangereuse, et l'empêcheroit lui-même d'en sortir. Il représenta en outre qu'ils apporteroient dans la cour de la reine plus de trouble et de confusion que de profit et d'utilité; qu'il y avoit lieu de croire que tous les mécontents s'en iroient ainsi les uns après les autres; mais aussi qu'au premier qui reviendroit, les autres ne tarderoient point à le suivre. Cet avis prévalut; et, en effet, depuis que l'on gouvernoit au nom du roi, ces mutineries des princes, bien que dangereuses encore, commençoient à être moins redoutées.]

L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup d'oeil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti. Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles résistèrent plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers, qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.

[Note 28: Il fut dit que S. M. vouloit bien leur accorder un pardon qu'ils ne méritoient pas, pourvu que, dans l'intervalle de huit jours après la paix, ils posassent les armes et rentrassent dans l'obéissance qu'ils lui devoient. On ajouta que le roi n'entendoit rendre à aucun de ces rebelles les charges et gouvernements dont il avoit disposé depuis leur révolte.]

La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer, pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs de leur parti[29]. Ils se séparèrent enfin, mais pleins de méfiance dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que, depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à ces contestations scandaleuses.

[Note 29: On y employa le maréchal de Lesdiguères, le marquis de Châtillon et Du Plessis-Mornay, qui servirent utilement la cour en cette occasion.]

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte: instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti, qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes, poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, se faisoit nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause royale et par des noeuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité royale.

[Note 30: Il fut créé maréchal général des camps et armées.]