Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 22
Ce fut immédiatement après la bataille de Tabor que Turenne se laissa surprendre par Merci, et fut battu à Mariendal par sa faute, et cette faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrière militaire. Elle est réparée par le duc d'Enghien, qui quitte l'armée de Champagne pour voler à son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans laquelle Merci fut tué. On voit, dans cette guerre, ce prince paroître, pour ainsi dire à la fois, sur tous les points menacés. Après avoir vaincu à Nortlingue, il retourne en Flandres partager les succès du duc d'Orléans, et met le comble à ses exploits par la prise de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'année suivante en Catalogne, où il échoua au siége de Lérida.
Cependant, au milieu de tant d'opérations militaires, dans lesquelles l'avantage étoit visiblement pour la France et pour ses alliés, l'Espagne négocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et ceux-ci, n'ayant nul égard à l'engagement qu'ils avoient pris de ne rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient fait avec elle, en 1648, un traité de paix qui releva ses espérances, et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sûr de n'avoir plus de diversion à craindre de ce côté, l'archiduc Léopold, frère de l'empereur, pénétra dans la Flandre, où il prit plusieurs villes, et sut se maintenir, malgré les efforts des armées françoises pour l'en chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans et faute de secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en France par suite du traité de neutralité fait avec l'électeur de Bavière, traité qui n'empêcha pas celui-ci de se réunir à l'empereur, dès qu'il eut été délivré de la crainte que lui inspiroient les armées françoises. C'est alors que les succès toujours croissants de l'archiduc furent arrêtés, ou pour mieux dire détruits sans retour, par la victoire décisive de Lens, que remporta sur lui le prince de Condé. Dans le cours de cette même année 1648, commença à Paris la guerre civile, et fut signé à Munster le traité de Westphalie.
[Note 223: Ce qui avoit indisposé les Hollandois contre la France, c'est que, dans une négociation entamée en 1646 avec l'Espagne, Mazarin avoit proposé l'échange des Pays-Bas catholiques et de la Franche-Comté contre la Catalogne et le Roussillon[223-A]. Ce projet étoit de nature à les inquiéter; ils considéroient avec raison le voisinage de la France comme beaucoup plus redoutable pour eux que celui des Espagnols; et en effet, les Pays-Bas, sous la domination d'une puissance éloignée et que tant de guerres avoient fatiguée et épuisée, devenoient pour eux une barrière contre la prépondérance naissante de la France, et déjà visible à tous les yeux.]
[Note 223-A: Voyez les art. 3 et 4 de ce traité dans le P. Bougeant. (_Hist. des guerres et des négociat._, t. II, p. 368.)]
Depuis qu'une guerre si longue et si acharnée, allumée par la politique coupable de Richelieu, embrasoit et désoloit l'Europe, bien des tentatives avoient été faites pour lui rendre la paix. Les premières ouvertures d'une pacification générale avoient été tentées par le pape, en 1636. Il offroit sa médiation aux puissances belligérantes, et la ville de Cologne pour lieu des conférences. L'empereur et le roi d'Espagne y envoyèrent des députés, et invitèrent la France à répondre, de concert avec eux, à l'appel du souverain pontife. Elle se garda bien de le faire, sûre que les Suédois et les Hollandois ne consentiroient point à négocier sous la médiation du chef de l'église catholique, et ne voyant, dans de telles conférences, que l'inconvénient de se séparer de ses alliés: ce fut au contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle avoit contractée avec la Suède; et les deux puissances prirent, en 1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune négociation pour la paix, sans leur mutuel consentement.
Forcé de renoncer à l'espoir d'une pacification générale, l'empereur conçut alors le projet de traiter avec les princes et états de l'empire, sans la participation des puissances étrangères, et une diète fut convoquée à cet effet à Ratisbonne; mais elle ne lui procura point le résultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants ayant refusé les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit proposée.
