Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 26

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Derrière le choeur, trois bas-reliefs de ce grand sculpteur, incrustés dans le mur, dont le plus grand offroit Jésus-Christ au jardin des Olives, et ses apôtres endormis; les deux autres, beaucoup plus petits, représentoient saint Pierre et saint Paul.

Sous une voûte pratiquée dans le passage de cette église à celle de Sainte-Geneviève, le tombeau du Christ et les trois Maries, grandes comme nature. Ce monument étoit encore attribué à _Germain Pilon_[293].

[Note 293: Ces ouvrages de Germain Pilon n'ont point été déposés aux Petits-Augustins.]

La chaire du prédicateur, exécutée par _Claude l'Estocard_, sur les dessins de _La Hire_. Les panneaux, ornés de bas-reliefs, sont séparés les uns des autres par des Vertus assises; et une grande statue de Samson soutient la masse entière de la chaire. Sur l'abat-voix est un ange qui tient deux trompettes, et semble appeler les fidèles[294].

[Note 294: Cette belle chaire est encore dans l'église, où elle est toujours restée.]

Le jubé, porté par une voûte surbaissée, est orné de très-bonnes sculptures par Biard père. Il faut aussi remarquer, au milieu de la voûte de la croisée, une clef pendante de plus de deux toises de saillie, et du travail le plus délicat.

SÉPULTURES.

Dans cette église ont été inhumés:

Blaise Vigenere, traducteur de plusieurs ouvrages anciens, mort en 1596.

Nicolas Thognet, habile chirurgien, mort en 1642.

Jean Perrau, professeur au collége royal, mort en 1645.

Pierre Perrault, avocat au parlement, père des deux Perrault si connus dans le dix-septième siècle, mort en 1669. Le monument que lui avoient élevé ses fils représentait un génie en pleurs éteignant un flambeau. Il avoit été exécuté par _Girardon_[295].

[Note 295: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.]

Eustache Le Sueur, l'un des plus grands peintres de l'école françoise, mort en 1655.

Jean-Baptiste Morin, médecin et professeur royal de mathématiques, mort en 1656.

Antoine Le Maître, l'un des membres de la société de Port-Royal, mort dans cette maison en 1658.

Issac Le Maître de Saci, son frère, mort dans la même maison en 1684.

L'illustre Jean Racine, mort en 1699, et d'abord enterré dans le cimetière de Port-Royal, comme il l'avoit demandé par son testament. Lorsqu'on détruisit cette maison, son corps fut exhumé et transféré, avec les corps de MM. Le Maître, à Saint-Étienne-du-Mont, où ils furent déposés dans les caves de la chapelle Saint-Jean-Baptiste[296].

[Note 296: Les cendres de ce grand poëte ont été respectées, et sont restées à Saint-Étienne.]

Blaise Pascal, l'un des grands écrivains dont s'honore la France, mort en 1662[297]. Il étoit enterré auprès du choeur, derrière la chapelle de la Vierge; et son épitaphe gravée sur une table de marbre blanc, étoit attachée vis-à-vis sur un pilier.

[Note 297: On a également laissé le corps de cet homme célèbre dans son sépulcre; son épitaphe est au Musée des Petits-Augustins.]

Pierre Barbay, professeur en philosophie dans l'Université de Paris, mort en 1664.

François Pinsson, avocat au parlement, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1691.

Jean Gallois, abbé de Saint-Martin-de-Core, de l'Académie françoise, et professeur de grec au collége Royal, mort en 1707.

Jean Miron, docteur en théologie de la faculté de Paris et de la société de Navarre.

Dans le cimetière:

Simon Piètre, médecin célèbre.

Pierre Petit, poëte latin estimé, mort en 1687.

Joseph Pitton de Tournefort, célèbre botaniste, mort en 1708, etc.

La cure de Saint-Étienne-du-Mont a continué jusqu'aux derniers temps d'être à la nomination de l'abbé de Sainte-Geneviève, qui y nommoit toujours un religieux de sa congrégation.

CIRCONSCRIPTION

Le principal territoire de cette paroisse étoit divisé comme suit.

1º. Elle avoit la place devant l'église dite le carré Sainte-Geneviève; la rue Saint-Étienne-des-Grès jusqu'au collége de Lisieux d'un côté, de l'autre jusqu'à celui des Cholets inclusivement; puis, du même côté, les rues de Reims, des Chiens, des Cholets, des Sept-Voies, des Amandiers, la rue Juda et la rue entière de la Montagne.

2º. Dans la rue Saint-Jacques, commençant à droite au-dessous du collége des Jésuites, elle continuoit jusqu'au dessous de la rue du Cimetière-Saint-Benoît; dans la place Cambrai, elle avoit le collége du même nom, le collége Royal, la rue Saint-Jean-de-Latran à droite jusqu'à la rue Fromentel, et deux maisons à gauche; les deux côtés de la rue Saint-Jean-de-Beauvais presque en entier, et quelques maisons dans la rue Saint-Hilaire.

3º. Dans la rue des Noyers, les deux côtés de cette rue lui appartenoient en grande partie, ainsi que le couvent des Carmes, et le bas de leur rue jusque derrière le collége de Beauvais. Elle avoit ensuite toute la place Maubert, et la rue des Lavandières jusqu'à la rue des Anglois.

4º. Son territoire prenoit ensuite à droite de l'entrée de la rue Galande, et continuoit jusqu'à l'ancienne chapelle Saint-Blaise exclusivement. Il embrassoit les deux côtés de la rue du Fouare, plusieurs maisons également des deux côtés dans la rue de la Bûcherie, en allant à celle Saint-Julien, et s'étendoit jusqu'au bout oriental de la rue des Bernardins, ce qui renfermoit la rue Perdue, la rue de Bièvre et le commencement de celle de Saint-Victor. Cette paroisse continuoit d'avoir le côté droit de cette rue jusqu'à celle de Versailles, dont elle avoit aussi le côté droit, renfermant ainsi les rues du Bon-Puits, du Paon, du Mûrier et de Saint-Nicolas, qui toutes aboutissent à la rue Traversine, qu'elle possédoit également. De là elle regagnoit la rue Clopin, qu'elle renfermoit tout entière, et se prolongeoit dans la rue des Fossés-Saint-Victor, à commencer au côté droit de la rue des Boulangers; puis remontant, elle renfermoit tout le haut de la première de ces deux rues avec toutes celles qui y aboutissent dans cette partie.

5º. Dans la rue Mouffetard, elle avoit une partie du côté droit de cette rue en descendant, à partir de la seconde rue Contrescarpe, et de même le côté gauche jusqu'à la rue Copeau, dont elle avoit aussi la gauche jusqu'à la Pitié. Cette paroisse possédoit en outre un bout de la rue des Fossés-Saint-Jacques, la seconde rue Contrescarpe, les rues du Puits-qui-parle, du Cheval-Vert, des Poules; tout le carré des Filles Sainte-Aure dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève; l'autre côté de la même rue jusqu'à celle du Pot-de-Fer. Enfin elle avoit la rue des Postes depuis le cul-de-sac des Vignes jusqu'au clos de la Visitation.

6º. Elle avoit de plus, dans Paris, l'hôtel de Cluni et les maisons qui y touchoient. Hors de Paris, du côté de Vaugirard, la ferme de Grenelle, ancienne propriété des chanoines de Sainte-Geneviève[298].

[Note 298: L'église Saint-Étienne-du-Mont est encore aujourd'hui une des paroisses de Paris.]

_La Communauté des Filles Sainte-Geneviève._

Cette communauté n'étoit point, comme quelques personnes l'ont pensé, un démembrement de celle que mademoiselle Blosset avoit formée, et qui fut réunie aux Miramiones. Cette institution, absolument étrangère à l'autre, n'avoit pour objet que l'instruction des jeunes filles pauvres, et formoit ce qu'on appelle communément _école de charité_. Les filles qui se réunirent pour la composer furent placées rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans une maison appartenant à l'abbaye; et cet établissement, fait en 1670, fut dû aux soins de M. Beurrier, alors curé de Saint-Étienne-du-Mont. Vers la fin du siècle dernier, il étoit administré par des filles tirées de la maison de la rue Saint-Maur[299].

[Note 299: Les bâtiments de cette communauté sont occupés par des particuliers.]

LA NOUVELLE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE.