Il revint alors à son premier dessein d'une négociation pour la paix générale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la médiation eût rendu, à l'égard des puissances protestantes, tout moyen de conciliation impraticable. Le médiateur fut le roi de Danemarck; et un traité préliminaire, signé à Hambourg, décida que le congrès se tiendroit en même temps à Munster et à Osnabruck, en Westphalie. L'ouverture en fut fixée au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa encore plus d'une année avant que ces préliminaires eussent été ratifiés, les chances variables de la guerre changeant elles-mêmes d'un jour à l'autre les dispositions des souverains. Enfin, toutes les difficultés étant levées, le congrès s'ouvrit le 11 juillet 1643, dans les deux villes qui avoient été désignées; et toutes les puissances intéressées dans cette grande querelle y envoyèrent successivement leurs ministres. Il ne s'étoit point encore vu en Europe une réunion de tant de négociateurs, ambassadeurs, députés, au nom de tant de nations différentes qu'il s'en trouva à ce fameux congrès de Westphalie.
Les ministres de France[224], qui y étoient arrivés les derniers, s'apercevant que la crainte de déplaire à l'empereur empêchoit plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plénipotentiaires, écrivirent, de concert avec les ministres de Suède, une circulaire à tous ces princes, pour les inviter à prendre part aux délibérations, afin de défendre _leur liberté civile et religieuse_ contre les attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit d'aspirer à la monarchie universelle. Tel étoit l'esprit dans lequel ces négociateurs du roi très-chrétien venoient à ce congrès. Ce fut vainement que l'empereur témoigna son mécontentement d'une lettre, ou plutôt d'un libelle dont les expressions étoient si déplacées et si choquantes, et s'opposa à cette admission de tous les états de l'empire à traiter avec lui et avec les puissances, la déclarant attentatoire à sa dignité et contraire à ses intérêts. Les ministres de France et de Suède insistèrent, soutenant qu'il y alloit, pour les moindres de ces états, comme pour les plus considérables, non-seulement de leur liberté et de leurs biens, mais encore _de leur religion_, qui étoit _ce qu'ils avoient de plus cher_; et l'empereur, déconcerté par la victoire que Torstenson venoit en ce moment même de remporter à Jancowits[225], se vit obligé de céder à cette proposition, vraiment inconcevable, si l'on considère par qui et en quels termes elle étoit présentée. Ces difficultés et mille autres qui vinrent encore entraver les préliminaires, retardèrent l'ouverture des conférences jusqu'aux premiers jours de l'année 1646. Les ministres des puissances catholiques étoient établis à Munster, et ceux des princes protestants à Osnabruck.
[Note 224: C'étoit Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel Servien, comte de la Roche-des-Aubiers: celui-ci étoit l'homme de confiance de Mazarin. Des dissensions s'étant élevées entre ces deux plénipotentiaires, la cour se décida à envoyer au congrès, en 1645, un premier plénipotentiaire, dans la personne d'un prince du sang: ce fut Henri d'Orléans, duc de Longueville, que nous avons vu jouer depuis un des premiers rôles dans la guerre de la fronde.]
[Note 225: En 1645.]
Il est impossible de suivre ici, même sommairement, la marche tortueuse et compliquée de ces négociations dans lesquelles, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et catholiques, vouloient sûreté pour leurs intérêts, garantie pour leurs envahissements; où la vérité et l'erreur traitoient sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz, Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse Alsace[226], et la préfecture des dix villes impériales qui y étoient situées. La Suède partagea la Poméranie avec la maison de Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, alliés des deux hautes puissances, obtinrent, suivant leur mérite, le prix de leur félonie[228]. Ce fut, du reste, la partie du traité la plus facile à régler. Relativement aux états protestants, ce que l'on appeloit les _griefs de religion_ présenta de bien plus grandes difficultés. Ce fut vainement que les plénipotentiaires impériaux tentèrent d'en renvoyer la solution à une assemblée particulière: les Suédois, soutenus par les ministres de France, exigèrent qu'ils fussent discutés en plein congrès; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le véritable esprit de la politique européenne, telle que la réforme l'avoit faite, telle qu'elle n'a point cessé d'être jusqu'à la révolution, telle qu'elle est encore, et plus perverse peut-être, malgré cette terrible leçon.
[Note 226: Au sujet de la cession de cette province, il fut question de savoir si elle seroit cédée en toute propriété au roi de France et en la détachant de l'empire germanique, ou s'il devoit consentir à la tenir à titre de fief, avec voix et séance à la diète. Les plénipotentiaires françois discutèrent dans un Mémoire qu'ils envoyèrent en cour, les avantages de l'un et de l'autre mode de posséder, et parurent pencher pour le second, vu qu'ils y voyoient pour leur souverain la possibilité _d'être un jour élevé à la dignité impériale_; et ces mêmes hommes ne manquoient point, à toute occasion, de crier contre l'ambition de la maison d'Autriche et contre sa tendance à la monarchie universelle.]
[Note 227: L'électeur de Brandebourg prétendoit à l'entière possession de cette province, en vertu des traités de confraternité passés entre ses prédécesseurs et les anciens ducs de Poméranie, dont la maison venoit de s'éteindre en 1637, par la mort du dernier d'entre eux, Bogislas XIV. On lui accorda un dédommagement pour la partie de cette province que l'on donnoit à la Suède.]
[Note 228: Ce que l'on remarqua le plus en ce genre, furent les avantages faits à la landgrave douairière de Hesse-Cassel, qui s'étoit montrée la plus acharnée contre le parti catholique, et dont les troupes n'avoient pas manqué une seule occasion d'exercer leurs fureurs contre les possessions du clergé. Elle fit monter très-haut ses prétentions, et le comte d'Avaux lui-même les jugea exorbitantes. Mais elle rencontra un zélé protecteur dans le duc de Longueville, qui trouva très-bon qu'on sécularisât pour cette princesse hérétique un grand nombre d'évêchés, et répondit à l'évêque d'Osnabruck, qui lui représentoit ce qu'il y avoit de scandaleux dans de semblables concessions, qui d'ailleurs étoient fort au-delà des droits qu'elle pouvoit légitimement faire valoir: «Il faut faire beaucoup en faveur d'une dame _aussi vertueuse_ que madame la landgrave; pourquoi, Messieurs, surmontez-vous vous-mêmes, et donnez toute satisfaction à Madame en ce qu'elle désire.» (_Trait. de paix_, t. I, p. 160.)]
C'est dans ce fameux traité de Westphalie, devenu le modèle des traités presque innombrables qui ont été faits depuis, qu'il est établi plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il n'y a de réel dans la société que _ses intérêts matériels_; et qu'un prince ou un homme d'état est d'autant plus habile qu'il traite avec plus d'insouciance ou de dédain tout ce qui est étranger à ces intérêts. La France, et c'est là une honte dont elle ne peut se laver, ou plutôt, osons le dire (car le temps des vains ménagements est passé) un crime dont elle a subi le juste châtiment, la France y parut pour protéger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette égalité de droits en matière de religion que réclamoient les protestants à l'égard des catholiques. On établit une année que l'on nomma _décrétoire_ ou _normale_ (et ce fut l'année 1624) laquelle fut considérée comme un terme moyen qui devoit servir à légitimer l'exercice des religions, la jurisdiction ecclésiastique, la possession des biens du clergé, tels que la guerre les avoit pu faire à cette époque; les catholiques demeurant sujets des princes protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux princes catholiques. Si, dans cette année _décrétoire_, les catholiques avoient été privés dans un pays protestant de l'exercice _public_ de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice _privé_, à moins qu'il ne plût au prince d'y introduire ce que l'on appelle le _simultané_, c'est-à-dire l'exercice des deux cultes à la fois[229]. Tous les états de l'empire obtinrent en même temps un droit auquel on donna le nom de _réforme_: et ce droit de _réformer_ fut la faculté d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur étoient dévolus; ils eurent encore celui de forcer à sortir de leur territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans l'année décrétoire, l'exercice public ou privé de leur culte, leur laissant seulement la liberté d'aller où bon leur sembleroit, ce qui ne laissa pas même que de faire naître depuis des difficultés. Le corps évangélique étant en minorité dans la diète, il fut arrêté que la pluralité des suffrages n'y seroit plus décisive dans les discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires nommées dans son sein, ainsi que la chambre de justice impériale, furent composées d'un nombre égal de protestants et de catholiques: il n'y eût pas jusqu'au conseil aulique, propre conseil de l'empereur et résidant auprès de sa personne, où il ne se vît forcé d'admettre des protestants, de manière à ce que, dans toute cause entre un protestant et un catholique, il y eût des juges de l'une et de l'autre religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou provoqua toutes ces nouveautés inouïes et scandaleuses; et ses négociateurs furent admirés comme des hommes d'état transcendants; et le traité de Westphalie fut considéré comme le chef-d'oeuvre de la politique moderne.