Lorsqu'en 1744 on reconstruisit le cloître de Sainte-Geneviève, prêt à tomber en ruines, quelque indispensable que fût cette reconstruction, l'état de dégradation complète dans lequel étoit l'église demandoit peut-être des réparations encore plus urgentes. Toutefois l'abbé et les chanoines attendirent jusqu'en 1754 pour présenter au roi une requête, dans laquelle, après avoir peint le délabrement toujours croissant de cet édifice, délabrement devenu tel à cette époque qu'il menaçoit la sûreté des fidèles, ils démontroient la nécessité de bâtir une église nouvelle, et l'impossibilité où ils étoient de le faire sans de puissants secours. Leur demande fut favorablement accueillie; on saisit même avec empressement cette occasion d'élever enfin dans Paris un monument digne de la patronne d'une ville aussi célèbre. Le roi parut regarder une telle entreprise comme une chose qui devoit contribuer à illustrer son règne; et, pour assurer aux frais considérables qu'elle alloit entraîner un fonds suffisant et invariable, on établit sur les billets de loterie un impôt d'un cinquième, dont le produit fut entièrement réservé à la reconstruction de l'église de Sainte-Geneviève. Le terrain qu'on lui destina fut béni par l'abbé le 1er août 1758; et l'église souterraine qu'il fallut bâtir, quoique retardée par les obstacles qu'offrit le peu de solidité du terrain[300], fut achevée dans l'année 1763. L'église supérieure étoit déjà élevée à une certaine hauteur, lorsqu'en 1764 Louis XV vint solennellement y poser la première pierre.

[Note 300: On y trouva des puits au nombre de plus de cent cinquante, dont plusieurs avoient jusqu'à quatre-vingts pieds de profondeur. On présuma qu'ils avoient été creusés, dans des temps très-reculés, par des potiers de terre qui habitoient ce quartier, et qui trouvoient en cet endroit les matières avec lesquelles ils faisoient de très-belles poteries, dont on a découvert en même temps de nombreux fragments.]

Cette église fut commencée sur les dessins et sous la conduite de J. G. Soufflot, architecte. Cet artiste, qui venoit d'achever ses études en Italie, changea, dans la disposition générale et dans l'ordonnance de cet édifice, le système d'architecture alors en usage à Paris: il employa des colonnes isolées et d'un grand diamètre, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, et présenta un plan dont la nouveauté, la grâce et la légèreté réunirent tous les suffrages: l'effet en fut tel, qu'on alla jusqu'à croire qu'il avoit surpassé dans cette composition tout ce que les Grecs et les Romains ont produit de plus élégant et de plus magnifique.

Ce plan consiste en une croix grecque de trois cent quarante pieds de long y compris le péristyle, sur deux cent cinquante de large hors oeuvre[301], au centre de laquelle s'élève un dôme de soixante-deux pieds huit pouces de hauteur, que supportoient intérieurement quatre piliers si légers, qu'à peine apercevoit-on leurs massifs au milieu du jeu de toutes les colonnes isolées qui composent les quatre nefs de la croix[302]. Ce système de construction élégante et légère est continué dans les voûtes de l'édifice, où l'on a pratiqué des lunettes évidées avec beaucoup d'art, et qui donnent en quelque sorte l'apparence de la délicatesse gothique à ces voûtes circulaires, opposées les unes aux autres dans des sens différents, et produisant, par le passage et les oppositions de la lumière, des effets agréables et variés. Que l'on ajoute à cela la fraîcheur d'une exécution toute nouvelle, la blancheur et l'éclat d'une pierre fine et choisie, une distribution heureuse d'ornements de sculpture, on pourra se faire une idée du spectacle ravissant dont on jouit pendant quelques mois, lorsque les échafauds qui avoient si long-temps masqué ces voûtes disparurent, et laissèrent se développer tout ce bel ensemble d'architecture[303]. On peut dire que Paris entier se porta dans la nouvelle église: l'enthousiasme étoit à son comble, et Soufflot passoit déjà pour avoir conçu et exécuté le plus beau monument de l'architecture moderne. Il ne restoit plus à faire que le pavement en marbre, dernière opération qui alloit achever de donner à cette basilique la richesse convenable, et dessiner avec plus de netteté les lignes de ce plan magnifique, lorsque des fractures multipliées, commençant à se manifester aux quatre piliers du dôme et aux colonnes les plus voisines, jetèrent l'alarme, et firent connoître que le poids et la poussée de cette masse, suspendue sur de trop frêles soutiens, agissoient déjà depuis long-temps, et par leur chute soudaine menaçoient d'écraser tout l'édifice.

[Note 301: _Voy._ pl. 167.]

[Note 302: La hauteur, depuis le pavé jusqu'au cadre de la lunette pratiquée dans le milieu de la voûte, est de cent soixante-dix pieds. La châsse de Sainte-Geneviève devoit être placée au centre de ce dôme, de manière à être aperçue de tous les points de l'église.]

[Note 303: _Voy._ pl. 156.]

Il fallut donc, et sans perdre un moment, renoncer à la jouissance que procuroit ce beau spectacle d'architecture, jouissance commune en Italie, mais très-rare en France, et encombrer de nouveau par des cintres, des étais, des échafauds, un monument que l'on avoit pu croire achevé, après un travail non interrompu de plus de quarante années, et une dépense de plus de quinze millions.

Le mal que l'on venoit de reconnoître avoit déjà été prévu et annoncé depuis long-temps par d'habiles constructeurs; et plusieurs causes avoient concouru à le produire. 1º Le peu d'empatement que présentoient les masses des quatre piliers du dôme aux parties supérieures, trop étendues en superficie; 2º le procédé vicieux adopté pour la pose des pierres dont ces piliers étoient formés; 3º l'ébranlement causé à la masse entière de l'édifice pendant le ragrément de toutes les parties de l'intérieur[304]; 4º la qualité aigre et cassante de la pierre employée à la construction de ces piliers, qui, bien que très-dure, se fend et s'écrase ensuite facilement sous la charge.

[Note 304: On y avoit employé jusqu'à deux cents ouvriers à la fois, ce qui avoit pu imprimer une sorte de mouvement et d'accélération de chute à cette masse suspendue sur des points d'appui trop légers, et vicieux dans le mode de leur construction.]

On s'assura du reste que les fondations étoient bonnes, et n'avoient point tassé d'une manière sensible; que l'église souterraine, dont le sol est à dix-huit pieds au-dessous de celui de la nef supérieure, étoit construite de manière à résister à la pression et à tout le poids des constructions supérieures; que le dôme et les trois coupoles dont il est couvert offroient la même solidité dans leur construction; que nul effet fâcheux ne s'y étoit manifesté, malgré la rupture des pierres des piliers intermédiaires au dôme et à l'église basse, en sorte qu'il fut bien constaté que la construction vicieuse de ces piliers étoit la seule cause du mal.

Ces points bien reconnus, le problème à résoudre étoit de trouver les moyens de prévenir les accidents et l'accroissement du tassement, sans nuire au système de décoration intérieure, et sans addition de massifs, de piliers ou de colonnes, dont l'effet eût été de détruire l'harmonie du plan et l'heureux effet des voûtes. La direction de ces travaux, tant pour l'étaiement que pour les réparations et additions de résistance jugées nécessaires, fut confiée à M. Rondelet, qui n'a point cessé d'en suivre l'exécution depuis l'année 1770; qui a présidé lui-même à la construction des trois coupoles, avec un soin et une intelligence auxquels on ne sauroit donner trop d'éloges, ne négligeant rien de ce qui pouvoit compléter et présenter dans tous ses développements possibles la conception de Soufflot.

Les opérations combinées de cet habile constructeur, tant pour l'étaiement des arcades au moyen de doubles cintres de sa composition, exécutés partie en charpente et partie en maçonnerie, que pour remplacer les pierres cassées, sans causer d'ébranlements ni de secousses, sans aucun refoulement dangereux, ont conservé ou plutôt rendu aux arts et à la piété des fidèles ce monument du dernier siècle, sans que la décoration primitive en ait été sensiblement altérée.

Mais quel que soit l'heureux résultat de cette restauration, l'église de Sainte-Geneviève mérite-t-elle d'être considérée comme un chef-d'oeuvre de l'art; et la réflexion ne doit-elle pas un peu diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mêle-t-il point quelques défauts aux beautés supérieures dont on fut frappé à la première vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Il n'est sans doute, dans l'aspect général de Paris, aucun point de perspective plus élégant et plus majestueux que cette belle colonnade du dôme, s'élevant avec sa coupole sur toute la partie sud-est de la ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers Saint-Marcel et Saint-Benoît; mais si l'on s'approche pour considérer en détail ce qui a tant frappé dans l'ensemble, ce dôme et la combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au même degré le connoisseur d'un goût délicat et sévère: on trouvera qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rétrécie, est loin d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que présentent à l'extérieur les mosquées de Constantinople et même les dômes de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les colonnes du dehors, fuselées par des mains barbares, ont été tellement amaigries dans leur partie inférieure, qu'une faute aussi grossière ne peut provenir que d'une erreur considérable dans l'appareil.

Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut disconvenir qu'il ne présente un parti noble et grand: un seul ordre, couronné d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le portique du Panthéon à Rome, dont Soufflot a visiblement voulu produire une imitation sur une plus grande échelle: heureux si la prétention de faire mieux que son modèle, de rendre plus parfaite encore cette belle production de l'antique, ne l'eût jeté dans des erreurs dont le résultat a été d'en altérer les admirables proportions! Que de fautes il a faites qu'il étoit si facile d'éviter! On est d'abord choqué de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on voit aussitôt que ce défaut n'existeroit pas s'il eût placé deux colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les reléguer en arrière-corps aux angles du péristyle[305]. Groupées dans ce petit espace d'une manière confuse, elles ont en outre l'inconvénient de produire des ressauts et des profils multipliés qui tiennent au style vicieux de l'école, et présentent une disparate désagréable dans un monument où l'on a voulu imiter la simplicité de l'antique.