[Note 229: Ceux qui n'avoient eu, pendant l'année décrétoire, l'exercice ni public ni privé de leur religion, n'obtinrent qu'une tolérance purement civile; c'est-à-dire qu'il leur fut libre de vaquer aux devoirs de leur religion dans l'intérieur de leurs familles et de leurs maisons. En quoi la _dévotion privée_ différa de l'_exercice privé_, qui renfermoit l'idée d'une assemblée ou d'une réunion de plusieurs familles pour assister ensemble aux pratiques du culte.]
Quant à la suprématie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain simulacre, par le privilége qui fut accordé à tous les princes de l'empire de contracter, _sans son aveu_, telle alliance qu'il leur plairoit avec des puissances étrangères, et au moyen de la clause qui transporta à la diète le droit, jusqu'alors exercé par le conseil aulique, de _proscrire_ les princes pour cause de désobéissance ou de trahison. Ainsi furent réduits les empereurs à être, ou à peu de chose près, les présidents d'un gouvernement fédératif; ainsi la diète, que jusqu'à cette époque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il leur étoit impossible de s'en passer, devint bientôt permanente à Ratisbonne, où elle n'a point cessé d'être assemblée depuis 1663 jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si facilement opérée du corps germanique a prouvé par une dernière catastrophe, précédée de tant d'autres que nous ferons successivement connoître, ce qu'étoit ce traité de Westphalie, plus funeste encore aux vassaux qu'il avoit affoiblis et divisés en leur donnant l'indépendance, qu'au souverain qu'il avoit dépouillé de ses prérogatives et rendu impuissant à les protéger.
Le pape protesta contre ce traité impie et scandaleux, qu'il n'eût pu reconnoître sans renoncer à sa foi et à sa qualité de chef de l'Église universelle. L'Espagne refusa également d'y accéder, à cause de la cession de l'Alsace qu'on y avoit faite à la France; et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la paix ne fut réellement conclue qu'entre la France, l'empereur, la Suède, et les princes et états de l'empire, alliés ou adhérents des uns et des autres. La France et l'Espagne continuèrent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de Lorraine, la première étant assistée de la Savoie et du Portugal.
(De 1648 à 1659) Les troubles de la fronde, qui éclatoient au moment où la paix venoit d'être signée à Munster, et cet avantage immense qu'avoit obtenu l'Espagne de détacher les Hollandois de l'alliance de sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus d'égalité une guerre que jusqu'alors le génie de Condé et de Turenne avoit rendue pour elle si pénible et si difficile. Toutefois, malgré les embarras de ses dissensions intestines et la défection de ses meilleurs généraux, les succès de la France balancèrent encore ceux de ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les points de ces mêmes frontières, si long-temps le théâtre de tant de batailles sanglantes et stériles, sans obtenir de part et d'autre aucun résultat décisif. Condé lui-même, en passant dans le camp ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un seul instant abandonné; parce qu'en effet il ne joua, dans les armées espagnoles, qu'un rôle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manoeuvres habiles la firent passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les campagnes mémorables de ce grand capitaine, qui se succédèrent depuis 1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forcées, la prise de Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armées françoises l'entrée des Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque, Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrêté dans cette suite non interrompue de succès que par la paix des Pyrénées, signée en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-même un germe de guerres nouvelles, laissa à peine aux peuples le temps de respirer.
ORIGINE DU QUARTIER.
Avant la clôture de Philippe-Auguste, les anciens plans nous représentent ce quartier comme un grand espace de terrain au milieu duquel s'élevoient quelques églises entourées de terres labourées, de vignes et autres cultures qui appartenoient ou aux réguliers qui desservoient ces églises ou à d'autres particuliers. Les plus remarquables de ces cultures étoient les clos _Garlande_, _Bruneau_, et _Mauvoisin_. On verra par la suite comment ils se couvrirent successivement d'habitations, avant et après que l'enceinte eût été élevée.