[Note 305: Ce péristyle est composé de vingt-deux colonnes d'ordre corinthien, de cinq pieds et demi de diamètre, de cinquante-huit pieds de hauteur, y compris base et chapiteaux. _Voy._ pl. 155.]

On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa masse semble disputer avec celle des colonnes, et les écraser de son poids énorme[306]. Les chapitaux trop allongés et les revers pesants des feuilles doivent paroître d'une forme bien lourde et bien grossière si on les compare avec la proportion mâle et la taille savante des chapitaux du Panthéon. Les cannelures des colonnes manquent de pureté dans leurs profils; les ornements qui décorent ce péristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse et dans ses détails, ne présente qu'une copie dégénérée du plus noble modèle.

[Note 306: Il a cent vingt pieds de base sur environ vingt-quatre pieds de haut.]

«On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte à qui nous avons emprunté la plus grande partie de ces idées[307], Soufflot n'avoit point assez approfondi l'étude de l'antique dans le portique dont il vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gré sans doute de n'avoir employé qu'un seul grand ordre, de s'être affranchi de la vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isolées et d'un grand diamètre; mais il faut le blâmer de n'avoir pas suivi les justes proportions de ce système antique qu'il vouloit faire revivre. Peut-être seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut dire que, sous le rapport de ce genre d'étude, l'art étoit encore chez nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse idée qu'il falloit apporter ce que l'on appeloit du _goût_ dans le perfectionnement de ces rigides proportions, et ajouter de la _grâce_ à ces formes sévères. Une présomption mal entendue ne les plaçoit point au premier rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moulé ces beaux ornements dont la collection choisie brille dans nos musées, et l'on pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'oeuvre de _Desgodets_, pour recréer à l'instant tous ces beaux détails des monuments de l'ancienne Rome. Quant à ceux de la Grèce, ils n'étoient absolument connus que de nom. Imbus de semblables préjugés, et privés d'éléments aussi nécessaires, les artistes d'alors étoient sans doute dans l'impossibilité de mieux faire; on ne peut faire un crime à Soufflot de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit à l'époque où il bâtissoit, et ces fautes, qu'il n'eût pas faites dans un temps meilleur, sont absolument indépendantes de son talent[308].»

[Note 307: Feu M. Legrand.]

[Note 308: La destination de ce monument fut changée pendant la révolution: on le consacra, sous le nom de Panthéon françois, à la sépulture des Grands Hommes, et l'on sait quels hommes y furent alors enterrés. (Voy. l'article _monuments nouveaux_.)]

LES FRÈRES PRÊCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.

Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont l'hérésie dangereuse n'étoit autre chose que l'ancienne erreur des Manichéens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que la puissance temporelle cherchoit à arrêter par les armes un mal dont les progrès rapides menaçoient la tranquillité des états, saint Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces malheureux égarés. Le succès qu'obtinrent ses prédications lui fit naître la pensée de s'associer quelques personnes animées du même zèle, et d'en former un ordre religieux destiné à la propagation de la foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spécialement à prêcher aux peuples les vérités saintes et immuables de l'évangile, à les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, à convaincre les hérétiques et à les ramener par la force de la persuasion. Cet ordre fut approuvé en 1216 par Honorius III, sous le titre de _Frères Prêcheurs_. Dès l'année suivante, saint Dominique envoya quelques-uns de ses disciples à Paris: ils y arrivèrent le 12 septembre 1217, se logèrent dans une maison près Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la rue l'Évêque, et y demeurèrent jusqu'à l'année suivante. Alors ils obtinrent de la libéralité de Jean Barastre, doyen de Saint-Quentin, une maison près des murs, et une chapelle du titre de Saint-Jacques, laquelle avoit été attachée à un hôpital institué pour les pèlerins, et qu'on appeloit l'_hôpital Saint-Quentin_. C'est de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les Dominicains ont été appelés _Jacobins_, non-seulement à Paris, mais dans toute l'étendue du royaume.

Ce premier établissement des Frères Prêcheurs dans la capitale n'a point été raconté de la même manière par nos historiens. Plusieurs y ont mêlé une foule de petites circonstances dont la fausseté est évidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mériter d'être discutées. Nous les passerons donc sous silence, et nous continuerons, dans ce récit, de nous attacher, comme nous l'avons toujours fait jusqu'à présent, aux autorités les plus graves et aux opinions les plus vraisemblables.