Cette enceinte de Philippe-Auguste renfermoit, dans ce quartier, tout l'espace qui s'étend depuis la rivière jusqu'au haut de la rue Saint-Jacques; et, traversant la ligne où est maintenant la rue qui en a reçu le nom de rue des Fossés-Saint-Jacques, elle alloit gagner celle de Saint-Victor. Toutefois le terrain qu'elle embrassoit ne formoit pas le tiers de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le quartier Saint-Benoît.
LE PETIT-CHÂTELET.
La plupart des historiens de Paris, en parlant du Petit-Pont, au bout duquel cette forteresse étoit bâtie, l'ont confondu avec le pont méridional que fit construire Charles-le-Chauve; et, par une suite de cette méprise, ils ont pris la tour qui se trouvoit à l'extrémité de celui-ci pour celle du Petit-Pont. D'autres ont avancé que ce Châtelet avoit été élevé pour arrêter les violences des écoliers, ce qui n'est pas une moins grande erreur. C'en est une également de croire qu'il ait anciennement servi de prison, comme il en servoit dans les derniers temps.
Ce qu'il y a de certain, ce qui est prouvé par les monuments les plus authentiques, c'est que les deux seuls ponts qui servoient d'entrée à Paris dans les premiers temps, et lorsque la ville tout entière étoit renfermée dans la Cité, étoient terminés chacun par une forteresse qui servoit de porte et qui en défendoit l'entrée. D. Félibien avance[230] que celle-ci, entièrement détruite par les Normands, ne fut rebâtie que quatre cent cinquante ans après, sous Charles V, et ceux qui ont écrit d'après lui ont adopté cette opinion. Cependant cet auteur cite lui-même des titres qui en prouvent la fausseté: le premier est un accord fait en 1222 entre Philippe-Auguste, l'évêque et l'église de Paris[231], dans lequel il est fait mention d'un dédommagement accordé par le roi pour l'enceinte du Châtelet du Petit-Pont. Il dit ensuite, en parlant de l'inondation de l'année 1296, que le _Châtelet du Petit-Pont fut renversé_[232]; et ce fait il l'avoit sans doute recueilli dans un vieux registre de Saint-Germain, intitulé _Rotulum_, où il étoit consigné[233].
[Note 230: Hist. de Paris, t. I, p. 3.]
[Note 231: _Ibid._, p. 265.]
[Note 232: _Ibid._, p. 467.]
[Note 233: _Chron. manusc._ de Du bruel, fol. 15, Vº.]
Le Petit-Châtelet fut reconstruit en 1369. C'étoit une construction très-massive, d'un aspect désagréable, et percée par le milieu d'une ouverture étroite et très-obscure[234]. Tel qu'il étoit, on le jugea digne cependant de servir de demeure au prévôt de Paris, auquel il fut spécialement affecté en 1402 par le roi Charles VI; et dans l'acte qui en donnoit la jouissance à ce magistrat, il étoit qualifié d'habitation très-honorable, _honorabilis mansio_. On en a fait depuis une prison, et il a servi à cet usage jusqu'au moment de sa destruction, arrivée plusieurs années avant la révolution[235].
[Note 234: _Voy._ pl. 150.]
[Note 235: Dans un tarif fait par saint Louis, dit Saint-Foix, pour régler les droits de péage qui étoient dus à l'entrée de Paris sous le Petit-Châtelet, on lit que le marchand qui apportera un singe pour le vendre paiera quatre deniers; que si le singe appartient à un _joculateur_, cet homme, en le faisant jouer et danser devant le péager, sera quitte du péage, tant dudit singe que de tout ce qu'il aura apporté pour son usage. De là vient le proverbe, _payer en monnoie de singe, en gambades_. Un autre article porte que les _jongleurs_ seront aussi quittes de tout péage en chantant un couplet de chanson devant le péager.]
Sa démolition fut ordonnée pour l'avantage de l'Hôtel-Dieu, qui avoit besoin de s'agrandir, et qui fit en effet construire de nouveaux bâtiments sur une partie de l'emplacement qu'avoit occupé cette forteresse. Ces constructions furent élevées sur les plans de M. de Saint-Far, architecte du roi pour les hôpitaux civils.
LE PRIEURÉ DE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.